‹ Du droit ecclésiastique dans ses sourcesChapitre 28 sur 114 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

a. Grégoire et Raymond de Pennafort.

De toutes les collections qui avaient paru depuis Gratien, dans un intervalle d'environ quatre-vingt-dix ans, cinq seulement avaient été adoptées par l’école, et, sur les cinq, il n’y en avait eu que deux d’imprimées sous la sanction de Pautorité publique.

Ces cing collections avaient sans doute puissamment facilité la systématisation de tous les éléments nouveaux qui étaient entrés dans le domaine du droit depuis Gratien ; mais néanmoins, lorsqu’on voulait recourir aces sources pour les besoins soit de la théorie, soit de la pratique, on y rencontrait de nombreuses et de grandes difficultés (1). Une des plus fastidieuses, c'était l'obligation où l’on se trouvait, à chaque questiou de droit, de compulser six livres différents, y compris le décret de Gratien, simplement pour recueillir, comme à nouveaux frais, les divers passages relatifs à la question à résoudre. Encore, après avoir réussi, dans ces laborieuses recherches, à trouver les décisions appropriées à la circonstance, était-on forcé de reconnaître que le résultat obtenu ne répondait nullement à celui qu’une si grande dépense de temps et de travail aurait donné droit d'espérer. Parmi les Décrétales rassemblées avec tant de peine, il y en avait beaucoup qui rentraient complétement les unes dans les autres et, sauf quelques variantes dans les termes, disaient exactement la même chose. Ce défaut avait bien, si l'on veut, un avantage, en ce qu’il impliquait la confirmation multiple d’un principe déterminé, transsudant, pour ainsi dire, de tous les pores de la législation; mais cet avantage n’était néanmoins qu’une compensation bien faible encore des efforts qu’il fallait faire pour l'obtenir.

(1) Grégoire IX signale ces difficultés dans la bulle dont il accoinpagna l’envoi de sa Collection à l’université de Bologne. Voyez plus loin § 19,

De plus, un grand nombre de ces Décrétales avaient une étendue très-considérable, de sorte qu’il n’était que trop facile, en les lisant, de perdre entièrement de vue leur objet principal; et lorsqu'on voulait ensuite les rapprocher les unes des autres pour en former un système juridique, on n’en tirait jamais qu’une doctrine confuse et obscure. En outre, au milieu de cette masse de matériaux amoncelés de siècle en siècle, et parmi toutes ces lois différentes selon la diversité des temps et des circonstances qui les avaient vues naître, il n’était pas possible qu'il ne se trouvât beaucoup de contradictions, plus ou moins profondes, dont la solution présentait souvent de graves difficultés.

A tous ces inconvénients s’en joignait un autre qui, déjà depuis longtemps, avait eu pour résultat de jeter une grande incertitude dans le domaine du droit : c’était l'usage, qui se conservait soit dans l’école, soit dans les tribunaux, d’invoquer fréquemment des Décrétales qui n’existaient pas dans les collections reçues. Cet usage était sans doute chose fort légitime en soi ; car, lorsqu'on avait demandé vainement aux compilations anciennes et nouvelles Ja solution d’une difficulté, il était tout naturel qu’on fat la chercher ailleurs, et il ne fallait pas trop en vouloir aux parties ou à leurs avocats d’avoir recours à de semblables moyens ! Mais quellé foi pouvait-on avoir dans l’authenticité de ces Décrétales errantes, lorsque celles qui figuraient dans les collections présentaient elles-mêmes des garanties si douteuses? Innocent III avait, il est vrai, voulu aplanir la difficulté en ce qui concernait les Décrétales qui, de son temps, n'étaient insérées dans aucun recueil, en décidant qu’il suffirait de constater si elles s’accordaient ou non avec le droit commun, et que, dans l’affirmative, elles auraient force de loi tout comme les autres (2). Mais cette décision ne remédiait à rien : le plus grand obstacle était précisément l'incertitude de la doctrine

(2) Cap. Pastoralis 8, X, de Fide instrum. (11, 22) —Vid. Theiner, Disquis., p. 38, not. 2, où sont reproduites les diverses interprétations données à ce passage par les glossateurs.

à l'égard des principes du droit commun. Cet état de choses, qui jetait nécessairement une extrème perturbation dans la théorie et dans la pratique, commandait impérieusement par lui-même, et sans qu’il fût besoin d’aueun motif particulier (3), un nouveau travail sur les Décrétales. Aussi, n'est-il pas étonnant qu'un homme d’une intelligence aussi élevée, d’une expérience aussi profonde que Hugolino, dès le premier jour de son avénement au trône pontifical, sous le nom de Grégoire IX, ait compris la nécessité et conçu la résolution de faire exécuter ce travail.

Grégoire est un de ces papes dont l'Eglise s'enorgueillit à juste titre, et qui, aux grandes vertus des premiers ages du christianisme, joignaient une vaste érudition et une connaissance approfondie du droit canon et du droit romain (4). On a prétendu qu’il avait enseigné le droit à l’université de Bologne ; mais cette assertion n’a aucun fondement sérieux, et repose uniquement sur le Kalendarium Bononiense (5), fréquemment cité par Alexandre Macchiavelli dans ses notes sur l'Histoire de Bologne, de Sigonius, et dont le caractère apoeryphe est désormais un fait acquis (6). Mais, sans avoir été professeur, par la longue pratique qu'il avait des affaires de

(3) Cela est vrai, tout au moins pour la Décrétale Coram, dont a pu dire ce qui suit (Joann. Andr., Novell. sup. 1, Decret. Proœæm.. fol. 3) : Et dicunt quidam, quod impulsiva causa hujus compilationis fuit, quod cum coram Gregorio allegaretur secundo anno sui pontificatus Decretalis Coram de Elect., et non reperiretur in compilatione, quia erat extravagans, idcirco compilationem hanc fieri jussit ; sed falsum est, quod Decretalis Coram gsset extravagans ; erat enim eodem tit. in quarta compilatione. — Vid. Theiner, loco citato, p. 41, not. 5.

(4) Joann. Andr., Novell. sup. 1, Decret, Prom. v. Gregorius. Gregorius episcopus vocatus Hugo de Aranea vel Hugolinus secundum Boa, et fuit Campanus sicut Innoc. II. Dixit Vin. quod iste Gregorins fuit perspicacissimi ingenii et eminentissimæ scientiæ in utroque jure. Et dixit Philip. quod non sedit excellentioris ingenii vel eminentioris scientia in cathedra piscatoris.

(5) Vid. J. H. Behmer, Diss. de decret. pontif. Roman. variis collectionibus et fortuna, $ 15, not. 97 (Corp. jur. canon., t. Il, p. xxyi).

(6) Vid. (Spittler), Beitrage (supra p. 138), p. 15 sqq. — v. Savigny, Geschichte des Rôm. Rechts im Mittelalter, vol. 3, § 5, p. 11 sqq. — C’est chose assez singulidre de voir Theiner, p. 39, parler comme il le fait du professorat

de Grégoire IX et de ses brillants succès, lui qui rejette Pauthenticité du Calendrier.

la eurie romaine, et par les services éminents qu'il avait rendus à l’Église dans diverses circonstances, Grégoire n’en était pas moins l’homme de son temps le plus versé dans la science des choses ecclésiastiques. D'un autre côté, la vie entière de ce grand pape se déroule dans la période des plus fécondes évolutions du droit canon qu'il était appelé luimême à fonder sur une base nouvelle, et tous ceux qui, depuis un siècle, s’ étaient occupés successivement de recueillir et de coordonner les sources de ce droit, étaient contemporains de Grégoire. Né, selon toute apparence, dans l’année 1145, il est très-probable qu’il avait connu personnellement Gratien ; mais, quand même on viendrait à prouver le contraire, il serait toujours certain qu’il était déjà d’un âge avancé lorsque Huguccio et Bazianus professaient le droit à Bologne, que Rufinus écrivait sa Somme et que Bernard de Pavie composait son Breviarium. Grégoire avait déjà vu le règne de neuf papes et atteignait la cinquante-deuxième année de son âge lorsqu’Innocent III, dont il était le neveu, monta dans la chaire de saint Pierre; il touchait à la vieillesse quand la mort de ce pontife appela Honorius IIT à lui succéder, au moment où parurent la quatrième et la cinquième compilation, alors que Laurent et Tancrède occupaient à Bologne la chaire de droit canonique. Enfin, il entrait dans sa quatre-vingt-deuxième année lorsqu'il eeignit lui-même la tiare (1226), comme le lui avait prédit saint François, pour fournir un règne qui devait le placer, dans l’histoire de la législation de. l'Église; au-dessus des noms les plus glorieux de la papauté, L'une des plus grandes merveilles de sa vie, c'est précisément d'avoir eu le courage d'entreprendre et d'exécuter l'immense travail qui porte son nom, au milieu même de la lutte qu'il eut à soutenir contre Frédéric J, prince apostat, qu’Honorius eût déjà frappé des foudres ecclésiastiques, si la mort n'était venue glacer sa main préte à les lancer.

Si jamais quelqu'un put dire, comme Siméon: Nune dimittis, etc., certes ce fut bien cet illustre pape, ce saint et

savant Grégoire, qui touchait presque à la centième année de sa vie lorsque Dieu l’appela à lui pour lui donner l’éternelle récompense de ses vertus.

Grégoire IX s’associa, dans les travaux de sa grande compilation, Raymond de Peñafort, savant espagnol, dont le nom ne doit pas à ce seul ouvrage d’être passé à la postérité. Chargé d’injures et d’outrages par certains écrivains, à cause de ce même travail (7), il mérite qu’on lui accorde une étude toute spéciale (8).

Né à Peñafort, petite ville des environs de Barcelone, selon toute probabilité dans la quatre-vingtième année du douzième siècle, d’une famille alliée à 1a maison royale * d'Aragon, Raymond fit briller de bonne heure les grandes qualités qui ornaient son esprit et son cœur. La nature l’avait fait professeur ; il s’exerçait, jeune encore, aux fonctions de l’enseignement, qu’il devait remplir avec tant d'éclat, en reproduisant, avec un admirable talent d'exposition, devant quelques autres amis studieux de la science, ce qu'il avait appris et conçu d'un regard rapide dans les auteurs ou dans les cours publics. A peine âgé de vingt ans, il professait déjà, dit-on, à Barcelone, la logique et les autres branches de la philosophie. A cette époque, l'université de Bologne, dont la renommée s’étendait au loin, attirait une foule de jeunes gens dans les murs de cette ville ; Raymond partagea cet enthousiasme universel, et vint à Bologne, la source et le foyer de la science, vers l’année 1209, peut-être même plus tôt. Dès son arrivée, il se livra avec une extrême ardeur à l'étude du droit romain et du droit canonique, sui-

(7) J. Ch. W. Steck, de Interpolationibus Raymundi de Pennaforti. Lips.,

(8) Vid. Fr. Pegna, Relazione della vita, miracoli e canonisazione di S. Raimundo di Pegnaforte. Bresc., 1602, 8. — Acta Sanctor., Januar., tom. IV, p. 404. — Quétif et Échard, Scriptor. ordin. Prædicator. recensiti. (Lutet. Paris., 1719, 2 tom., fol.; tom. I, p. 106). — A. Touron, Histoire des hommes illustres de l’ordre de Saint-Dominique. Paris, 1743, in-4, tom. I, p. 1 et suiv. — Histor. polit. Blatter für das kath. Deutschland, vol. XX, p. 483 sqq.— Voy. encore Nic. Antonius, Bibliotheca Hispana vetus. Rome, 1696, t. LI, p. 46 8qq., fol. — Joh. Rodriguez de Castro, Bibliotheca Española, tom. IE, p. 598 y seg.

vit les cours des plus célèbres professeurs (9), et obtint le titre de docteur. Peu après, il monta lui-même dans la chaire, et donna avec un grand succès des leçons sur ledroit ecclésiastique (10). Contrairement aux habitudes de ses collègues, Raymond ne demandait aucune rétribution aux élèves qui fréquentaient ses cours ; il enseignait pour le seul amour de la vérité et de la science.

Le gouverneur de Bologne ayant voulu reconnaître un désintéressement aussi rare, joint à tant de zèle et de savoir, en accordant une pension annuelle au jeune et brillant professeur, celui-ci n’accepta cette somme que pour en faire le plus noble usage : après en avoir donné le dixième au curé, il distribuait le reste aux pauvres.

Il y avait déjà trois ans que Raymond était entré dans la carrière du professorat, et il se proposait de la suivre longtemps encore, lorsque Béranger, évèque de Barcelone, ayant fait le voyage de Rome, fut attiré, à son retour, par la célébrité de son compatriote, dont la piété n’était pas moins admirable que le savoir, et se rendit tout exprès à Bologne pour satisfaire le désir qu'il avait de le connaitre. Raymond céda aux vives instances de l'évêque au diocèse duquel il appartenait par la naissance, et le suivit à Barcelone.

Vers la mème époque, Béranger avait appelé dans sa ville épiscopale l’ordre des Dominicains. La grande et salutaire mission de cet ordre et l’immense bien qu'il opérait inspirèrent un tel enthousiasme à Raymond , que, renoncant tout à coup aux honneurs et aux richesses terrestres, il

(9) Il cite dans sa Somme dix de ces illustrations professorales, savoir :-Bazianus, Joh, Galensis, Alanus, Laurentius, Tancred., Rufinus, Melendns, Huguccio, Joh. Teutonicus et Vincentius (Sardi, De clar, archigymn. Bonon. profess., p. 331, § 2). Mais il serait difficile qu’il eût été le disciple de tous ces maitres ; Huguccio était évêque de Ferrare dès avant l’année 1190, et en 1197 Bazianus était mort.

(10) Nicol. Trivet., Annal. sex Regum Anglia edid. Ant. Hall. (Oxon., 1719, 8), ann. 1240 (vol. 1, p. 191): Qui ante ingressum Ordinis in Jure canonico Bononiæ rexerat excellenter.

se fit admettre au nombre des enfants de Saint-Dominique. Son exemple entraina plusieurs autres personnages éminents.

Jusqu’alors , dans toutes les positions, dans toutes les circonstances où il s'était trouvé, Raymond avait toujours accompli, et sous tous les rapports, chacun de ses devoirs dhomme et de chrétien, avec la fidélité la plus rigoureuse et avec une grande sévérité envers lui-mème. Mais, en revétant l’habit religieux, il s’éleva plus haut encore dans les sublimes perfections de la sainteté chrétienne. Son âme était dévorée de l’amour du prochain, et la Providence lui envoya une occasion toute particulière de mettre en pratique cette céleste vertu.

Les Maures étaient en état de guerre perpétuelle avec les chrétiens ; après avoir semé la désolation dans tous les pays qu'elles avaient envahis, leurs bandes férocés trainaient habituellement avec elles, en se retirant, une foule de malheureux condamnés à gémir dans une affreuse captivité. Raymond brülait du désir de voler au secours de ces infortunés, et il recueillait de l'argent de toutes parts pour briser leurs chaines. Pierre Nolasque, son ami, lui donna, dans ce but, une partie notable de sa fortune. Celui-ci était un fervent catholique, qui, pour éviter tout contact avec la secte des Albigeois, avait vendu le patrimoine qu'il possédait à Toulouse et était venu habiter Barcelone. Nolasque s'était lié intimement avec Raymond et se consacrait entièrement, sous sa direction, aux plus grandes œuvres de la charité chrétienne. 11 alla cing fois à Valence, au milieu des hordes sarrasines, et chaque fois il racheta un grand nombre de captifs.

C’est à Pierre Nolasque que l’on doit la fondation de l’ordre de Misericordia ou de Mercede, qui avait et qui a aujourd’hui encore pour mission la délivrance des esclaves chrétiens.

Raymond le seconda puissamment dans cette œuvre sainte ; c’est lui qui traça le plan de la règle du nouvel ordre et qui institua son ami, en vertu des pouvoirs qu’il avait reçus

de Grégroire IX, premier général de cette même congrégation (1229).

Mais pendant que ces nouveaux Machabées, c’est ainsi que les appelait le pape Alexandre IV, cherchaient à adoucir autant que possible le sort des esclaves chrétiens, le souverain pontife songeait à inettre l’Église à l’abri du fléau qui la désolait et se préparait à combattre les Maures aveë les armes spirituelles et avec l'épée.

Grégoire IX envoya, dans ce but, Jean de Sabine, cardinal-évéque, précher la croisade en Espagne. Le cardinal, qui avait beaucoup entendu parler de Raymond, voulut partager avec lui la glorieuse mission dont il était chargé, et fut le joindre à Barcelone. Le savant professeur de Bologne, devenu un humble religieux de la Miséricorde, alla avee un de ses frères à la rencontre du légat du pape, les pieds nus, sans se relâcher en rien des sévérités de sa règle, et se consacra à la prédication avec tout le zèle d’un apôtre. Jean de Sabine conçut pour lui une vive affection, et se promettait de le présenter au pape à son retour à Rome, pensant qu'il n’y avait pas de don précieux qui fût plus agréable à Grégoire que la possession de celui dont il avait fait son meilleur ami. Mais tout ce qu’il put lui dire pour le décider à l’accompagner en Italie ne réussit point à ébranler sa résolution ; Raymond ne voulut jamais consentir à quitter le paisible ét modeste asile de sa vie monastique. Malgré ce refus, Jean d’Abbeville, c'était le nom patronymique du cardinal, ne se découragea point, et ce qu'il n’avait pu obtenir de Raymond par ses supplications et ses prières, il l’obtint de Grégoire par le portrait séduisant qu'il lui fit de son ami. Le pape se prit aussitôt pour lui d’une telle affection, qu’il ne crut pas pouvoir se passer plus longtemps de sa présence et l’appela sur-le-champ à Rome.

Le pape reconnut bientôt quel trésor il s’était acquis dans cet homme, et pour lui témoigner toute l'estime qu’il lui inspirait, il en fit son aumônier et son pénitencier, deux emplois auxquels s’attachait un honneur tout particulier,

les aumôniers pontificaux ayant alors la connaissance des affaires qui forment aujourd'hui les attributions des auditores Rotæ. Mais il ne se borna point à cela, et, pour donner à Raymond une nouvelle preuve de sa tendresse, il le prit pour son confesseur. Raymond avait un grand amour pour les pauvres, il employait en leur faveur tout le crédit dont il jouissait auprès de Grégoire, et il imposait même habituellement pour pénitence au pontife, d'écouter les prières et les plaintes des malheureux avant celles des grands et des heureux du monde, et d’y faire droit le plas promptement possible. Aussi Grégoire, plein d’admiration pour son inépuisable charité, se plaisait-il souvent à lui donner le nom de Père des pauvres.

Tel était l'homme sur qui le pape jeta les yeux pour lui confier l'exécution du nouveau travail qu'il projetait sur les Décrétales (1230). Raymond consacra trois années à cette œuvre importante, et, dès le commencement de 1234, il était en état de la livrer à la publicité.

Grégoire, voulant récompenser les éminents services que lui avait rendus Raymond, lui offrit l'archevèché de Tarragone, devenu vacant. Raymond, qui avait déjà refusé plusieurs autres dignités, s’effraya tellement à la pensée des obligations qu’allait lui imposer cet honneur, qu’il fut atteint d’une fièvre violente et recourut à l’intercession de plusieurs cardinaux pour supplier le pape de renoncer à son projet. Grégoire exauca le vœu de Raymond; mais celui-ci avait été troublé trop profondément, et ses forces, usées encore par les labeurs et les austérités auxquels il s'était assujetti, succombèrent bientôt à une nouvelle maladie qui le conduisit au bord de la tombe. Les médecins ayant déclaré que la condition indispensable de son rétablissement était un prompt retour dans son pays natal, «il quitta la cour romaine comme il y était venu. »

Raymond fit sa rentrée sur le sol de sa patrie, en débarquant à Tossa, aujourd’hui Blanes. A peine le bruit de son arrivée se fut-il répandu, qu'il vit accourir de toutes parts

des vieillards et des jeunes gens, qui se pressaient auprès de lui, pour le voir, pour lui parler, lui demander des conseils, se confesser à lui et recevoir de lui des consolations spirituelles. Parmi les graces dont Dieu s’était complu à combler cette âme prédestinée, l’une des plus éclatantes était précisément le don d’approprier à chacun les conseils qui lui convenaient le mieux. Grégoire IX avait apprécié cette qualité si utile dans la direction des consciences, et, après le départ de Raymond, il recourut encore fréquemment a ses lumières, et c’est probablement à ce pape qu’étaient destinés les Dubitalia cum responsionibus ad quædam capita missa ad Pontificem, de Raymond, dont on a conservé le ma-. nuscrit (41).

Plusieurs autres papes, Innocent IV, Alexandre. IV, Clément IV et Grégoire X, suivirent l'exemple de Grégoire IX (12).

A Barcelone, Raymond eut plus de loisir. 11 en profita pour mettre la dernière main à un ouvrage dont il avait déjà posé les bases pendant son séjour à Rome. C'était la Summa penitentiaria (13), qui se composait primitivement de trois livres; la Summa de Matrimonio, qu'il avait peutétre détachée lui-méme pour en former un quatriéme livre, n’était originairement qu’un supplément du troisième (14). Cet ouvrage a été arrangé en Compendium, mais on ignore si c’est par les soins de l’auteur lui-méme ou par ceux d’un autre (15).

La Summa penitentiaria obtint, aussitôt après son apparilion, une immense faveur, et se répandit par plusieurs milliers d'exemplaires.

(11) Vid. Nic. Anton., loco cilato, p. 48. — Quétif et Échard, loco citato, p. 109.

(12) Vid. Quétif et Echard, loco citato, p. 110.

(13) Il existe un nombre trés-considérable d’éditions de la Summa; j'en ai trois sons la main : Rome, 1603, fol.; Avenione, 1715, 4; Veron., 1744, fol.

(14) Vid. v. Savigny, loco citato, vol. VI, suppl. I, p. 494.

(15) On a aussi un extrait du dominicain Adam. La glose de la Somme est de Guillaume de Rennes; c’est par erreur que, dans les éditions imprimées, elle est attribuée à Jean de Fribourg. Voyez § 21.

Mais il ne fut pas donné à Raymond de jouir longtemps du repos qu'il avait trouvé une seconde fois dans la solitude de son monastère. En 1238, à la mort de Jordan, premier général de l’ordre des Frères précheurs après saint Dominique, le chapitre s'étant assemblé à Bologne pour lui nommer un successeur, l'élection désigna unanimement Raymond de Peñafort (16). Celui-ci ne voulut pas d’abord accepter cette dignité; mais comme on lui représenta que l’ordre aurait à souffrir de ce refus, il finit par céder. 11 ne put toutefois conserver plus de deux ans le poste où l'avait appelé son mérite ; ses infirmités physiques le forcèrent à le résiguer (17); mais, dans ce court espace de temps, il s'était tellement rendu cher à l’ordre par l'excellence de son administration (18), que sa retraite y causa une tristesse générale.

A son retour en Espagne, la première pensée de Raymond avait été, comme avant son départ pour l'Italie, de travailler ardemment au salut des ames et de conjurer les dangers dont l’Église était menacée, dans sa patrie, par les Maures, les Juifs et les hérétiques. Plein de cette pensée, il conseilla énergiquement aux évêques ibériens d’exercer un contrôle sévère sur la foi de leurs administrés, et il fit adopter dans le concile de Tarragone (1242) les mesures qu'il avait proposées comme les plus efficaces à cet égard (19). On croit que c’est aussi à son instigation que saint Thomas d'Aquin,

(16) On a prétendu que l'élection avait oscillé d’abord entre Hugues de Cher et Albert le Grand, et qu’il n'avait fallu rien moins que trois tours de scrutin pour faire sortir triomphant le nom de Raymond ; c’est là une allégation sans ombre de fondement.— Vid. Quétif et Échard, loco citato, p. 107. — A. Touron, loco citato, p. 25.

(17) On a dit aussi que Raymond avait fait, en 1239, la motion d’une proposition en vertu de laquelle le général de l'ordre était autorisé à se démettre de son titre avec l’assentiment des définileurs. 11 en est de cette assertion comme de la précédente. Voyez Quétif et Échard, p. 108.

(18) Nicol. Trivet, loco citato, p. 192: Qui ut rigor Ordinis etiam in minimis servaretur — apposuit magnam curam.

(19) Vid. Cone. Tarrac., ann. 1242, dans Hardouin, Concil., tom. VII, col. 349 sqq.

le docteur angélique, écrivit sa Summa, pour servir à la fois de glaive et de bouclier contre l’hérésie. Mais sa sévérité contre les ennemis de l’Église ne refroidissait en rien l’ardeur de son zèle pour la conversion de ces ames égarées ; il fonda un séminaire pour enseigner Fhébreu et l’arabe aux jeunes clercs qu'il destinait à porter le flambeau de la foi chez les Juifs et les Sarrasins, et il sut si bien inspirer à ces futurs apôtres la passion sainte qui le consumait, qu’il réussit, par leur moyen, à gagner à l’Église des milliers d’infidèles (20).

Raymond n'avait. vécu que pour Dieu et le bien de ses semblables ; il mourut de la mort des justes, le 6 janvier 1275, âgé d’au moins quatre-vingt-dix ans. Deux rois et leurs infants, plusieurs évêques et un assez grand nombre de prélats suivirent son cercueil, et le peuple, au souvenir des nombreux miracles qu'il avait opérés pendant sa vie, le proclama saint (21) avant la voix de l’Église. Quatre ans à peine après la mort de Raymond, l'archevèque de Tarragone priait le pape de prononcer sa canonisation ; mais ce ne fut cependant qu’en 1601, sous le pontificat de Clément VIL, que ce vœu se réalisa (22). L'Église célèbre encore aujour- @hui, le 23 janvier, la féte de ce juriste dont les travaux forment actuellement la base de toute sa législation.

(20) Humbert. de Romanis, Chron. (Quétif et Échard, loco citato, p. 106), cinquième général des Dominicains et contemporain de Raymond, dit de lui : Hicigitur pater in conventu fratrum de Barchinolia eligens commorari, licet infirmus et multum impotens adhuc vivit in omni sanctitate, religionis speculum, exemplar virtutum, consolatio provincia, zelator fidei propagandæ inter Saracenos, magne auctoritatis apud magnates, consiliarius religionis.

(21) Vid. Hist. pol. Blätter, loco citato, p. 493.

(22) La bulle de canonisation se trouve dans les première et troisième éditions citées dans la note 11 (Bullar., tom. Ill).

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