‹ Du fond de la nuit [microforme]Chapitre 10 sur 33 · UNE RENCONTRE EN VOYAGE · texte numérisé non relu

UNE RENCONTRE EN VOYAGE

Le printemps, le beau printemps du nord de l'Italie ! Mon ami Kenyon et moi, nous sommes à Turin depuis huit jours, c’est-à-dire depuis assez longtemps pour avoir vu tout ce que cette ville rectangulaire offre d’intéressant. Nous avons visité Ja cathédrale et les autres églises. Nous avons gravi à cheval la colline qui mène à la Superga, où l’on contemple les tombeaux des princes de la maison de Savoie. Nous en avons assez de ce vieux et lourd palais Madame, qui semble regarder d'un air renfrogné notre hôtel de l’autre côté de la place Castello. Le Palais

Royal nous a médiocrement charmés et les gro-

tesques décorations en briques du palais Carienan ont excité notre moquer Fe, Nous n'avons trouvé aucun plaisir à parcourir la très ordinuire galerie de peinture. Bref, nous avons vi- «sité complètement Turin, et la ville nous est devenue familière.

Nous jouissons du temps,, qui est superbe, et nous ne songcons pas encore à fixer la date de notre départ.

Un de ces derniers soirs, alors que nous flânions au hasard, une sorte d’instinct nous ramena vers la rue du Séminaire ; en nous y engageant, nous nous trouvâmes pour la vingtième fois au moins devant San- Giovanni. J'étais en train d'admirer l’architecture de sa façade, lor-

es. =

que Kenyon m'annonça qu'il entrait dans l’élise.

‘* Et j'avoue, ajouta-t-il, que ce n est pas la dévotion qui m'y pousse. Pendant que tu étais absorbé dans la contemplation des arces-houtants, un chef-d'œuvre t'a échappé, je veux dire qu'une jolie femme t'est passée sous le nez.

— Bon ! Je comprends et je t’absous.

— Merci. Viens-tu voir ?..

— Mais nos cigares ?

— Jette-les aux mendiants.”

Sachant que Kenyon n'était pas homme à abandonner un havane sans motif, je fis comme il le demandait et le suivis sous les voûtes sombres et froides de San-Giovanni.

En ce moment, il n’y avait pas d'office. Les petits groupes habituels de touristes erraient Ççà et là en s'extasiant chaque fois qu’on leur signalait des beautés qu'au fond ils n’appréciaient guère. Kenvon promena an rapide coup d'œil autour de lui, pour découvrir son ‘‘ chef-d'œuvre.’ Un instant après, il l'avait trouvé.

‘* Viens, dit-il. Asseyons-nous, D'ici t verras de profil.”

Je me plaçai à côté de lui, et jJ’'apeaçus, à quelques pas de nous, une vieille Italienne agenouillée. À ses côtés une jeune fille était assise. Il me parut assez difficile de deviner la nationalité de celle-ci. Les sourcils noirs, les eils épais, les veux sombres pouvaient être d’une ‘talienne ; mais le teint pur, les traits délicats, l'épaisse chevelure brune ne révélaient pas une race plutôt qu'une autre ; je l'aurais prise toutefois pour une Anglaise, si je l’eusse rencontrée seule. Elle était simplement vêtue et, à son attitude, je vis qu’elle n'était pas une étrangère visitant l'église par curiosité. Jusqu'à ce que sa compagne eût

achevé ses oraisons, elle resta imriobile, La vieille avait l’air d’une domestique, et à la ferveur avec laquelle elle s'adressait au ciel, je juweai qu'elle devait lui demander bien des choses. Ses lèvres minces s'avitaient vivement et, il était évident que ses prières partaient du cœur. Auprès d'elle, la jeune fille paraissait ne prendre à ces ardentes supplications aucune espèce d'intérêt. Elle demeurait pareille à une statue, absorbée dans une méditation profonde, ou, comme je me l’imaginais, dans de trisi

était assise de manière à ne nous laisser voir de son visage que le profil qui était partait. Kenyon ne l'avait certainement pas flattée. Un calme extraordinaire était répandu sur cet admirable visage.

Peu après, les deux femmes se levèérent et, en même temps qu'elles, ie me diriceai lentement vers la porte de l'église. Lorsque la jeure fille s'arrêta, tandis que sa suivante trempait ses doigts dans l'eau ‘bénite, je pus la concempler à loisir, Oui, elle était incontestablement belle : mais il y avait quelque chose d'étranse dans sa beauté. J'en fus frappé lorsque son regard croisa le mien, — un regard rêveur, perdu, pour ainsi dire, un regard qui semblait fixer quelque lointain objet. Il me fit une impression sinvulière, mais comme mes veux ne l'avaient rencontré que l'espace d’une seconde, je ne pus me rendre nettement compte de la nature de cette impression.

En sortant de l’église, je remartuai un homme qui se tenait auprès des marches, un homme entre deux âges et d'apparence distinguée, Il avait le dos un peu voñûté et il portait des lunettes. On ne pouvait se tromper sur ln n:tionalité de celui-là : tout indiquait un Italien. 1l attendait évidemment quelqu'un.

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À sa vue, la duègne jeta ur petit cri aigu de

surprise, Elle lui prit la main et la Eaisa. La jeune fille resta complètement ‘ndifférente, I était évident que cet individu avait affaire à sa suivante. Il lui dit quelques mots, à l'écart, et tous deux s’éloignèrent sous le Purche de l'église. Ils semblaient causer av. : animation, ct de temps à autre jetaient un coup d'œil da côté de la jeune fille.

Au moment où sa compagne l'avait quittée, celle-ci avait fait quelques pas, puis s'était retournée, C'est alors que nous pûmes apprécier la perfection de ses traits et de son maintien.

‘* Elle est belle, dis-je, parlant plutôt à moimême qu'à Kenyon.

— Oui, mais pas autaint que je le pensais. I! lui manque une je ne sais quoi, l'expression neutêtre.

— Îme semble à moi qu'il ne lui manque rien, répliquai-je avec un tel enthousiasme que Kenvon partit d’un éclat de rire.

— Est-ce que les gentlemen anglais dévisagent les femmes de leur pays dans les lieux publics comme vous le faites, ou est-ce un brocédé dont ils favorisent les Italiennes sculement ? ”’

Cette question retentit rageusement à mes oreilles, Nous nous retournâmes en même temps et nous ,Îmes un indi-idu de haute taille, d’une trentaine d’années environ. Ses traits étaient réguliers, mais desagréables. Une bouche moqueuse se dissimulait sous l’épaisse moustache, et la colère s’allumait dans des yeux noirs, aux sourcils froncés, Cet homme avait l'attitude arrogante et le verbe insolent.

J’allais répliquer, mais Kenyon, qui était un garçon de ressources et parfaitement capable de remettre l'interrupteur à sa place, ,1e devança.

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II leva son chapeau et fit un grand salut si exquisement gradué qu'il était impossible de dire où cessaient les excuses et où la raillerie commençait.

‘* Signor, dit-il, un Anglais parcourt votre splendide pays pour aumirer tout ce qui est beauté dans la nature et dans l’art. Nos éloges vous offenscraient-ils ? ?”

L’étranger fronça le sourcil davantage.

‘* Si nous avons mal fait, le signor voudra-t-il bien exprimer nos excuses à la dame ? Dois-je dire sa femme ou sa fille ?

— Eile n’est ni l’une ni l’autre, répliqua l’étranger d’un ton bourru.

— Ah ! alors une amie. Permettez-moi de vous féliciter d’être si bien versé dans la connaissance de notre langue.‘

Kenyon parlait d'un ton si agréable et si naturel que l'Italien hésita un instant à croire qu'on se moquait de lui.

‘* J'ai passé beaucoup d’années en Angleterre, dit-il brièvement. =

— Beaucoup d'années ! Je ne l'aurais guère cru, car il est une chose très anglaise, plus importante que l’accent, et que vous n'avez pas acquise.

-- Qu'est-ce, je vous prie ?

— L'habitude de ne se jamais mêler que de ses propres affaires,” dit Kenvon d'un ton bref, en lui tournant le dos.

Le visage de l'Italien s'empourpra. Je surveillais celui-ci de l'œil, craignant qu'il ne se jetât sur mon camarade, mais, avec un juron, il s'éloiona. 5

Pendant cet entret‘en, la vieille avait quitté son interlocuteur. Celui-ci fut aussitôt rejoint par l'Italien que Kenyon venait de remettre à sa

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place et qui lui prit familièrement le bras. Ils disparurent ensemble.

Kenyon ne me proposa pas de suivre les deux femmes et, quelque désir que j'en eusse, la honte me retint. Néanmoins je crois bien que le projet de visiter de nou' eau le lendemain San-Giovanni se formait dans mon esprit.

Mais je ne revis plus la jeune fille. Combien de jois suis-je allé à cette église où je l'avais rencontrée ? je n'ose le dire. Elle ne se retrouva plus sur mon chemin pendant le reste de mon séjour à Turin. Nous rencontrâmes quelquefois dans le: rues notre insolent, qui nous honora d'une menace de ses sourcils noirs, à laquelle nous accordâmes peu d'attention : mais de la charmante fille au mélancolique visage nous n’aperçûmes

‘aucune trace.

Il serait absurde de dire que j'étais devenu amoureux d'une femme entrevue un instant, à qui je n'avais jamais adressé la parole, dont le nom et la demeure m'étaient inconnus ; je dois avouer cependant que cette jeune fille m'avait laissé une impression unique, Maivré sa grande beauté, je ne me rendais pas bien compte de l'attrait qu'elle exerçait sur moi. Car de belles femmes, j'en avais rencontré beaucoup. Dans le faible espoir de la revoir encore une fois, je retardai mon départ de Turin. jusqu'à ce que Kenvon, — sa patience était à hout, -— m'eût signifié que, si ie ne partais pas, il s’en irait tout seul, Enfin je cédai au bout de dix jours.

De Turin nous nous dirisgeñmes vers le sud.

Nous visitimes Gônes, Florence, Rome, Naples ; puis nous nous embaranâmes pour la Sicile et,, à Palerme, suivant un arrangement convenu, nous fñmes reçus à bord d’un yacht appartenant à un de nos amis. Nous continuâmes notre voyage

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sans se hâter, avec d'assez longues haltes, de sorte que, lorsque le yacht eut fini sa croisière et nous eût ramenés en Angleterre, l'été touchait à sa fin.

Bien des fois, d' puis mon départ de Turin, j'avais pensé à l'inconnue rencontrée à San-Giovanni. Je songeais à elle si souvent que je riais moi-même de ma folie. Jusqu'alors, jamais le souvenir d'une femme ne m'était resté si longtemps. I y avait pour moi quelque chose d’étrangement séduisant dans son genre de beauté. Je me rappelais chaque trait. J'aurais pu peindre son portrait de souvenir. Je m'accusais d’avoir quitté Turin avant de l'avoir revue, de n'avoir pas prolongé mon séjour des mois entiers, S'il le fallait. Comment m'étais-je résigné à manquer une chance que chacun de nous ne rencontre qu'une fois dans la vie

Kenyou et moi nous nous Sépa ‘âmes à Londres. I allait en Ecosse chasser la grousse ; et, comme je n'avais pas encore pris mes dispositions pour l'automne, je résolus de rester quelques jours en ville.

Quels ne sont pas les jeux de la fatalité ! Le lendemain de mon arrivée, je me rendis pour affaires à Regent-street. Je marchais dans cette erande rue remplie de passants, mais combien mes pensées étaient loin de là ! Je songeais à la sombre église et au charmant visage qui m'y était apparu trois mois auparavant. Au moment où l’image de la jeune fille et de sa vieille suivante se retracait ainsi dans ma mémoire, je lève les veux, et là, au cœur même de Londres, voici que toutes les deux surgissent devant moi!

Tout surpris que je fusse, l’idée de m'être trompé ne me passa pas par la tête. On eût dit qu’elles sortaient de San-Giovanni.

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‘* Belle, plus belle que jamais ! ” pensai-je, pendant que mon cœur battait à se rompre.

Elles me dépassèrent.

Oui, c'est le destin ! Maintenant que je l’ai retrouvée, j'aurai bien soin de ne plus la perdre !

Je ne cherchai pas davantage à me faire illusion de mes sentiments. L’émotion qui me saisit, en la retrouvant, ne me laissait aucun doute. J'étais épris d’elle, profondément épris. Deux ois, je l'avais vuc, -eulement deux fois ; mais c'était assez pour me conva‘ncre que si mon sort devait jamais être lié à celui d’une femme, ce serait au sort de cette femme-là.

Je n'eus plus qu’une pensée : m'attacher aux pas des deux étrangères. Pendant une heure, partout où elles allèrent je les suivis à une certaine distance. J'’attendis lorsqu'elles entraient dans les magasins ; reommencaient-elles leur promenade, je m'y joignais discrètement. Bientôt elles sortirent de Regent-street et marchèrent jusqu'au Maida-Vale. Je notai la maison où elles étaient entrées et qui était leur demeure sans doute car, en repassant quelques minutes après, Je vis à une fenêtre la jeune fille arrangeant des fleurs dans un vase.

I faut, me dis-je, que je sache tout de cette inconnue. Je veux conquérir le droit de plonger librement mon resard dans ses veux superbes, Je veux l'entendre parler.

C'était, une pancarte l’indiquait, une maison meublée dans laquelle on prenait des pensionnaires. entrai hardiment à mon tour.

‘Avez-vous un appartement à louer ? ”” demandaï-je à la femme de service. |

Elle me fit une réponse affirmative. Le logement qu'elle me montra se composait d’une salle

à manger et d’une chambre à coucher au rez-dechaussée,

Ces chambres auraient été des cachots au lieu d'êtres propres et ensoleillées, elles auraient été vides au lieu d'être convenablem:nt meublées, on m'eût demandé un loyer de cinquante livres sterling par semaine au lieu d'une somme modeste que je les aurais louées encore ! Il était très facile de traiter avec moi. Le marché fut vite conclu. Sur un seul point la propriétaire se montra exigeante : ce fut sur la question des références. J'en donnai plusieurs et alors, après avoir expliqué que je rentrais ce jour-là en Anuleterre et qu’il me fallait un gîte, j'obtins la permission de m'installer sur-le-champ.

‘ Mais, au fait, dis-je négligemment en quittant la maison pour aller chercher mes effets, j'ai oublié de vous demander si vous aviez d'autres locataires, — pas d'enfants, j'espère ?

— Non, monsieur, seulement une dame et sa servante, Flles sont au premier... des personnes bien tranquilles.

- Merci, dis-je. Vous pouvez m'attendre vers sept heures.”

J'avais repris mon ancien appartement avont que tous mes plans eussent été changé: par cette rencontre avec mon inconnue, Je m'y rendis et, après avoir emballé ce qu'il me fallait, j'iniormai les gens de la maison que j'allais passer quelques semaines chez des amis. À sept heures, l'étais ch z moi au Maida-Vale.

La ma n de la destinée avait conduit vont cela. C'omment en douter ? Le matin mîme, j'étais prôt à me mettre en route pour Turin à a recherche de celle que j'aimais ; le soir, je me trouve logé sous le même toit qu'elle, assis dans un fauteuil et en extase devant mille visions enchan-

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