Prééminence de Pierre sur les autres apôtres
Lorsque Simon 6ai*-Jona parut pour la première fois devant le Sauveur, présenté par son frère André, Jésus-Christ, fixant
(i) Gottif loc. cit., p. 27, n. 54. Christus principale caput, cujus corpus est Ecclesia et Petrus ministeriale caput ad regendum boc corpus.
(î) Àugutt.t Quest. vet. et nov. Test. q. 75. Sicut in Salvatore erant omnes caus» magisterii, ita et post Salvatorem in Petro omnes conlinentur. Ipsum enim constituit caput eorum, ut pastor esset gregis dominici.
54 DU DROIT ËGGLËSUSTIQUE.
ses regards sur lui : « Tu es fils de Jean, lui dit-il ; lu t'appelleras Céphas, c'est-à-dire Pierre (1). »
En annonçant ainsi à Fapôtre le changement fotur de son nom, le divin Sauveur lui prédisait en même temps sa vocation à devenir, à sa place, la pierre fondamentale de l'Église . Tant de solennité, de la part d un Dieu, dans la substitution d'un nom, a nécessairement une signification profonde (2). En changeaiil le nom d'Abram en celui d'Abraham, le Seigneur le désignait comme le père des croyants; en nommant Jacob Israël, il signalait celui par qui il voulait se laisser vaincre ; en faisant ajouter par Moïse au nom d'Osée celui de Josué, ou Jésus, il indiquait au peuple juif qu'il lui fallait un chef de ce nom pour l'introduire dans le pays de ses pères. Est-ce en vain qu'il aura dit à son apôtre : « Tu t'appelleras Céphas? » Non : pour chacun des trois personnages que nous avons rappelés, le nouveau nom qui ]iû était imposé avait un sens prophétique, et ce sens s'est vérifié : il en sera de même pour Simon, ou mieux pour Pierre; car bientôt nous verrons le divin Maître lui faire l'imposition solennelle du nouveau nom dont il a résolu de le décorer, en l'accompagnant de la promesse formelle de la faveur incomparable dont il est réimpression. Il ne lui dira plus : c Tu es Simon ; mais bien : « Tu es Pierre, » et par cette appellation il le désignera comme la pierre fondamentale de l'Église (5).
Le Sauveur venait d'arriver avec ses disciples à Césarée (4). « Que dit-on du Fils de l'Homme? leur demande-t-il. — Les uns disent que c'est Jean-Baptiste; d'autres, que c'est Élie ; d'autres encore, que c'est Jérémie ou un autre prophète. Et vous, reprend Jésus, qui dites- vous que je suis? » A cette question le silence se fait parmi les disciples ; une seule voix se fait entendre : (( Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. » C'est la voix de
(1) Joan., 1, 42. — S. Chrysosl., Uom. 18.
(2) DevoH, Jus canon., univ.. I, 24, 25. — Gottû Vera eccl. Christ., 1. 11. p. 12, n. 18. — Coeffeteau, Sacra monarchia écoles. 4, l. ÎI, p. 191. — Zaccavia^ Aniifebror.ius, vol. I, p. 439.
(3) Cyi'il., 1. II, c. 12. in Joann.
(4) Ev. Mallb., xvi, 17».
PIERRE, PftINCE DES APOTRES. 55
Simon, acclamant dans le fils d'Adam le Fik de Dieu. Et Jésus lui répond : c Ta es heureux, Simon Bar-Jona, parce que ce o'est ni la chair ni le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est dans le ciel. Et moi je te dis : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de Fenfer ne prévaudront point contre elle. Et je te donnerai les clefs du royaume des deux, et ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans le ciel, et ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans le ciel. »
Pierre est donc le premier dont la puissance dans TÉglise est acdamée (1), et cela au moment même où le céleste fondateur pose la première pierre de Tédifice divin. En lui commencent tous les pouvoirs, et ils lui sont conférés avec une solennité qui eu révèle toute l'étendue et toute Téminence. Ils le sont aussi à tout le coips des apôtres, mais ce n'est que postérieurement à la cdlation qui en a été faite d'abord à Pierre, et sous la réserve de cette première investiture (2). Les collègues de Pierre s'inclineront dans la suite avec une respectueuse soumission devant cette prééminence de leur chef, en plaçant constamment son nom en tête de ceux des autres (3), et ils la proclameront par ce préambule consacré de tous leurs décrets : Pierre et les onze (4). Mais, dès maintenant, ils lui rendent hommage par la jalousie quils en conçoivent (5). Cette prééminence, Jésus-Christ se plaît à la faire éclater en toute occasion. Il pourra bien en honorer d'autres de quelque faveur de distinction, mais Pierre sera toujours admis à y participer. C'est ainsi que nous le voyons sur le Thabor avec les deux autres témoins privilégiés de sa glorieuse transfiguration (6). Mais c'est en faveur de Pierre seul qu'il opé-
[1] L'aulcur nous semble confondre ici la promesse avec la collation de b puissance. [Note du traducteur.)
(2) Devoii, loc. dt., p. 24. — ëy. Malth., xvm, 18.
(3) Act. n, 14.
(4) Ev. Luc, IX, 52.
(5) S. Thom. Àquin. Tract, c. err. grsec. Quod quidem humanum scandakm conceperunt, quod et jam in se occuUare non poterant, et tumore cordis non sustinebant in eo quod yiderunt Petrum sibi pneterri et prœhonorari.
(6) Er.Matth., xvm, 1.
rera l^admirable prodige de la mer apaisant instantanément ses flots, non plus, comme autrefois, pour les ouvrir devant les enfants d'Israël, mais pour les affermir sous les pas de Fapotre (i ). C'est Pierre qu'il charge d'aller chercher dans la bouche du poisson la pièce de monnaie destinée à acquitter la taxe pour tous les deux (2), circonstance qui, en paraissant mettre Pierre sur une sorle de pied d'égalité vis-à-vis du divin Maître, excila à un si haut degré la susceptibilité des autres apôtres (S).
Les saints Pères ne sont pas unanimes pour reconnaître si la louchante cérémonie du lavement des pieds commença par Pierre-, mais ils le sont tous pour voir dans la double pêche mentionnée par rÉvangile, et dans la barque de Pierre montée par le Sauveur, des emblèmes éclatants de la primauté de cet apôtre (4). Jésus-Christ dit bien aux autres de jeter leurs filets; mais à Pierre seul, comme pilote, il donne Tordre de voguer vers la pleine mer. Comme Pierre, et peut-être plus que Pierre, les autres apôtres ont partagé les labeurs de cette pêche, ainsi que ceux de la pêche spirituelle, et Paul a été autorisé à dire : Tai travaillé pliLS qu aucun avive (5) ; mais Pierre, comme maître du navire, est à la tête des pécheurs, et à nul autre qu'à lui il n'est donné de conduire sa barque en pleine mer (6).
Biais nous allons voir le Sauveur marquer d'une manière plus nette encore la place de Pierre au-dessus des autres apôtres.
Au moment de se rendre sur la montagne des Oliviers, éveillant son attention par une interpellation itérative, il lui dit : c Si-
(1) Ev. Matth., IV, 29. — Chrysost., Hom., M in Matth.
(2) Ev. Matth., xvii, 26. — Chryaost., Hom., 59 in Malib. ^ Mamachi, Origin. etantiq. christ., t. V, p. 431.
(5) Ev. Matth., xvni, 4. — 5*. Jérôme, in h. 1. Quia viderant proPetro et Domino idem tributumreddilum, ex sequalitate pretii arbitrati sunt omnibus apostolis Petrum esse prœlatum, qui in redditione tributi Domino fuerat comparatus; ideo interrogant quis major sit in regno cœlorum.
(4) Paettdo-Àmhros., serm. 11. Hanc igitur solam ecclesiœ navem ascendit Dominus, in quaPetrus magisterest constitutus, dicente Domino : Super hanc petram sedificabo Ecclesiam meam. — Grêg,^ Moral., X, 1. VJI, c. 26 : Per navem Pétri quid aliud, quam commissa Pelro ecclesia, designatur?
(5) I Cor, XV, 10.
(ti) Coe/jre<«au, p. 197.
l>lÉtlRfc, PftlNClE DES APOTRES. o7
mon! Simon! Satan vous a demandés pour tous cribler comme du froment. Mais j*ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Un jour, converti, confirme tes frères (1). » Que d'inductions à tirer de ce texte seul ! Mais dans ce moment nous ne faisons que narrer. Poursuivons, en transcrivant littéralement cette scène, à la fois touchante et solennelle, où le disciple, un moment prévaricateur, expiant le crime d'un triple reniement par une triple protestation d'amour, est récompensé instantanément par la collation de la plus haute dignité dont un mortel pût jamiiis être investi.
Dicit Stmoni Petro Jestis : Simon Joannis, diligis me plus his? Dicit ei : Etiam, Domine, tu scis quia amo te. Dicit d : Pasce agnos meos. Dicit ei iterum : Simon Joannis, diligis me ylus his? Ait illi: Etiam, Domine, tu scis quia amo te. Dicit ei: Pasce agnos meos, Dicit ei tertio: Simon Joannis, amas me? Contristains est Peints quia dixit ei tertio y Amas me ? etdixit ei: Domine, tu omnia nosti: tu scis quia amo te. Dixil ei : Pasce aves meas (2).
Immédiatement après ces paroles, par une faveur qu'il n'accorda à aucun autre apôtre, le Sauveur prédit à celui qu'il vient d'instituer son représentant dans le suprême pastorat, le genre de mort qu'il lui a destiné, et pour le distinguer encore davantage des autres apôtres, il termine en lui disant : Suis-moi. Pierre s'étonne de voir un autre disciple les suivre, et interroge le Sauveur : Qiie tHmporteî réplique le divin Maître. Quant à toi, vietis à ma suite. Comme s'il lui disait : «r Qu'as-tu à t'enquérir de mes intentions à l'égard des autres? Pour toi, mou lieutenant dans la vie, tu me représenteras jusque dans la mort par la similitude du trépas (5).. »
La vertu divine, nécessaire à Pierre pour exercer l'apostolat en commun avec les apôtres, lui fut départie comme aux autres par l'effusion du Snint-Esprit. Pierre, appelé par sa dignité de vicaire de Jésus-Christ, non-seulement aux fonctions de l'apostolat, mais
(1) Ev. Luc, ixn, 32
(2) E?. Joann., xxi, 15.
(3) Ev. Joann., xxi, 18. — Billarmn, D. R. pontif., 1. I, c. 24, p. 391.
58 DU DROIT ECCLÉSUSTIQUE.
cncoie à la diicctioii générale de l'Église, devait èlre plus abondamment pourvu de ce secours divin. Chaque apôtre reçut la grâce dans la mesure du don de Jésus-Christ ; mais Dieu avait réparti inégalement l'esprit entre Moïse et ses soixante-dix compagnons : ainsi il en fut pour Pierre et les apôtres. Tous brillaient de la lumière de TEsprit-Saint partout où ils allaient : dans l'Inde, à Rome, dans Tlllyrie, dans T Achaïe ; mais à leur tête brillait Pierre, le représentant de Jésus-Christ, le chef des apôtres. C'est lui qui le premier promulgue l'Évangile, d'abord à Jérusalem, puis au sein de la gentilité (1) ; lui qui opère le premier prodige. Jean est avec lui; mais c'est lui qui tend la main au boiteux, et qui lui rend l'usage de ses jambes. C'est ce miracle de Pierre, suivi pou après de l'annonce solennelle du salut qui s'obtient par Jésus-Christ, qui (ire cinq mille âmes du tombeau du péché el les fait entrer dans la voie de la vérité, introduites dans l'Église par le baptême, que Pierre leur confère de sa propre main (2). C'est lui qui, par une seule parole, frappe de mort Ananie et Saphire, à cause de leur mensonge; lui qui, comme le générai au moment du combat, examinant l'ordre de bataille, parcourt, visite les églises naissantes, et qui, à l'annonce de sa captivilé. voit l'Église entière tomber à deux genoux et élever pour sa délivrance des supplications incessantes et universelles (3) ; lui qui, dans l'assemblée des apôtres et des anciens, élève la voix après les discussions aftimées du concile, et met fin aux débats par Ja décision qu'il prononce (4). Enfin, c'est à lui, et pour saluer en hii le chef de l'Église, que Paul accourt des régions f nniaines où il exerce la mission qu'il tient immédiatement de Jésus-Christ (5). Toutes ces prérogatives de Pierre, si authentiquement consignées dans la sainte Écriture, tous les Pères, ceux d'Orient comme ceux d'Occident, s'évertuent à l'envi aies célébrer. Tous exallent
(1) Act. 11, 14, 10, 54.
(2) Act. m, r..
(3) Act. XII, 5.
(4) Act. XV, 7.
(5) Gaî„ I, 18. — Théodoret, In h. 1. — Chrysost., In h., 1. — Devotù Jus can. univ., I, p. 55.
PIERRE, PlUNCE DES APOTRES. 59
dans Pierre Tapôlre clioisi entre tous les autres par Jésus-Christ et placé par lui-même à la tête de rÊglise. Quelques-uns, peu contents de Tappeler le coryphée des apôtres (1), lui donnent cette qualification intraduisible dans nos langues modernes, xopu- ^oTAToc (2). c Salut, ô toi, s*écrie saint Éphrem, toi, le témoin des disciples du Seigneur, la voix des hérauts, l'œil des apôtres, la sentinelle des cieux, le premier-né d'entre ceux qui portent les defs (3). » D'autres le nomment le premier, le grand, le chef, le pasteur suprême, le prince ("EÇapxoÇ) princeps apostolonim), le docteur et le supérieur de toute la terre, le fondement derÉgliseetdelafoi(4).
Immédiatement au-dessous de Pierre, nous voyous la sainte Écriture et les saints Pères donner à Panl un rang très-dislingué ; certains passages semblent même égaler le second au premier, ou plutôt lui donner une sorte de prééminence (5). L*un et l'autre avaient travaillé à la fondation de TÉglise de Rome, et voilà pourquoi plusieurs Pères les appellent l'un et l'autre les premiers d'entre les apôtres et d'entre les évêques, les princes de l'Église, les yeux de Rome, les coryphées des saints, les pères et les pasteurs de Rome (6). Li dénomination d'apôtre est même affectée à Paul d'une manière toute spéciale, de telle sorte qu'appliquée dans le sens absolu, elle est devenue le synonyme de son nom. Mais, s'il est vrai de dire qu'au point de vue de l'action apostolique Paul l'emporte incomparablement sur Pierre, il est également vrai de dire que la dignité de Pierre, comme fondement de l'Église, ne souffre aucune atteinte de cette sorte d'infériorité, et le place à une hauteur où Paul est tout aussi loin d^ atteindre (7) . CoUaJxNateur de Pierre daus la fondation de l'Église de Rome,
(1) Chryi09t.,ûàlud.,ll, 8.
(2) Cyril., de Jérusalem, et Epiphanius.
(3) Epiph., Hœr., 27. — CyrilL, Hieroa., cat. 6. — Chrytott., Homil. 52, b Epist. ad Uom.
(4] On trouve dans Klee un recueil précieux des passages des SS. PP. re- Utib i ce sujet.
(5) S. Ambr.y Serm. 6G, deNat. Pétri et Pauli.
(6) Lev., Serm. 1, de Natal, apostolor.
(7) CoeffetBoUf Sacra monarch. Ecd. cath., 1. 1, p. 74.
60 DU DROiT ECCLESIASTrQUE.
Paul peut absolument être décoré comme lui du titre glorieux de prince de cette Église, mais ce titre n'implique pas pour lui celui de chef suprême de TÉglise universelle (1).
Paul résiste à Pierre à Antioche, après le concile de Jérusalem. On ne peut conclure de ce conflit que Paul ne reconnaissait pas la suprématie de Pierre; ce serait se mettre en contradiction flagrante avec Paul lui-même, qui, en attachant une si grande importance à son opposition au prince des apôtres, rendait par là même un éclatant hommage à sa primauté (2).
Concluons ce simple exposé en disant que TÉglise, en cela fidèle écho de la parole divine, des saints Pères et de toute la tradilion, a de tout temps considéré le dogme de la prééminence de saint PieiTc comme un dogme sacré, et condamné comme hérétiques toutes les propositions dont le sens ou la tendance est de placer sur le même rang que Pierre, soit tout le corps des apôtres, soit Tapôtre saint Paul (5).
Parmi les magnifiques prérogatives que Jésus-Christ a données à saint Pierre, la plus éminente est celle qui le constitue la pierre fondamentale de l'Église. C'est elle qui est tout à la fois la clef de voûte de 1 édifice de l'Église et la base de tous les autres privilèges de Pierre, lesquels se résument dans les trois grands pouvoirs qui lui ont été départis. Nous allons les examiner successivement.
) August.^ ad Bonif., III, 3.
(2) ttellarmin, de Rom. ponlif., 1. 1, c. 27.— Klee, p. 211.
Uome vit le même jour (29 juin 67] les deux siints apôtres sceller de leur sang leur glorieuse mission. Voir, pour les preuves historiques de ce fait, Clém., Epist. 1, adCorinth., c. 5, dans SbA«nemann, Pontif. Rom., Epist. geminae. — Tertull., dePrœscript., c. 56.— Félix ecclesia (Romje) oui totam doctrinam apostoli cum suo sanguine profuderunt; ubiPetrus passioni dominicse adœquatur, ubi Paulus Johannis exitucoronatur. — Uoj Serm.82, c. 5. — Àtticotius, Summa augustiniana, part. ï, p. 169. — CorUsiua^ p. 88; tfatal. Aîexander, Hist. eccles., t. IV, p. 49. — Devoti, Jus can. univ., I, p. 79. — Des prolestants même ont rendu bonimage à ce fait. — BichttTf Lchrbuch des Kalhal., a. prot. Kirchenrechts, p. 34. •
(3) Decr. /«noce, X, 29 janvier 1647. *— V. Bellarmin, de Vi ac ration, prim., c. 3. — Bolgeni, l'Episcopalo. p. 18.
§xm.
3. Pierre, considéré comme pierre fondamentale sur laquelle l'Église est bâtie.
« TuesPelrus! « Jliilth. XVI. 18.
Celle parole : Tu es Pierre^ a fait de Simon le fondement de rÉglise, le roc qui sert de pierre angulaire à Tédifice divin (i).
Ainsi c'est sur Jésus-Chrisl et snr Pierre, devenu son lieutenant, en récompense de la confession et de la fermeté de sa foi, que rÉglise est fondée, fondée non-seulement sur lui mais par lui ; ce sont ces mains sacrées qui, immédiatement après Teffusion de TEsprit saint, ont posé les premières assises de cette merveilleuse construction (2), contre laquelle doivent venir se briser et la furie des enfers et la perversité humaine. On en voit Finébranlable solidité jusque dans Fimpuissance des efforts mille fois tentés par rhérésie pour corrompre le sens si naturel de la parole du Sauveur, devenue elle-même un rocher à l'épreuve de tous les chocs (3).
Et d'abord, à combien d'interprétations diverses n'ont pas donné lieu les mots Petrus et Petra^ dont s'est servie la traduction grecque pour rendre celui de CéphaSf seul employé dans l'original syriaque, ainsi que dans les traductions que nous fournissent le persan, Tarménien et le copte l Cette différence tient à ce que dans le grec le mot ^érpa, du genre féminin, ne pouvant être appliqué un à homme, le traducteur s'est trouvé forcé, par le
(1) Tertult.y de Pudic, c. 21. In ipso Ecclesia exstracta est, id est, per ipsum.
(2) Aster., Amasen. homil. in SS. apost. Petr. et Paul., n. 4. — Bolgeni, l'Episcopato, p. 50.
(3) Bkron., Comment, ad. li. 1. : Ego portas inferi, vilia reor aique pecuta : Tel certe bsereticorum doctrinas per quas illecli homines ducuntur ad Tartaram. — Grégor., Expos, in 7 psalm., pœn. p. 5 : Portas interi hœreses mntqusdum multos in fide infirmos fucata verborum calliditate decipiunt, quasi notam aditum eis pandunt. Sunt etiam portse inferi qusedam potestates Irajosmcindi. Quid enim Nero, quid Diocletianus, quiddeniquc istequihoc tempore Ecclesiam persequitur, numquid non omnes portœ inferi?
62 DU DROIT ECCLESUSTiQUE.
génie de sa langue, à changer la physionomie du mot pour l'approprier à Fusage qu'il était obligé d'en faire ; de la ir^rpoç, au lieu de wérpa, deux fois répété. Celte explication, si plausible par ellemérne» a été en outre admise même par les plus acharnés adversaires de la primauté de saint Pierre (1). Quelle induction donc peut-on tirer d^ane diflérence purement syllabique et matérielle ? Dira-t-on, pour la faire pénétrer dans le sens même des mots, que «8Tpa signifie un gros roc, tandis que w^rpo; n'éveille que ridée d'une petite pierre? Cette interprétation, adoptée par de récents lexicographes (2), est, ainsi que nous venons de le voir, dénuée de tout fondement. Nous l'admettrons cependant, si l'on veut, mais sous la réserve d'une condition que Ton ne peut nous contester : c'est que ^ wérpoç signifie une petite pierre, cette petite pierre devient, par la transmutation que lui fait subir Jésus-Chnst eu la convertissant en wérpa, un roc volumineux et solide ; et alors la prétendue petite pierre sera cette pierre mystérieuse, image du royaume de Dieu, que Nabuchodonosor voit se- détacher de la montagne, grossir, grossir toujours et venir, rocher énorme et impétueux, fondre contre la statue colossale de la puissance
(1) Bioron.f inc. 2 ad Gai. : Non quod aliquid significat Petrus, aliud Gephas. Sed quia quam nos latine et graece petram vocamus, hanc Hebnei et Syri propter Ûnguœ inter se vicinium cephan nuncupant. — Jansèncy inTctrateacb, si'^c Gommenl. in sanct. Evaiig. : Tu homo me filiam Dei dixisti : ego filius Dei tibi rependo yicem ac vicissim dico non omnibus, sed tibisoH, non casso sermone, sed quem eflectus sequatur. Quia tu es Petrus, id est, quod tu sicut oiim a mej^ocatns es verissime, non nomine solo, sed reipsa, es petra, saxum seu rupes. Grsece enim nérpoç et n^rpa, quod sequitur idem prorsus significant. Sed quia de viro loquebatur, masculine loqui maluit, deinde yero féminine et usitatius : Et super hanc petram, ut nimiruoi sic ita repetitione et mutatione vocabuli et verbis acyunctis : Mdi^cabo Eoclesiam meam, explicaret per metaphoram et mysterium nomine Pétri contenlum, quod videlicet eum ita Yocaverit non propter sterilitatcm Tel alias aliquas causas, sed propter immobilem firmitatera, qua, instar rupis, divina virtute solidandus erat, ut molem tantam superœditicandam posset sustiocre. — Basnage, Annal, politico-ecclesiast., 1. 1, p. 264. — Béza, in I c. Efang. Malth. : Dominus syriace loquens, nulla usus est agnominatione, sed ulrobique dixit Gephas : quemadmodum et vernaculum nomen Pierre, tam de proprio, quam de appellativo dicitur. In graîco quoque sermone IIsTpoç et TIsTpa non re, sed terminatione tantum dilîerunt.
(2) Vassow, Griech, deutsches "Wôrterburcb.
terrestre, renversée, mise en poussière par son choc puissant, irrésistible (i).
Pierre est donc, en vertu de l'institution de Jésus-Christ et de l'assignée de TEsprit-Saint, le fondement réel et véritable de rÉglise, et on ne peut voir une déclaration de déchéance dans cette réprimande du Sauveur à Tapôlre cherchant à le détourner de son sacrifice : c Éloigne-toi de moi, Satan (2); » car alors l'Église n'était pas fondée (3). Les paroles de l'institution sont d'une clarté que rien ne saurait obscurcir. Elles sont d'une précision telle, qu'il est impossible de les appliquer ni à celui qui les prononce, ni à aucun autre, mais à celui-là seul à qui elles s'adressent.
Après avoir proclamé heureux Simon Bar-Jona, le distinguant ainsi par son surnom de l'autre apôtre Simon, surnommé Zélotes (4), le Sauveur ajoute : Et moi je te dis : Tu es Pierre, et sar cette pierre je bâtirai mon Église. Il n'y a pas ici d'équivoque possible. L'application du mot pierre, dans le second membre de la phrase, est évidemment identique à celle qui en est faite dans le premier (5) ; dans l'un comme dans l'autre, il se rapporte nécessairement à l'apôtre. Le texte original, nous l'avons déjà vu, ne permet aucun doute à cet égard, et la logique est, s'il est possible, encore plus impérative. Car, supposez que Jésus-Christ ait voulu se désigner lui-même par nérpa; voici exactement quelle serait, avec une légère modification dans la forme, la contexture de sa phrase : Tu es Pierre, et c'est sur moi que je bâtirai mon Église; et voilà que je te donnerai les clefs du royaume des cieux.
(1) Dan., 11,34.
(2) ETang. Matth., xvi,23.
(3) EîBTon.y in h. I. : Prudens lector inqairat, quomodo post iantam beatHndinem : Beatus es, Simon Bar-Jona, nunc audiat : Yadepost me, Satina? Sed consideret, qui hoc quœrit, Petro illam benediclionem, bcatittidinem et potestatem et œdificationem Ecclesiœ super eum, in futurum pro-
non in pnesenli datam : JEdifiotibo, inquit, super te Ecclesiam
(4) Lupoli, p. 95.
(5) F.-A. de Sifntonibus, de Romani pontificis jadiciaria potestate. v. I, p. 4.