CHAPITRE IV
De la propriété des çhcse^^
I. ^O I T que nous considérions la rai- ' son naturelle , qùinousdit qu^ les hoiti- . mes ont droit de se conserver , et goi;iséquemment de manger et de boire , et de faire d'autres choses de cette sorte , selon que lanature les fournit de biens pour leur subsistance; soit que nous tîonsultions la révélation , qui nous apprend ce Giie Dieu a accorde en ce monde à Aaam , à Noé et à ses fils /il est toujours- évident que Dieu, dont David dit (2): Q^iiHl a donné la terre auxjils des hotnmes ^ a donné en commun la terre au genre* humaÎH. Mais cela étant , il semble qu'il e6t/4ifficiie
(i) Exçde XXI , 27. . "
- (2) Psalm. CXV ,16.
lie concevoir qu'une personne parliculière puisse posséder rien en pxQpre.
Je r(e vîeux pas taie contenter de répondre , que s'il est difficile de sauver et d'établir la propriété des biens , sup-
f>o,sé que Dieu ait donnée en commua a terre à Adam et à sa postérité , ii s'^n suivrait qu'aucun Jbomme , excepté un monarque universel , ïie pourrait posséder aucun bien en. propre ; mais je tâcherai de montrer comment les hommes peuvent posséder eu pro^
f)re diverses portions de ce que Dieu eur a donné en commun ,.et peuvent en jouir saas aucun accord formel fait entre tous .ceux qui j ont naturellement le même droit.
IL Dieu , qui à dojnné la terre aux i^oiumes en commun , leur a donné
f>areillement la raison, pour faire dç 'un et de l'autre l'usage le plus avantageux à la vie et le plus comruode. La terre, avec tout cequi j est contenu^ est donnée aux hommes pour leur sub-isistance et pour leur satisfaction. Mais, quoique tous les fruits qu'elle produit natureti^meiît > et toutes les bêtc^ qu'elle nourrit , appartiennent en commun au genre-humain , en tant quecen fruits sont produiU, çt ces bêles sont
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nourries par les soins de la nature seule , et que personne n'a originellement aucun droit particulier sur ces choses-là , considérées précisément ^ dans l'état de nature ; néanmoins , ces choses étant accordées par le maître de la ^lature pour l'usage des hommes , il laut nécessairement qu'avant qu'une personne particulière puisse en tirer ^ quelqu' utilité et quelqu'avantage , elle elle puisse s^en approprier quelquesunes. Le-fruit ou gibier qui ooun'it un sauvage des Indes, qui ne reconnaît point de bornes , qui possède les biens de la terre en commun , lui appartient en propre , et il en est si bien le propriétaire , qu'aucun autre n'y P^nt avoir de droit , à moins que ce fruit ou ce gibier ne soit absolument nécessaire pour la conservation de sa vie.
III. Encore que la terre et toutes les créatures inférieures soient communes et appartiennent en général à tous les Jiommes , chacun pourtant a un droit
Î particulier sur sa propre personne , sur aquelle nul autre ne peut avoir aucune prétention. Le travail de son corps et l'ouvrage de ses mains , nous le pouvons dire, sont son bien propre. Tout ce qu'il a tiré de l'état de pâture, par sa peine et son industrie , appartient à lui
»eul;,car cette peine et cette ihctustrie jêtantsapQÎnç et son. industrie propre et seule, peisoijne ne saurait avoir droit sur ce qui a été acquît par cette peine > et cette ijidu8trie,sur-tout s'il reste aux autres assez de semblables et d'aussi Jbonnes chosçs êpmmunes.
IV. Un homme quise nourrit de gland qu'il amasse sous tm chêne, ou de pommes qu'il cueille'sur des arbres, dans un bois, se les approprie certainement par-là. On ne saurait contester que ce aont 11 se" nourrit en cette occasion, né lui appartienne légitimement. Je lui demande donc ; Quand est-ce que ces choses qu'il mange commencent à lui appartenir en propre^. Lorsqu'il les digère, ou lorsqu'il les mange, ou lorsqu'il les cuit , ou lorsqu'il les porte chez lui, ou lorsqu'il les cueille? il est -visible quMl n'y a rien qui puisse les rendre siennes , que le soin et la peine qu'il prend de les cueillir et de les amasser. Son travail distingue et sépare alors ces fruits des autres biens qui sont communs ;' il y ajouté quelque chose de plus que la nature , la mère commune de tous, n'y a mis; et par ce moyen ils deviennent son bien particulier, Dira-t-on qu'il n'a pqint un droit de Cette sorte sur ce gland et sur
4lLiE GOXJVERNÎMÇN*
ces pommes qu'il s'eèt' appropriés , S.
cause qu'il n'a pas^ là-dessus le consentement de tous les hommes? Dirat- on qne c'est un vol de prendre pour soi et de s'attribuer ttnîquement ce qui*^ appartient a tous en commun ? Si un tel consentement était nécessaire , là personne dont il s?agît aurait pu mou- ^ Yir de faim , nonobstaut l'abondance au milieu de laquelle Dieu V$, mise.
Nous vojons que dans les communautés qui ont été formées par accord et par traité, ce qui est laissé en commun , serait entièrement inutile, sî on ne pouvait en prendre et s'en approprier , quelque partie par quelque voie. 11 est certain qu'en ces circonstances on n'a
f»oint besoin du consentement de tous es lUGW bres de la société. Ainsi , l'herbe que mon cheval mange , les mottes de terre que mon valet a arrachées , et les , creux que j'ai faits dans des lieux , a^ixquels )'ai un droit commun avec d'autres , deviennent mon bien et mon héritage propre , sans le consentement de qui que ce ^oit. Le travail , qui est mien , mettant les choses hors de l'état commun où ^elles étaient, les a fixées' et me les a appropriées.
Y. S'il était nécessaire d'avoir un con-
.sentement exprès de tous les membres d'une société , afîa de pouvoir s'approprier quelque partie de ce qui est •donné ou laissé en commun , aes en- ^fans , oudes valets ne sauraient couper rien pour maager de <;e que leur pèrp ou leur maître leur aurait^ t'ait servir en commun , sans marquera aucun sa part parliculière et précise. L'eau qui coule d une fontaine publique ap^grtient à chacun ; mais si une personne en a rempli sa cruche , qui doute que l'eau qui y e^t contenue n'appartienne à cette personne seule ? Sa peine a tiré cette eau , pour ainsi dire , des Aiains dé la nature , entre lesquelles elle était commune , et appartenait également à tous ses eiifans , et l'a appropi:iée à ;la personne qui l'a puisée.
VI. Ainsi ccite loi de la raison fait que le cerf quUm Indien a tué est ré*' puté le bien propre de cet homme\, qui a eni|>lo vé son travail et son adresse pouj* acquérir une chose sur laquelle chacun avait auparavant un droit commun; et parmi les peuples civilisés, aui ont fait tant de lois positives pour éterminer la propriété des choses , cette loi origisnelle de la nature , touchant le commencement du droit par-
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ticulier que des gens acquièrent sur ce qui auparavant était commun, a' toujours eu lieu , et a montré sa force et son efficace. En vertu de celte lo^ le poisson qu'un homme prend dans Focéan , ce commun et grand vivier du genre-humain , où Pambre - gris qu'il j pêche est mis par son travail hors de cet état commun où la nature Pavait laissé , et devient son bien propre. Si quelqu'un même parmi nous poursuit à la chasse un lièvre , ce lièvre est censé appartenir , durant la chasse , à celui seu] qui le ppursuîr. Ce lièvre est bien une de ces oetes qui sont toujours regardées coîi!me communes, et dont, personne nVst le -propriétaire : néanmoins quiconque emploie sa peiné et son industrie pour le Î)oursuivre et le prendre , le tire parà de Pétat de nature dans lequel il était commun , ^et le rend sien.
VII. On objectera peut-être que si en. cueillant et amassant des fruits de la terre, un homme acquiert un droit prapre et particulier sur ces fruits , il pourra exi prendre autant qu'il voudra.
Je réponds qu'il ne s'ensuit point qu'il ait droit d'en user de cette manière; «ar la même loi de la nature , qui
CI rit- 4S
donne à ceux qui cueillent et amassent; d^s fruits comnfnns un droit particulier sur tîes fruits-là , renferme en même temps ce droit de certaines bornes (i): iDieu nous^ a donné toutes choses abon^ damment. C'est la voix de la raison , confirmée par celle de l'inspiration. Mais à quelle fin ces choses nous ontelles été donnîées de la sorte par le Seigneur ? Afin, que wouô en jouissions^ La raison nous dit que la propriété des biens ^acquis par le travail; doit dono être Réglée selon le^ bon usage qu'on en fait pour l'avantage et Ie3 commodités de la vie. Si l'on passe les bornes de la modération , et que l'on prenqe plus de choses qii'on n'en a besoin , on prend sans doute ce qui appartient aux autres. Dieu n'a rien fait et créé pour rhomme qu'on doive laisser corrompre et rendre inutile. Si nous considérons l'abondance des provisions naturelles qu'il y a, depuis long-temps dans le monde , le petit nçmbre de ceux qui peuvent en user et a qui elles sont destinées , et combien peu une personne peuXs'^n approprier au pré*»judice des autres , principalement sUt
(x) Tim. VI , 17, t
) ht GOUVKRîTEMENT
1 tient dans les bornes que la raî* m a mises aux choses dont il est péris d'user, on reconnaîtra qu'il nya lères de sujets de querelles et de disites à craindre par rapport à lajpro** riété d^s biens ainsi établie.
VIII. Mais la principale matière de ^ , propriété n'étant pas à présent les uifs de la terre ,, ol; les bêtes qui s'y ouvcnt ; mais la terre elle-même , quelle contient et fournit tout lo ste , je dis que, par lapport aux pares de te terre , il est manifeste qu'ori^ 1 peut acquérir la propriété en li t mfe manière que nous avons vu qu'oa j
>uvàît acquérir la propriété de cer- ,
ins fruits. Autant d'arpens de tirre l'un hoinme peut labourer , semer ,' litiver , et dont il peut consumer les uits pour son entretien , autant lui 1 appartient-il en propre. Par son traiil il rend ce bien-là son bien partiîlier , et le distingue de ce qui est ^mmun.à tous. Et il ne sert de rien )
alléguer que chacun y a autant de ( roit que lui , et que par celle raison ne peut se l'approprier , il ne peut / entourer d'une clôture , et le fermer e certaines bornes sans le consente-
lent de tous les autres hommes • les-
tfiieh ont part comme lui à la même t«rre commune; car lorsque Dieu a cfonné en commua la, terre au genre-^ humain , il a commandé en même %emps à Phomme de travailler ; et lea besoins de sa condition î-^quièrent assez qu'il travaille. Le créateur et là raison lui ordonhent de labourer la terre ^ de la semer , d'y planter des arbres et d'autres choses ,. de la cultiver pour l'avantage , là conservation et les corn-» modités de la vie , et lui apprennent . que cette portion de la terre, dont il . prend soin , devient , par son travail ^ son héritage particulier ; tellement que; ^ çehii (jui , coriformément -à cela , à labouré , semé , cultivé un certain nombre d'arpens de tei*re , a véritablement acquis par ce .moyen un droit de propriété sur ces arpens de terre ^ auxquels nul autre ne peut rien prér tendre , et qu'il ne peut lui ôter sans injustice.
IX. D'aille>îrs, en s'appropriant un certain coin de terre par son travail et par son adresse , on ne fait tort à per- ^ sonne , puisqu'il en reste toujours assez et d'aussi bonne , et môme plus qu'il n'en faut à un homme qui ne se trouve pas pourvu. Un homme a beau en
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preridre pour son usage et sa subsistance , il n'en reste pas moins pour tous les autres; et quand d'une chose on ejri. laisse beaucoup plus que n-en pnt be- $oin.les autres , il leur doit être fort in-^ différent quVn s'en soit pourvu , ou qu'on ne l'ait pas fait. Qui , je vous prie , s'imaginera qu'un autre lui fait tort en buvant , même à grands traits , de Teau d'une grande et belle rivière ^ qui subsistant toujours toute entière , contient et présente infiniment plus d'eau quil ne lui en faut pour étancher sa soif? Or le cas est ici le même , et ce qui est vràî à l'égard de l'eau d'un fleuve , l'est aussi à l'égard de la terre. X. Dieu a donné la terre aux hommes en commun : mais puisqu'il la leur a aussi donnée pour les plus grands avantages et poui; les plus grandes commodités de la vie^ qu'ils en puissent retirer , on ne saurait supposer et croira qu'il entend que la terré demeure toujours commune et sans culture. Il 1 a donnée pour Pusage des hommes industrieux , laborieux , raisonnables , non pour Être l'objet et la matière de la lantaisie ou de l'avarice des quereU leurs, des chicaneura. Celui à qui on a
laisse autant de. bonne terre qu il en
peut
peut cultiver et qo'it s'en est déjà approprié , u'a nul sujet de se plaindre ; et il ne doit point troubler un autre dans une possession qu'i^ cultive à la ^ueur de son visage. S'il le fait il est manifeste qu^'il convoite et usurpe un bien qui est entièrement dû aux peines et au travail d'autrui , et auquel il n'a nul droit , surtout puisque ce qui reste sans possesseur et propriétaire , est aussi bon que ce qui est déjà approprié, et qu'il â en sa disposition beaucoup plus 'qu'il ne lui est nécessaire et au-delà de ce dont il peut pretfdre soin,
XI. Il est vrai que pour ce qui regarde une terre qui est commune en Angleterre ou en quelque autre pajs où il y a quantité de gens sous un mêilie gouvernement , parmi lesquels l'argent roule et le commerce fleurit, personne ne peut s'en approprier et f^mer Àe bornes aucune portion sans le consentement de tous les membres de la société. La raison en est que cette sorte de terre est Uissée commune par accord , c'est-à-dire par les lois du pays , lesquelles on est obligé d'observer; Cependant, bien que cette terre-là soit commune , par rapport 4
So LE G O U V.E RN E ME NT
quelques hommes qui forment un certain corps cî^ société, il n'en est pas de même à l'égard de tout le genre -hu- main : cette Terre doit être considérée comme une propriété de ce pays ou^ de cette paroisse , où unp certaine convention a été faite. Au reste, on . peut ajouter à la raison tirée des iois^* du pays , cette autre qui est d'un grand poids ; savoir , que si on venait à fermer de certaines bornes , et à s'approprier quelque portion de terre commune que nous supposons ; ce qui en resterait ne serait pas aussi utile et Aussi avantageux aux membres de la communauté^ que lorsqu'elle était toute entière ; et en cela la chose est tout autrement aujourd'hui qu'elle ne l'était au comnicncement du mondfî , lorsqu'il s'a-* gissait de peupler la terre , qui était donnée en commun au genre-humain.
Les lois sous lesquelles les hommes vivaient alors , bien loin de les empêcher de s'approprier quelque portion de terre , les obligeaient fortement à s'en approprier quelcju'une. Dieu leur commandait de travailler ; et leurs besoins les y contraignaient assez. De sorte que ce en quoi ils employaient leurs soins et leurs peiues , devenait
c r V I L. . Si
•ans difBculté leur bien propre ; et on ne pouvait $ans injustice les chasser d'un lieu où ils avaient fixé leur demeure et leur possession , et dont ils étaient les maîtres , les propriétaires de droit divin : car enfin nous voyons que labourer , que cultiver la, terre et avoir domination sur elle , sont doux choses jointes ensemble. L'une donne droit à Pautre; tellement que le créateur de Tunivers commandant de labourer-et cultiver la terre , a donné pouvoir en même temps de s'en approprier autant qu'on en peut cultiver ; et la condition de la vie humaine , qui requiert le travail et une certaine matière sur laquelle on puisse agir , in-ptrpduit nécessairement les possessions privées, ' - ^
XIÏ. La mesure de la propriété a été très-bien réglée par la nature, selon Télendue du travail des hommes, et selon la commodité de la vie. Le travail d'un homme ne peut être employé par rapport à tout, il ne peut s'approprier tout; et l'usage qu'il peut faire de certains fonds, ne peut s'étendie que sur peu de chose : ainsi il, est impossij^le qu^ personne , par cette voie , empiète sur les droits d'autrui • ou acquière quelque
Bz LE G©UVETINEMENT
ropriélé qui préjiidicie à son prochain , etjuel trouvera toujours assez de place et de possession , aussi bonne et aussi grande que celle dont une autre se sera pourvu ,, et que celle dqnt il aurait pu % se pourvoir auparavant lui-même. Or cette mesure met , comme on voit , des bornes aux biens de chacun, et oblige à garder de la proportion et user de moaération et de retenue; en sorte qu'en ^'appropriant quelque bien , on ne iâsse tort à qui que ce soit. Et dans lé commencement du monde il y avait si p^ u à craindre que la propriété dt s biens nuisît à quelqu'un , qu'il y avait bien plus de danger que les hommes périssent, en s'éloignant les ims dts autre s, et s^égarant dans le vaste désert de la terre , qu'il n^y en avait qu'ils ne se trouvassent à l'étroit, faute de place et de lieu qu'ils pussent cultiver et ren-* dre propre. II est certain aussi que la même mesure peut toujours être en usage , sans que personne en reçoive du préjudice ; car supposons qu'un homme, pu une famille , dans l'état où Ton était au commencement, lorsque les enfans d'Adam et de Noé peuplaient la terre , soit allé dans l'Amérique toute vuide et destituée d'habitans , nous trouverons
que les possessions que cet homme ^ ou cette famille aura pu acquérir et cultiver , conformément à la mesure que nous avons établie , ne seront pas d'unç ^fort grande étendue , et qu'en ce tempsci même elles ne pouvaient nuire au reste des hommes , ou leur donner sujet de se plaindre» et de se croire offensés et incommodés par les démarches d'un tel homtne ou d'une telle famille ; quoique la race du genre-humain ayant extrêmement multiplié , se soit répandu par toute la terre^ et excède inKnunent , en nombre , le^ habitans du premier âge du monde. Et l'étendue d'une possession est de si peu de valeur sans le travail , que j'ai entendu assurer qu'en Espagne même , ua homme avait permission de labourer , semer et moissonner dans des terres ,^ sur lesquelles il n'avait d'autre droit que le présent et réel usage qu'il fai* sait* de ces sortes de fonds. Bien loin même que les propriétaires trouvent mauvais lie procédé d'un tel homme , ils croient au contraire lui être fort obligés , à cause que , par son industrie et ses soins , des terres négligées et désertes ont produit une certaine quantité de bled , dont on manquait. Quoi
54 LE GOUVERNNEMENT
qu'il en soit , car je ne garantis pas la chose , j'ose hardiment soutenir que la même mesure et' la même règle de propriété, savoir , que chacun d©it pos-^ séder autant de bien qu'il lui en faut^ pour sa subsistance , pei^t avoir lieu aujourd'hui , et pourra toujours avoir lieu dans le monde , sans que personne en soit incommodé et mis à l'étroit ; puisqu'il y a assez de terre pour autant encore d'habitans qu'il j en a , quand même l'usage de l'argent n'élirait pas if té inventé. Or, quant à l'accord^ qu'ont fait les hommes au sujet de la valeur de l'argent monnoyé , dont ils se servent pour acheter de grandies et vaste$ possessions et en être les seuls maîires, je ferai voir, ci-après (i), comment cela s'est fait et sur quels fondemens , et je m'étendrai sur cette matière autant qu'il sera nécessaire pour l'éclaircîr.
XÏII- Il est certain qu'au commence-; jnent, avant que le désir d'avoir plus qu'il ïi'esï nécessaire à l'homme , eût altér4Ja valeur naturelle des choses, laquelle dépendait uniquemriént de leur utilité pai: rapport à la vie humaine , ou qu'on fût convenu qu'une petite pièce de métal ^^
^ (i) Dajas le paragraphe XXIII e$ suir%
qu'on peut garder sans craindre* qu'il dininue et déchoie , balancerait la valeur d'une grande pièce de viande ou d'an grand monceau de bled , il est cer- >tain , dis-je, 'qu'au commencement du monde, encore que les hommes eussent droit de s'appropri r , par leur travail, autant des choses de la nature qu'il leur en [allait pour, leur usage et leur entretien , ce n'était pas , après tout , grand chose , et personne ne pouvait en être incommode et en recevoir du dommage, à cause que la môme abondance subsistait toujours en son entier, en faveur de ceiix qui voulaient user de la même industrie et employer le même travail.
XIV. Avantrappropriaîiondes terres^ celui qui amassait autant de fruits sauvages , et tuait, attrapait , ou apprivoisait autant de bêtes qu'il lui était possible, mettait, par sa peine, ses pro-« ductions de là nature hors de l'état dé nature, et accjuéraît siu elle un droit de propriété : mais si ces choses venaient à se gatr r et à se corrompre pendant <IuVlles étaient en sa possession , et qu'il n'en fît pas l'usage auquel elles étaient destinées ; si ces fruits qu'il avait cueillis se gâtaient, si ce gîbier qu'il avait pr4s se corrompait avant qu'il put
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s'en servir, il violait sans doute les lois communes de la nature , et méritait d'être puni, parce qu'il usurpait la por-' lion de son prochain , à laquelle il n'avait nul droit , et qu'il ne pouvait pos-* séder plus de bien qu'il lui en fallait pour la commodité de la vie.
XV. La mtmè mesure règle assez les possessions de la terre. Quiconque cultive un fonds , y recueille et moissonne, ^. en' ramasse les fruits , et s'en sert avant
au'ils se soient pourris et gâtés, y a un roit particulier et incontestable ; quiconque aussi a fermé d'une clôture une certaine étendue de terre , afin que le bétail qui y paraîtra et les fruits qui en proviendront soient employés à sa nourriture , est le propriétaire légitime de cet endroit-là. Mais si Therbe de son clos se pourrit sur la terre , ou que les iruits de ses plantes et de ses arbres, se gâtent, sans qu'ils se soient mis en peine de les recueillir et de les aniasser , ce fonds, quoique fermé d'une clôture et de certaines bornes ^ doit être regardé comme une terre en friche et déserte, et peut devenir l'héritage d'un autfe. Au commencement, Gain pouvait prendre tant de terre qu'il en pouvait cultiver , et faire , de l'endroit qu'il au-
ràit choisi , son bien propre et sa terre particulière , et en même -temps en laisser asisez à Abel pour son bétail.
Peu d'arpeàs suffisaient à l'un et à Tau» •tre. Cependant , comme les familles^ crûrdnt en nombre , et que l'industrie ders homihes s'acçrnt aussi , leurs possesions fureût pareillement plus étendues et plus grandes à proportion de leurs besoins. On n'avait pas coutume pourtant de fixer une propriété à ua certain endroit ; cela ne s'est pratiqué qu'après que les hommes eurent com-
f)osé quelques corps de société particuière, et qu'ils eurent bâti des villes: alors, d'un commun consentement, ils ont distingué leurs territoires par de certaines bornes ; et eij vertu dés lois qu'ils Ont faites^ntr'eux , ils ont fixé et assigné à chaque membre de leur société telles ov^ telles possessions^ En effet , nous voyons que , dans cet endroit, du monde. qui demeura d'abord quelque temps inhabité , et qui vraisemblablement était commode , lés hommes du temps d'Abraham allaient librement çà et là , de tous côtés , avec leur bétail et leurs troupeaux, qui étaient . leurs richesses. Et il est à remarquer qu'Ar braham en uw de- Ja sojAe dans iiû«
contrée OÙ ii était étranger. De -là il ( s'ensuit , même bien clairement , que du moins une grande partie de la terre était commune , et que les babitans du monde ne s'appropriaient pas plus de
fiossessiorhs qu'il leur en fallait pour eur usage et leur subsistance. Que si ' dans un même lieu il îi^y avait p^s assez de place pour nourrir. et faire, paître ensemble leurs troupeaux, alors, par un accord entre eux , ils se séparaient (i) , ainsi que firent (2) Abraham et Lot, et étendaient leurs pâturages par tout où il leur plaisait. Et c'est pour cela àussiqu'Esaii abandonna son père (3) et èoxi frère , et établit sa demeure en la montage de Séir.
XVL Ainsi, sans supposer en Adam aucune domination particulière , où aucune propriété sur toiit ï& monde, exclusivement à tous les autres hommes , - puisque l'on ne saurait prouver une telle
(i) C'iBst ainsi qu'en usent encore les Tritus d'Arabes sorties des Ajabies pétrel et déserte , qui se sont retirés daiss la Thébaîd-e et aux ei^virons. deç jiyranîides d'Egypte y
. oà chaque Tribu a son scheVk el kebir ou grand scEèïkj et chaque famille son schçïk
/^ ou capitaine;
•(^) Geh. xirr, 5.
domination et ime telle propriété ^ ni fonder sur elle la propYleté 6t la prérogative d'anctin autre homme , il faut suf^oserque la terre a été donnée auxen*fans des nommes en commun ; et nous voyons, d'une irranière biôn claire et bien distincte , par tout ce qui a été posé^ comment le travail tn rend propres et affectées, à quelques-uns d'eux, certaines {parties , et les^consacre légitimement à eur usage; ensorteque le droit que ce^ gens-là ont sur ces biens déterminés, tie peut être mis en contestation ni être un sujet de dispute.
XVII. Il ne paraît pas , je m'assure aussi étrange que ci-devant, de dire que la propriété fondée sur le travail est capable de balancer la communauté de là" terre. Certainement c'est le travail'
Î[uimetdifFérens prix aux choses. Qu'on as'se réflexion à la différence qui se trouve entre un arpent de terre où l'on À planté du tabac ou du sucre , ou semé du bled ou de l'orge , et un arpent de la même terre , qui est laissé commun, sans propriétaire qui en ait soin , et l'on sera convaincu entièrement que les effets du travail font la plus grande partie de la valeur de ce qui provient des terres* Je pense que la supputation sera bien
6o LE GOUVERNEMENT
modeste , si je dis que les productions d'une ferre cultivée , tV sont les effets du travail. Je dirai plus. Si nous voulions priser au juste les choses , conforraément à l'utilité que nous en retirons, compter toutes les (Repenses que nous faisons à leur égard , considérer ce qui appartient purement à la nature et ce qui appartient précisément au travail , nous verrions , dans la plupart des i'e- Venus , que tô'o doivent être attribués au travail.
Il ne peut y avoir de plus évidente démonstration sur ce sujet que celle
aue nous présentent les divers peuples e l'Amérique. Les Américains sont très-riches en terres , mais très-pauvres en commodités de la vie. La nature leur a fourni aussi libéralement qu'à aucun autre peuple la matière d'une grande abondance , c'est-à-dire qu'elle les a pourvus d'un terroir fertile et capable de produire abondamment tout ce qui peut être nécessaire pour la nourriture, pour le vêtement , et pour le plaisir : cependant, faute de travail et de soin, ils n'en retirent pas la centième partie des commodités que nous retirons de nos terres ; et un roi en Amérique ^.qui possède de très-amples et très-fertile«
c t V r li. ^ 6t
distrîécts, est plus mal nourri , plus mal logé et plus mal vêtu que n'est en An-
, gle terre un ouvrier à la journée.