DANS LES TENEBRES ET EN DANGER DE MORT
J'ai pour écrire cette histoire véridique un impérieux motif sans lequel jamais elle n'aurait vu le jour.
Il m'est arrivé une fois, dans un élan de confiance, de faire connaître à un ami quelques faits curieux se rattachant à une certaine période de ma vie. Je crois avoir prié cet ami de me garder le secret. Il prétend que non. Ce qu'il y a de positif, c'est que ma confidence a passé de bouche en bouche, grossie, dénaturée de plus on plus. Jusqu'à quel point ? Je ne le saurai jamais. En revanche, je sais trop bien qu'à da.er du moment où j'eus la faiblesse de m'épancher ainsi, on me regarda généralement comme un mysté rieux personnage qui dissimulait, sons les dehors d’une existence tout unie, de cragiqu:s aventures,
S'il ne s'agissait que de moi, je n’en aurais nul souci. Je rirais de fables qui circulent sur mon compte et dont ma propre indiscréticn est cause. Peu m'importerait assurément qu'un tel s’imaginât que j'ai fait partie d’une société ecrète, que tel autre eût entendu dire que j'avais été traduit en justice ou enco:e qu’un miracle s’est opéré en ma faveur. Si j'étais seul au mon-
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de, je ne tenterais probablement, rien pour mettre fin à ces rumeurs absurdes,
Mais je ne suis pas seul, Une personne qui m'est chère souffre des bruits étranges et mensongers répandus sur notre vie passée. Elle est mise à la torture par les questions d'amis bien intentionnés autant que maladroits. C'est à cause d'elle que je relis aujourd'hui mes ancienhes notes, que j'évoque mes vieux souvenirs de joie et de douleur, et que j'écris ces pages qui apprendront une fois pour toutes à qui les lira la singulière vérité, Voici notre histoire.
J'étais jeune; je venais d'avoir vingt-cinq ans. J'étais riche, ayant hérité à ma majorité d'une rente d'environ deux mille livres sterling. Depuis l'âge de vingt et un ans, j'étais mon maitre, mais, Dieu merci, j'avais su me garer des folies et des dettes. Je n‘éprouvais aucune douleur physique, Et cependant je me tournais et me retournais désespéré la nuit, dans mon lit, en me disant que ma vie ne pouvait plus être qu'un long supplice !
La mort venait-elle donc de m’enlever quelqu'un qui m'était cher ? Non. Les seules personnus que l'eusse animées, mon père et ma raère, n'existaient plus depuis longtemps. Mes tourments provenaient-ils d'ur. amour malheureux ? Non. Ni la mort, ni l'amour n'étaient cause de mon infortune,
J'étais jeune, riche, libre de suivre mes caprices. Je pouvais quitter l'Angleterre à ma volonté pour visiter les plus beaux pays, les sites les plus pittoresques du monde. Mais je savais maintenant que je ne les verrais plus et cette pensée me faisait gémir.
Mes membres étaient robustes. Je pouvais supporter la fatigue, le froid, je pouvais lutter
avec les meilleurs marcheurs et les coursurs les plus intrépides. La chasse, le sport, les exercices corporels ne me lass aient jamais. En pas-ant la main gauche sur mon bras droit, je sen’ ais mes muscles solides, N'importe, j'étais un ‘tre as défense, aussi faible que Samson dans sa «ptivité,
Car, comme Samson, j'étais aveugle !
Ave gle ! Qui peut, excepté l'aveugle lui-mûme, © acevoir l'étendue de 2 malheur ? Per sonne ne saurait se fair ne idée de mon angoisse en pensant aux €: "ante, cinquante années d'obseurité, peut-être, qui m’attendaient.
Aveugle ! Après m'avoir wuetté longtemps, le démon des ténèbres avait enfin mis la main sur moi. [] m'avait leurré quelque temps d'une fausse sécurité puis enveloppé soudain de ses ailes opaques, Désormais les belles formes, les spectacles splendides de la nature, les couleurs brillantes n'existaient plus ! Oui, le noir démon no m'avait laissé que des ténèbres, des ténèbres s&ns fin ! Mieux valait mourir pour se réveiller dans un mnde de divine lumière. Mieux eût va- 14 même, . icriais-je dans mon désespoir, la Ingubre lueu le l'enfer que cette éternelle nuit de:cendue sur moi !
Un pareil blasphôême prouve à quel degré ds misère j'étais réduit.
La vérité est que, malgré le rêve do guérison dont on me flattait, j'étais sans espoir. Pendant bien des années, j'avais senti la menace de mon ennemi. Souvent, en contemplant quelque objet, quelque paysage dont la beauté me faisait pleinement apprécier le sens de la vue, il me semblait entendre cet ennemi chuchoter à mon oreille : “Un jour, je te frapperai encor et tout sera fini.” J’essayais bien de rire de es fra y-
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eurs, mais je ne pus jamais échapper à ce pressentiment. L’ennemi m'avait atteint une fois
déjà ; Pourquoi ne m’atteindrait-il pas une fois de plus ?
ment survenu dans l’un
core le père de cet enfant l’emmenant à Londres dans une maison d'apparence sévère, au bout d'une ruelle tranquille. Je me souviens, comme si C'était hier, que nous attendîimes dans une chambre où se trouvaient plusieurs personnes, dont la Plupart portaient des abat-jour ou un bandeau sur les yeux. C'était une si lamentable réunion que le me sentis soulagé lorsqu'on nous conduisit dans une autre chambre où était assis un monsieur à l'air bienveillant et au parler doux, que mon père appela M. Jay.
Ce praticien éminent, après avoir appliqué sur mes yeux quelque chose que je sais maintenant être de la belladone, et qui eut l'effet pour un moment d’améliorer merveilleusement ma vue, me regarda dans les yeux à l’aide de loupes puissantes et de verres grossissants. Il me plaça le dos contre la fenêtre et tint une chandelle allumée devant moi. Tous ces procédés me semblaient drôles ; j'avais presque envie de rire. La figure grave et anxieuse de mon père me retint.
Aussitôt que M.Jay eut fini son examen, il revint auprès de mon père.
‘’ Tenez la chandelle comme.je la tiens, laissezla briller d’abord dans l'œil droit. Maintenant,
monsieur Vaughan, que voyez- vous ? Combien de chandelles, veux-je dire ?
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— Trois : celle qui est dans le centre, petite et brillante, mais renversée…
— Oui ; maintenant essayez l’autre œil. Combien y en a-t-il ! ”’
Mon père regarda longtemps et attentivement.
‘* Je n’en puis voir qu’une, dit-il, la plus grande.
— Ceci est ce qu’on appelle l’épreuve catoptrique, un procédé ancien, mais infaillible, aujourd’hui presque abandonné. L'enfant est atteint de cataracte lenticulaire.”?
Ce mot résonna terriblement à mon oreille et m'ôta toute envie de rire. Je jetai un coup d’œil vers mon père et fus surpris de remarquer sur sa physionomie une expression de soulagement.
‘* Cela peut être guéri par une opération ? dit-
— Certes ; mais, à mon avis, il vaut mieux ne pas toucher à l’œil malade, tant que l’autre n’a rien.
— Ÿ a-t-il du danger ?
— Îl y a toujours danger que le mal ne s’étende au bon œil, mais il peut se faire que cela n'arrive pas. Venez me voir au premicr indice. Je vous salue.”
Le grand spécialiste nous reconduisit, et je retournai à ma vie d'école, m'inquiétant peu parce que je ne ressentais aucun mal. Bien qu'en moins d'une année la vision d’un de mes yeux se fût tout à fait obscurcie, je pouvais distinguer suffisamment encore avec celui qui me restait.
Mais je me rappelai chaque mot du diagnostic de M. Jay, quand un léger accident mie força quelques jours de suite à couvrir d’un bandage mon @il resté sain ; alors seulement. je compris le danger auquel j'étais exposé et dès ce moment je sentis qu’un ennemi qui ne me ferait pas grâ-
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ce était toujours là, épiant l'instant de fondre sur moi.
Et cet instant funeste était arrivé,
La cécité me prit vite, bien plus vite qu'elle n'a coutume de Je faire ; Cependant il s’écoula un
long temps avant que je voulusse attribuer l'altération de ma vue à autre chose qu'une faiblesse temporaire. J'étais loin, très loin de mon pays, dans une contrée où l'on voyage lentement. Ne voulant pas abréger le Plaisir de l'ami qui m’accoMpagnait, je ne dis rien, pendant plusieurs semaines, des progrès rapides du mal Enfin, il me devint impossible de dissimuler davantage. Nous reprimes le chemin de l'Angleterre. En arrivant à Londres, les objets ne m'apparaissaient plus que voilés, confus et indistinets. Je ne discernais presque rien,
Je courus chez l'éminent oculiste, Il n’était pas en ville. Lui-même avait été gravement malade. I ne devait être de retour que dans deux mois, et ne donnerait aucune consultation jusqu'à ce
que sa santé fût rétablie.
J'avais mis tout mon espoir dans cet homme.
Sans doute il existait des oculistes aussi habiles à Londres, à Paris et dans d'autres ’aPitales : mais c'était mon idée que si je devais être sauvé, ie le serais par le seul M. Jay. On respecte les caprices des mourants ; ON permet même à un criminei, sur le point d'être exécuté, de choisir Son dernier repas, J'avais donc bien le droit de choisir mon chirurgien et d'attendre, enveloppé d'ombre, que le docteur püt reprendre ses tra- Vaux.
Ce ret:rd fut pourtant une folie. Moins d’un MOIS après, l'avais perdu toute espér bout de &ix “emaines, c'était fini.
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