‹ Du fond de la nuit [microforme]Chapitre 13 sur 33 · UN SINGULIER VOYAGE DE NOCES · texte numérisé non relu

UN SINGULIER VOYAGE DE NOCES

lier et heureux, je l'étais de me trouver assis tout près de Pauline dans le wagon qui nous emportait vers le nord. J'étais heureux, je le croyais du moins ; cependant l'inquiétante condition stipulée par Ceneri me revnait à l'esprit : ” Celui qui épousera Pauline March doit être satsfait de l'accepter telle qu'elle est et ne devra pas souhaiter connaître son passé.”

Je ne croyais pas un seul instant au sérieux de e pacte. * Quand ; iurai réussi à me faire aimer de Pauline, pensais-je, il est certain qu'elle voura me raconter son histoire : il ne sera pas nécessaire que je la lui demande : elle me fera tout naturellement cette confidence. Il n'y aura plus de secrets entre nous.”

Quelle erreur ! rien ne devait briser le mur de “lace dont s’environnait ma femme. Lorsque je lui dis dans les premiers instants de notre têteà-tête : Tu es à moi, à moi seul et pour toujours !?? sa main resta comme indifférente dans la mienne, sans résistance et sans abandon.

Pappuyai mes lèvres sur sa joue. Elle ne se déroba pas à mon baiser, mais ne pas le-sentir.

Pauline ? murmurai-je, appelle-moi une fois:

Gilbert, mon mari ! ”

Elle répéta ces paroles comme une enfant récite

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une leçon. Je fus navré de l’inflexion de sa voix, qui n’exprimait rien.

Mais je trouvais encore une explication à cette passivité singulière. Pourquoi m'eût-elle aimé si vite ? N'était-ce pas seulement hier qu'elle avait appris quel était mon nom de baptême ? Elle était devenue ma femme par pure obéissance au désir de son oncle. Je pouvais du moins me consoler en pensant qu'elle n'avait pas été forcée à ce mariage, et que de plus je ne lui inspirais aucune répulsion, Je ne perdis donc pas l'espérance et résolus de vi faire la cour humblement, avec respect, comme doit la faire tout homme à celle qu'il aime. J'étais son mari : mais cela ne m'empêcherait pas de la conquérir peu à peu, sans réclamer aucun des droits que la loi me donnait sur elle,

J'essayai de découvrir ce qu'elle aimait où ce qui lui répugnait, d'étudier son : ractère, ses: woûts, de connaître ses désirs et secs rêves, de lire dans sa pensée, À partir de ce moi nt, je m'ef forcai, comme le plus discret des adorateurs, de plaire à ma femme.

Hélas ! elle semblait incapable de désirer, de réver, de penser. Non, l'étranceté de notre situa tion ne suffisait pas à expliquer l'espèce d'apathie où elle restait plongée ! Je plaidai moi même pour elle tontes les circonstances atté nuantes. Elle était lasse : clle était bouleverse sa pensée était sans doute préocenpée de l'acte précipité et peut-être morudent accompli ce jour-là, plus imprudent en somme pour elle que pour moi. {'ar moi. du moins, j'étais <ûr de l'ai mer. Renoncant à ‘ui arracher un mot, je fini< par tomber moi-mên.e dans le silence. Pes heures et des heures <e passèrent, sans que les époux

voix,

cette mé si vait Elle » au conée à auance avec celle "emnsans nait

échangeassent en wagon une seule parole, Bizarre voyage de noces !

Le train express s'élança en avant. toujours en avant, dans la direction du nord, jusqu'à ce que la brume du soir se répandit sur le pays qui fuyait derrière nous. je restais assis, regardant à mes côtés la belle et indifférente jeune fille, me demundant ce que serait notre vie future. Le bruit assourdissant et monotone du rapide me semblait se résoudre en un son rythmique qui me répétait sans cesse les tristes paroles de la vieille Thérèse : “ Elle n'est faite ni pour l'amour, ni pour le mariage.”

Au dehors, l'obscurité devenait de plus en plus intense. La lampe éclairant ie compartiment tombait sur la fisure pure et blanche de ma femme : F'observais visawe immobile, Elle demeurait ta même, belle dans «a pâleur,. Enfin. la dernière chose dont le me souviens, c'est cie, malré ma résolution. je saisis «a main blanche qui ne me résista pas, et qne = m'endormis en la tenant dans la mienne,

Le sommeil ! oui, c'était ommeil, si le sommeil peut signit or autre choce que le repos, Une pénible torneu e prit. Jainais, depui: la nuit où je l'avais entendue en réalité, la plainte ét ouffée de la femme inc nnue ne m'’éta revenue à l'oreille avse une ‘elle force : mes cauchemars n'avaient j#mais à :esi fidèlement rc produit la

TEEN que java s ressentie cette nuit-là lorsque

létais a: ‘le. Ce fut pour moi une délivrance Ouen Te ri qui me hantait, devenant de plus en Plus percant, atteignit son maximum et se con-

fordit tont à coup avec le sifflet aivu à la locove nous approchions d'Edimboure. Je làh: main de ma femme, et je recouvrai mon

Chou, un

me

calme ; mais les gouttes d’une sueur froide coulaient encore de mon front,

N'ayant jamais visité Edimbourg, je m'étais proposé d'y passer au moins deux ou trois jours. Ma femme consentit à tout ce que je voulus, à voir les curiosités de la ville, à faire la tournée des lacs, mais d'un air si morne, si accablé, que j'eus bientôt renoncé à mes projets dont, au fond, elle ne s'intéressait en aucune manière.

Après quarante-huit heures de tête-à-tête, je sus à quoi m'en tenir sur son incrovable inertie. Le sens des paroles que la vieille Thérèse avait si souvent répétées : ‘“ Elle n’est faite ni pour l'amour, ni pour le mariage,” m'apparut trop clairement. Je compris pourquoi le docteur Ce neri m'avait déclaré que le mari de Pauline devait se contenter de la prendre sans se renseigner sur son passé, Pauline, ma femme, n'avait pas de passé ! Pour mieux dire, elle n'en avait pas la mémoire,

Comment dépeindre ect état ? Il ne ressemblait en rien à la démence et il était plus éloigné en core de Fimbécilité. Je ne trouve pas de mot exact qui le caractérise. Quelque chose manquait à son intelligence, comme manque au corps un membre perdr. Elle ne se rappelait que les faïts très récents. Elle était privée de la faculté de raisonner, de juger et de déduire. Elle ne parañssait pas discerner la portée et le sens des événe ments qui se déroulaient autour d'elle. Douleur ct joie, elle était incapable de les ressentir. Yien ne semblait l'émouvoir. Elle ne remarquait ni les gens, ni les lieux, à moins qu'on ne les impo sât à son attention. Elle se levait, mangeait, bu vait et se couchait, comme une personne qui ignore pourquoi elle accomplit ces actes. Aux questions, aux observations qui ne dépassaient

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pas le niveau de son intelligence, elle répondait brièvement ; d’autres fois, elle les laissait passer sans y prendre garde, "1 bien elle jetait sur vous un regard timide et perplexe, vous laissant aussi déçu que je l’avais été à notre première rencon: tre.

Pauline n’était cependant pas folle. On aurait pu la rencontrer dans le monde et passer quelques heures dans sa société, sans emporter d’elle d'autre impression défavorable que celle de sa timidité extraordinaire. Elle ne disait rien qui fût dénué de sens, mais ne parlait guère que lorsque les nécessités usuelles de la vie l’y forçaient. Je pourrais comparer assez exactement son esprit à celui d’un petit enfant. Mais, grand Dieu! c'était l’esprit d’un enfant dans le corps d’une femme belle comme la plus belle des statues, et cette femme était la mienne !

De même qu’elle ne ressentait aucune satisfaction intellectuelle, Pauline n’éprouvait jamais nulle contrariété. Au physique, c’étaient la chaleur et le froid qui exerçaient le plus d'influence sur elle. Le soleil lui donnait la tentation de sortir et le vent la faisait rentrer. Avec cela elle n’était pas du tout malheureuse. Elle semblait con: tente, autant qu’elle pouvait l’être, de rester assise à mes côtés, de se promener ou de sortir en voiture avec moi durant des heures, sans souffler mot. Toute son existence était en quelque sorte négative.

Sa complaisance et sa soumission envers moi étaient celles d’une esclave envers un nouveau maître. Toute sa vie, elle avait dû avoir l’habitude d’obéir à quelqu'un. C'était cette habitude prise qui m'avait trompé, qui m'avait presque fait croire que Pauline m’aimait ; Car sans elle,

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Pauline n’aurait pas consenti à ce mariage précipité. Je savais maintenant que son consentement, en cette circonstance, comme dans toutes les autres, provenait de l’impuissance où son esprit se trouvait d’opposer une résistance quelconque.

Telle était Pauline, si merveilleusement femme par sa beauté, par sa grâce captivante ! Je na pouvais espérer obtenir d’elle, à la longuc, que la genre d’affection d’un petit enfant pour ses parents, ou d’un bon chien pour son maître.

Quand cette vérité m’apparut, j'en restai comme écrasé et, je l'avoue sans honte, je pleurai amèrement.

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