‹ Du froid thermométrique et de ses relations avec le froid physiologique dans les plaines et sur les montagnesChapitre 8 sur 9 · DES CAUSES GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

DES CAUSES GÉNÉRALES

Dans les paragraphes précédents, nous avons analysé les conditions météorologiques qui déterminent la sensation du froid sur la peau , ou, en d’autres termes , les conditions objectives de cette sensation. 11 nous reste à analyser les causes dépendantes des conditions physiologiques de l’individu, de sa race, de sa constitution , de l’état de ses fonctions digestives ou respiratoires, en un mot les causes subjectives de la sensation du froid.

11 est des populations moins sensibles au froid les unes que les autres, et, chose singulière ! ce sont les populations méridionales. Dans le Nord on est frappé de voir les épaisses fourrures dont se couvrent les Russes, les Suédois, les Norvégiens, par des températures où en France on se contente d’un simple surtout. Je n’oublierai jamais la chaleur étouffante qui régnait dans les chambres des paysans Finlandais, le long du fleuve Muonio, en septembre 1859 ; elle s’élevait en général à 20° et 25° centigrades, et, non contents de cette température, ces paysans couchaient autour du poêle ; quant à Auguste Brayais et moi, nous préférions dormir dans la grange, où le thermomètre oscillait autour de zéro pendant la nuit. Quand ils sortaient, ces mêmes hommes étaient couverts de vêtements très-chauds. Depuis que j’habite Montpellier, je suis surpris de voir combien les gens du peuple sont indifférents au froid. Les portes, les fenêtres restent ouvertes avec les températures voisines de zéro ; ils sont peu vêtus et les maisons semblent avoir été construites dans le seul but de préserver leurs habitants de la chaleur ; or, en hiver les nuits sont sereines et froides, le thermomètre descend plus souvent au-dessous de zéro qu’à Paris , et cependant rien n’est disposé en prévision du froid. Aussi les Russes , les Suédois et les Polonais qui viennent passer l’hiver à Montpellier , se plaignent-ils de grelotter dans les appar-

tements, tandis qu’en plein air, par un beau soleil, ils peuvent se croire au printemps et quelquefois même en été ; mais les maisons, refroidies dans la nuit par le rayonnement, ne se réchauffent pas suffisamment pendant le jour, quand elles ne sont pas situées en plein midi. J’ai fait les mêmes remarques à Constantinople ; il y neige tous les hivers , et néanmoins les Orientaux, qui recherchent avec tant de sensualité la fraîcheur en été, semblent indifférents aux rigueurs de l’hiver. Les Arabes de l’Algérie bivouaquent en plein air, couverts de leurs bournous, et ce fut les Turcos qui supportèrent le mieux les deux rudes hivers du siège de Sébastopol.

11 faut s’avancer jusque dans le nord de la France pour trouver des aménagements convenables contre le froid. Paris est à peu près sur la limite des deux régions, et participe de l’une et de l’autre. Plusieurs faits confirment ce que j’avance sur la moindre impressionnabilité des habitants de l’Europe méridionale. Dans la fatale campagne de Russie , on a constaté avec étonnement que les régiments italiens résistaient mieux que les allemands, et l’on sait maintenant que le froid a fait des ravages immenses dans l’armée russe. Mon ancien collègue des hôpitaux de Paris, le docteur Rufz, qui a pratiqué vingtcinq ans la médecine à la Martinique, étant revenu habiter Paris, m’a assuré avoir été peu sensible au froid le premier hiver, davantage le second, et encore plus le troisième; d’autres colons m’ont confirmé ce fait. Il semblerait que la provision de chaleur faite pendant de longues années , ne s’épuise que lentement ; de même que l’individu qui sort d’un appartement chauffé, sent beaucoup moins le froid extérieur que celui qui est resté dans une chambre dont la température est peu différente de celle du dehors. La résistance au froid varie également d’un individu à l’autre, sans que l’apparence extérieure , le tempérament, la constitution, rendent toujours compte de cette réaction. Le célèbre navigateur des mers polaires, sir John Ross, me racontait à Stockholm, qu’avant de partir pour ses expéditions, il éprouvait la résistance au froid des matelots, en leur faisant poser un pied nu sur la glace ; ceux qui ne tremblaient ni ne pâlissaient , étaient choisis par lui , les autres refusés.

Il me reste à examiner quelques conditions physiologiques de la résistance au froid. Chacun sait que l’exercice est un des plus puissants moyens de calorification. La température, après la marche, s’élève dans toutes les

parties du corps, de manière à devenir sensible au thermomètre. On trouvera dans le livre sur la chaleur animale, de M. Gavarret', les expériences faites à ce sujet par Davy, Becquerel, Spallanzani et Prout. Ce réchauflementest dû à l’accélération de la respiration et à la combustion plus active du carbone. L’influence de l’âge reconnaît la même cause. Si le vieillard se refroidit plus vite que le jeune homme, c’est que sa respiration est moins fréquente et sa combustion pulmonaire moindre , comme MM. Andral et Gavarret l’ont parfaitement démontré1 2. On conçoit aussi très-bien que la chaleur soit moindre dans le sommeil que dans l’état de veille. M. Chossat l’a prouvé en expérimentant sur des pigeons3. L’influence de l’alimentation a été également démontrée pour la quantité de matière nutritive, par Hunter, Chossat et moi-même 4 ; pour la nature des matières alimentaires , par MM. Régnault, Boussingault et Marchand. M. Gavarret a si bien analysé ces travaux dans son ouvrage5, que je crois inutile d’insister sur ce sujet. Je me bornerai à quelques observations que j’ai pu faire sur moi-même et sur d’autres, quant à l’influence de l’alimentation dans les pays froids. Une alimentation insuffisante est une des plus mauvaises conditions pour braver le froid, et ceux qui succombent à son influence sont ordinairement à jeun ou mal nourris. Tous les hivers, on entend parler de mendiants , de vagabonds morts de froid. Je suis convaincu que , dans les mêmes circonstances , un homme bien nourri n’eût pas succombé. C’est surtout le manque d’aliments riches en carbone, tels que la graisse , l’huile et l’alcool, qui prédispose aux impressions du froid. Le vin et la graisse sont des aliments essentiellement calorificateurs. On l’éprouve par soi-même dans les régions boréales. Les Esquimaux avalent des quantités d’huile et de graisse étonnantes, et rien ne prépare aussi bien qu’un repas de viande arrosé de vin généreux à réagir contre le froid. Je respecte profondément les nobles intentions qui ont dicté les prescriptions sévères et absolues des Sociétés de tempérance, je me joins à elles pour repousser l’usage des liqueurs fortes ; mais vouloir priver de vin

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* Ibid., pag. 35t.

3 Mémoires des savants étrangers , 1843.

4 Mémoire sur la température des palmipèdes , pag. 15.

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des hommes exposés au froid humide est un contre-sens hygiénique. M. Ed. Desor a éprouvé par lui-même combien le froid sec des États-Unis et du Canada était tonique et excitant. On peut le supporter: sans que l’estomac soit réchauffé par le vin ; le thé suffit. Il n’en est pas de même du froid humide de la Norvège , de la Laponie , de l’Islande et du Spitzberg , qu’on ne saurait braver longtemps qu’à l’aide de vins généreux. La passion des Lapons pour les boissons alcooliques n’est que l’expression exagérée d’un besoin réel.

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