‹ Du droit ecclésiastique dans ses principes générauxChapitre 6 sur 85 · De l'Église · texte numérisé non relu

De l'Église

Il n'y a qu'une vraie religion ; il n'y a aussi qu'une vraie Église, TÉgKse fondée par Jésus-Christ.

« Tu es Pierre (nérçcç), et sur cette pierre je bâtirai mon Église, dit le Fils de Dieu à Tapôtre Simon, et les portes de Tenler, continue-t-il, ne prévaudront point contre elle, et je te donnerai les clefs du royaume des cieux, et ce que tu auras lié sur la terre sera aussi lié dans le ciel, et ce que tu auras délié sur la terre sera aussi délié dans le ciel (1). J» L*Ëcriture sainte ne nous montre que dans deux circonstances le Sauveur employant le mot Église dans le sens qu il y attache ici. Dans la première, et c'est celle à laquelle se rapportent les paroles que nous venons de citer, il est question du pouvoir des clefs, promis à Pierre, comme prérogative du prince des apôtres ; dans la seconde, il est question de ce même pouvoir, en tant qu'il doit s'étendre aux autres membres du collège apostolique (2). Dans l'une et dans l'autre, le mot Église (Ecclesia) désigne le royaume de Dieu sur la terre dans sa relation au royaume du cieL

Pour ce qui est du mot lui-même, si nous voulons en examiner la physionomie, nous verrons que, dans le latin comme dans l'allemand, c'est le grec qui a fourni l'expression de l'idée. Le mot latm ecclesia signifie assemblée appelée. Le mot allemand kirche, dérivé de xupioç, seigneur, indique par là même l'assemblée de ceux qui reconnaissent véritablement le Seigneur comme leur maître, qui entendent l'appel de ce maître et marchent à sa suite. Le mot Église, dans un sens, est donc l'antinomie de celui de Synagogue, qui donne l'idée d'un troupeau isolément réuni, et montre la profonde ligne de démarcation qui séparait les Juifs du reste des peuples (3). L'Église, c'est la grande société visible, où l'humanité tout entière est appelée à entrer, la société fondée sur la nouvelle alliance, et qui a pour chef le Christ, le Sei-^ gneur (Kupioç) ; nulle autre société ne peut revendiquer ce titre. Ce n'est que dans son sein que sont en pleine vigueur l'alliance et les lois émanées de l'autorité de son fondateur céleste ; et il n'y a que celui qui reconnaît le Seigneur comme tel, qui doive aussi

(1) MaUh., XVI, 18.

(2) m.y XVIII, 17.

(3) Tournely^ Prselectiones théologies de Ecclesia, vol. I, p. 8 — Lttpoli» Juris ecclesiastici prœleciiones, I, p. 12 sqq.

être reconnu par lui comme membre de Talliance; quiconque s'y refuse en est exclu, exclu de l'unité avec lui, exclu pour ce monde et pour l'autre. C'est là, dans l'Église, que Dieu a organisé la sublime biérarcbie d'un gouvernement sacré ; là qu'il a établi la chaire de son gouvernement ; là qu'il a placé les sources divines où l'homme doit aller puiser le salut, et dont les eaux jaillissent vivifiantes autour de celle qui est leur centre, autour du sacrement de l'autel, résidence réelle et permanente du Seigneur lui-même. Et certes, où sera l'Église, sinon là où le Maître, le Seigneur, réside en personne?

Les apôtres, dans leurs épîtres, soit qu'ils parlent de l'assemblée des fidèles prise dans son ensemble, soit qu'ils n'aient en vue qu'une église particulière, se servent indifféremment du mot ecclesia, et dans Tun et l'autre cas, ils l'appliquent dans le sens qae nous lui avons attribué ; dans l'un et Tautre cas, le mot désigne, conformément à son acception, une société d'appelés. Définie dans l'application la plus large et dans la signification propre du mot, l'Eglise est donc le royaume du Christ sur Ig terre, composé de la société de ceux qui sont appelés par la foi en Jésus-Christ, et ayant pour fondement f apôtre Pierre, comme vicaire du Christ.

Ainsi donc, si, d'une part, il n'est pas possible de concevoir TEglise sans Jésus-Christ, fondement véritable, pierre angulaire de ce mystérieux édifice, de l'autre, il est tout aussi impossible de la concevoir sans Pierre, représentant de celui sur qui elle repose. Donc, qu'on ne nous parle pas d'Église juive, ou musulmane, ou païenne ; il n'y a qu'une Église : l'Église chrétienne, l'Eglise du Christ. Qu'on ne nous parle pas non plus d'Église luthérienne, ou zwinglienne, ou calviniste ; il n'y a qu'une Église, l'Église catholique et romaine, Y Église de Pierre. Hors de son sein, vous pouvez nous montrer des sociétés de croyants ; mais ces croyants, eussent-ils même la foi en Jésus-Christ, ne forment point l'Église, parce que Jésus-Christ a fondé son Églbe sur Pierre, â l'exclusion de tout autre, et que celui qui ne croit pas en Pierre iie croit pas à la parole de Jésus-Christ. Écoutez plu- ^t: Tues le Christ, le Fils du Dieu vivant. — Et toi, tu es

Pierre j et sur cette pierre je bâtirai mon Église, A l'acclamation du disciple a répondu instantanément Tacclamation du maître, et le plus magnifique élan de la foi a reçu immédiatement sa récompense dans la plus magnifique des promesses.

Il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus (1). L'Église ne se compose pas seulement de ceux-ci, mais encore de tous ceuxlà. Ce passage nous montre le royaume du Christ sur la terre dans son rapport avec le royaume céleste, qui n'admet dans son sein que les élus. L'Église n'est pas une ^iété de saints, dans le sens strict du mot ; mais la société de ceux qui, par la consé^ cration du baptême, sont appelés à devenir saints. De même que le tégument appartient au grain, ainsi les pécheurs appartiennent à TEglise (2) ; de même que l'arche de Noé avait recueilli des animaux purs et des impurs, ainsi dans TÉglise se trouvent des bons et des méchants.

L'arche est une des nombreuses figures dont se servent les saintes Écritures pour désigner l'Église ; au-dessus de toutes les autres images ou comparaisons plane celle qui la représente comme le corps de Jésus-Christ, dont il est lui-même le chef, et dont ceux qui y sont appelés sont les membres (3). Celte sublime considération ne place d'abord devant les yeux qu'une image du corps humain ; mais elle a un sens beaucoup plus profond, et met en regard, non en figure, mais en réalité, le corps même de Jésus-Christ. De même que le Fils de Dieu s'est revêtu de la chair de l'homme, et par là a réuni dans sa personne la divinité

[\ ) En d'autres termes : Parmi le grand nombre de ceux qui sont appelés à l'Église de la terre, Ecclesia militans, il n'y en a qu'une petite partie à qui parvienne l'appel à l'Église du ciel, EccUsia triumphans, — T'. Rom., IX, 6. — Lupoli, ubi supra, p. 96.

(2) V. les passages des saints Pères relatifs à ce sujet. — Klee, Dogmatik, bd. ], 8. 118, et LupoKj ubi supra, p. 14.

(3) V. Moëlehr, SymboUk, 5* aufl., s. 537. — Orig. c. Celsum, VI, s. 670. Nosautem... dicimus, ex divinis Scripturis, totam Dei Ecclesiam esse Ghristi corpus a Dei filio animatum, membraautem illius corporis... eos esseomnes qui credunt. Sicut anima vitam et motum imperlit corpori, quod a se ipso moveri vitaliler non potest, ila Verbum, totum corpus seu Ecclesiam movens et agens, etiam singula membrorum quae ad Ecclesiam pertinent mo-> ▼et, ita ut sine Verbo nihil faciant.

et rhumanitô, de même il s'est incorporé dans TÉglise. 11 fallait que l'édifice qu'il a bâti sur le roc, s'il devait braver les portes de Tenfer, lut animé du souffle de sa propre vie, et c'est pourquoi il a fait de FÉglise son corps vivant, le seul qui pût être à répreuve des fureurs de Tenfer. A ce point de vue, FÉglise, c'est le Fils de Dieu se manifestant sans cesse parmi les hommes sôus la forme humaine, se renouvelant dans une étemelle jeunesse; c'est l'incarnation en permanence (i).

Tous ceux qui descendent du premier homme sont, en verhi de cette génération, hommes eux-mêmes ; tous les hommes aussi doivent descendre spirituellement du nouvel Adam : ils doivent eire chrétiens, c'est-à-dire membres de son corps, de son Église. Us sont donc chrétiens, non comme sectateurs de sa doctrine, mais comme ses frères. De même que le Verbe a revêtu Thumanilé, ils doivent, eux, revêtir sa divinité; ils doivent être d'autres christs : oints comme lui, couronnés, rois comme lui (2). Dans cette acception Iranscendantale du mot, il n'y a sans doute qu'un bien petit nombre de mortels qui justifient ce titre glorieux de chrétiens; mais l'Église n'est-elle pas la société de ceux qui sont appelés à être incorporés à Jésus-Christ? Sa mission n'estelle pas de faire, de ceux qui entrent dans son sein, autant de véritables membres vivants de son divin ^poux (5)?

L'Eglise étant un royaume, le royaume de Dieu sur la terre, il n'est pas difficile de dire quel en est le roi, et puisque c'est un gouvernement théocratique, quel en est le pontife. C'est Jésus- Christ qui est ce roi, qui est ce pontife. C'est sa parole, sa doctrine, qui en est la loi. C'est lui-même, le Verbe fait chair, qui est la victime, offerte une première fois d'une manière sanglante

(i) Moëlehr, Pairologic, bd. I, s. 137, s. 831.

(2) Y. c. I, § 6, X, d. Sacr. unct. (F. 15), à Christo vero Ghristiani dicon- Inr, tanquam uncti derivenlur ab uncto, ut omnes concurrant in odoreai ilUus unguenti, cujus nomen oleum est effusum. — Klee, Lehrb d. Dog- «nengesch., bd. 1, s. 31.

(3) S. Méthodius compare TÉglise, sou* ce rapport, à une mère qui recueille dans son sein tous ceux qui se consacrent à Jésus-Christ, au Ao^^o;, ^ forme à sa ressemblance et à celle de Jésus-Christ , et les enfante de DooTeau comme citoyens du ciel. Y. Moëlehr, ubi supra, p. 694.

sar la croix, et maintenant, sans effusion de sang, dans le mystère de Tautel (1). C'est lui qui a déterminé les conditions auxquelles l'homme doit devenir et rester chrétien, membre de son royaume, lui qui a fixé la forme que doit affecter le gouvernement de son royaume sur la terre; lui qui a institué dans les sacrements les moyens destinés à procurer le salut aux citoyens de ce royaume et à les mettre en état d'être admis dans le' royaume des cieux, dont il a confié les clefs aux apôtres, et principalement à Tapôtre Pierfe. En vertu de cette économie, celui-ci a été mvesti de la souveraineté, et il Ta léguée à ses successeurs dans Fapostolat, de même que les autres apôtres ont transmis aux leurs la puissance épiscopale (3).

Le royaume de Dieu sur la terre est T image de celui du ciel, dont il reflète les splendeurs aux yeux des hommes pendant leur pèlerinage dans la région de Texil. D a, comme tout royaume, sa constitution propre. Ainsi que le royaume du ciel, ainsi que le corps humain, il forme un tout organique et parfaitement ordonné, celui du pouvoir royal, pour le gouvernement du royaume de Dieu, et celui du pouvoir sacerdotal, pour le sacrifice et toutes les fonctions du sanctuaire.

Toutes ces considérations peuvent se résumer dans cette définition de Bellarmin , adoptée par la plupart des canonistes modernes : (( L'Église est la société des fidèles réunis sous un seul u chef, qui est Jésus-Christ , par la communauté de croyance et

(1) F. Can., 87, D. 2 d., consecr. Nec Moyses dédit nobis paaem verum, - sed Dominos Jésus ipse conviva et convivium, ipse comedens et qui come-

diiur. A quoi la glose ajoute :

Rex sedet in cœna, turba cinctus duodena ; Se teotit in roanibus ; se cibat ipse cibus.

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