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CHAPITRE IV

§xx.

1 . Ntcessité de la succession ecclésiastique, dans la primauté spécialement.

Le royaume du Chnsl sur la lerre n^avait pas été foudé pour Que seule génération d'hommes ; sa durée devait s*étendre jusqu'à la fm des siècles. En disant à ses apôtres : « Je suis avec vous jusqu'à la consommation des temps (1), n le Sauveur ne pouvait donc n'avoir en vue que les hommes mortels à qui il s'adressait. En instituant Pierre le fondement de TÉglise, à sa place, avec la promesse que les portes de Tenfer ne triompheraient jamais d'elle, il ne pouvait non plus n'avoir que Pierre présent à son esprit ; car, Pierre mort, TÉglise restait sans fondement. En confiant à Pierre, comme son lieutenant, la puissauce du suprême sacerdoce, renseignement infaillible, le gouvernement souverain de son royaume, il ne pouvait limiter ces hauts pouvoirs à la durée de la vie du prince des apôtres; ou autrement, la mort de celui-ci aurait laissé TÉglise sans roi, sans souverain pontife, sans maître infaillible; le principe de l'unité s'évanouissait, le chef disparaissait, et l'Eglise se trouvait ouverte de (ous côtés aux scissions et aux schismes. Ce n'était pas assez d'avoir'donné l'unité à l'Eglise, il fallait encore l'y conserver (2). Si, pour obvier aux éventualités des dissensions, il avait fallu entre douze en choisir un, pour le mettre à la tête des autres, combien plus n'était-il pas nécessaire qu'il y eût un chef reconnu, obéi de tous, après la fondation d'une multitude d'Églises, dont

(1) Ev. Malih, XXVIII, 20.

(2) BtnfiettUf Privil. S. Pétri vindic, t. 1, p. OC sq.

cliacuiie avait dans son évèque un chef particulier? Comment, après la mort des apôtres, l'union aurait-elle régné parmi tous ces évêques, s*il n'avait existé au milieu d'eux un centre d'miité? Dans la prévision des épreuves auxquelles les apôtres seront en but, Jésus-Christ les adresse à Pierre, pour être par lui fortifiés et affermis; à qui, dans les cas analogues, les évêques s'adresseront-ils, s'il n'y a plus pour eux de maître infaillible? Pierre est armé du pouvoir suprême des clefs ; Pierre disparu, qui pourra lier et délier là où Pierre seul pouvait atteindre? Le Sauveur lui a confié tous ses agneaux, toutes ses brebis ; qui prendra soin du troupeau, quand le pasteur ne sera plus? Livré à une multitude (le pasteurs dont chacun suivra sa voie particulière, entraîné, dispersé dans toutes les directions, ne devra-t-il pas bientôt présenter l'image de la désolation et de la ruine? Et cependant c'est Funité qui tenait tant à cœur au Christ! et cependant c'est en vue de cette unité qu'il avait élevé vers le ciel ses supplications les plus ardentes, non-seulement pour les apôtres, mais encore pour tous ceux qui devaient être par eux amenés à la foi ! Tout ce que Jésus-Christ a fait en vue de l'unité de l'Église, appelée à durer toujours, doit durer autant qu'elle. A un édifice éternel il faut un éternel fondement; à un troupeau toujours existant il faut des pasteurs permanents qui ne cessent de le conduire. Pierre proclamait une vérité éternelle quand il disait au Christ : Vous êtes le Fils du Dieu vivant; Jésus-Christ fondait aussi une œuvre éternelle quand il répondait à son apôtre : Tu es Pierre (1). Jésus-Christ a institué dans Pierre le chef de son Église; l'Église ne peut, après la mort de Pierre, devenir un corps sans chef. Or Pierre n'est pas affranchi du tribut de la mort; il faut qu'il puisse se perpétuer tout en cessant de vivre. Il meurt, mais il se survivra dans son successeur, et le Christ, qui a voulu que l'Église ne cessât de subsister, a voulu aussi établir dans son sein une puissance perpétuellement subsistante ; car, en lui donnant Pierre pour fondement, il ne lui a marqué aucune limite ni dans le temps ni dans l'espace. Il faut donc que la parole que Pierre

(1) Léo, Serm. 2, in anniv. assumpt. siise, c. 2 : Sicuti permanet, quod in Christo Petrus credidit, ita permanet, quod in Petro Chrislus instituit.

faisait entendre de son vivant, cette parole qui dirigeait, gouvernait rÉglise, confirmait les frères, il faut qu^eUe continue de se faire entendre par la boncbe de ses successeurs, héritiers de la promesse que le Chri^ leur a faite à eux-mêmes en la faisant à Pierre (i).

Conformément donc à la forme gouvernementale établie par Jésus-Christ, et qui doit persévérer inaltérable (2), Pierre ne peut ' avoir qu'un successeur, qui uon-seulement soit, d'une certaine iàçon, son lieutenant (5), mais ^core qui lui succède véritableiD«it dans tous ses droits de vicaire du Christ, comme pierre fondamentale et chef de TÉglise, au triple. point de vue du sacerdoce, du ministère doctrinal ei du gouvernement. Dans ce sens encore, il est exact de dire que la puissance spirituelle a été donnée à l'Église; car cette puissance, telle qu'elle est échue à Pierre, n'a pas été tellement identifiée avec sa personne, qu'elle dût s'éteindre avec lui; bien au contraire, il fallait qu'elle pût se perpétuer à tout jamais dans le sein de TËgiise par la voie de la succession.

La loi commune de la mort, (pii fait de la succession une nécessité inévitable pour toutes les choses humaines, ne l'imposait donc pas moins impérieusement à l'Église, confiée, pour sa direolion, à des instruments humains. Or la succession suppose un droit, et, là où le droit pourrait se produire comme personnifié dans plusieurs, elle exige un ordre déterminé. Le bonheur de toute société est à ce prix. Tout peuple chez qui Tordre de succession n'est pas fixe et invariable est condamné inévitablement à voir périodiquement se lever pour lui l'ère des dissensions intestines et des luttes sanglantes. Dieu ne pouvait, dans son Église, dans son royaume sur la terre, fondé de ses propres mains, abandonner, ni aux chances du hasard ni aux caprices des hommes, la désignation du successeur du représentant qu'il s'était choisi lui-

[i) Hiner., Tract. Iheol. jur. de surûma Trinitale, etc., part. III, art. 3, n 19, p. 94.

(2) Gotli, Vera Ecclesia Christi, t. II, p. 54.

(3) Celte expression se trouve dans Mendoza (Quaest., 4 scholast.); mais elle ne doit pas être prise dans un sens trop absolu.

même. 11 faut donc considérer comme le résultat des conseils de Dieu, et comme l'expression de sa volonté, ce que Thistoire nous signale comme ayant exercé une influence déterminante sur ce point. Or, d'une part, Dieu ayant fondé lÉglise uniquement pour le bien de l'humanité, et, dans le désir de s'attacher les hommes et de les conduire au salut, s'étant fait homme lui-même; de Tautre, s'élant réglé, pour toutes les institutions qu'il a créées dans l'Eglise, sur la nature humaine, et, conformément à ce plan, lui ayant donné une constitution, une forme visible à tout œil humain, n'est-on pas autorisé à inférer de là que, sur le point d'une importance si captale pour son Église, de la transmission du pouvoir souverain, il a nécessairement pris conseil, dans toute rétendue du possible, des conditions de l'humanité, en déterminant un mode de succession approprié à la nature de l'homme, parfaitement accessible à son intellect, et en quelque sorte tangible par son évidence?

Dans les royaumes temporels, l'ordre de succession au trône se tire partie de la personne du dernier, partie de celle du premier de la série. Nous ignorons si Jésus-Christ avait donné verbalement à Pierre des instructions expresses sur le choix de son successeur. Quoi qu'il en soit, les règles naturelles de l'analogie ne permettent pas de mettre en doute que, dans le royaume de Dieu, dont Pierre est le lieutejiant-roi, l'ordre de succession doive se rattacher à la personne de ce dernier. Que voyons-nous dans le premier cas de succession qui s'y réalise? Le premier possesseur en présence de son successeur immédiat, le désignant, l'instituant luimême, en décrétant en même temps la perpétuité de l'Église et du fondement de son unité. L'ordre de succession devra donc se rattacher à Pierre, et former ainsi une institution non-seulement conforme à la volonté divine, mais en dérivant directement.

Dans l'ordre temporel, il doit exister, entre le successeur et celui qu'il remplace, une relation particulière qui les identifie en quelque sorte, et qui fait de la transmission du pouvoir comme une perpétuation de la même existence. Le père revit jusqu'à un certain point dans le fils ; de là, dans l'antique droit français, cette devise : le roi est mort, vive le roi I Dans cet ordre de

choses, la génération charnelle, par conséquent les rapports de consanguinité, sont la base de la succession. Ainsi il en était pour le soa?erain sacerdoce de TÂncien Testament (1) ; mais il en est autrement pour celui du Nouveau, assuré cependant aussi de la perpétuité par les oracles prophétiques (2). Dans le royaume du Christ sur la terre, le sacerdoce repose également sur une génération, mais sur la génération spirituelle de l'ordination. L'ordination, émanant tout à la fois de Jésus-Chrisl, sa source primordiale, essentielle, et de Pierre son représentant : voilà le fondement de la succession, le titre général, indispensable, qui y donne droit; la Yoie unique par laquelle se transmettent dans l'Eglise les pouvoirs que le Christ a déposés dans son sein. Pour succéder légitimement à Pierre, il faut avoir été établi en union intime de parenté avec lui par la consécration reçue de ses propres mains, ou de celles d'un autre prêtre (3), indifféremment; car la consécration apostolique s'accomplit dans la subordination au suprême sacerdoce de Pierre, d'où dérive l'unité sacerdotale (4). De même donc que, dans le monde, le droit de succession au trône repose sur la parenté du sang, de même, dans TÉglise, le droit de succession au pouvoir souverain repose sur la parenté spirituelle, fondée par l'ordination. Or, dans l'Église comme dans le monde, un ordre est indispensable; et cet ordre, ici comme là, comme partout, se tire principalement de la personne du dernier titulaire. On demande donc :

Parmi la multitude de ceux qui, à la mort de Pierre, pouvaient invoquer le bénéfice de l'ordination, quel était celui qui était en droit de se présenter comme son successeur immaii .: ?

(1) Golti, loc. cit.

(2) Jcrem., xix, 20. —KUe, Dogmatik., bd. I, s. 176.

(5) Note du trciducteur. Dans cette phrase, le mot pritre est pris, non dans leiens spécifique et restreint de presbyter, maiff dans l'acception générique de «oeerdox. Dans ce dernier sens, Notre-Seigneur lui-même est appelé pré/r».

(4) Cyprian.y Epist. 55, ad Gornel. : Navigare audent ad Pelri cathe- (Iram atque ecclesiam principalem, unde unitas sacerdotalis exorta est. — Um, £pist. 27 ad lapsos : Et dixit Dominus (Pelro) : Ego dieo Hbiy etc., iodeper temporum et successionum vices episcoporum ratio decurrit. Dans U lettre 45 ad Gomel., Rome est appelée radia; et matrix Ecclcsise catholice.

Il semblerait que la pensée dût se porter d'abord sur l'un des apôtres survivants. Jacques le Mineur, Jean, Philippe, et peut-être André, n'étaient pas encore morts; mais on ne saurait s^arrêter à celte combinaison, qui ne présente aucun caractère d'un principe fiie; et dont l'application n'aurait eu la portée que d'un atermoiement ; car, à la mort du dernier apôtre, la question vitale serait revenue intacte, sous cette formule : Quel est le success^ir du dernier des apôtres? Il y a plus : ainsi modifiée, la question devenait infiniment plus compliquée, ou plutôt ineitricable, et ne laissait de voie à une solution que dans le retour au principe qui s'offrait déjà à la mort de Pierre, et qui seul coupait cgotï aux difficultés que nous voyons se présenter au terme d'un circuit fait en pure perte. En effet, si, à la mort du dernier des apôtres, il fallait, pour prétendre légitimement à la succession, être armé d un titre spécial et privilégié, n'en était^il pas de même à la mort de Pierre? Lequel des apôtres survivants était en droit de prétendre que son titre primait celui de tous autres? La question s'imposait fatalement; car, comme le dit Bossuet avec infiniment de raison, les successeurs de Pierre ne tombent pas du ciel (1).

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