Royauté de Pierre
« Pasce agnos meos. — Pasce oves meas. » Joann. XXI, 15.
Pierre est, en vertu de Tinstitution divine, la pierre fondamentale de l'Église; il est investi du souverain pouvoir pontifical des
(\) Ev. Matlh., xxviii, 20. — F.QuidestPetrus? p. 3.
(2) Et. Joann., xi, 42 : Ego scio, quia semper me audis. — Hebr., v, 2 : Exaudiius est pro sua reverentia.
(3) August,j De corrupt. et gratia, c. 8. — Devoti^ p. 43. — Sacra moliarch. eccles. cath. 1. 1, p. 49. — Ballerinij De vi ac ratione prim., p. 22, p. 87.
70 DU DROIT ECCLÉSUSTIQUK.
ciels (i) ; il a été placé à la tête des apôtres comme le flambeau et le bouclier de la foi ; toute puissance spirituelle repose sur lui comme sur le fondement posé par Jésus-Christ ; et toutefois, tant et de si magnifiques prérogatives ne réalisent encore qu'en partie les desseins du Sauveur sur le disciple privilégié. Il va lui confier le gouvernement de son Église d'une manière plus expresse et plus solennelle, s'il est possible. Par trois fois consécutives, il lui demande sa profession d'amour, et cela, non d'une façon vague et générale, mais sous cette formule précise : « M'aimes-tu plus que ceux-ci? » Le Christ veut que Pierre soit uni avec lui par son amour plus étroitement que tous les autres, pour récompenser un amour sans égal par une rémunération sans égale. Chaque témoignage de l'apôtre est suivi de la mission de diriger le troupeau du Christ. Deux fois le Seigneur lui dit : Pais nies agneaux; la troisième fois : Pais mes Webis. Chacune de ces paroles renferme une plénitude inépuisable de sens et de pensée (2). Par elles, Pierre est institué roi dans le royaume du Christ sur la terre ; mais le gouvernement de Pierre, qui l'élève en dignité à une hauteur où aucun monarque de la terre n'atteignit jamais, lui impose l'obligation de devenir, pour tous les sujets de son royaume, ce que le bon pasteur est pour son troupeau, exposé à mille dangers ; de le diriger avec douceur ; de le cou duire au salut, à la véritable félicité ; de courir, à l'exemple de son divin maître, qui se personnifie lui-même dans la parabole du Bon Pasteur, de courir après la brebis égarée, de la charger amoureusement sur ses épaules, et de la rapporter au bercail.
Mais ces brebis ne sont pas les brebis de Pierre, ce sont les brebis du Christ, oves meas. Ainsi Dieu est le véritable roi, le véritable pasteur ; Pierre est le roi-pasteur par lieute7iance, à qui a été confié par là même le gouvernement de toute l'Église.
(1) L'auteur semble oublier encore ici de distinguer la promesse de Tinvestilure ; mais cette distinction est sans conséquence au point de vue doctrinal. On peut arguer avec tout autant de force de la simple promesse que du fait même de la collation ; aussi croyons-nous que c'est ici, comme plus haut, un simple défaut d'exactitude dans les termes plutôt qu'une méprise réelle. (Note du traducteur,)
(2) V. Ilisl. pol. de Blatter, t. VIII, p. 132.
Mais paître (pascere, irctpLaiveN), est-ce synonyme de gouverner? Telle est la question qui a été souTent soulevée à propos des paroles adressées à Pierre par le Sauveur. Pour y répondre, il suffit d'ouvrir nos saintes lettres, où cette locution se trouve à chaque page, et d'avoir la plus simple notion des auteurs profanes de la Grèce, qui emploient si fréquemment tcoijxaîvhv dans le sens de gouverner. Oui n'a lu dans Homère iroip-riv Xawv (1)? Qui ne sait encore que, chez beaucoup d'autres peuples de l'antiquité, les noms des rois, tels que ceux de Pharaon et de Sésostris, étaient empruntés à la vie pastorale (2)?
Or le troupeau du roi-pasteur de l'Église ne se compose pas d'une seule tribu, d'une seule race, mais de tout le peuple chrétien; et il est confié à sa garde, non partiellement, mais en entier; il ne doit y avoir qu'un seul pasteur et qu'un seul troupeau. Le pastorat de Pierre ne se restreint donc pas au peuple d'Israël (5), comme Tout prétendu certains écrivains qui placent sous l'autorité de Paul les peuples de la gentilité. Le Christ range sous la houlette de Pierre les agneaux et les brebis, ceux qui reçoivent et ceux qui donnent le céleste aliment de la parole divine, l'Église enseignée et l'ÉgUse enseignante. Celui-là seul donc qui ne veut être ni un agneau ni une brebis du Christ est exclu du bercail de Pierre. Par le sens même de Tcxpression qu'il emploie, le Sauveur subordonne à Pierre ceux qu*il commet, comme pasteurs, au gouvernement de TÉglise : car, immédiatement après cette question : M^ aimes-tu plus que ceux-ci? il confie à Pierre la conduite des brebis. Ainsi Pierre paît les agneaux et les brebis ; il paît les petits et les mères ; il gouverne les subordonnés et les chefs (4), donc les pasteurs eux-mêmes;
(1) Hom,, Iliad., II, 85. .
(2) II Reg., c. 1, V. 2 ; c. 7, v. 7. — I Paralip., xvii, 6. — Jerem,, xxnr, 2. — Isaïe, xLiv, 28. — Ezech., xtxiv, 23.
(3) Cette idée est exposée dans un ouvrage publié à Londres dans l'année i770, sous ce titre : De primatu Romani pontiticis. Opus, cujus scopus est demonstrare primatum Romani episcopi inter alios episcopos nullura, nisi honorificum esse, et illum primatum nec divinum nec jurisdictionis esse. V. Bennettia, Privil. S. Pétri vindic.
(4) EucherLuad.j Serm. de natal. SS. apost. Pétri etPauli : Dicit ei Je-
78 DU DROIT EGGLÉSUSTIQUË.
car, pasteurs vis-à-vis des peuples, ils sont brebis vis-à-vis de Pierre (1). Qu'aucun pasteur donc n'ose se séparer du grand troupeau de Pierre, conduire ses agneaux à un autre pâturage que celui de Pierre; qu'à l'appel pastoral de Pierre tous s'empressent de marcher à sa suite et de se réunir où il les convoque : là est l'assemblée du Seigneur ; car, là où est Pierre, là est l'Église : Vbi Petrus, ibi Ecclesia,
Et, en parlant ainsi, nous ne faisons que reproduire le langage unanime des Pères (2). Tous ont vu Pierre investi, par le seul fait de sa dignité pastorale, de la direction et du gouvernement de l'Église entière. Us donnent bien aux apôtres le nom de pasteurs; mais loin d'eux la, pensée de les égaler au pasteur suprême, qu'en cette qualité ils placent tous au-dessus d'eux.
Si c'est la foi de Pierre qui a fait de lui le fondement inébranlable de l'Église, c'est aussi son amour qui l'a élevé à la dignité de lieutenant-roi dans le royaume du Christ. (( Il croyait parce qu'il aimait, il aimait parce qu'il croyait. » Aussi fut-il contristé en se voyant interrogé sur son amour jusqu'à trois fois ; car qui interroge doute. Mais le Seigneur ne doutait point ; il n'interrogeait point; non, il n'avait rien à apprendre; il instruisait d'abord les apôtres présents, puis celui qu'au moment de remonter au ciel il voulait instituer en quelque sorte le lieutenant de son amour, c'est-à-dire son représentant, son vicaire dans le gouvernement tout d'amour de son Église. Ainsi parle saint Ambroise (5), ainsi parlent tous les saints Pères (4).
sus : Pasce oves meas. Prius agnos, deinde oves commiUit ei, quia non solum pastorem, sed pastorum pastorem eum constituit. Pascit igitur Petrus agnos, pascit et oves, pascit filios, pascit et matres; régit subditos, régit et prœlatos ; omnium igitur pastor est, quia pneter agnos et oves in Ecclesia nihil est.
(1) Boasuetf Sermon sur l'unité de l'Église.
(2) V. de Simeonibus, p. 76.
(3) Ambros.f 1. X, in Luc, xxiv.
(4) Bernard., de Gonsideratione, 1. II, c. 8 : Tu es potestate Petrus : tu es cui clavcs tradit» sunt. Sunt quidem et alii cœli janitores et gregum pastores ; sed tu tanto gloriosius, quanto et differentius utrumque prœ cœleris nomen hœreditasli. Habent illisibiadsignatos grèges, singuli singulos : tibi universi crediti, uni unus; nec modo ovium, sed et pastorum tu unus