‹ Du fond de la nuit [microforme]Chapitre 12 sur 33 · NI POUR L'AMOUR, NI POUR LE MARIAGE · texte numérisé non relu

NI POUR L'AMOUR, NI POUR LE MARIAGE

Une semaine s'est écoulée. Plus amoureux que jamais, je suis assuré maintenant que cet amour soudain durera toute ma vie, que ce n'est point un sentiment passager qui s'effacera avec Île temps ou l’absence, Je sens que, ma demande ne fât-elle pas agréée, cette femme restera mon premier et mon dernier amour.

Cependant j'ai fait peu de progrès dans la réalisation de mon désir, Je la vois chaque jour, parce que Je guette ses entrées et ses sorties et, chaque fois que je Ja rencontre, je découvre une nouvelle grâce dans sa personne. Mais Kenyon avait raison. Sa beauté a un caractère à part. Ce visage si pâle, ces veux noirs si réveurs... C'est peut-être cela qui explique l'étrange fascination qu'elle exerce sur moi. Elle marche toujours du même pas: son visage est toujours d'un calme imperturbable et il me semble qu’elle cause rarement avec la vieille servante qui ne la auitte jamais. Elle commence à me faire l'effet, d'une énivme, et je désespère d'en trouver le mot.

J'ai déco vert son nom. Elle s’appelle Pauline, Pauline March. Elle est done Anglaise, bien ue ie l’entende parfois dire quelques mots en italien à la vicille Thérèse, Elle ne semble connaître

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personne, et personne n'en sait sur elle plus quo moi,

J'occupe toujours le ni:me appartement, C'est le supplice de Tantale üue d'être dans la maison de celle qu’on aime sans trouver occasion de F'aborder. Cette vieille Thérèse est un Argus jaloux. Elle me lance un regard rapide et méfiant chaque fois que je la rencontre avec sa maîtresse et que je leur souhaite le bonjour, Jusqu'ici j'ai dû me borner à cette politesse de convention. Pauline ne m'encourage pas. Elle accucille mon salut gravement, avec indifférence. L'amour soudain n’est pas nécessairement réciproque. Je me console en pensant que le sort doit me tenir « 1elque chose en réserve. Sans cela, il ne nous aurait pas de nouveau mis en présence l’un de l'autre,

Tout ce que je puis faire, pour le moment, c'est de m'embusquer derrière les épais rideaux de ma fenêtre, afin d’épier mon adorée lorsqu'elle rentre où sort. Du moins ai-je la consolation de respirer le même air que Pauline, tout en guettant l'occasion,

Voici comment cette occasion se présenta.

Un soir j'entends quelque chose tomber, un bris de porcelaines et un cri de détresse, Je me précipite hors de ma chambr et je vois Thérèse isant sur l’escalier, au milieu des ruines du plus beau service à thé de la propriétaire.

Avec la hardiesse entreprenante que donne l’'amour, je cours à son aide aussi vivement que si elle était ma propre mère. J'essaye avec la plus tendre commisération de la relever : mais elle S'affaisse et me dit en gémissant “ qu'un de ses pieds est rassé aussi”?

Thérèse n’est pas forte en anglais. Je lui demande donc en Italien ce qu’elle a. Elle se ra-

nime en entendant parler sa langue et j'apprends Qu'elle s'est foulé le genou, à tel point qu'elle ne peut plus se lever, J'oïfre de la porter à sa chambre et, sans plus de façons, je l'enlève dans mes bras.

Pauline était sur le palier de l'escalier, ses yeux noirs grands ouverts, toute sa personne exprimant la terreur, Je m'arrétai un instant pour lui expliquer ce qui était arrivé, et portai la vieille sur son lit, On envoya chercher le médecin, et, comme je me retirais, Pauline me remercia froidement, Ses yeux vagues rencontrèrent les miens et néanmoins ne semblèrent pas les apercevoir, Oui, je dois avouer que ma déesse me parut quelque peu insensible. Mais quelle beauté que la sienne ! I n'existe pas à” inme à laquelle je puisse, même de loin, la ce * arer !

Quand je lui dis adieu, elle me tenue la main. une petite main douce et :hien formée. Ce fut avec peine que je me retins d'y coller mes lèvres, de lui dire que, depuis bien des mois, ma pensée était remplie d'elle, et d'elle seule. Mais pareil procédé eñt été malséant pour une première entrevue.

N'importe, la glace était rompue, nos mains s'étaient touchées, Pauline et moi, nous n'étions plus étrangers l'un à l'autre !

L'accident de la vieille Thérèse, quoiqu'il ne fût pas aussi orave qu'elle se l'imacinait, la retint couchée plusieurs jours. Pauline ne sortait plus. Une où deux fois, j'allai prendre des nouvelles ; mais elle me répondit si brièvement que la conversation tomba d'elle-même, et je n'étais Pas assez présomptueux pour sttribuer son embarras à la même cause qui me faisait rouvgir et balbutier.

Enfin, un matin, elle alla se promener seule.

Je la rejoignis en toute hâte et, après m'être informé, comme d'habitude, de Thérèse, je restai à ses côtés.

‘* Vous n'habitez pas depuis longtemps l'An- : gleterre, Miss March ? Jui dis-je.

— Depuis quelques mois.

Au printemps dernier, je vous ai vue à Turin, dans l'église San-Giovani.”

Elle leva vers moi un regard étrange et perplexe,.

‘* Vous étiez là, avec votre servante, un matin, ajoutai-je,

- Vous êtes Anglaise, je suppose ? votre nom n'est pas italien.

- Oui, je suis Anglaise.”

On aurait cru qu'elle n'était pas hien sûre de ce qu'elle disait.

‘* Vous êtes iei chez vous ? Vous ne retournez pas en Italie ?

Je ne sais.

Les manières de Pauline n'étaient point enyaweantes. Je fis bien des tentatives pour apprendre quelque chose de ses habitudes et de ses œoûts. Savait-elle jouer du piano ou chanter, aimait-elle la musique, la peinture, les fleurs, le théâtre ou les vovages ? Avait-elle Seaucoup de parents et d'amis ?

Je lui posai toutes ces questions sous forme directe ou indirecte, Mais tantôt elle les évitait, comme si elle eût été décidée à ne rien dire, tantôt elle semblait ne pas comprendre. Après notre courte promenede, elle demeura pour moi une énigme comme auparavant. Une seule chose me consolait, c’est qu'elle ne manifestait aucun désir de m'éviter. I n'y avait pas la moindre trace de coquetterie dans sa manière d’âtre. Je la trouvais trop réservée, mais elle était du moins

naturelle et simple ; et puis elle était si splendidement belle, et moi J'étais fou, fou d'amour !

Je m'aperçus bientôt que la vicille Thérèse nous espionnait derrière les Jalousies du salon. Elle avait dû s échapper de son lit pour reprendre sa tâche de gardienne.

Elle fut quelque temps sans pouvoir marcher.

Pauline cependant alla plusieurs fois se promener de la même manière dans la rue :j'ie nous habitions. Elle semblait contente, je me plaisais du moins à le croire, quand je la rejoignais, Le difficile, c'était de la faire causer. lle écoutait tout ce que je lui disais sans y répondre ct £ans faire une observation, se bornant à un oui où à Un non. J'attribuais ce quasi-mutisme à sa timidité et à sa vie retirée, car la seule personne avec qui elle pût parler était cette terrible vieille Thiérèse,

Bien que chaque parole et chaque geste de Pauline me fissent voir qu'elle avait été hien élevée, je fus surpris de son ignorance en littérature. Si je citais un auteur ou le titre d'un livre, elle me regardait. singulièrement, embarrassée. Somme toute, ces Promenades ne firent aueun progrès réel à notre intimité.

Dès que Thérèse fut rétablie, j’appris une mauvais” nouvelle, La Propriétaire me demanda si je Pourrais recommander sa maison à quelqu'un de mes amis. Miss March allait partir.

Ceci devait être une manœuvre de Thérèse pour Contrecarrer mes projets. Elle m'avait lancé des regards haineux chaque fois que nous nous étions rencontrés sur l'escalier, elle m'avait répondu d'une maniôre désauréable chaque fois que le m'étais informé si elle était remise de son accident. Je sentais que cette vieille mégère était, mon ennemie, qu’elle s'était aperÇçue de mes sen-

mi

timents pour Pauline. Je n'avais aucun moyen de connaître l’étendue de son pouvoir ou de son influence sur la jeune fille ; mais, depuis quelque temps, j'avais cessé de la considérer comme une simple servante. La nouvelle de ce départ confirma mes craintes ; j'arrivai à la conviction que, pour conduire mes amours à bon port, je devais absolument me concilier les bonnes grâces de cette déplaisante personne.

Le même soir, l’entendant descendre, j'ouvris ma porte et me trouvai sur le palier face à face avec elle,

‘* Signora Teresa, dis-je avec une politesse étudiée, voulez-vous me faire le plaisir d’entrer chez moi ? Je désirerais vous parler.”

Elle me jeta un regard rapide et méfiant, mais elle entra néanmoins. Je fermai la porte et lui offris une chaise,

‘* Votre genou est-il tout à fait guéri ? demandai-je avec intérér.

— Tout à fait.

— Voulez-vous prendre un verre de vin de Marsala ? J’en ai ici d'excellent.”?

Thérèse, malgré nos relations hostiles, ne fit aucune objection. Alors je remplis un verre, et le remarquai qu’elle le vidait avec plaisir.

‘Miss March va bien ? Je ne l'ai pas vue aujourd'hui ?

— Elle vu très bien.

— C’est à propos d'elle que je voulais vous parler. Vous l’avez deviné ?

Je lai deviné.”

Ce disant, Thérèse me jeta un regard de défi.

‘ Oui, continuai-je, vos yeux vivilants et fidèles ont vu ce que je n’ai aucun désir de cacher. J'aime la signorina.

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— Elle n’est pas faite pour l'amour, dit Thérèse d’un ton rogue.

— de l'aime et je veux l’épouser.

— Elle n’est pas faite pour le mariage.

— Ecoutez, Thérèse. Je dis que je veux l'épouser. Je suis gentleman et riche. J'ai cin {uante mille livres de rente.”’

Le chiffre de cette rente, une somme magnifique dans la monnaie de son pays, produisit l'effet, que j'attendais. Ses yeux, en croisant les miens, exprimaient autant de malveillance que de coutume, mais l'attitude respectueuse qu'elle prit me prouva que j'avais fait appel au sentiment le plus vivace chez elle, la cupidité.

‘* Maïntenant, veuillez me dire pourquoi je ne peux pas épouser la signorina ! Veuillez me dire quels sont ses parents, et je la leur demande en mariage !

— Elle n'est pas faite pour le mariage.”

Voilà tout ce que je pus arracher à l'Italienne. Elle ne voulait rien révéler sur la famille ou les amis de Pauline. Elle se hornait à répéter qu'elle n'était faite ni pour l'amour, ni pour le mariage.

Il ne me restait qu’une seule chance. Le regard avide de Thérèse, lorsque ie parlais de ma fortune, m'avait frappé : et je me décidai à recourir à une tentative de corruption directe. La fin, pensais-je, justifiera les moyens.

Comme je vovageais beaucoup, j'avais l’habi.

tude de porter toujours sur moi une somme importante. Je tirai mon portefeuille de ma poche. et comptai deux mille cinq cents francs en billets de banque tout neufs. Thérèse les dévora d’un œil de convoitise.

“© Vous savez ce que cela vaut ? ” dis-je.

Elle fit signe que oui. Je lui passai deux bil-

lets. La main décharnée tremblait de désir.

‘* Dites-moi quels sont les parents de Miss March et prenez ces billets ; tout le reste sera pour vous, le jour de notre mariage.”’

La vieille femme resta œuelques instants silencieuse, mais je voyais que la tentation serait la plus forte. ” Bientôt je l’entendis murmurer : ‘* Cinquante mille lires de rente ! *”

Le charme opérait. Enfin elle se leva :

‘* Prendrez-vous l’argent ? demandai-je.

— Je ne puis. Je n’ose pas. Je suis liée. Mais...

— Mais quoi ?

—Je pous écrirai. Je répéterai ce que vous avez dit au docteur.

-— Quel est ce docteur ? Je peux lui écrire ou le voir.

— Ai-je dit le docteur ? (‘était une méprise. Non, il ne faut pas que vous écriviez, je le consulterai et il décidera.

— Vous lui écrirez tout de suite ?

-- Tout de suite.” |

Thérèse, après avoir jeté in long regard sur l'argent, se détourna, prête à partir.

‘* Vous feriez mieux de prendre ces deux billets,” dis-je en les lui tendant.

Elle les fourra dans son corsage avec l’empressement de la plus âpre avarice.

‘* Dites-moi, Thérèse, repris-je d'un ton caressant, dites-moi si vous crovez que la signorina Pauline éprouve quelque sentiment pour moi.

—- Qui peut le savoir ? répondit-elle d’un ton assez maussade. Je l’ignore. Je re peux que vous répéter qu’elle n’est faite ni pour l’amour, ni pour le mariage.”

Ni pour l’amour, ni pour le mariage ! Je ris tout haut en pensant à cette affirmati2n ab-

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surde que la vieille avait si souvent répétée. Si au monde il existe une femme iaite pour l'amour et le mariage, c'est bien certes mx belle Pauline Je ne pouvais comprendre ce que Thérèse voulait dire ; alors, me rappelant la ferveur avec laquelle je l'avais vue prier à San-Giovanni, je conclus que, catholique ardente, elle désirait que Pauline prit le voile. Cela expliquait tout.

Maintenant que j'avais payé Thérèse, je m’attendais à pouvoir jouir de la société de Pauline. La duègne avait accepté mon argent, et sans doute elle ferait son possible pour en gagner davantage. Il n’en fut rien.

M'étant absenté pendant quelques heures, je fus anéanti en apprenant au retour que mes voisines avaient déménagé. La propriétaire ne savait où clles étaient allées. ‘Fhérèse qui, selon les apparences, tenait la bourse, avait payé ; puis elle était partie avec sa jeune maîtresse. I] me fut impossible d'apprendre rien de plus.

Les jours passèrent sans m'apporter ni lettre ni messaue,

J'employais mes journées presque entières à me promener par les rues dans le vain espoir de rencontrer Îles fuvitives. Ce fut surtout après avoir perdu ainsi une seconde fois Pauline que je ressentis toute l'intensité de ma passion. J'’aais lieu de craindre toutefois que l’amour n’existât que de mon côté. Car, si Pauline avait éprouvé pour moi quelque intérêt affectueux, elle ne serait pas partie de cette manière mystérieuse. Un espoir me restait, fondé sur la cupidité de Thérèse. Je serais retourné dans mon ancien appartement de la rue Walpole, si je n'avais cu peur, en quittant Maida-Vale, de manquer Thérèse dans le cas où elle tiendrait ses engacc-

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ments. Dix jours s’écoulèrent encore qui me parurent bien longs. Je reçus enfin une lettre.

Ecrite d’une fine écriture italienne et signée Manuel Ceneri, elle annonçait que le signataire aurait l'honneur de se présenter chez moi ce jourlà, à midi.

Rien ne laissait prévoir l’objet de cette visite ; mais je savais qu'elle ne pouvait avoir trait qu'à une seule chose, celle que désirait mon cœur. Thérèse ne m'avait donc pas trompé. J'attendis avec une impatience fiévreuse l’arrivée de cet inconnu.

On me l’annonça comme midi venait de sonner.

Je le reconnus sur-le-champ. C'était l’homme d'âge moyen, un peu voûté, qui avait causé avec Thérèse sous le porche de San-Giovanni. Sans doute le docteur, cet arbitre du destin de Pauline.

Il salua poliment, me jeta un regard rapide comme s’il eût voulu me juger sur la mine et s'assit sur la chaise que je lui offris.

‘Je ne m'excuse pas, dit-il, de vous faire une visite dont vous devinez sans doute la cause.”

I parlait l'anglais avec facilité, mais toutefois avec un accent étrangcr bien prononcé.

‘* Gui, j'espère que je la devine, répondis-je.

-- Je suis Manuel Ceneri, médecin. Ma sœur était la mère de Miss March. Je viens de Genève exprès pour vous voir.

— Alors vous savez !….

— Oui, je sais. Vous voulez épouser ma nièce. Monsieur Vaughan. j'aurais bien des motifs pour préférer que ma nièce restât fille, mais votre offre m'a décidé toutefois à examiner la question.”’

Pauline eût été une balle de coton, que son on:

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cle n'aurait pas parlé d’elle et de son avenir avec une plus impassible indifférence.

— “ D'abord, continua-t-il, on me dit que vous êtes de bonne famille ct riche.

— Ma famille est honorable. Je suis bien apparenté et je puis me dire riche.

— Vous voudrez bien me renseigncr sur ce dernier point, je suppose ? ?

Je m'inclinai, non sans quelque raideur, et Prenant une feuille de papier, j'écrivis un mot à mon homme d’affaires pour le prier de donner tous les renseignements qui lui seraient demandés, Ceneri plia le Papier et le mit dans sa poche. J'avais peut-être laissé voir l'irritation qu'éveillait en moi une question aussi franchement intéressée,

‘Je suis contraint de me montrer là-dessus exigeant et précis, dit-il, car ma nièce ne possède pas un sou.

— Je ne compte sur rien et ne demande rien, répliquai-je.

-- Elle avait autrefois une grande fortune qui est perdue depuis longtemps. Vous ne chercherez Pas à savoir où et comment ?

— Je ne puis que vous répéter ce que je viens de vous dire. |

— Très bien, Moi. je trouve que je n’ai pas le droit d’écarter votre demande. Bien que ma nièco soit à moitié Italienne, ses manières et ses habitudes pourtant sont anglaises, Un mari anglais lui convient mieux. Vous ne lui avez pas encore, je crois, parlé de votre amour ?

— Je l’aurais fait, mais on l'a emmenée,

— Oui, mes instructions étaient très nettes.

Ce n'est qu’à la condition d’obéir à Thérèse que j'ai permis à Pauline d’habiter l’Angleterre.”’

Quoique cet homme parlât comme s’il avait

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eu sur sa nièce une autorité absolue, il n'avait pas dit un scul mot qui témoignât de la moindre affection pour elle. En l’écoutant, on aurait pu croire qu’elle lui était étrangère.

‘’ Je suppose, dis-je, que maintenant on me permettra de la voir ?

— Oui, sous de certaines réserves. Celui qui épousera Pauline March devra se contenter de l'accepter telle qu’elle est. Il ne doit pas faire de questions, ni s’informer de sa naissance et de sa famille, ni chercher à surprendre quoi que ce soit de son passé. Il doit se contenter de savoir qu’elle est belle, bien née, qu’il l’aime enfin. Cela vous suffit-il ? ?”

Une telle demande était si étrange que j’hésitai.

‘’ Je puis vous dire encore ceci, ajouta C'eneri. Elle est bonne, elle est pure. Sa naissance est égale à la vôtre. Elle est orpheline et je suis son seul proche parent. |

— Cela me suffit, m’écriai-je en lui tendant la main pour sceller le pacte. Accordez-moi Paüline, je ne veux rien de plus. ”’

Que m’importaient après tout sa famille, ou son histoire ? Je la désirais avec une telle ardenr que si C'eneri m'avait dit du mal d'elle, j'aurais répondu : ‘“ Donnez-la moi et elle commencera une vie nouvelle ! ??

“ Maintenant, monsieur Vaughan, poursuivit l'Italien en retirant sa main de la mienne, la question que je vais vous poser vous étonnera sans doute. Vous aimez Pauline et je crois que vous ne lui êtes pas indifférent.”

Il s’arrêta, et mon cœur battit à cette pensée.

‘* Vos affaires vous permettraient-elles un mariage prochain... un mariage immédiat ? Enretournant sur le continent dans quelques jours,

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pourrais-je laisser l'avenir de ma nièce entre vos mains ?

— Je l’'pouserais aujourd’hui même !….

— Une telle hâte n'est pas nécessaire, mais la chose ne pourrait-elle s'arranger pour après-demain ? ”

J'en crovais à peine mes oreilles. Ceneri était fou ! N'importe, même des mains d’un fou pourquoi refuser le bonheur ?

‘Je ne sais pas si elle m'aime, Consentira-telle ? balbutiai-je.

— Pauline est ohéissante. Vous lui ferez la cour après votre mariage, au lier de la lui faire avant.

— Mais les formalités peuvent-elles être remplies dans un si court délai ?

— On achètera une dispense de bans. Je dois repartir pour l'Italie. Comment, dans les circonstances présentes, laisser Pauline ici sous la surveillance d'une domestique ? Non, monsieur Vaughan, il faut ou qu'elle soit votre femme avant mon départ, ou que je l'emmène avec moi. Dans ce dernier cas, elle ne sera peut-être Jamais me Vaughan, car ici je n'ai à tenir compte que de ma propre volonté, tandis qu'à l’étranver. J'aurais à consulter d'autres personnes et le pourrais changer d'avis.

— Allons chez Pauline faire la demande, dis-je en me levant avec vivacité.

— Soit, ’’ répliqua Ceneri.

Jusqu'à ce moment, J'étais assis, le dos à la fenêtre, En me.tournant du côté du jour, je remarquai que le docteur me regardait fixement.

‘* Votre figure ne m'est pas inconnue, monsieur Vaughan, bien que je ne puisse me rappeler Où je vous ai vu.”

Je lui dis que c’était sans doute en face de

San-Giovanni. 1l se rappela la circonstance et parut satisfait. Alors nous appelâmes une voiture qui nous conduisit à la nouvelle demeure de Pauline.

Le trajet fut vite fait.

‘* Avez la bonté d'attendre un instant dans le vestibule, dit Ceneri. Je vais préparer ma nièce.”

Peu après, Thérèse arriva, l'air aussi reniroyné qu'autrefois et à voix basse.

— Vous l’avez tenue. Je ne l’oublierai pas.

— Vous me payerez, et vous ne me blâmerez en rien. Car, éco’ tez-moi, je vous le répète encore une Îcis, la sgnorina n’est pas faite pour l’amour et le mariage.”

Vieille folle superstitieuse !

On sonna, et Thérèse me quitta. Elle revint quelques minutes après et me conduisit dans une chambre du haut, où je trouvai ma bien-aimée Pauline en compagnie de son oncle. Elle leva sur moi ses grands yeux noirs songeurs. Le plus crand fat du monde n'aurait pu se flatter d’y découvrir une étincelle d'amour.

Je m'attendais à voir le docteur Ceneri nous laisser seuls. 11 n’en fut rien : d’un air plein de disnité, 11 me conduisit vers sa nièce.

‘* Pauline, vous connaissez monsieur ?

— Oui, je le connais.

— M. Vaughan, continua Ceneri, nous fait l'honneur de vous demander en mariage.”

Je ne pouvais supporter l’idée que ma demande se formulât ainsi par l'entremise d’un autre. C'est pourquoi je m'avançai, et, lui prenant la main :

‘* Pauline, murmurai-je, je vous aime... Depuis le premier jour, je vous ai aimée. Voulez-vous être ma femme ?

ET

— Oui, si vous le désirez, répondit-ello avec douceur, mais sans qu'aucune émotion vint altérer son regard,

— Vous ne pouvez m'aimer maintenant, mais vous m'aimerez plus tard, n'est-ce pas, ma chéer

Elle ne me repoussa Pas, ct ne chercha pas à retirer sa main de ia mienne.

‘* Allons ! dit Ceneri, j'arrangerai tout avec Pauline, De votre côté, faites ce qui est nécessaire pour après-demain.”

— C'est bien prompt.

— En effet, mais il le faut. Je ne puis retarder mon départ d'une heure. Adieu, revenez demain.”

C'était dans ma tête un tourbillon d'idées contradictoires. Certes, le désir que j'avais d'épouser Pauline était grand, mais je ne pouvais me dissimuler‘son indifférence. J'hésitais, j'aurais voulu gagner d'abord son cœur. Ne valait-il pas mieux la suivre en Italie et m'assurer qu’elle Pourruit m'aimer? J'un autre côté, je songeais à la menace vague de Ceneri ; dans ce cas-là. m'avait-il dit, il changerait peut-être d’avis. Et puis, j'étais amoureux et elle m'était offerte sans réserv.. Non, advicnne que pourra, dans deux jours !’auline sera ma femme !

Je là revis le lendemain, mais jamais seule.

Ceneri était avec nous tout le temps, il ne nous quittait pas un instant : Pauline était douce, silencieuse, réservée. J'avais beaucoup à faire pour que tout fût prêt. Jamais cour ne fut aussi brève et aussi singulière que la mienne. Le soir même, tous les arrangements furent terminés : et, le lendemain matin, à dix heures, Gilbert Vaughan et Pauline March étaient mari ct femme.

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Aussitôt après la cérémonie, le docteur pa.tit et, à mon grand étonnement, Thérèse m’annonça qu'elle avait l'intention de le suivre. Elle n'oublia pas, toutefois, de venir toucher la récompense promise. Je la lui donnai de bon cœur.

Alors, avec ma belle épousée, je partis pour les lacs d’Ecosse.

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