‹ Du fond de la nuit [microforme]Chapitre 30 sur 33 · CT · texte numérisé non relu

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Samucol sourit.

— Mais vous-même, répliqua-t-il d’un ton embarrassé, et pour donner le change, comment se fait-il que vous soyez si loin de Piccadilly, surtout par un temps pareil ?

M. Brough haussa les épaules, sans prendre garde à l’embarras de Samuel :

— Oh ! moi, c’est différent, dit-il avec vivacité ; pour le m°ment, je sors de la prison de la Flotte.

— Est-ce possible ?

— Je n’en impose pas d’une syllabe, mon cher monsieur Samuel ; la prison de la Flotte est un licu curieux à observer, et comme le prévôt est de mes amis, j'y vais de temps en temps, pour y prendre des renseignements statistiques qui sont d'un haut intérêt et que nos hommes d’Etat ignorent pour la plupart. Je fréquente ainsi vous les quartiers qui peuvent offrir quelque sujet d'observation, et j’ai dans Piccadilly bien des documents que l'on payerait fort chers à la Chambre des communes ou chez le lord-maire.

— Quels documents ? fit Samuel.

Tout en causant, ils s’ét ::nt remis en marche.

— Voyez-vous, cher monsieur Sam, poursuivit bientôt après M. Brough, la ville de Londres est la première cité du monde, et quand vous vous levez le matin, vous êtes loin de vous douter des dangers que vous avez courus pendant la nuit.

— Moi !

— Vous :: les autres.

— Comment cela ?

— Oh ! oh ! cela vous étonne, n'est-il pas vrai ? Mais vous ignorez, vous et les autres, qu’il y a à Londres 118,951 vauriens dont l’existence est un problème, et qui ne peuvent vivre qu'à vos dépens et aux miens, que l’on y compte

pas moins de 115,430 ‘* pick-pockets,”” 2,295 vagabonds et 75,710 filles perdues.

— Sans doute, fit Samuel ; mais tout «cla est connu de la police, et elle a l’œil sur eux...

— Eh! qui ditle contraire, cher monsieur Hampden ! La police est une admirable institution, et la capitale des Trois-Royaumes n'a pas sa pareille en Europe ; mais il n'en est pas moins constant que l'on arrête toutes les nuits, dans les vingt-six quartiers de Londres, un nom're de citoyens qui varie de cent cinquante à cent soixante-dix, que l’on er égorge de cinq à dix, et que l'on enlève de quinze à dix-huit jeunes filles ; tout cela, croyez-le bien, sans que les vingt-six aldermen y puissent rien, non plus que vous ct moi.

Une fois que M. Brough avait enfourché son ‘ âne,’ comme dit Sterne, il n’était pas facile de l'arrêter. Samuel Hampden connaissait sa manie ; il se contenta donc de l'écouter, et se borna, par pure obligeance, à lui donner la réplique.

— Tenez, poursuivit l'honorable membre de la Société de statistique, la plaie de notre état social n’est pas dans le manque d'institutions. Dicu pardonne, et les savants sont là, d’ailieurs, pour y pourvoir au besoin. Il y a à Londres, monsieur Sam, dix-huit écoles où l’on enseigne le droit, sans compter les cinq écoles de théolovice, et les quarante académies, où l’on s’occupe toute l’année des moyens pratiques d'améliorer le sort de l’humunité ; mais qu'est-ce que cela prouve, je vous prie ? Rien, monsieur Hampden, absolument rien.

— Je le crois comme vous.

— Cela n’empêche pas que les quatorze prisons de Londres nc regorgent de malfait:ars, et qu'il

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n’y ait en outre chaque jour 20,295 individus qui se lèvent sans savoir comment ils se procureront leur nourriture, ni où ils trouveront un gite.

— J'ignorais cela.

— Eh ! comment le sauriez-vous, cher monsieur Sam ; il faut aller et venir, comme je le fais, regarder et observer à toute heure de la vi, pour connaître à fond toutes les couches de cette société au milieu de laquelle nous nous croyons bien cn sûreté, et dont la plupart des membres n'ont pas même la moralité douteuse des sauvages de l'Amérique...

— Oh ! oh! interrompit Samuel avec complaisance, il me semble, monsieur Brough, que cette assertion.…

— Elle n’est qu’exacte, poursuivit le statisuicien ; car, il faut bien le reconnaître, l'immoralité a monté peu à peu des dernières classes de la société, et la voilà qui, depuis quelques années, atteint et corrompt les sphères élevées. Tous les ans, il y a dans Londres — la première cité du monde, savez-vous — dix banquiers qui trompent et ruinent leurs actionnaires, vingt-cinq caissiers qui disparaissent avec les guinées de leurs patrons, cinquante officiers publics qui malversent, deux cents qui prévariquent, et les sociétés en commandite qui ne sont fondées qu’en vue de faire des dupes, et les entreprises qui n’ont d’autre mobile que le jeu. Nous vivons, cher monsieur Sam, dans un temps où l’ardeur de s’enrichir cause bien des désastres. Dès qu’on offre au public l’appât d'un gros intérêt, on fait tourner toutes les têtes ; et considérez que, souvent, le plus fripon n’est pas celui qu’on pense... Ce sont quelquefois les actionnaires eux-mêmes, dont la cupidité autorise et légitime presque toutes ces turpitudes… Aussi long-

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temps qu'on distribue des dividendes, qui s’inquiète du reste, qui fait la moindre question sur la marche d’une affaire ou sur la moralité de ceux qui la mènent ? Les actionnaires sont les complices des entrepreneurs, et ces derniers détrousseraient les voyaweurs sur les grandes routes, pour leur paver des dividendes, que, Dieu pardonne, ils les empocheraient, sinon sans inquiétude, du moins «ans remords. Ftudiez, monsieur Sam, étudiez, et vous verrez si M.

Brough, de Piccadillv, ne sait pas la vérité sur bien des choses, et s'il n'v a pas là de grandes réformes à tenter.

Sans doute, M. Gus-Brough, de Piccadilly, auait continué longtemps sur le même ton, si un incident inattendu n'était venu lui couper la perole.

Maïs au moment où il finisse: an crand cri s'éleva à quelque distance, et: ! ait d’une rixe sanglante arriva jusqu’à eux.

Samuel s'était arrêté subitement.

Avez-vous entendu ? dit-il à voix ranide à M. Brough.

- Parfaitement, répondit ce dernier.

On écorge quelqu'un à cinquante n92 Ces vraisemblable...

N'irons-nous pas à son secours ?

M. Brough remua la tte en sine de refus.

Pour moi, répondit-il, je ne nonca nan one la soit prudent.

Mais los eris redoublent. insista Samuel.

J'entends hien.

Ah !'ïil ne sera pas dit ane j'aurai hésité plus longtemps.

Allez. mon ieune ami, allez : et, le ciel fassa ane vous ne vous repen:tiez pas d’avoir cédé si facilement à l’impulsion de votre cœur.

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