PREMIER PRÉSIDENT DE LA COUR DB CASSATION, MEMBRE DK
l'académie des SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.
Monsieur le comte y
C'est de vous que m'est venue la p^sée d'entrepreudi'e cet ouvrage dont le premier essai vous fîit offeit et attira votre attention bienveillante.
Le loisir, peut-être aussi l'occasion, m'avaient manqué pour reprendre mon œuvre restée à l'état d'ébauche.
Elle vient réclamer de nouveau votre appui au moment où , mûrie par quelques études et encouragée par quelques suffrages qui sont déjà la première récompense de mes efforts , elle ose se produire au grand jour.
J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, Monsieur le comte,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
E. Cauchy.
On ne trouve guère ici-bas de sagesse qui ne touche à quelque folie*
Ce qu'on appelle « la raison publique » se ressent, aussi bien que la raison individuelle ^ de celte infirmité de notre nature*
Il y a les préjugés de nation , comme il y a les préjugés de caste, de famille, d'individu*
Quelquefois ce n^ést qif mi travers , une mode, une prétention plus ou moins bizarre»
Mais malheur au peuple qui a sucé , avec le lait de la -civilisation 9 on préjugé cruel l
Il n'y aura pas d'entreprise plus difiiçilè qu^ de rompre l'alliance c<»clue entre des mœur;^ polies et une coutume saûguioairçt
YUI
f Des gladiateurs et du pain, » tel était le derfier cri de la civilisation romaine , prête à expirer sous les étreintes de la barbarie qu'elle avait autrefois vaincue*
La folie du duel serait-elle aussi , dans notre oivilijsation moderne, recueil marqué par la Providence , sur lequel viendrait échouer toute la force de notre raison ?
Il ne sera peut-être pas sans intérêt de rechercher , à cet égard , dans les monuments de la législation et de rhistoire , par quel enchaînement de causes diverses s'est développé , à. quelques époques, un penchant fatal à fausser Tinstinct de la conscience et les saines notions de la justice.
Ce ne sera pas non plus un spectacle sans gran^ deur que de suivre , à travers les siècles , les progrès du droit contre un préjugé barbare; que de voir la sagesse de saint Louis , la puissance de Louis xiv, ou le génie de Richelieu , aux prises avec une des erreurs les plus rebelles de Tesprit
humain^
C'est là qu'on peut apprendre , à l'école de l'expérience , que Fart de vaincre les hommes et de conquérir les royaumes n'est pas plus glorieux que celui de les gouverner par de sages lois» .
L*on ne s'étonnera plus alors que râncienoe législation sur les duels ait été , aux yeiii même des étrangers, l'une des gloires de la France.
Pourquoi donc cette gloire n'est-elle plus la nôtre ? Pourquoi la France qui , à chacune des dernières phases de son histoire , a inauguré dans le monde quelque grand principe d'humanité, semble-t-elle avoir oublié que la réforme du duel était aussi une de ces nobles entreprises où il lui appartenait de marcher toujours en tête des nations civilisées ? Nous laisserons-nous de* vancer dans cette carrière par des peuples à qui les édits de nos anciens rois servirent longtemps de modèle, et serons -nous réduits à prendre exemple de ceux à qui nous le donnions autre* fois?
Il est vrai qu'à l'aurore d'une ère nouvelle onavait pu croire un instant le duel prêt à dispafraître de nos mœurs ; mais c'était une illusion généreuse dont on commence à revenir. L'épreuve est faite; elle nous signale une lacune dans nos lois. Hésiterons-nous à la combler ? La France n'est-elle donc plus la terre classique de la politesse et de Thonneur, et pourrait-elle abandonner à d'autres peuples le soin de « rétablir » ^
eomme pariait Louis xiv, c la ligne qui sépare fie Téritable honneur de Tabus qu'on a fait de cq • nom sacré? »
Je viens de résumer en quelques mots tout le plan de cet ouvrage.
Ce n'est pas cependant un projet de loi sur le duel que j'entreprends de rédiger.
Depuis qu'en France l'initiative des lois appar^ tient im peu à tout le monde, il me semUe qu'en général, le tribut des théories nouvelles n'a pas manqué au législateur. Ce qui lui manque , c'est plutôt ce genre de secours qu'apporte avec soi la connaissance des précédents sur chaque question, et l'étude comparée des faits.
Dans ce siècle ou la publicité d'un matin dévore tant d'œuvres de goût, de talent, quelquefois même de génie, l'activité fébrile du présent laisse moins de place qu'autrefois aux recherches qui s'exercent sur le passé.
Un récit consciencieux m'a donc paru plus utile à entreprendre que la dissertation la plus savan^ te; sauf à déduire ensuite de ce récit même quel^ ques principes qui, s'appuyant sur les faits, pourtront leur emprunter à la fois force et clarté.
Je vais chercher à préciser davantage ma pen-^ sée.
Le duel est, il âiat Favouer, pour la morale, un étrange adversMre^ car il voudrait se faire passer pour im auxiliaire et un appui; et cette préteûticm^ tout insoutenable qu'elle est aux yeux de la raison^ ne laisse pas cependant que de s'étayei^ d'un motif spécieux.
N'y a-t-il pas, sur les limites où le domaine de la loi confine avec celui de la conscience, quelque endroit inoccupé et d'une suzeraineté incertaine, où ni l'une ni l'autre de ces deux puissances n'est à niêrae d'exercer pleinement son autorité ? C'est là que le duel a tracé son camp. Il s'y pose en redresseur de tous les torts qui échappent aux autres pouvoirs, et, laissant à la religion la garde de la vertu, aux tribunaux la défense des droits civils, il prend sous son égide ce qu'il y a de déficat et je dirai presque de pudique dans l'honneur, et voudrait pallier sa barbarie en la faisant passer pour k condition sans laquelle il n'y aurait plus d'urbanité.
Présenté sous cette forme absolue, Fargument que le duel emploie pour sa défense ne me convaincra jamais. Non, il n*est pas possible qu'en laissant le bien et le mal se disputer l'empire du monde, Dieu n'ait pasimpramé au crime certains caractères auxquels la k» puisse le reconnaitpe
pour le flétrir, quelles que soient les couleurs dont il se pare. Le développement^de la civilisa* tion, qui n'est après tout que raccomplissement d'une des lois de la Providence divine, ne saurait être lié indissolublement au maintien d'un usage essentiellement contraire à la justice. Il y aurait là quelque chose qui répugnerait à la logique comme au sens moral.
Mais il est une autre manière de poser la question, tout en restant dans la vérité.
Sans considérer le duel comme ayant une juridiction qui lui appartienne en propre, on peut le regarder comme tenant, quoique sans mission, la place de la loi , dans les cas où le législateur a^ en quelque sorte, abdiqué ses droits par son silence.
Le premier instinct de la civilisation , comme celui de tous les êtres, n'est-il pas de se conserver et de se défendre? Si donc elle ne trouve pas appui dans le droit, elle le cherchera dans la violence, à laquelle, à force de politesse, elle essaiera de donner un dehors de j ustice ?
Qu'en faut-il conclure? que le duel est légitime et moral? non sans doute : mais qu'on par* viendra difficilement à le chasser de la position dont il s'est emparé comme premier occupant»
xni
si la loi ne trouve un moyen régulier de satisfaire autrement aux susceptibilités de Thonneur»
Jusque-là, toute mesure prise contre le duel serait impuissante; et malgré son absurdité, avouée par ses partisans eux-mêmes, cet usage inconcevable continuerait de faire, au lieu ^t place de la loi, la police des mœurs.
Cet ordre d'idées n'est pas nouveau ; il se rattache, pour moi , au nom d'un homme dont la noble figure et l'imposante parole me représentaient, sur son siège de magistrat comme dans sa chaire, un de ces sages des temps antiques, qui avaient puisé dans l'étude des lois de la nature plus d'un enseignement profitable au gouverne^ ment des hommes.
Ouvrez l'histoire; la doctrine de M. Cuvier n'est, au fond, que celle qu'avaient appliquée tour à tour l'Hospital , SuUy, Richelieu ^; c'est la base
^ Aujourd*hm même ne nous sera-t-il pas permis d^invoquer, à Tappui de cette thèse, Vvrïs d*iin homme d*État qui peut, moins qu*un autre, oublier, dans la pratique des grandes affaires , les hautes leçons de rhistoire T
Si nos impressions sur quelques mots qui ont transpiré d*une •pioion émise à huis clos , à Toccasion de la dernière proposition^ touchant le duel, ne nous trompent pas, cette question aurait été envisagée par M. Guizot du point de vue où s*était placé If. Go*
de cette législation de Henri nr et de Louis xnr^ dont nons aunHis à présenter le tahlean.
Us connaissaient bien la nature çt la fioroa du .préjugé qu'ils avaient entrepris d'aâKdir , ces rois qui ne croyaient pas au^essous oint leur majesté de s'employa eux-mêmes à pmnfier les qiierenes d'honneur , ni au-dessus de leur puissance de oréer, au profit de F urbanité, une juridiction spéciale, devant laquelle un démenti pouvaitètre puni quelquefois à l'égal d'un criaae*
Faire sentir la nécessité d'une loi qui orguôse en même tempe la répression du duel et celle de l'injure sera donc le double bot de mes efforts.
L'état des esprits semble offrir h cet égaird i;^ tendance qui m'encourage.
Quelque puissante que soit encore pairmi nous l'influence du préjugé, ceux qui voudraient secouer son joug commencent à vomt grossir leur nombre et à se classer dans le pays.
Un conflit de jurisprudence a ramené l'attention publique sur un point de nH>rale que l'on semblait avoir oublié,
vier. Ces devx esprtis éfutnents aunûent oompris k ftn pvèf èe la même manière les Cfxîgences de B«tre eîfilisatien modenie , èmi ils avaient droit de fkarler , Toii et Tanitré, airec voe n aatonté.
. £a mâgistnotare a dgnalé le danger et mié liur la T<»e d'en trourer le remède : la tribcme et la presse ont fait resscMrtir rimportanœ de la qwm^ ticm; c'est à Topinion publique à la mûrir et à la résoudre.
Si nos mœurs, encore bien timides pour appliquer Tesprit d'association, même aux progrès de rhumanité, ne comportent pas, quant à présent, la formation d'une ligue contre le duel, telle que l'avait essayée Louis xiv, et telle qu'on la réalise en Angleterre^, que du moins une libre discussion
s'engage.
Que chacun y apporte son tribut de réflexions, mais surtout son tribut de faits.
Remontons le cours des siècles : l'histoire nous apprendra quelles ont été les origines du duel et quels fruits il a portés.
Interrogeons les nations étrangères : elles nous diront par quels motifs elles l'ont mis unanimement au rang des crimes.
Mais , quoi ! n'est-ce donc pas la France qui , dans cette lutte de la raison et du droit contre un préjugé sanguinaire, a donné par ses lois l'impulsion qui s'est propagée dans le monde ?
* Voir le Report of the association for the discouragement of duel-ling. London, 1844.
Si elle semble arriver maintenant la dernière, c'est qu'elle s'est arrêtée quelques instants, croyant à tort que sa tâche était achevée.
Ni le courage ni la sagesse ne lui manqueront pour la reprendre.