U DU DROIT ECCLÉSIASTIQUE
Ce langage n'est-il pas celui de la démence? Et pourtant ce serait celui de la sagesse iucréée (1)!
D'autre part, Jésus-Christ, en parlant de lui-même, ne pouvait pas faire usage du futur ; car il est, dès le commencement, la pierre angulaire. Sans doute il est encore et il sera toujours le vrai, l'essentiel, l'invisible fondement; mais, résolu à donner sa vie pour les hommes et à aller ensuite r^rendre dans le ciel la place qu'il occupe à la droite du Père, il veut et il institue dans son Église une autorité visible, qui représente la sienne. Simon venait de s'écrier : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. » C'était Dieu le Père lui-même qui acclamait son Fils par les lèvres du disciple. « Ce n'est ni la chair, ni le sang qui t'ont révélé cela, » lui dit le Sauveur, « mais le Père qui est dans les cieux; • et il ajoute immédiatement : a Tu es Pierre, » comme s'il lui disait : De même que mon Père t'a révélé ma divinité, moi je te révèle ta prééminence, ta dignité, comme pierre fondamentale de mon ÉgUse (2).
Oui, voilà le sens Uttéral et naturel de cette parole d'une importance décisive (5). L'Église ne lui en a jamais donné d'autre, et c'est en l'entendant ainsi qu'elle en a fait un point fondamental de la foi (4).
Les saints Pères sont également unanimes pour l'interpréter dans ce sens, n Qui ne s'attache pas au siège de Pierre, sur qui « l'Église est fondée, croit-il être encore dans l'Église? » de-
(1) Lupoli, p. 97. — Devof», Jus can. univ., p. 29.
(2) Hwron., ad h. I. :Mercedem recepit vera contessio. —Léo, Serm. 5, inanniv. Assump. suœ : Sicut Pater meus tibi manifestavit divinitatem meaip, ita et ego tibi notam facio excellentiam tuain.
(5) Muzzareîli. Prima to e infaillibilita del papa [Il buon uso délia logica in materiu di religione, p. 115] : Ma che significa mai una pietra fondamentale délia Ghiesa? Significa certamente una pietra sopra cui si reggano tutte h altre piètre componente cpiest'edifizio. Significa una pietra, mancando la quale,mança il fondamento, et tutto in conseguenza Irabocca l'edifizio. Significa una pietrd la più necessaria e la più pregevole di tutto l'edifizio. Ë se taie non è il significato di questa pietra, fondamento délia Ghiesa, quai è dunquc il suo vero e naturale significato? E se Pietro, a motivo del primalo, non diviene il sostagno degli altri, perche dunque a prelazione degli altri apostoli i\i presenti egli solo si cbiama la pietra fondamentale?
(4) Soardiy de Suprema romani pontificis auctorilate, prœf., p. 21 .
mande saint Cjprien (1). « Où est Pierre, là est TÉglise, dit saint Ambroise; et oii est FÉglise, là il n'y a plus mort, mais étemelle vie (2). * — « 0 toi ! s'écrie saint Hilaire, gue ton nouveau nom signale comme le fondement glorieux de TËglise, de ce merveilteix édifice dont les assises vivantes sont les (chrétiens, s'élevant, placés sur toi, comme sur un roc inébranlable, jusque dans les hauteurs des cieux, au séjour de Tespérance (3). »
Sans doute il en est de cette parole du Sauveur comme de la parole divine en général, qui, dans son inépuisable fécondité, se prête à une foule d'interprétations diverses, mais non opposées. Ce passage n'est donc pas exclusif dans sa signification littérale, et les Pères de FÉglise ont pu en faire des applications qui s*en ékngnent, sans pour cela y porter atteinte. Bien loin d'élever le moindre doute sur le sens propre et naturel qu'il présente, il n'en est pas un seul au contraire qui n'y ait vu le titre authentique de la dignité de Pierre, comme fondement de l'Église. Cependant, les ennemis de l'Église ont souvent essayé de se faire de ces passages des saints docteurs des armes contre la primauté de Pien*e. C'est ainsi, par exemple, qu'on a abusé de l'autorité d'un Chrysostôme, d'un Ambroise, d'un Augustin (4). Le premier qui appelle expressément Pierre la base (5), la colonne de TÉglise (6), s'est servi, ainsi que quelques autres Pères de FÉglise grecque, dn texte en question pour défendre contre les Ariens le dogme de la consubstantialité, en présentant la confession de la divinité du Fils de Dieu, sortie de la bouche de Tapôtre, comme la base de la foi, et par suite, comme le fondement sur lequel Jésus-Christ avait bâti son Église (7). Au fond, rien de plus juste : si Pierre n'eût pas confessé la divinité du Fils de Dieu, jamais l'Église n'aurait été bâtie sur Pierre; c'est celte confession qui lui a vain Thonneur de devenir le fondement de FÉglise, mais c'est préci-
(1) De Unit. Eccles., p. 254.
(2) Enarratio in psalm. 40.
(3) In cap. 16, Malth.
(4) Coeffeteau, Sœva monas. Eccl. cath., ], p. 98.
(5) Chrysost., de Verbo iEsaico, hom. 4.
(6) Chryioit.f Homil. de dec. mill. tal. débit. [i) Chry$09t., Horaiï. 55, in Matlh. 16.
iiément pourquoi il est bien réellement ce fondement. C^est dans ce sens que l'Église chante, le jour de la fête de saint Pierre et de Saint Paul : « Dieu tout-puissant, qui nous avez établis sur le roc de la confession de Fapôtre, faites, nous vous en supplions, que nous ne soyons jamais renversés par le vent de refrèur, » etc. (1).
C'est, encore dans un sens analogue, et avec tout autant de raison que saint Ambroise et quelques autres Pères latins attribuent la prééminence de Pierre à la vivacité de sa foi (2). Indubitablement rÉglise n'est pas bâtie sur la chair, les os et le sang de Pierre, car ce n*est pas de cette source qii'avait jailli la lumière qui lui avait ré^vélé la divinité du Christ, mais bien &ur Pacte de foi par lequel il la reconnaît (5), De même que c'est par la vertu de sa foi qu il a marché sur les eaux, lui et non sa foi ; de même c'est par la vertu de sa foi qu'il est devenu, lui et non sa toi, le fondement de TÉglise. La foi, qu'on nous passe cette locution bizarre mais juste, est la cause du fondement, mais non le fondement même (4).
Saint Augustin, dans sa jpolémique avec les donatii^tes, qui faisaient dépendre la vertu et Pefficacité des sacrements de l'état spirituel du ministre, s'arme aussi contre eux du passage en discussion, et pour placer en Jésus-Christ seul la sourcefde tous ces canaux de la grâce, il le montre comme celui iqûi, à proprement parler, est le fondement de l'Église (5). On né peut méconnaître que saint Augustin, qui d'ailleurs n'a jamais élevé l'apparence même d'un doute sur la primauté de Pierre (6), hésite ici sur la question de savoir lequel, de Jésus-Christ ou de Pierre, doit être
(1) Rœf. miss, vigil. SS. apost. Pétri etPauli.
(2) Afnbros.f 1. VI, inLiicain,n. 97. — J)e Incarnatioiie, c. v, n. 34.
(3) De Simeonibuif p. 25. — Zaccaria, Antifebronius vindicatus, v. I, p. 516.
(4) De Simeonibus, p. 26 : Propterea si cum scholasticis loqui yelimus, Petrum formaUter^ fidem vero cauealiter Ecclesiœ fundamentum esse dicemus. — Bolgeni, TEpiscopato, p. 24.
(5) S. Augustin admet lui-même le sens littéral du passage, puisqu'il dit : Harum autem duarum sententiarum, quaD sit probabilior, eligat lector.
(6) Serm. 13, de Verb. Domin. : Idem ergo Petrus, a IIsTpa cognominalus beatus, EcclesisB figuram portans, apostolatus principaturo tenens. — Serm. 76, c. m; Serm. 147, ci. — ConlraJulian., I, cap.iv.
considéré, dans l'acception stricte du root, comme le fondement de rÉglise; et cela est si vrai, qu'il abandonne la décision au lecteur. Mais cette hésitation même du grand docteur ne fait autre chose que mettre dans un jour plus éclatant la pensée du Sauveur : eo apf^oant à Pierre une qualification qui, dans Tessence des choses, n'appartient qu'à lui seul; en la lui appropriant au point de l'identifier en quelque sorte avec lui-même, son intention n'était-elle pas évidemment qu'il ne fût fait, sous se rapport, aucune distinction entre lui et son représentant? Et en eflet, lieutenant de celui qui est le fondement essentiel et proprement dit, Pierre est devenu fDudement lui-même, et il a un droit incontestable à ce titre (1).
Origène aussi, prenant dans un sens large et allégoinque la parole Tu es Petrus, considère chaque fidèle, membre de l'Église, comme une pierre qui fait partie de l'édifice (2) ; mais il est loin de sa pensée d'exclure le sens littéral du passage, il veut dire simplement que tout fidèle devrait être comme Pierre (3).
Ce qui peut se dire, sans tomber dans le sens purement accom" modatif ou allégorique, c'est que les apôtres en général sont les fondements^ de l'Église. Saint Paul écrivait aux Éphésieus: « Vous f êtes établis sur le fondement des apôtres et des prophètes (4). » On a voulu inférer de là que la confession de Pierre avait été faite au nom de tout le corps des apôtres, et conséquemment que la réponse de Jésus-Christ : « Tu es Pierre», se rapportait aux autres conune à Kii. On admettra bien d'abord que l'imposition du nouveau nom donné à Pierre ne regarde que lui ; nul autre que lui, dans tout le canon de la sainte Écriture, n'est désigné sous ce nom ; et cette circonstance, à elle seule, dit assez comment toute l'antiquité chrétienne a entendu la chose. Mais, ensuite, n'est-ce pas Pierre, et Pierre à l'exclusion de tout autre, qui fut favorisé
(1) Duhamel f Dissertation canonique et historique sur l'autorité du saintsiége, part 11, art. 4, p. 274. — Maxim. Taur., Hom. 54. — DevoH, p. 31.
(2) Origène^ Tract. 4 in Joan. - — Veiih, loc. cit. , p. 45. — DeSimeonibus, p. 49.
(3) Homil. 5, in. Exod. — Buet, Observationes in Orig., p. 46.'
(4) Ephes., U,20.
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de la révélation divine? Le témoignage du Sauveur sur ce point ne saurait être plus explicite. C'est lui et lui seul qu'il loue, lui et lui seul qu'il proclame heureux pour en avoir été l'objet.
Que, nonobstant cela, on puisse dire dans un certain sens que Pierre avait parlé pour les autres ; que sa réponse au divin Maître était celle du disciple prenant la parole au nom de ses compa* gnons réduits au silence par l'impuissance de parler euxmêmes (1) ; que Dieu l'avait inspirée à Pierre, et que celui-ci, en la donnant, faisait part à ses collègues de la révélation divine, et parlait tant en leur nom qu'au sien propre : la chose ne peut être mise en doute ; et, dans cette limite, il sera vrai de dire que les apôtres sont le fondement de l'Église; car c'est bien sur eux, témoins privilégiés de sa vie, et non sans doute sur les prêtres juifs, ni sur les puissances du siècle, ni sur Hérode et Tibère, que le Christ avait bâti son Église. Mais il n'en reste pas moins vrai aussi qu'en disant à Pierre : « Tu es PetrtiSt » etc., le Sauveur rétablit à sa place, comme le fondement de l'apostolat tout entier (2).
Voilà le fondement sur lequel repose l'Église; c'est sur lui que s'élève le magnifique édifice dans lequel le Christ a déposé ses trésors, sa .pleine autorité et ses pouvoirs souverains. Dans l'Église et sur le fondement qui soutient tout, nous voyons s'élever le suprême sacerdoce, le ministère doctrinal et la royauté du Christ. Ces trois augustes caractères, inséparablement unis entre eux, se réunissent de la même manière dans la personne de Jésus-Christ, et s'y manifestent dans leur expression la plus élevée. Pontife suprême, il tient les clefs du royaume des cieux; prophète et docteur, il a les paroles de la vie éternelle ; roi, le sceptre patriarcal. Or, comme le fondement de l'Église sur la terre est un fondement par délégation, il en est de même aussi
(1) Hilar., Gomm. inMatth., 15, n. 17 : EthocinPetroconsiderandum est, fide eum ceeteris anteisse. Nam, igtwrantibus csaterit, primus respondit : Tu es Ghristus filius Dei vivi.
Optât. Milev., 1. VII. G. Parmenian., c. 5 : Ecce cœteris non agnoscentibus filium Dei, soltu Petrm agnovit. — Glaves regni cœlorum communicandas cseteris aolus accipit.
(2) DatidCjMajestas hierarch. eccles.. p. 20. — Veith, p 15. — Bolgeni, p. 41.
PIERRE y PRINCE DES APOTRES. 69
du soiNrême sacerdoce, de renseignement et de la royauté qui repose sur ce fondement. Le sacerdoce, Jésus-Christ l'a conféré à Pi^re en lui donnant les clefs : Tibi dabo claves; renseignement, en lui faisant la promesse de sa confirmation dans la foi : Rogavipro te,., confirma fratres tuos; la royauté, en lui intimant Tordre de paître son troupeau dans la charité : Pasçeagnos meos(i).
DES POUVOIRS CONFÉRÉS A PIERRE COMME CHEF DE L*É6LISE INSTITUÉE PAR JÉSUS-CHRIST.