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CHAPITRE XIV

DE L* ENVAHISSEMENT DES CHOSES PAB , l'bX- TENSION DE LA PROPRIÉTÉ.

Que Vunivers , loin d^être envahi par V extension croissante de la propriété^ est au co7itraire chaque jour plus approprié aux besoins de Vhomme , plus accessible à son travail^ et que la propriété civilise le monde au lieu de l'usurper.

Toute propriété a donc pour origine véritable le travail , et si elle n'a pas d'abord cette origine, elle ne tarde pas à l'acquérir, après un certain temps de transmission régulière. Nous accordons cela, si on veut, répondent quelques adversaires de la propriété ; mais il n'en résulte pas moins qu'avec les siècles tout finit par être occupé, terres, capitaux, instruments de travail, et que les derniers venus ne savent où se mettre, ni comment employer leurs bras. J'ar-

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rive dans ce inonde, dit l'un des économistes du temps, après plusieurs mille ans de ces transmissions successives, plus ou moins légitimes; Je le trouve envahi par les propriétaires des terres, ou par les propriétaires des capitaux. Si je veux être cultivateur je rencontre partout des murailles, des fossés qui m'arrêtent, et m'apprennent que le champ que je désirerais cultiver est à un autre. Si je veux travailler différemment, et, par exemple, scier ou raboter le bois , filer le chanvre, limer le fer, je trouve le bois, le chanvre, le fer, les capitaux enfin dans des mains avares, qui me les dénient en me refusant tout crédit , ou en exigeant un intérêt tel, qu'il ne me reste rien pour vivre après avoir acquitté cet intérêt. Comment ferai-je ? Le monde entier, ciel, terre, eau, n'est-il pas envahi par d'avides et jaloux possesseurs?

Cette objection n'est guère plus sérieuse que la précédente. Vous arrivez dans le monde un peu tard , j'en conviens ; il y a bien des places prises , en acceptant la comparaison de Cicéron, qui assimile la propriété à un théâtre où tous les sièges seraient occupés , je vous adresserai la réponse suivante. Les propriétaires de ce

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théâtre sont gens bien mal i^pris assurément de ne vous avoir pas réservé une place ; mais en seriez*vous beaucoup plus heureux si le théâ* tre A'existaitpas? Il existe, je le sais, et cela vous cause un mal auquel je [compatis, c'est le déplaisir de savoir que d'autres s'amusent sans vous. Mais les propriétaires auraient pu, je le^ répète, ne pas construire ce théâtre, et vous n'en seriez pas fort avancé ; et si de plus ils sont prêts à vous y admettre à la condition de quelques services de votre part, peut-on les taxer de trop d'exigence ?

Vous allez voir que cette réponse est exactement applicable à la propriété.

Vous arrivez dans une société déjà fort civilisée, où la terre est couverte, il est vrai, de propriétaires , mais où elle est fort bien cultivée, et produit cent fois ce qu'elle produisait dans Torigine; où les machines multipliées et variées à l'infini ont rendu le travail mille fois plus rapide, et ses produits mille fois plus abondants et moins coûteux; où l'on a de quoi se nourrir, se vêtir, assez pour faire vivre trentesix millions d'hommes au lieu de quatre ou cinq : avouez que les générations qui vous ont pré-

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cédé ont été bien coupables envers vous , car il y a sept ou huit siècles vous auriez eu pour toute chaussure un morceau de cuir lié par des cordes, et vous avez des souliers qui mettent vos pieds à l'abri du froid, de l'humidité et des cailloux. Vous auriez eu pour vêtement une peau de mouton, et vous avez du drap. Vous auriez été logé dans ces affreuses masures puantes et empestées, dont nous trouvons encore quelques restes dans les vieilles villes de France, et vous avez des maisons saines et solides. Vous auriez eu du seigle ou du maïs dans les temps d'abondance, rien dans les disettes, et vous avez du froment et du seigle dans les bonnes années, de la pomme de terte dans les plus mauvaises. Vous auriez bu de la bière ou du cidre, et voUs avez du vin. Convenez que ces générations vous ont fait bien du tort !

Mais, dit-on , si je veux cultiver la terre , ou si je veux filer, il faut que j'emprunte la terre , ou le métier à filer. En eût-il été autrement il y a. mille ans ? N'aurait- il pas fallu emprunter cette terre ou ce métier à filer? Y a-t-il eu un temps où les hommes prêtassent pour rien les objets qui leur appartenaient? Il n'y a donc

entre le temps présent et les siècles les plus reculés aucune différence , sinon qu'en remontant en arrière vous rétrogradez vers une époque où il y avait moins de toutes choses, et où toutes choses étaient de moins bonne qualité. Mais on insiste et on me dit : Vous ne résolvez pas la question. Deux, trois siècles en arrière n'y font rien. L'invasion était moindre peutêtre, les rangs moins serrés, mais l'usurpation était commencée. Remontez à ces jours où la terre était au premier occupant , et où il n'y avait qu'à se présenter pour trouver des fruits suspendus aux arbres, du gibier dans les forêts, du poisson dans les rivières , ou des plaines fertiles à défricher si vous vouliez vous livrer à la culture des champs , comme c'est actuellement le cas en Amérique. Le sauvage , ajoutet-on , exerce les droits de chasse^ de pêche, de cueilletley de pâture, sur la surface entière du sol, et si un homme civilisé veut aujourd'hui mettre la main sur du gibier, on lui inflige la peine réservée au braconnier ; s'il veut pêcher, on lui inflige une amende comme ayant empiété sur les droits du fisc; s'il veut cueillir du raisin sur le bord d'une route, prendre une gerbe sur

une meule , ou faire pâturer un mouton dans un c^amp , on le condamne à diverses peines comme ayant commis un délit rural.

J'adresserai une question à ceux qui se plaignent de ces interdictions diverses. Il y a parmi nous quelques milliers d'infortunés , qui , entraînés par des doctrines déplorables, ont versé le sang de leurs concitoyens, quelques-uns méchamment, quelques^ autres, et en plus grand nombre , aveuglément. Il s'agit de leur créer quelque part, n'importe où, une existence nouvelle. Je demande , sans raillerie , car les malheurs qu'ils se sont attirés, pas plus que les malheurs qu'ils ont causés en tuant d'honnêtes pères de famille, ne .prêtent point à rire, je demande sans raillerie s'ils ne regarderaient pas comme une affreuse barbarie d'être jetés dans les forêts vierges de l'Amérique , ou dans les îles de l'Océanie , sans les moyens de s'y établir, de s'y loger, d'y vivre , et si l'heureuse faculté du sauvage de mettre la main sur toute la nature ne serait pas pour eux la plus atroce misère? Ils auraient raison, et la France serait cruelle si elle en agissait ainsi à leur égard.

Mais , dira-t-on , U n'y a là rien de bien ex-

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traordinaire. Si les infortunés dont il s'agit avaient eu l'éducation des sauvages de FOcéanie ou de la Floride , ils pourraient vivre comme eux de la pêche ou de la chasse; mais en ayant reçu une autre, il faut bien qu'on tienne compte de la différence. Qu*appelle-t-on cette éducation différente dont il faut tenir compte? La société leur a appris à manger du pain pétri, au lieu de tubercules sauvages , de Ja viande blanche et cuite au lieu de viande noire et crue y à se couvrir de vêtements tissés au lieu de peaux de bêtes ou de plumes d*oiseaux, à se servir de la lime, du burin , au lieu de Tare et de la flèche , c'està-dire que la société dont on se plaint, les a MX vivre , malgré leurs malheurs , dans un état cent fois préférable à celui des sauvages, qu'on regrette pour eux , et dans lequel il y aurait une affreuse cruauté à vouloir les replacer.

Sans doute dans cette société compliquée, où le moindre ressort dérangé produit des perturbations profondes, il y a des crises où tout manque à la fois à certaines classes, et il faut venir à leur secours ; nous en sommes d'avis , car nous n'avons pas des cœurs de fer parce que nous avons des têtes saines; il faut venir,

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dis-je, à leur secours non à titre de restitution, mais à titre de fraternité, vertu charmante quand elle est sincère. Mais enfin la société, en les privant de l'abondance primitive , ne les a privés de rien, car cette abondance existe encore sur les trois quarts du globe, et ils la regarderaient comme un assassinat si on avait Finhumanité de les y exposer.

Cette prétendue invasion de l'univers est donc une fable ridicule. En quoi consisteraitelle, en effet? Dans l'usurpation des objets mobiliers, tels que machines, outils, matières premières , semences , vivres , argent , tout ce qu'on appelle enfin le capital, ce barbare capital qui ne veut pas se donner au travail , à moins d'un intérêt exorbitant ? Mais ce capital mobilier n'exislait pas ; mais ces machines, ces outils, ces constructions, ces matières premières , ces grains, cet argent, tout cela n'existait pas avant ce$ générations usurpatrices dont vous vous plaignez y et n'a existé que par elles, par leur travail opiniâtre et soutenu. Si elles le détiennent , si elles le font payer cher, dles ont tort peut-être ea morale, mais, en droit strict , dles ont bien quelque raison d'en faire ce

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qu'elles veulent, puisqu'elles Font créé; et, après tout , si vous avez besoin qu'elles vous le prêtent , si vous dépendez d'elles par ce motif, elles dépendent de vous à leur tour, car elles ont besoin que vos bras fassent valoir leurs capitaux, sans quoi ces capitaux inoccupés ne vaudraient plus rien dans leurs mains. La dépendance est réciproque. Deux besoins sont en présence : le vôtre, qui est celui de travailler; le leur, qui est celui de trouver un emploi pour leurs capitaux. Lequel de ces deux besoins dictera la loi à l'autre ? Gela dépendra du moment. En temps calme, quand les capitaux abondent, ce sera le vôtre. Quand les capitaux se cachent , et qu'ils manquent, ce sera le leur, et vous payerez l'argent plus cher. Mais en attendant, savez-vous le mal que vous ont causé ces générations usurpatrices en multipliant les capitaux? Elles ont fait que l'argent qui valait 12 et 15 pour cent, quelquefois 40 chez les Romains, 10 et 12 dans le moyen âge, 6 et 7 dans le dix- huitième siècle, vaut aujourd'hui de 3 à 4 en temps calme , de 5 à 6 en temps difficile. Or l'intérêt étant l'expression exacte et unique de la difficulté à se procurer les

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capitaux, il est prouvé qu'en avançant chaque jour dans cette usurpation de l'univers, les générations qui vous ont précédé et qui ont créé la masse des propriétés existantes, vous ont rendu plus facile l'accès de toutes choses. Mais même à 5, à 6, à 7 pour cent, on ne prêtera point à un pauvre ouvrier sans crédit. J'en conviens, je le regrette, je ne me refuse pas à y pourvoir par des moyens bien calculés, mais il y a quelques siècles c'eût été encore plus difficile.

Il n'y a donc pas usurpation quant aux richesses mobilières qui n'existaient pas avant les générations dont on se plaint, et qui n'ont existé que par elles. En est-il autrement pour la terre , qu'elles n'ont pas créée , qu'elles ont trouvée gisante au soleil, et sur laquelle elles se sont établies , ce qui vous gêne , vous dernier venu, car vous trouvez les champs les plus fertiles occupés? C'est ce qui sera facile à éclaircir.

La surface de la terre étant le seul moyen de faire concourir les agents naturels, l'air, l'eau , le soleil , à la production des denrées alimentaires, il y a, dit-on, occupation gênante de cette surface au profit de quelques-uns et au

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détriment de tous. Je dirai d'abord aux inventeurs de l'objection : Comment voulez-vous qu'on s'y prenne, si le seul moyen de cultiver la terre est de s'y établir, de s'y fixer, delà couvrir de travaux séculaires, de l'enclore et de l'interdire à tout venant? La société, s'il n'y a pas une autre manière d'engager les colons à se fixer sur le sol , est-elle bien coupable de leur avoir accordé une pareille concession? Vous, nouveaux venus, qui vous plaignez de ce qu'on a pris toutes les places au soleil, si on vous donnait des terres à défricher sans la certitude de les garder, en voudriez-vous h ce prix? Ces milliers d'Allemands, de Suisses, de Basques qui s'expatrient tous les ans pour aller sur les bords du Mississipi, labourer des terres incultes , s'y rendraient-ils s'ils ne devaient pas en devenir les possesseurs définitifs ?

Que faire donc, si on ne peut cultiver la terre sans l'occuper, l'occuper à toujours, puisque sa surface est le siège nécessaire des travau:|: dont la lente accumulation forme presque toute sa valeur? En voulez-vous un exemple? Allez m Hollande, et voyez ces vertes et grasses prairies couvertes de belles génisses ; vous vous trom-

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periez étrangement si vous supposiez que c'est la nature qui a produit ce sol si frais , si riche. Enfoncez en terre un bâton, et à trois ou quatre pouces vous rencontrerez un sable stérile. Cette herbe épaisse qui se convertit en lait , puis en fromage, et qui sous cette forme circule dans le monde entier, est produite par un terreau de création purement artificielle. Au moyen d'une digue formée de branches de saules, on a séquestrée une portion du sable de la mer ; avec le temps, la vase amoncelée par le flux et le reflux a consolidé cette digue. Après avoir soustrait ce sable à l'eau de mer, on ne l'a rendu accessible qu'à l'eau du ciel ou des rivières , et on l'a ainsi dessalé peu à peu. L'herbe y a poussé, pas très-succulente d'abord, et plus près de la nature du jonc que de celle des graminées. On y a mis des vaches , on a laissé s'y accumuler leur engrais fécondant, et on a fini par créer un sol artificiel d'une fertilité extrême. Qu'avait concédé l'État? Une portion du fond de la mer. Sur ce fond , l'industrie individuelle a créé une couche végétale et tout ce luxe de Verdure qui vous charme. Fallait-il faire ce larcin à la mer et aux générations futures, ou bien

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ne pas créer cette riche prairie? C'est encore le cas du théâtre de Cicéron. Toutes les places sont prises à ce théâtre, à quoi je réponds : Valait-il mieux que le théâtre n'existât pas?

C'est, il me semble, une bonne raison, après tout , que la nécessité. Or, si la nécessité veut que la surface de la terre soit abandonnée à ceux qui la cultivent, pour qu'ils aient un motif suffisant de la cultiver, ne faut-il pas céder à l'invinciUe nature des choses ?

Il y a, il est vrai, la ressource qui consisterait à réserver à l'État seul la propriété des terres, et à ne les donner qu'en fermage, soit pour un temps, soit pour la vie, à celui qui les cultiverait, c'est-à-dire la mainmorte, restauration récente de nos sublimes inventeurs ! Faut-il donc répéter ce qu'ont dit tous les économistes du siècle dernier, que la mainmorte est un système barbare, anti-agricole , que la terre pour être bien cultivée doit être une propriété privée, qu'alors seulement l'homme lui consacre ses soins , son temps, sa vie, s'il est à la fois cultivateur et propriétaire, ses capitaux au moins s'il n'est que propriétaire; que les terres de l'ancien clergé produisent aujourd'hui, seulement en impôt,

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presque tout ce qu'elles produisaient autrefois en fermage, que de plus elles nourrissent leur pr(q>riétaire et leur fermier, et qu'elles présentent un spectacle d'activité extraordinaire, au lieu d'un spectacle de négligence et de langueur affligeant? Mais supposez cette vaste mainmorte embrassant toute la propriété en France, le sort de celui qui veut se consacrer à la culture des champs en serait-il meilleur? Il serait cent fois pire, car, de libre qu'il est aujourd'hui, il serait esclave. Lui donnerait-on la terre gratis sans qu'il payât un fermage ? Quoi ! une terre parfaitement aménagée, couverte de travaux séculaires , valant incomparablement plus que la terre en friche , serait donnée au même prix, c'est-à-dire pour rien ! Et en vertu de quelle préférence donnerait-on à l'un le beau vignoble des bords de la Gironde, à l'autre le sable stérile des Landes? parce qu'il serait le premier inscrit, par exemple, ou bien le plus habile, ou bien le militaire le plus brave? Quant au premier inscrit, il suffirait donc d'être le plus pressé ! Quant au plus habile , ce serait M. le maire qui en déciderait! Quant au militaire le plus brave , une pension inscrite au grand-livre

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n'est-elle pas une récompense plus facile à proportionner au grade, à Tâge, aux services ! Com^ ment d'ailleurs y aurait-il une classe à la(|uelle on fournirait gratis les instruments de son travail, tandis que toutes les autres seraient obligées de se les procurer à prix d'argent ? Fourniton au filateur, au tisserand , au forgeron , les établissements dans lesquels ils exercent leur industrie? L'inégalité serait intolérable, et si l'État avait dans les mains une telle valeur que la propriété de toutes les terres aménagées, il devrait évidemment, pour ne pas être injuste jusqu'à l'iniquité, les louer, comme il fait pour toutes les propriétés qu'il possède? Mais alors quelle différence y aurait-il à être fermier de l'État au lieu d'être fermier des particuliers? Quel avantage y aurait-il à avoir changé l'une de ces dépendances pour l'autre ? Quel avantage ! on va en juger.

Dans la société actuelle, ordonnée par la nature, non par les faux savants, le fermier se présente au propriétaire et traite librement avec lui. Il se base sur le prix des denrées , et offre un prix. Le propriétaire se base sur le prix des immeubles, et en exige un autre. Ils contestent,

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finissent par se mettre d'accord , de manière que l'un puisse retrouver le prix de son travail, l'autre l'intérêt de son capital. L'État, au contraire, étant propriétaire, voici ce qui se passerait. N'ayant pas dans le fermage libre un étalon pour juger du produit des terres, il en fixerait la rente comme on fixe les appointements, au gré de la faction dominante. A une époque on dirait que ce n'est pas assez , à une autre que c'est trop : les fermages varieraient ainsi à l'égal des traitements, et comme il s'agirait d'une question de laquelle dépendrait la vie de tous» la République serait déchirée. De quoi en effet s'agissait-il à Rome du temps des Gracques?

Non pas du partage universel des biens , mais tout au plus de celui de quelques terres, plus ou moins récemment conquises, tenues à ferme par des sénateurs ou des chevaliers , à des prix qu'on disait des prix de faveur, et on demandait le partage immédiat de ces terres entre les citoyens qui les avaient conquises en servant dans les armées. Rome faillit périr, et périt plus tard pour ces questions , car tous les ambitieux qui se succédèrent après les Gracques s'en servirent pour leurs perfides desseins. N'y a-t-il donc pas

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assez de motifs pour se disputer le pouvoir, et voudriez-vous y ajouter la plus ardente, la plus urgente de toutes les raisons, celle de posséder la totalité des terres d*un pays, à un prix plutôt qu*à un autre? AfTermées gratis, afTerméesà prixd*argent, on s'égorgerait, dans le premier cas pour les obtenir, dans le second pour les obtenir à un prix différent , et pas plus dans l'un que dans l'autre, la justice ne serait la règle. Ce serait le caprice des factions.

Toutes ces inventions ne sont donc que de vieilles erreurs des peuples, jugées depuis longtemps, et à jamais réprouvées pour avoir été essayées partiellement, une fois et un moment. L'État propriétaire des terres et les affermant à des particuliers est une institution connue, éprouvée, dont l'histoire romaine, aussi bien que l'histoire des monarchies européennes , enseigne le mérite même aux enfants. Le temps, la raison ont en effet appris à tout le monde que la terre, ainsi que tous les capitaux, doit être une propriété privée, qu'à ce prix elle se couvre sans cesse de nouvelles améliorations, que, vendable, achetable, louable à volonté, comme toutes les choses de ce monde , elle se vend, s'achète, se

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loue à son prix vrai , vrai comme est le prix du blé, du fer, du vêtement, puisqu'il est le résultat " d'un libre balancement des intérêts entre ceux qui produisent et ceux qui consomment ; que l'agriculture est alors une profession libre, aussi libre que toutes les autres professions, qu'une ferme n'est plus une place à obtenir par la faveur , à perdre par la haine du pouvoir dominant, et que la compétition dupouvoir, déjà trop ardente, se trouve délivrée d'un stimulant violent comme la faim , et qui en ferait un combat à mort.

Il faut dès lors que la surface de la terre soit concédée en toute propriété à celui qui la dé* friche , qu'après l'avoir appropriée, il puisse ou la vendre, ou la louer, et qu'elle subisse le sort de tous les instruments du travail humain, d'être vendable, achetable, louable au gré de ceux qui la possèdent ou la veulent posséder. Mais ainsi concédée à perpétuité , elle est séquestrée peu à peu, envahie, dit-on, et les derniers venus sont exposés à trouver un jour la terre entière occupée. Le danger est grand en effet, il est pressant comme on sait, car de toute part la terre se couvre de colons impatients de s'en emparer. Les deux Amériques du pôle nord

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