‹ Du froid thermométrique et de ses relations avec le froid physiologique dans les plaines et sur les montagnesChapitre 9 sur 9 · CAUSES PHYSIOLOGIQUES DE FROID SPÉCIALES AUX HAUTES MONTAGNES · texte numérisé non relu

CAUSES PHYSIOLOGIQUES DE FROID SPÉCIALES AUX HAUTES MONTAGNES

L’homme placé sur une haute montagne est soumis à toutes les causes de froid thermométrique que nous avons signalées : 1° le faible échauffementde l’air raréfié, soit directement par le soleil, ou indirectement par le sol ; 2° le rayonnement nocturne si intense , qui abaisse fortement la température de l’un et de l’autre ; 5° la dilatation de l’air qui s’élève de la plaine le long des flancs de la montagne ; 4° l’évaporation active du sol. A ces causes de froid thermométrique vient s’ajouter la plus forte de toutes celles qui déterminent la sensation physiologique du froid, l’agitation de l’air.

Si l’air est rarement immobile dans la plaine , on peut dire qu’il ne l’est presque jamais sur les sommets isolés des montagnes. Pendant les jours les plus calmes de la plaine, il règne un vent fort sur les sommets. Ainsi, à Chamounix, par le;s belles journées d’été, lorsque pas une feuille ne remue dans la vallée, on voit la neige emportée par le vent de Nord-Est au sommet du Mont-Blanc ; on dit alors qu’il fume sapipe, et c’est un signe de beau temps.

Qu’on me permette de rappeler à ce sujet un souvenir auquel se rattache celui de deux amis, MM. Bravais et Lepileur. Le 29 septembre 1844, nous montions du grand plateau vers le sommet du Mont-Blanc1, dans un couloir de neige où nous étions abrités complètement du vent du N. -O., qui soufflait par rafales. Nous n’éprouvions aucune sensation de froid , mais seulement

1 Voyez ce récit dans le journal V Illustration du 5 octobre 1844, et une Étude sur les effets physiologiques éprouvés par nous, dans la Revue médiiale, nouvelle série, tom. H, pag. 55 et 196; 1845.

l'essoufflement et la lassitude dus à la raréfaction de l’air, car nous étions dans une région comprise entre 4 000 et 4 800 mètres. Arrivés au-dessus des Rochers rouges , à environ 4 600 mètres, nous fûmes brusquement exposés aune rafale de N. -O. La caravane éprouva une sensation de froid tellement vive et subite, qu’il nous semblait que le vent avait emporté tous nos vêtements, et cependant il n’avait emporté que quelques chapeaux. Heureusement ce vent se calma lorsque nous atteignîmes le sommet du Mont- Blanc, sans quoi nous eussions eu de la peine à faire nos expériences , car la température de l’air était de — 8°,0 à l’ombre et de — 6°, 5 au soleil, et la neige sur laquelle nous marchions marquait — 8°,0 à sa surface et — 14°,0 à deux décimètres de profondeur. Ces basses températures de la neige sur laquelle on marche, à des hauteurs supérieures à 5 000 mètres, sont une cause puissante de refroidissement. Sur le nevé, où les pieds n’enfoncent pas, la sensation de froid est supportable. Il n’en est pas de même quand on enfonce dans la neige fine et poussiéreuse dont nous avons parlé pag. 52. Ainsi, au grand plateau du Mont-Blanc, à 5950 mètres au-dessus de la mer, sa température à 2 décimètres n’était jamais au-dessus de — 8°, 2, et dans la nuit elle descendait au-dessous de— 10°. On conçoit combien les pieds doivent se refroidir, lorsque l’on monte ainsi lentement, enfonçant à chaque pas dans une neige dont la température est aussi basse. Les orteils sont comprimés par le cuir gelé des souliers, et l’on ressent une sensation de froid qui est une véritable souffrance. La congélation des orteils arrive quelquefois : c’est le danger le plus sérieux des ascensions sur les hautes montagnes. M. de Tilly eut plusieurs orteils gelés dans son ascension au Mont-Blanc, le 9 octobre 1854. 11 ne faut souvent pas longtemps pour amener les premiers symptômes : ainsi, le 50 août 1844 au soir, je montai avec Auguste Bravais sur le dôme du Goûté ; nous étions à 120 mètres au-dessus du grand plateau de neige où notre tente était dressée, ou à 4 050 mètres au-dessus du niveau de la mer. Nous y restâmes de cinq heures et demie à sept heures trois quarts. Bravais étudiait à l’aide du tbéodolithe les phénomènes crépusculaires ; j’écrivais sous sa dictée, mais en ayant soin de trépigner pour empêcher mes pieds de se refroidir complètement. La température de l’air varia de — 4°, 8 à — 6°, 5; celle de la neige était de — 9°,0. Bravais ne sentait plus ses orteils ; ils étaient froids et blancs comme la cire. Nous y fîmes revenir la circulation et la cha-

leur en les frottant avec de la neige , puis avec de la laine. On sait que de nombreux cas de congélation des extrémités ont eu lieu devant Sébastopol, pendant les deux hivers que les armées alliées passèrent devant cette nouvelle Troie. Ils ne sont pas rares en Afrique, lorsque des corps de troupes traversent des plateaux ou des cols de montagnes couverts de neige. Dans ces cas, la neige fondante est encore plus dangereuse que la neige pulvérulente. En effet, en passant de l’état solide à l’état liquide, la neige, comme on le sait, absorbe la chaleur de tous les corps en contact avec elle; cette chaleur de fusion devient latente, et il en résulte un refroidissement continu des pieds du fantassin. La neige fondante a tous les inconvénients du froid humide ; elle est bonne conductrice de la chaleur, tandis que la neige pulvérulente ne l’est pas ; elle pénètre les chaussures les plus imperméables, et produit tous les fâcheux effets de l’application du froid humide sur les extrémités inférieures. La boue des grandes villes du Nord reproduit en petit ces effets, sauf qu’elle n’agit que par sa température, sa conductibilité et son humidité propre, tandis que la neige en fusion opère une soustraction incessante et inévitable de calorique aux corps en contact avec elle.

Nous avons vu (pag. 55) que les alternatives de sécheresse et d’humidité étaient beaucoup plus fortes sur les montagnes que dans la plaine. Les sensations qu’on éprouve au milieu d’un nuage sont celles du froid humide résultant de l’impression d’un air saturé d’eau sur la peau et de la meilleure conductibilité de cet air pour la chaleur ; de là un froid physiologique très-notable. Dans le cas de grande sécheresse , la transpiration s’évapore rapidement, d’où perception de froid. Si la sécheresse est extrême, la peau se fendille, les lèvres se gercent et de légers érythèmes se produisent sur le visage, qui devient le siège d’une desquamation consécutive.

Parlons actuellement des causes physiologiques de froid , spéciales aux hautes montagnes.

L’acte de monter ou de descendre, beaucoup plus fatigant que la marche sur un plan horizontal, amène plus vite l’essoufflement et par suite la nécessité de s’arrêter. Un homme qui voudra s’échauffer par la locomotion, n’aura pas l’idée de grimper sur une montagne; il préférera une route bien unie de la plaine, afin de marcher vite et longtemps. Ces arrêts, déjà fréquents dans les basses montagnes, le deviennent encore bien plus si l’on

s’élève à de grandes hauteurs. Tout le monde sait, en effet, qu’à des élévations qui varient suivant les individus, de 2 000 à 4 000 mètres, on commence à éprouver des sensations pénibles, savoir : une anhélation extrême accompagnée de céphalalgie, d’envie de dormir, de nausées et d’une grande lassitude 1 . C’est le phénomène appelé mal de montagne, résultat complexe de la fatigue, de la diminution brusque de pression, mais surtout de la raréfaction de l’air. En effet, les physiologistes admettent que l’homme introduit moyennement un demi-litre d’air dans ses poumons dans une inspiration ordinaire ; l’oxygène de ce demi-litre d’air se combine avec le sang. Au bord de la mer, sous la pression de 760mm de mercure, un demi-litre d’air pèse0«r,65, et contient en poids 0«r, 16 d’oxygène; sous une pression moindre, celle de 475mm, par exemple, à laquelle nous avons été soumis pendant trois jours au grand plateau, le volume d’air inspiré est toujours le même: mais son poids ne l’est plus, car il se réduit à 0sr,40, et celui de l’oxygène que contient ce demi-litre d’air, n’est plus que de Osr,lO, et au sommet du Mont-Blanc, sous la pression de 420mm, de 0§r,09. L’oxygénation du sang, et par suite la calorification, sont donc moindres qu’au bord de la mer, par ce fait seul que la quantité d’oxygène introduite dans le poumon est beaucoup plus petite. La respiration est moins parfaite, exactement comme dans un air vicié où la proportion d’oxygène serait plus faible que dans l’air normal. Cette cause toute physique avait déjà été indiquée par Hallé 2 *, Lombard 5, et Pravaz fils4 . Je lui attribue comme eux les symptômes d’anhélation qu’on observe dans les ascensions brusques sur de hautes montagnes. Plus les fonctions respiratoires sont actives, moins les individus sont impressionnés, et plus ils peuvent s’élever haut sans éprouver de malaise. Chez tous ceux dont le cœur ou le poumon fonctionnent incomplètement , l’anhélation commence à de petites hauteurs. Les personnes affectées de maladies organiques du cœur, d’asthme ou de tubercules pulmonaires , sont

1 Voyez sur ce sujet Lepileur ; Sur les phénomènes physiologiques qu’on éprouve en s’élevant à une certaine hauteur dans les Alpes ( Revue médicale , 2e série, lom. II, pag. 55 et 341. 1845), et Mayer-Ahrens; Die Bergkranklieil , 1856.

2 Dictionnaire des sciences médicales, art. Air, tom. I, pag. 248.

* Les climats de montagnes, pag, 45; 1858.

4 Des effets physiologiques et des applications thérapeutiques de l'air comprimé, pag. 10 ; 4859.

déjà essoufflées en traversant le Saint-Bernard (2472m), et même le Simplon (2 005m). Vainement objecterait-on que sur les hautes montagnes le nombre des inspirations supplée à la moindre proportion d’oxygène du volume d’air inspiré. Quiconque a par lui-même éprouvé les inspirations courtes , précipitées, sans ampliation convenable du thorax, qui accompagnent l’essoufflement pendant ou immédiatement après une ascension, a conservé le sentiment que ces inspirations hâtives ne sauraient avoir l’effet calorifique des inspirations régulières. Aussi l’anhélation cesse-t-elle du moment qu’on s’arrête, et une respiration régulière , mais plus fréquente que dans la plaine, supplée en partie à la moindre quantité d’oxygène : je dis en partie, car pour y suppléer totalement, il faudrait qu’au grand plateau, par exemple, le nombre des inspirations fût à celui de la plaine comme 8 ; 5, c’est-à-dire proportionnel aux quantités d’oxygène inspirées. Or,*cela n’est pas : l’accélération, dans l’état de repos, n’atteint certainement pas un tiers en sus. La moindre oxygénation du sang n’est donc pas compensée par la fréquence des inspirations, et devient une cause physiologique de froid spéciale aux hautes régions, et probablement la principale de toutes celles qui amènenl les symptômes connus sous le nom de mal de montagne.

Comment la mort arrive-t-elle par le froid ?

J’ai assez souvent essuyé le mauvais temps sur les glaciers et les champs de neiges éternelles des Alpes et du Spitzberg; j’ai lu et entendu assez de récits de ces morts tragiques, pour pouvoir m’en faire une idée. Imaginez un voyageur isolé, ou une petite caravane voulant traverser l’un des cols couverts de neiges éternelles, qui conduisent du Valais en Piémont ou de France en Espagne. Nous sommes en hiver ou au commencement du printemps ou à la fin de l’automne ; le trajet est long , le temps incertain ; les voyageurs ne sont pas parfaitement familiarisés avec le pays ; ils partent : le ciel se couvre de nuages qui, s’abaissant peu à peu , les enveloppent dans une brume épaisse : ils marchent dans la neige, suivant la trace des pas des voyageurs qui les ont précédés ; mais bientôt d’autres traces croisent celles sur lesquelles ils se guident, ou bien une neige récente a effacé toute empreinte. Ils s’arrêtent, hésitent, reviennent sur leurs pas, se dirigent tantôt à droite, tantôt à gauche, s’orientent d’après un sommet qu’ils entrevoient à travers le brouillard. Cependant la neige commence à tomber, non

pas floconneuse comme dans la plaine , mais granuleuse , sèche, semblable au grésil ; chassée par le vent, elle pénètre jusqu’à la peau , à travers les yêtements les mieux fermés ; fouettant incessamment le visage, elle produit un étourdissement permanent qui dégénère bientôt en vertige. Alors le pauvre voyageur, transi, égaré, harassé, ne voyant pas à deux pas devant lui , est pris d’un besoin de dormir irrésistible; il sait que ce sommeil c’est la mort ; mais, perdu, désespéré, il cherche en tâtonnant quelque rocher, et, s’abandonnant pour ainsi dire lui-même, il se couche pour ne plus se relever. Son pouls se ralentit peu à peu , comme dans la léthargie, et il meurt de froid, comme l’on meurt d’inanition. L’énergie morale est dans ces moments l’unique moyen de salut : il faut à tout prix combattre le sommeil, marcher, trépigner et lutter contre le froid par l’exercice musculaire. Jacques Balmat, qui le premier, en 1786, fit l’ascension du Mont-Blanc, le savait bien. Il était parvenu seul au grand plateau, à 5 950 mètres. Là il fut surpris par la nuit. Monter au sommet dans l’obscurité était impossible, redescendre l’était également. 11 prit vaillamment son parti, et se promena de long en large sur la neige , jusqu’à ce que l’aube eût paru .

Dansnos deux premières tentatives pour parvenir au sommet du Mont-Blanc, le 1er et le 8 août 1 844, nous arrivâmes jusqu’au grand plateau et dressâmes notre tente sur la neige: le Ier août une chute de neige abondante nous força de redescendre ; la seconde fois nous essuyâmes pendant la nuit un véritable orage , le vent soufflait par rafales et menaçait d’emporter la tente qui se gonflait comme une voile; à chaque instant, nous pensions qu’elle allait être enlevée. Heureusement, M. Bravais avait eu l’idée de verser de l’eau sur les piquets que nous avions enfoncés dans la neige ; cette eau s’était gelée et les retenait fortement. Un bâton ferré planté dans la neige à quelque distance nous servait de paratonnerre, car nous étions entourés d’éclairs suivis instantanément d’un coup de tonnerre sec, sans roulement, preuve évidente que nous nous trouvions au milieu du nuage électrique. La neige tourbillonnant autour de la tente, n’eût pas permis de s’orienter; nous délibérions avec nos guides sur la conduite à tenir, si la tente était emportée. En abordant le grand plateau, nous avions traversé une large crevasse, profonde de trois mètres environ. Parla boussole, nous savions dans quelle direction elle se trouvait , c’est là que nous devions nous réfugier, et,

nous serrant les uns contre les autres, nous eussions passé la nuit à piétiner sur place, jusqu’à ce que le jour fût venu. Heureusement la tente tint bon et nous n’eûmes pas besoin de recourir à cette chance extrême de salut. Ainsi , pour réagir contre le froid , dans les circonstances les plus défavorables où l’homme puisse se trouver, l’expérience est d’accord avec la physiologie, pour prouver que la jeunesse, une bonne alimentation, l’exercice musculaire et l’énergie morale , sont les moyens par lesquels il peut combattre et vaincre un des plus terribles ennemis contre lesquels il ait à lutter sur la terre.

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