Dû DBOIT DB PMPMÉTÛi
au pôle sud , Tlnde de l'Himalaya au cap Gombrin, la Chine de la grande muraille au canal dé Formose, l'Afrique de l'Atlas aux tnontagnes de la Table > Madagascar, l'Australie , la Nou- Tellè-Zélande , la Nouvelle-Guinée , les Moluques, les Célèbes, les Philippines, que sais-je, toutes les îles du monde seront bientôt couvertes de laboureurs, tombés à l'improviste sur le globe comme une nuée de sauterelles, et nos petits-enfants seront obligés de se croiser les bras en présence de la terre envahie !
Nous soumettrons aux esprits alarmés de ce grave danger les considérations suivantes.
La houille, par exemple, source aujourd'hui de touta force motrice, la houille inspire de bien autres inquiétudes! Il y a des ingénieurs qui ont cru qu'il y en avait sur le globe pour un millier d'années, tandis que d'autres au contraire ont cru qu'il n'y en avait pas à brûler pour plus de cent ans. Faudrait-il par hasard s'abstenir d'en user, de peur qu'il n'en restât point pour nos neveux? Que diriez-vous de l'humahité qui s'arrêterait devant ces trésors de calorique et de force motrice, de peur qu'il n'y eu eût bientôt plus. On a consommé presque
ou DBOIT DB PROPEIETB. 167
tout la bois de nos forêts, et vous Voyez qu'on a su trouver le moyen de se chauffer. La société qui ne permettrait pas la propriété foncière, de crainte qu'un jour toute la surface de la terre ne fût envahie, serait aussi extravagante. Rassurons-nous. Les nations de l'Europe n'ont pas encore cultivé les unes le quart, les autres le dixième de leur territoire, et il n'y a pas la millième partie du globe qui soit occupée. Les grandes nations connues ont toutes fini jusqu'ici , n'ayant encore défriché qu'une très-petite portion de leur sol. Elles avaient traversé la jeunesse, l'âge mûr, la vieillesse ; elles avaient eu le temps de perdre leur caractère , leur génie , leurs institutions, tout ce qui fait vivre, avant d'avoir non pas achevé, mais un peu avancé la culture de leur territoire. La terre a été pour elles un fruit qu'elles ont à peine porté à leur bouche, et qu'elles ont presque aussitôt laissé échapper de leurs mains. Je suis enclin à penser que l'espèce humaine agira de même. Je crois que tous les êtres finissent, grands ou petits, et les planètes comme les autres, car j'ai foi dans l'unité des lois divines. Les individus naissent et meurent , les nations nais-
158 X>D DROIT Dï PROPRIETE.
sent et meurent. Tout est placé sous cette loi immuable , depuis Têtre infiniment petit dont nous ne pouvons distinguer le corps qu'à l'aide d'instruments puissants, dont la vie passe comme une de nos sensations* les plus fugitives, jusqu'à ces êtres dont la taille nous parsdt colossale comparée à notre petite stature. Seulement Dieu leur mesure à tous les temps comme l'espace, et ils durent en proportion de leur granfleur. Eh bien, ces corps célestes, après avoir mille fois plus duré que les individus, que les nations elles-mêmes, devront finir à leur tour, soit que refroidis , ils ne soient plus qu'un bloc de glace sur lequel la vie sera devenue impossible, soit qu'une comète, Attila ou Tamerlari des cieux , vienne les heurter et les briser. Ah ! puisque nous voilà dans le monde des chimères à la suite des .utopistes contemporains, laissez-moi vous dire, à vous tous qui pourriez être inquiets sur le jour plus ou moins prochain où la terre envahie ne donnera plus place à un nouvel agriculteur , laissez - moi vous dire que l'espèce humaine se comportant sur la planète comme les Grecs dans l'Archipel, les Romains dans la Méditerranée, l'espèce hu-
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mainé finira, glacée ou brisée, n'ayant encore mis en culture que la moindre partie du globe. EUè aussi abandonnera le fruit après y avoir à peine touché.
Voici enfin une dernière raison de tous ras-^ surér : c'est qu'après tout l'espace n'est rien^ Souvent sur la plus vaste étendue dé terre les hommes trouvent de la difficulté à vivre, et souvent au contraire ils vivent dans l'abondance sur la plus étroite portion de terrain. Un arpent de terre en Angleterre ou en Flandre nour-»
rit cent fois plus d'habitants qu'un arpent dans les sables de la Pologne ou de la Bussîe. L'homme porte avec lui la fertilité ^ partout où il paraît l'ha^be pousl^ , le grain germe. C'est qu'il a sa personne et son bétail, et qu'il répand partout où il se fixe l'humus fécondante Allez dans les sables des Landes ou de la Prusse , et dès que vous apercevez des clairières dans une forêt de sapins, dans ces clairières des céréales^ vous êtes assuré de découvrir bientôt de la fumée , des toits , un village. Ce village est-il considérable, est-ce un gros bourg, le champ environnant est mieux cultivé ^ plus fertile , produit un meilleur grain. Forcez l'homme à se renfermer
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dans ce même espace » ce qu'il faîl spontané* ment par le désir de ne pas s'éloigner du Ueii qu'il habite, et il troute à vivre sur la môme étendue de terre, quelque nombreux cpi'il de« vienne, uniquem^it parce qu'en la fécondant davantage par sa présence il parvient à en tirer des produits plus aboqdants.
Si donc on pouvait knaginer un jour où louées les parties du gJobe seraient habitées , l'homme obtiendraR de la même surface dix fois, cent fois, mille fois plus qu'il n'en recueille aujourd'hui. De quoi en effet peut*on désespérer quimd on le voit créer de la terre tégétale sur ks sables de la Hollande ! S'il en était rédtiit au défaut d'espace , les saUes du Sahara , du désert d'Arabie , du désert de Cobi se couvriraient de la fécondité qui le^suit partout. Il disposerait ^i terrasses les flancs de P Atlas, de l'Himalaya, des (Cordillères, et vous verriez la culture s'éleva jusqu'aux cimes les plus escarpées du globe, et ne s'arrêter qu'à ees hauteurs où toute végétation cesse. Et fallût-il enfin ne plus s'étendre , il vivrait sur le, même terrain en augmentant toujours sa féeendité.
DU DBOIT DB PBOPfilÉTE. 16(
Bannissons ces soucis puérils , et l'evenous au sérieux du sujet qui nous occupe. Cette surface du globe, soi-disant envahie, ne manquera pas aux générations futures , et en attendant elle ne manque pas aux générations présentes , car de toutes parts on offre de la terre aux hommes, on leur en offre en Russie , sur les bords du Borysthène , du Don et du Volga ; en Amérique, sur les bords du Mississipi, de l'Orénoque et de rAmazone;en France, sur les côtes d'Afrique, chargées autrefois de nourrir l'empire romain. La France est prête en effet à donner de la terre pour rien & ces enfants égarés qui ont versé son sang. Même à ce prix Us n^en voudraient pas , et les émigrants qui Tacoeptent à pareille condition y vont bientôt mourir, si on n'ajoute rien à ce don. Pourquoi? Parce que ce n'estpas la surface qui manque, mais la surface couverte de constructions, de plantations, de clôtures, de travaux d'appropriation. Or, cela n'existe que lorsque des gtoérations antérieures ont pris la peine de précéder les cultivateurs nouveaux venus, et de tout disposer pour que leur travail fût immédiatement productif. Y a-t-il donc autre chose
163 DU DEOl'i D£ PHOFBlÉ'rÉ.
que la plus stricte, la plus évidente justice, à payer un dédonuqag^mait à ces génération^ antérieures dont on se plaint , ou à lei|r$ en-r fants qqi les représentent ?
Ainsi ces vaines objections disparaissent au premier regard de la raison, aux premières ex^ plications du bon sens,
H y aurait peut-être une apparence de fon* dément , une apparence au moins dans ces plaintes contre le prétendu envahissement de^ choses par Fextension de la propriété^ si, par exemple, la part du cultivateur qui lay boureles terres devenait tous les jours moindre, par rapport à la part du propriétaire qui les po&r sède. On pourrait de la sorte concevoir un jour où le cultivateur n'aurait plus le moyen de vi-* vre, et. comme il form^ partout la masse principale de la population, et que son art e^t le pror mier de tous les arts, on serait fondé à préteur dre que , si l'occupation successive du sol ne doit pas faire craindre dans l'avenir l'envahis^ sèment du globe entier, néanmoins chaque siècle écoulé empire la situation de l'honune simple, patient e( vigoureux, qui cultive le sol pour f^U^ qi|i le possèdent.
DU DBOIT DB PBOPBIÉTS. 163
Heureusement x'est le contraire qui est vrai, ^t tandis que par la baisse successive de Tintée; rèt; venant de rahondan«e croissante des choses , les cafÂtaux mobiliers sont tous les jours plus accessibles au travail (non toutefois jusqu'à se donner pour rien), il se passe pour la terre ui^ pbénom^e exactement semblable. La part réservée au cultivateur augmente tous les jours , tandis que celle qui est réservée au propriétaire diminue, et cela par une raison naturelle , c'est que la surface de la terre étant beaucoup moins que les capitaux acomiulés sur elle la cause de sa valeur, elle diminue de loyer à mesure que les ca: pitaux eux-mêmes produisent un moindre intérêt.
Il semble que plus un pays est riche, plus la
terre y est fertile , mieux elle y est cultivée, plus
grande devrait être la rente qu'elle rapporte. Il
n'en est rien pourtant. Aux environs de Paris ,
par exemple, ou dans les provinces riches de
Normandie, de Picardie de Flandre , la terre
rapporte à peine 2 1/2 pour cent. £n Angleterre
elle rapporte moins encore, comme tous les ca-
pitaqx qui ont servi à augmenter sa fertilité na-i
^relle, A côté de ce phénomène il s'en mani-i
164 DU DIOIT DE PBOPIIBTB.
feste un antre , c'est que la journée de Touvrier se paye plus cher.
Enfoncez-vous au contraire dans les provincesmoins riches delà France, telles que oellesdu centre ou du midi, et vous varres la %ene mpporttf davantage, et donner 3 1/2 , qudquefois même 4 pour cent. Dans ces mêmes provinces où la rente est plus élevée , la journée de Touvrier se paye à plus bas prix. Quand la jouméa est à 25 sous dans les premières , elle est à iS dans les secondes.
il est certain qu'il y a entre les provinces les plus riches et les moins ridies de France une diffârence de i pour cent au moins , quant à l^ rente des terres ; qu'on peut fixer œlle-d à 2 1/2 dans les premières, à 8 \ift dans les secondes ; que, pour la journée de l'ouvrier, la progressioa est toute contraire , et que si on peut la fixer k 25 sous dans les provinces où la rente est repré-f. sentée par 2 1/2 , il faut la fixer à 1 5 sous dans celles où la rente est représentée par s 1/2. On pourra faire vs^*ier ces chifhres en se déplaçant, mais la proportion entre eux restera \k même.
Maintenant reculez dsqis le passé, compsi}ezr
TTj5>i'ia,J^"
DU DBOIT HE PAOPBIBTI. 16£»
le taux de la rente tel qu'il est aujourd'bui, et Ui qu'il était il y a aoixai^ ans, c'est-à-dire avant 1739, et tous trouvères entre ces deux époques la même différence qu'entre deux provinces. Tune ricbe, l'autre pauvre. Une terre qui en 1 78e valait âeo mille francs, en vaut 000 aujourd'hui , et souvent 600. Je parle pour les environs des grandes villes, où le phénomène d'augmentation dans les valeurs s'e^ produit plus àiergiquement. Cette même terre, qui rapportait peut-être 7 ou a mille francs au proprié*. taire, lui en rapporte aujourd'hui 12 ou 16, suivant tes améUorations que le sol a reçues- Elle, ^apportait par conséquent entre 3 1 /a et 4 pour cent , et elle rapporte aujourd'hui 2 1/3 tout au plus, A la suite de ce changement s'en estopéré^ un autre : la journée de l'ouvrier dans le pays oà elle était de 20 sous, est de so et 35 aujotird'hui. CSes faits sont certains aux environs de. Paris. On rencontre ailleurs les mêmes propor-^ ti(»is avec des valeurs différentes.
En remontant' à un siècle , à deux siècles en arrière, on pourrait observer le même pbénom^e ; et, si on voulait pousser la oomparaisor^ plus loin , et remonter enfin jusqu'aux siècles
166 DU DBOIT DB PBOJPfilETlâ.
les plus reculés, on trouverait chez un écrivsôn que je relisais encore ces jours derniers y pour y étudier le tableau instructif de Féconomie do-n mestique des anciens, chez Gaton le Censeur, ce sage et économe patricien qui disait : Patrem familias venéUieem^ non emacem^ esse qportet^ qui a traité dei l'agriculture dans l'un des livres les plus attachants de l'antiquité , on trouverait la preuve certaine que les Romains donnaiait au colon partiaire, dans le territoire de Gasinum et de y énafre , le huitième du produit dans un bon sol , le septième dans un sol onMiiaire , le sixième dans un sol médiocre (l). Aujourd'hui, au contraire, on abandonne au colon partiaire, qui ne fournit aucun des capitaux, la moitié, et au fermier, qui les fournit tous, les deux û&ts^ (il est bien entendu qp'il ne s'agit ici que d'uçe moyenne). Ainsi, d^, même que l'iatérêi de l'ar^ gent, en descendant des Bomams jusqu'à nous, a passé de 12 ou là pour cent à 4 pu &, de même la part du possesseur de la terre a passé
(1) CXXXVI. Politionem quo paclo dari oporieat. lu •gro Casinate et Venafro in loco bono parte octavà corbi dividai, satis bpno septimay tertio loco sexta ; si graoam mih djodividet^ parti (]uinta. (M. PorcituCatç, De R£ rustica.)
des cinq sixièmes à la moitié. Le capital immobilier a subi par conséquent la destinée du capital mobilier, et la condition de l'homme qui n*a qu0 ses bras s'est améliorée, loin de s'empirer. A mesure que la richesse , ou naturelle, ou acquise, est plus grande, ce n'est pas le riche qui est plus riche, c'est le pauvre qui est moins pauvre. Les grandes fortunes de notre temps, en effets ne sont rien, comparativement à celles qu'on voyait chez les riches Romains; elles sont même déjà fort diminuées par rapport à ce qu'elles étaiejnt dans les dix-septième et dixhuitième siècles. Et', si on veut être plus convaincu de ce beau phénomène que l'augmentation relative de la richesse générale est surtout au profit de l'homme qui n'a que ses bras , je citerai encore un fait. L'ouvrier de la terre dans nos provinces du centre, de la Corrèze ou de la Creuse, gagne 1 5 ou 20 sous par jour, tandis que celui qui cultive la vigne à Bordeaux* gagne de 95 à 40 sous. Le propriétaire de la Creuse aura 4 pour cent, tandis que le propriétaire du Médoc sera heureux d'en avoir 3 (à la longue , bien entendu) ; et cela pourquoi? Parce que les papitaux se sont j^tés sur les vignobles du Mér
doc pour les acheter, à cause de leurs produits, et en ont fait un revenu de 3 pour cent, comine les capitaux se jetant sur une rente qui rapporte 5 , et la payant 125, la font bientôt descendre à un revenu de 4 pour cent. L'homme qui ci^tive, au contraire , dont les bras ne se multiplient pas comme les capitaux , dont l'habileté est d'autant plus nécessaire que la terre sur laquelle il vit a acquis {dus de valeur, parvient à se faire payer davantage, et la f^ilité des champs qu'il habite reste pour lui un don du ciel, dont il profite, tandis que, pour le propriétaire, elle a disparu par l'empressement à se disputer, le sol. Belle loi de la Providence, qui n'a pas voulu que l'honmie, en restant sur cette terre et la couvrant de ses sueurs , y fût plus malheureux à mesure qu'il la travaillerait davantage !
Cette invasion du monde se réduit donc à son appropriation chaque jour plus complète aux besoins de l'homme; elle se réduit à l'avoir rendu plus habitable, plus productif , plus accessible aux nouveaux venus, car, s'il s*agit des capitaux mobiliers, instruments du travail, Fintérêt en vingt siècles est descendu de 12 ou 15
DU DHOIT OB PROP&IÉTK. 16^
a 4 OU 6 pour cent, et la rente de la terre , qui représentait les cinq sixièmes, ne représente plus que la moitié du produit. Ainsi , à mesure que la propriété de tout genre s'étend, c'est la facilité de vivre qui s'accroît pour tous. Mais , ajoute- t-on, celui qui n'a rien dépend de celui qui a, celui 'qui offre ses bras dépend de celui qui les paye, car celui-ci peut refuser; il a de quoi manger, se couvrir, se loger, tandis que l'autre manque de ces ressources. L'assertion est vraie pour un jour, pour un instant, dans certaines circonstances. Comme je l'ai dit plus haut, comme je le répéterai ici, les capitaux sans les bras^ les bras sans les capitaux, ne pourraient vivre. Us ont besoin les uns des autres. Dans certains moments, quand les capitaux manquent et que les bras abondent, l'avantage est pour les capitaux. Mais quand les capitaux abondent et que les bras sont occupés , c'est à ceux-ci que revient l'avantage. Quels sont les moments où ce dernier cas se présente? Les moments où il y a calme, ordre, sécurité. Ceux qui troublent le calme, l'ordre, la sécurité, font donc retourner l'avantage des bras aux capitaux. Que les ouvriers qu'on égare y pensent
bien : leur journée vaut moins aujourd'hui qu'elle ne valait il y a un an , et l'argent qui se payait 4, se paye 6 et 7 pour cent.
Maintenant, quant à cette prétendue séques^ tration de la terre, je terminerai par une der-» nière réflexioUé
Si on n'avait pas pu concéder légitimement le sol à des individus pour s'y établir^ l'exploi-» ter, éh tirer tout ce qu'il peut produire, aurait-^ on pu le concéder aux nations plutôt qu'aui individus ? La plainte que de prétendus déshé^ rites élèvent dans le sein de chaque nation , en France^ en Angleterre par exemple, le reste du genre humain ne pourrait-il pas l'élever contre la France ou l'Angleterre elles-mêmes? N'au-*" rait-on pas également le droit de dire à ces grandes puissances que le genre hwnain est usufruitier, non propriétaire du globe, et qu'elles peuvent se reposer peu^être s[ur le sol, mais non s'y fixer ? Les nations seraient donc en état d'usurpation flagrante lorsqu'elles possèdent d'un fleuve à un autre fleuve, aussi bien que les individus lorsqu'ils possèdent de tel chemin vicinal à tel autre. Songez-y bien : si je ne suis pas propriétaire de mon champ, la France
DU DROIT DE PAOPRIÉtÉ. 171
ne l'est pas davantage de ce Qu'elle occupe du Rhin aux Pyrénées , l'Angleterre de ce qu'elle occupe du Pas-de-Calais aux îles Hébrides. Vous poussez les choses à l'extrême, me dira-t-on. Est-ce que les sectaires auxquels je réponds ne les poussent pas aussi à l'extrême , quand ils disent qu^ le champ reçu d'un père, ou acheté par un paysan avec le produit de trente ans de labeurs , représente une chose usurpée sur le reste de l'espèce humaine?
Non , les nations n'ont pas plus usurpé leur sol , que le paysan n'a usurpé le petit champ qu'il a reçu ou acquis, et qu'il cultive; et en occupant la terre, elles en ont payé à Dieu et aux hommes un noble prix : ce prix, c'est la civilisation. La propriété motHlière , si elle eût existé seule, aurait laissé le monde dans une véritable barbarie. I^e nomade qui vit sous la tente , qui se vêtit de la laine de ses moutons , qui se nourrit de leur chair, connaît la propriété mobilière, et cependant il est éternellement barbare. Voyez les Arabes, ces nomades pleins de passion et de grâce, errant depuis que la Bible est écrite , errant de pâturages en pâtuirages, montés sur leurs chevaux agiles, me*'
172 DU DRUIT DE PBOPULETÉ.
nant à feur suite leurs femmes et leurs enfants sur des chameaux, poussant devant eux des troupeaux innombrables , recommençant depuis qtiatre mille ans le même voyage des bords de l'Euphrate aux bords de la mer Rouge, et toujours braves, jaloux, hospitaliers et pSlards! Nous venons de les rencontrer, nous Français conquérants de F Afrique, sur les bords du Sahara , et ils ne nous ont point parti changés dépuis Moïse. Voilà pourtant qu'au septième siècle, un grand homme vient tes agiter avec la sublime idée de l'unité de Dieo, et les pousser à la conquête sous le prétexte du renversement des idoles. Une fois éveillés par Mahomet^ ils passent de Iïei conquête de deux petites villes ^ Médine et la Mecque , à l'acquisition d^nne partie de ^univers romain ; ils conquièrent ht Syrie, F Egypte, F Afrique , FEspagne ! Et ils deviennent en trois siècles Fun des penples les plusi civilisés de la terre ! Sortis an désert , ils brûieni la bibliothèque d'Alexandrie. Mm assis au mSieu des plaines du Caire y de la Tega de Gfrenade, de la Huerta de Valence, ils prennent goât à la terre, s'y établissent, se ta partagent, FarrcKiefil ayee un soin merv«ilieiix , y cidlivent
Foraiiger, ]e mûrier, le lin , y filent la soie, y foudlent la terre, en extraient For, rq)reimaii oes livres qu'ils avaiait brûlés dans leur barbarie première, les étudient, en tirent le calcul, Fart de se conduire sur mer, voyagent entre rinde et l'Europe, en rapportent mille produits, d'agriculteurs devenus conmierçants , mêlent aux goûts de TOccident les goûts de l'Orient, et toujours braves, hardis, avides, mais savants, ils couvrent l'Espagne de charmants édifices ! Nomades , ils vivaient sous une tente : agriculteurs , fixés sur le sol , ils ont inventé l'algèbre, et construit l'AlhamT bra!
D'autres nomades , les Mongols , après avoir erré pendant des siècles dans le vaste désert de Cohi , se sont jetés sur la Chine , en ont divisé le sol en mille parcelles, qui, tour à tour inondées ou desséchées avec art, se sont couvertes de riz ; ils ont cultivé le mûrier aussi , surpassé tous les peuples dans l'art de tisser la soie , ont découvert une terre qui , au lieu de rougir comme notre argile en passant au feu, en sort blanche et transparente , en ont fait la porcelaine, qu^ils ont ornée de mille dessins capri-
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t74 DU DKOIT D£ PROPlilETÉ.
deux , ont travaillé les bois avec un art surprenant, ont appris le seoret de les enduire de vernis inaltérables , ont construit des palais de laque, élevé des tours de porcelaine, et sont encore aujourd'hui les plus habiles ouvriers de Tunivers. D'autres nomades , ayant pris une autre route, sont devenus les Goths , les Ger^ mains, les Francs, les Saxons, et aujourd'hui sont les Italiens, les Espagnols, les Allemands, les Français, les Anglais, faisant tout ce que vous savez. Quelle cause les a si complètement changés? Une seule, l'établissement fixe sur la terre. Quand ils ont cessé d'errer sur le sable des déserts, quand ils ont construit des demeures fixes , ils ont voulu cultiver le sol autour de ces demeures, puis les orner, puis se vêtir autrement. Ils ont ainsi contracté tous les goûts, ensuite tous les arts moyens de satisfaire tous ces goûts, et sont devenus les peuples civilisés. Comparez-les aux malheureux sauvages américains, et admirez la différence des destinées! L'Amérique ne présentait pas, comme l'ancien monde , ces vastes espaces sablonneux , vieux fonds des mers mis à découvert par les révolutions du globe, qu'on appelle
DU DBOIT DE PBOPBliTÉ. 175
ie désert de Sahara , le désert d'Arabie , le désert de Gobi, et sur lesquels poussent d'éternels pâturages.
L'Amérique couverte, de fleuves, de forêts , était comme un vaste parc destiné à la chasse. Ses enfants, divisés en petites peuplades pour chasser, tandis que le nomade s'agglomère et multiplie autant que ses troupeaux^ n'ont ni fondé, ni pu conquérir de grands emjpires. Ils erraient encore dans leurs savanes, il y a trois siècles, connaissant à peine la propriété, excepté toutefois celle de leurs arcs et de leurs flèches , lorsque dans l'ancien monde, un pontife, la connaissant trop, distribuait du sein du Vatican ces mêmes savanes aux avides Européens qui traversaient les mers pour s'enrichir, ne leur assignant entre eux d'autres limites que les mé-^ ridions qui servent à mesurer le globe. Ainsi il était donné, à ceux qui connaîtraient la propriété, de dominer et de civiliser ceux qui l'ignoraient ! Je conclus donc en disant : Sans la propriété mo* bilière, il n'y aurait pas même de société ; sansi la propriété immobilière, il n'y aurait pas de ci-, viiisation.
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