Du droit de punir
Les conDaissances qu'on a acqniieB dans qaelqnes pay«, qu'on acquerra daui d'autrea sur les régies les plus sûres an on puisse tenir dans les jugements criminels, intéressent le genre humain plus qu'aucune autre chose qui soit an monde. Ce n'est qne sur la pratique de ces connaissances que ht liberté peut être fondée. Montbsqdibu.
Si par notre insouciance l'époque du perfectionnement du système pénal se trouve reculée , sommesnous innocents des excès . des erreurs d'une justice criminelle que nous aurions pu éclairer et c<mtenir dans ses bornes légitimes ^ Boni.
a Vous voulez la liberté de tout diret donc vous voulez la liberté de tout faire ! n Tels sont les ternies dans lesquels m'apostrophait , il y a vingt ans, en janvier 1850, M. Louis Veuillot, alors rédacteur en chef de l'Univers.
A cette rude apostrophe, qui m'était lancée en pleine poitrine , je répondais dans la Presse en ces termes : « Qu'a de commun la liberté de la pensée » avec la liberté de l'action, le droit de tout dire » avec le droit de tout faire? Le droit de tout dire » est une question de forme; le droit de tout faire » est une question de fond. C'est ce qu'atteste l'expé- » rience. Punit-on l'articulation précise ? Aussitôt » l'insinuation transparente prend sa place. Pour- 1) suit-on l'insinuation? Elle se transforme en allu-
» sion. Frappe-t-on Tâllusion? Elle se change en 55 allégorie. Réprime-t-on TaUégorie? L'hypothèse « apparaît. Défend-on Fhypothèse? Elle appelle à w son secours l'interrogation sous forme dubitative. » Interdit-on l'interrogation? On ne peut interdire « la réticence insidieuse, le démenti perfide, la jus- 7) tification simulée, qui sont au nombre des cent et w une manières, au moins , de dire la chose défen- •» due. Le droit de tout dire a son correctif naturel w dans le droit de tout contredire. Ce correctif y) manque au droit de tout faire. Il y a des choses 5) qu'on a l'entière liberté de faire , mais il en est 5) d'autres qu'on n'a le droit de faire sous aucune 5) forme et sous aucun prétexte. On n'a le droit, sous « aucun prétexte, de tuer, de violer, ni de voler. 1) L'interdiction est absolue ; il n'y a pas de degrés. Dî Pourquoi, au contraire, est-il puéril de vouloir D) limiter la liberté de dire? C'est qu'ici la forme doî> mine le fond , et qu'on ne gagne rien à défendre » d'exprimer sous telle forme ce qu'il est impossible ^y d'empêcher de dire soiis telle autre forme. Que ^) l'on cesse donc d'assimiler deux libertés qui n'ont 5> rien de pareil, rien de commun. La liberté de yy tout dire doit exister par cette raison souveraine » qu'il n'y a aucun avantage à la restreindre. La » liberté de tout faire n'existe pas et ne saurait » exister; »
Le lendemain du jour où j'avais fait à mon contradicteur cette réponse , qui , la veille et dans la chaleur de la controverse, m'avait paru péremptoire et triomphante, le doute \ne venait à l'esprit, tardivement amené par la réflexion.
Je m'interrogeais avec sévérité, et je me demandais avec angoisse si je n'étais pas tombé dans l'inconséquence et le lieu commun, mes deux ennemis, en refusant d'assimiler la liberté de faire à la liberté de dire, après avoir assimilé la liberté de dire à la liberté de penser ? Si la liberté est indivisible , ajoutais-je en m'interpellant moi-même, de quel droit, après avoir eflacé la limite tracée entre la liberté de penser et la liberté de dire, laisserais-je subsister la limite tracée entre la liberté de dire et la liberté de faire ? Ce qui est indivisible par essence ne saurait être divisé par nécessité. Passée au crible de la logique, ma réponse' à M. Louis Veuillot, que je croyais victorieuse, n'est que spécieuse. Si la liberté de penser implique la liberté de dire, la liberté de dire implique la liberté de faire. Admettrai-je donc la liberté de mal faire ? Et pourquoi ne l'admettrais-je pas si , après avoir admis la liberté de mal penser, j'admets la liberté de mal dire? Mais alors que devient la société ?
Telle est la question qui me poursuit depuis vingt ans, et sur laquelle, depuis 1850, il ne s'est point passé un seul jour sans que je lui aie fait subir mentalement un nouvel interrogatoire afin de savoir si, oui ou non, de même que la vérité, la liberté est une ?
Ce n'est donc pas sans y avoir mûrement, trèsmûrement réfléchi, que je viens dire : Oui, la liberté est une; oui, la liberté est indivisible, cardés quelle est divisée elle cesse d'être la liberté et devient l'arbitraire.
L'histoire est là pour l'attester !
Ce qui est condamné dans un temps ne l'est pas dans un autre temps. Ce qu'un pays défend, un autre pays ne le défend pas. Ce que des religions sanctifient, des religions différentes le réprouvent. Ce qui est un crime sous un nom cesse de l'être en changeant de nom. Puisque la société admet comme des maux auxquels elle doit se résigner le meurtre et le vol collectifs, glorifiés sous les noms de guerre et de conquête , pourquoi n'admettrait-elle pas , au même titre , le meurtre et le vol individuels flétris sous les noms de crime et délit? Est-ce que le meurtre et le vol individuels ont jamais fait couler autant de sang et causé autant de ruines qu'ont
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causé de ruines et fait couler de sang le vol et le meurtre collectifs , auxquels cependant les nations dressent des arcs de triomphe? Si la guerre et la conquête n'avaient jamais existé et n'existaient pas encore, l'esprit concevrait-il qu'elles fussent compatibles avec l'état de société? Assurément non. Cependant ce qui serait invraisemblable est vrai. Ceci m'amène à penser et à prétendre que, si le meurtre et le vol demeuraient impunis, la société vivrait avec eux comme elle vit avec la guerre et la conquête. Il suffirait que cela fût pour que cela lui parût simple, comme il lui suffit que cela ne soit pas pour que cela lui paraisse monstrueux.
Est-ce à dire que l'état social aux prises avec la guerre et la conquête soit ce qu'il serait sans ces deux risques , sans ces deu:^ crimes , sans ces deux calamités, sans ces deux fléaux? (J'accumule ici toutes les expressions, afin que le lecteur choisisse entre elles celle qu'il préférera.) Je ne le pense pas; qm pourrait le penser? Imaginez donc ce que serait la société sans la guerre et la conquête ! Ce serait la civilisation élevée à sa plus haute puissance. Ce serait le travail produisant tout ce qu'il peut et doit produire. Ce serait le service militaire obligatoire cessant d'enlever annuellement à l'agriculture et à l'industrie tous les bras qu'il leur prend. Ce serait
la dette publique rapidement amortie par le- rapide accroissement du revenu public. Ce serait l'impôt n'étant plus qu'une taxe communale et qu'une prime d'assurance contre certains risques spécifiés. Ce serait le bien-être universel. Ce serait enfin le règne delà science, de la liberté, de Ja production et de la richesse, au lieu d'être le règne de la violence, de l'oppression, de la destruction et de la misère.
Je le crois et je l'affirme : le jour où la guerre et la conquête auront fermé leurs écoles de meurtre et de vol et cessé de fausser la logique humaine, meurtriers et voleurs, à l'état individuel, deviendront si rares, que la pénalité à la source de laquelle ce livre remonte se tarira d'elle-même.
Pouvant gagner par le travail plus qu'il ne gagnerait par le vol, pourquoi un homme ayant été contraint, non plus d'apprendre dans la caserne d'une grande ville l'art de tuer son semblable, mais d'apprendre dans l'école de sa commune à lire et à écrire, à raisonner et à compter, volerait-il?
Si le vol n'était pas puni , ce qu'aurait impunément dérobé le voleur pouvant lui' être impunément dérobé , quel avantage aurait-il à voler?
Aucun, absolumeift aucun, puisqu'il n'aurait
volé à plus faible ou moins adroit que lui que pour
être volé, à son tour, par plus adroit ou plus fort
que lui.
Ce serait de l'ineptie.
Qu'il soit clairement démontré par la logique, par l'arithmétique, par l'instituteur, que le vol c'est l'ineptie , et l'évidence ne tardera pas à combattre, le vol plus efficacement que ne le combattaient la jus* tice, la prison et le geôlier.
Le plus souvent le vol étant au meurtre ce que la cause est à Teffet, si le vol cessait d'alimenter le meurtre , que deviendrait le meurtre , hormis^ certains cas de délire? Il deviendrait ce que devient le cours d'eau dont la source s'est tarie; il deviendrait ce que devient la plaie qui se sèche et se ferme. Il disparaîtrait Donc, pour rendre le meurtre de plus en plus rare , ce qu'il faut faire , c'est l'écraser dans son œuf qui est le vol , comme pour rendre, le vol de moins en moins fréquent, il faut l'étoufiFer dans ses germes, qui sont l'ignorance, la misère, le vagabondage. Peut-on rendre le vagabondage impossible? Assurément. Peut- on détruire l'igno* rance? Cela n'est pas douteux. Peut-on vaincre la misère en commençant par la séparer en misère
imméritée et en misère méritée, pois en misère accidentelle et en misère héréditaire et invétérée? Ma conviction profonde à cet égard est que pour gagner certainement la bataille, il suffirait de la livrer résolument en regardant devant soi et non en arrière de soi, .
Si les idées dans lesquelles je puise cette triple assurance ne sont pas des erreurs, je suis donc fondé à assimiler la liberté de faire à la liberté de dire , au même titre qu'il y a déjà tendance générale à assimiler la liberté de dire à la liberté de penser.
Ces trois libertés n'en faisant qu'une seule sont inséparables , et il est heureux qu'il en soit ainsi.
Je vais le démontrer.
Comment la liberté de penser, quand elle s'égare, le saurait-elle sans la liberté de dire qui lui montre son erreur? Comment la liberté de dire, quand elle tombe dans l'inconséquence, s'en apercevraitelle sans la liberté de faire par laquelle cette inconséquence s'atteste? L'acte est aussi nécessaire à vérifier la parole que la parole est nécessai^re à vérifier la pensée. Que ces trois libertés : liberté de penser , liberté de dire , liberté de faire, s'exercent
concurremment, conjointement, pleinement, et l'homme dont la raison aura été exercée par le raisonnement ne sera pas plus libre de mal fainf qu'il ne sera tibre de mal dire ou de mal penser. €& n'est jamais volontairement que, soit en pensée, soit en parole, soit en action, l'homme donne la préférence à ce qui est faux sur ce qui est vrai, à ce qui est réputé mal sur ce qui est réputé bien; non, ce n'est jamais volontairement qu'il s'ôte la raison. Désapprendre ce que la logique démontre quand on a appris à raisonner, n'est pas plus facile que de désapprendre que 2 multiplié par 2 égale 4, lorsqu'on sait l'arithmétique. L'homme qui sait compter voulût-il se persuader que 2 multiplié par 2 égale 5 qu'il n'y parviendrait pas. Ce qu'il faut donc lorsqu'on veut faire l'homme à l'image de lai civilisation , c'est le prendre et le conduire par le frein qui est en lui. Ce frein , ce n'est pas la douleur qui irrite , ce n'est pas la crainte qui abaisse, non, ce frein, c'est la raison qui élève. La société qui punit l'homme excède son droit; la société qui ne l'instruit pas manque à son devoir. Ne punissez plus l'homme , instruisez-le , et le milieu social qui est trouble ne tardera pas à devenir limpide. Alors des inconséquences et des incohérences qui ne se voient pas, ou qui ne blessent pas le regard habitué à n'y faire aucune attention apparaîtront dans toute leur
évidence. Alors ce sera par la transformation de la société que s'opérera la réforme de l'homme. Cette transformation quelle sera-t-elle? Elle sera ce que la logique prescrira qu'elle soit, pouf que le règne de la liberté indivisible soit le règne de la raison humaine. Là n'est pas encore la question ; la plus urgente serait de savoir comment s'accomplira cette transformation. S'accomplira-t-elle violemment par . la voie brusque d'une révolution commençant par être politique et ne tardant pas à devenir sociale , ou s'accomplira-t-elle scientifiquement par la voie lente de transitions progressives? Mon avis est qu'une révolution déchaînant tout à coup les exigences les plus folles, I«s colères les plus aveugles, les idées les plus fausses, compromettrait cette transformation et ne l'opérerait pas. Ce qu'il faut donc souhaiter, c'est qu'elle s'opère par voie de transitions. Mais quelles devront être ces transitions? C'est ce qu'il s'agit de chercher. Celles que j'indique n'ont la prétention d'être ni le» seules ni les meilleures. Ce qu'elles se proposent modestement, c'est de montrer le but à atteindre et de donner l'élan. Dès que la nécessité qui se cachait aura apparu à tous les yeux aussi impérieusement qu'elle apparaît aux miens , le nombre des transitions que fera naître la controverse sera tel qu'il n'y aura bientôt plus entre elles que l'embarras du
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choix. La justesse d'une idée est indépendante de ses moyens d'application. Ils peuvent être faux et défectueux sans que leur imperfection soit unre preuve qu elle n'est pas juste. Il n'a pas suffi de reconnaître que la vapeur était une force pour trouver immédiatement le secret de la dompter, de l'utiliser et d'en faire la plus grande puissance moderne, la puissance presque incommensurable de la découverte de laquelle datera le monde nouveau, le monde de la liberté par la science. Jusqu'à ce que la vapeur ait enfin trouvé les maîtres auxquels il ne lui a plus été possible d'échapper par des explosions si fréquentes qu'elles faisaient mettre en question son utilité comparée à ses*dangers, que d'efforts infructueux il a fallu entreprendre, que d'essais périlleux il a fallu tenter, que de doutes il a fallu vaincre, que de railleries il a fallu braver, que de persévérance et de courage il a fallu amasser et dépenser I Admirable preuve que jamais obstacles et périls ne sont trop grands, car c'est sur eux que se mesure le génie de l'homme ; ce sont eux qui l'inspirent. Qu'une chose paraisse impossible ,* et si ses regards sont attirés sur elle, il ne prendra pas de repos qu'il n'ait prouvé qu'elle ne l'était pas. Il ne faut donc pas craindre de le défier! On ne le défie pas assez. Presque toujours les tâehes qui lui sont données sont trop petites et trop faibles
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pour l'envergure de ses ailes. Osez affirmer que rhomme, frèt'e de Thomme, na pas le droit de punir son semblable et son égal ! Osez affirmer que si la société a le droit de se protéger, ce droit elle ne Fa pas par les moyens barbares quelle emploie et qui lui nuisent plus qu'ils ne lui profitent, qui la menacent plus qu'ils ne la protègent! Osez affirmer que pour empêcher l'idiot ou l'insensé d'être meurtrier ou voleur il y a , il doit y avoir mieux à faire que d'ajouter a cette lie la lie du geôlier et du bourreau ! Le premier sentiment qu'éveillera l'audace de cette affirmation, ce sera l'incrédulité, puis l'incrédulité s'efiacera pour faire place à la réflexion, laquelle en^ndrera les objections, qui, à leur tour, engendreront les solutions.
Et lorsque la société vivra sans geôliers et sans bourreaux, avec moins de meurtriers et de voleurs, cela lui paraîtra aussi simple qu'il lui paraît simple maintenant d'exister sans les esclaves et sans les serfs, dont elle a prétendu pendant des siècles qu'il lui était absolument impossible de se passer.
En publiant ce livre , que des nécessités journalières de polémique m'ont souvent contraint d'interrompre, mais sans jamais parvenir à me le faire abandonner, j'obéis à une conviction qui commande impérieusement à ma volonté. Assister au triomphe
de cette conviction qui me domine est un espoir que je n'ai pas ; mais l'espoir que j'ai, c'est d'app^eler les méditations des penseurs et la controverse des publicistes sur la plus importante des questions de mon temps; car elle est le fondement de la liberté.
De toutes les recherches ardues auxquelles je me suis opiniâtrement livré, aucune ne m'aura fait plus vivement regretter de n'avoir pas été doué du génie qui eût été nécessaire pour faire apparaître dans tout l'éclat de sa justesse et de sa puissance l'idée qui s'est emparée de mes plus profondes réflexions. Quoi qu'il en soit, je tiens à y avoir attaché mon nom ayant de mourir. Après moi, l'idée semée par moi, j'en suis certain, germera, poussera, fleurira, fructifiera, car elloi est appelée à sauver le vieux monde expirant. Elle seule aura le pouvoir de le régénérer.
Aucune ne sera plus utile à débattre le jour où enfin se tarira la politique des incidents, cette politique courante et superficielle qui emploie des forces si considérables à faire tourner une roue dans le vide, sans élever aucune des questions qui rendraient à l'humanité son rang que lui a dérobé la société.
Aussi me tardait-il que l'œuvre, ébauchée depuis
vingt ans, fût finie, pour qae le débat commençât et que les objections me servissent à la rectifier, à la compléter et à dissiper les ombres qui sei'aient restées. Si mes efibrts pour faire la clarté et l'évidence demeuraient vains, cela ne prouverait point que ridée est fausse; cela prouverait seulement que les ailes ont manqué au publiciste pour s'élever par delà les nuages à la hauteur de la vérité radieuse pressentie, entrevue par le penseur. . . Qu'y a-t-il de plus commun que de rendre imparfaitement ce que l'on a admirablement conçu ? Qu'y a-t-il de moins rare que l'impuissance de l'écrivain ou de l'artiste aux prises avec la difficulté et la grandeur du sujet qu'il a choisi ?
Critiquer pour critiquer n'a jamais été mon fait. Jamais je n'ai attaqué une institution existante, quelle qu'elle fût, sans m'êfre préalablement demandé par quelle autre institution je la remplace-v rais si j'étais pris au mot et mis en demeure de la changer. Je suis homme de gouvernement au moins autant qu'homme de liberté. On peut contester la valeur des moyens émanés de mon initiative, mais non la scrupuleuse loyauté de cette façon de procéder. Mettre en question la légitimité du droit de punir, son utilité, sans savoir comment substituer à un rouage défectueux de l'appareil social un
rouage qui soit à la fois plus simple et plus fort, est une pensée que j'eusse repoussée si elle me fût jamais venue. Ce qui est difficile et louable, ce n'est pas de détruire pour détruire, c'est de détruire pour améliorer. Lés moyens que je propose ont tous été quelque part vérifiés par l'expérience ; s'ils sont bons, je n'aurai eu d'autre mérite que de les avoir rassemblés et coordonnés. J'aurai fait pour la liberté ce qu'ont fait pour la vapeur Watt et Fulton; ils ne l'ont pas inventée, ils ne l'ont pas découverte, ils en ont simplement utilisé la force.
Mais en faiàant cette chose si simple, quelle immense et bienfaisante révolution ils ont opérée !
La liberté avait conquis le droit de penser et à peu près conquis le droit de dire et d'imprimer ce quelle pense; elle était incomplète, il manqyait à sa plénitude le droit de faire ^ sans a,utre limite que la raison exercée par le raisonnement
C'est ce droit dérobé que j'ai voulu lui rendre, en enlevant à l'esclavage humain son dernier anneau.
Si le succès, si lointain qu'il soit, couronnait mes efibrts, quelle plus glorieuse tâche aurait jamais été accomplie !
Ce serait rhumanité replacée sur sa base et en équilibre sur elle-même, non, il est vrai, sans que la société s'en effraye ; mais serait-ce donc la première fois que la société se serait effrayée de dangers n'existant que dans son imagination? Le véritable réformateur n'est pas téméraire ; il tient compte même des frayeurs imaginaires lorsqu'elles sont invétérées; il fait à chaque risque sa part, et proportionne la prudence de l'exécution à la hardiesse de la conception.
Soigneusement combinée avec un ensemble de mesures qui s'appliquent à donner au mécanisme social la simplicité, la justesse et la puissance qui lui manquent, j'espère que la réforme que je propose aura ce double caractère •
Ni timidité ni témérité.
Emile d£ Girardin.