‹ Du gouvernement civilChapitre 9 sur 32 · XVIII. Pour rendre tout ceci encore · texte numérisé non relu

XVIII. Pour rendre tout ceci encore

•plus clair et plus palpable^ entrons un peu dans le aétail , et considérons les

f)rovisions ordinaires de la vie , ce qui eiir arrive avant quelles nous puissent être utiles. Certainement nous trouverons qu'elles reçoivent de l'Industrie humaine leur plus grande utilité et leur plus grande valeur. Le pain , le vip , le drap, la toile, sont des choses d'un usage ordinaire et dont il y avait une grande abondance. A la vérité , le gland, l'eau, les feuilles, les peaux nous peuvent servir d'aliment , de breuvage , de vêtement ; mais le travail nous procure des choses beaucoup plus commodes et plus utiles ; car le pain qui est bien

{)lus agréable que le gland, le vin que 'eau , le drap et la soie plus utiles que les ieuîlles , les peauj^ et la mousse , sont des productions du travail et de l'industrie des hommes. De ces provisions, dont les unes nous sont, données pour notre nourriture et notre vêtement par la seule nature , et les autres nous sont préparées par notre industrie et p^r nos peiûes , qu'oû cxamiûe combien les unes.

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surpassent les autres en valeur et en utilité , et alors on sera persuadé cjue celles qui sont dues au travail sont bien plus utiles et plus estimables , ti oue la matière que fournit un fond , n^esi rien* en comparaison de ce qu'on en retire par une diligente cullure. Aussi , parmi nous même , une terre qui est abandonnée , QTi l'on ne semé et ne plante rien , qu'on a remise, pour parler de la sorte , ent^re les mains de la nature y et avec raison, un désert, et ce qu'on en peut retirer , monte à bien peu de chose.

XIX. Un arpent de terre qui porte ici trente boisseaux de bled , et un ^utre dans l'Amérique qui , avec la niênié culture , serait capable de porter la même chose., sont, sans doute, d'une même qualité , et ont dans le fonds la même valeur. Cependant le profit qu'on reçoit de l'un en l'espace d'une aniîée vaut 5 iiv. , et ce qtt'on reçoit de l'autre ne vaut peut-.êtr'e pas un sol. Si toiit le profit qu'u^n Indien en retire était bien pesé , par rapport à la manière dont le« , choses sont prisée's et se vendent parmi nous, je puis dire véritablement, qu'il y aurait fa différence de tIô. G^est donc le travail qui donne à une tterre sa plua

^ grâKide Valeur, et sans quoi elle ne vaudrait d'ordinaire que fort peu; c'est au travail que nou^ devons attribuer la plus, grande partie de ses productions

•utiles et abondantes. Là paille , le^on , le: pain^ qui proviennerrt de cet arpent de Wed, qui vaut plus qu'un autre d'aussi bonne terre ^ mais laissé inculte , sont des effets et des productions du travail. En effets ce n'est pas seulement la peine d'ui^ laboureur, la iatîgue d'un moissonneur ou de celui qui bat le bled , et la sjieur d'un boulanger, qui doivent être regardées comme ce qui produit enfin le pain que nous mangeons; il faut compter Ciincore le travail de ceux qui creusent la terre et cherchent dans ses entrailles le fçr et les pierres, de ceux qui mettent en œuvre ces pierres et ce fer , de ceux qui abattent des arbres pour en'tirer le bois nécessaire aux charpentiers, des charpentiers, des faiseurs de charme, de ceux qui construisent des moulins et^ des fours, de plusieurs autres dont l'industrie et le^ peines sont nécessaires par rappQrt au pain. Or tout cela doit être mis sur le comjjte du travaih La nature et la terre fournissent presque les moins utiles matériaux , considérés eu e;ux-mcœes5 et l'on pourrait faire

un prodigieux catalogue des choses que les nommes ont inventées et dont ils se servent pour un pain , par exemple , avant qii'il soit en état d'être mangé , ou pour la construction d'un vaisseau, qui* apporte de tous cotés tant de choses si commodes et si utiles à la vie : je serais infini sans doute , si je voulais rapporter tout ce qui; a clé inventé , tout ce qui se fabrique , tout ce qui se fait par rapport à un seul pain , ou à un seul vaisseau. -

XX. Tout cela montre évidemment que bien que la nature ait donné toutes choses en commun , Phomme néanmoins étant le maître et le propriétaire de sa propre personne, de toutes ses actions y de tout son travail , a toujours en soi le grand fondement de la propriété ; et que tout ce en quoi il emploie ses soins et son industrie pour, le «outien de son être et pour son plaisir , sur-tout depuis que tant de belles découvertes bnt été faites , et que tant d'arts ont été mis en usage et perfectionnés pour la commodité de la vie, lui appartient entièrement en propre , et n'appartient point aux autres en commun.

XXT. Ainsi le travail dans le commencement a dotmé Osoii de propriété ,

par-tout même où il plaisait à quel-

au'uQ de remployer , c''est-à-aire , àn« tous- les lieux communs de la terre , .d'autant plus qu'il en restait ♦ensuite , et en a resté pendant si longtemps la plus grande partie ^^ et inaniment plus que les hommes n'en pouvaient souhaiter pour leur usage.

D'abord les hommes , la plupart du vinoins ^ se contentèrent de ce que la

Î)ure et seule nature fournissait pour çurs besoins. Dans la suite , quoiqu'en certains endroits du monde, qui furent fort peuplés , et où Pusage de l'argent monnoyé commença à avoir lieu , la terre fût devenue rare , et par conséquent d'une plus grande valeur, les sociétés ne laisseront pas de distinguer leurs territoires par des borneg qu'elles plantèrent, et de faire des lois pçur régler les propriétés de chaque membre de la société ; et ainsi , par accord et par convention , fut établie la propriété , que le travail et Tindustrie avait dé]:i commencé d'établir. De plus y les alliances et les traités qui ont été laits entre divcn'séta's et divers royaumes, (jai ont renoncé, soit exprès- Si'menl , s )it tacitement an droit qu'ils avaient auparavant sur les possessions

des autres , ont , par le consenter^enl commun de ces royaumes et de ces états, aboli toutes les prétentions qui subsistaient, et qu'on avait auparavant au droit commun que tous les hommc3^ avaient naturellement et originellement sur les pays dont il s'agit : et ainsi , par un accord positif , ils ont réglé et établi entr'eux leurs propriétés en des pays difFérens et séparés. Pour ce qui est de ces grands espaces de terre , dont les habitans ne se sont pas joints'^ ^ux états et aux peuple^ dont je viens de parler , et n'ont pas consenti à l'usage de leur argent cornîiiun, qui sont déserts et mai peuplés , et où il y a beaucoup plus de terroir <|u'il n'en fant à ceux qui y habitent^ ils demeurent toujours communs. Du reste , ce cas se voit rarement dans ce^ parties de la terre où les hommes ont établi entr'eux, d'un commun consen* tement , l'usage et le cours de l'argent monnoyé.

XXIÎ. La plupart des choses qui ^ sont véritablement utiles à la vie de l'homme, et si nécessaire pour sa subsistance 5 que les premiers hommes y ont eu d'abord recours , à-peu-prè* comme font aujourd'hui les Ajnéri*

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cains , sont généralement âe peu de durée ; et si elles ne sont pas consumées dan^un certain temps par Tusage auquel elles sont destinées , elles diminuent et se corrompent bientôt d'elles-mêmes. L'or ^ l'argent , les diamans sont des choses sur lescjuelles la fantaisie ou le consentement des hommes , plutôt qu'un usagQ réel , et la iv^ces^ site de soutenir et conserver sa vie , a mis de la valeur (i). Or pour ce qui regarde celles dont la nature iious pourvoit en commun pour notre subsistance, chacun y a droit, ainsi qu'il a été dit sur Ime aussi grande quantité, qu'il en peut consunnn- pour s^n usage et pour ses besoins , et il. acquiert une . propriété légitime au regard de tout ce qui est un ejfFet et une production de son travail : tout ce à quoi il applique ses soins et son industrie pour le tirer hors de l'état oii la nature t'a mis , devenant sans difficulté son bien propre» En ce cas un homme qui amasse ou cueille cent ^boisseaux de gland , ou j 4e pommes , a par cette action , un \ droit de propriété sur ces fruits-là^ j aussi-tôt qu'il les a cueillis et amassés.

(l) Quibus ptœtium Jecit Lïbide y dit Tite- Xive^ auxquels xxos passions ont mis le prix.

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Ce à quoi seulement il est obligé, c'est de prendre garde de s'en servir avant qu'ils se corrompent et se gâtent, car aufiement ce serait une marque cer=« tâine qu'il en aurait pris plus que sm part , et qu'il aurait dérobé celle d'un autre. ^Çt certes , ce serait tme grande folie , aussi bien qu'une grande mal-, honnêteté , de ramas>:er plus de fruits qu'on n'en a besoin et qu'on n*cn peut manger. Que si cet honmie , dont nous parlons , a pris à la vérité plus de fruits et de provisions qu'il nVn fallait pour lui*«eal, maïs qu'il en ait donné une partie à quelque autre personne , en sorte que cette partie ne se «oit pa^ pojurrie, mais ait été employée à Pusage ordinaire , on doit alors le considérer comme ajant fait de tout r.n légitime usage. Aussi s'il troque des prunes , par > exemple , qui ne manqueraient point de se pourrir en luie semaine , avec de^ noix qui sont capables de se conserver, et seront propres pour sa nourriture durant toute une année , il ne fait nul tort à qui que ce soit ; et tandis que rien ne périt et ne se corrompt entre ses mains, faute d'être employé àfusage et aux nécessités ordinaires , il ne doit point être regardé comme dé*

solant l'héritage Commun , pervertissant le bien d' autrui, prenant avec la sienne la portion d'un autre. D'ailleurs , s'il veut donner ses noix pour une j)ièce de métal qui lui plaît, ou échanger ses brebis pour des coquilles , ou sa laine pour des pierres brillantes, pour uii diamant , il n'envahit point le aroit d'autruî ; il peut ramasser autant qu'il veut de ces sortes de choses durables ; l'excès d'une propriété ne consistant point dans Pétend^e d'une possession , .mais darls la pourriture et dans l'inutilité des fruits qui en proviennent.

XXIII. Or nous voilà parvenus à l'usage de l'argent 3Tionno3'é , c'est-àdire, à une chobe durable, que l'on peut garder long-temps sans craindre qu'elle se gâte et se pourrisse ; qui â été établie par le consentement mutuel des hommes , et que l'on peut échanger pour d'autres choses nécessaires et utiles- à la vie , mais qui se corrompent en peu de temps.

Et comme les dilFérens degrés d'industrie donnent aux hommes à proportion la propriété de différentes possessions, aussi l'invention de l'argent jnonnoyé leur a fotirni l'occasion de pousser plus loin, d'étendre daran-

y a LE GOUVERNEMENT

tage leurs héritages et leurs biens particuliers; car supposons une îîe qui ne puisse entretenir aucune correspon-

• dance et aucun commerce avec le reste du monde , dans laquelle se»

^trouve seulement une centaine' de familles , où il y ait des moutons , des chevaux , des bœuJRs , des vaches , d'autres animaux utiles , des fruits sains , du bled , d'autres choses çapabîes'de nourrir cent mille fois autant de personnes qu'il j en a dans Tîle ; mais que , soit parce que tout y e§t commun , soit parce que tout y est sujet à la pourriture , il n'y a rien qui puisse tenir lieu d'argent, quelle raison peut obliger une personne d'étendre sa possession au-delà des besoins de sa famille, et de l'abondance dont il peut jouir , soit en se servent de ce qui est une production précise de son travail, ou en troquant quelqu'une de ces productions utiles et commodes , mais périssables pour d'autres à-peu-près deJa même nature ? Oii il n y a point de dioses durables, rares et d'un prix assez considéraiUe pour devoir être gardées long-temps , on n'a que faire d'étendre fort ses possessions et ses terres , puisqu'on en peut .toujours prendre autaut

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que la n<5<3e5sité le requiert ; car enfin je demande si nn homme occupait dix mille ou cent mille arpens de terre trèsbien cultivée, et bien pourvue et remplie de bétail au milieu de- l'Amérique , oti il n'aurait nulle espérance de commerce avec les autres parties du monade ^ pour en attirer de l'argent par la vente de se^ revenus et des productions de ses terres , toute cette grande étendue de terre vaùdrait-ella la peine d'être fermée de certaines bornes , d'être appropriée ? Il est manifeste que lé bon sens voudrait que cet lioirime laissât dans l'état commun de la nature y tout ce qui ne serait point né cessâire pour le soutien et les commodités de la vie, de lui et de sa famille.

XXIV. Au commencement tout îe monde était comme une Amérique , et même beaucoup plus dans l'état qu^ je viens de supposer que n'est aujourd'hui cette partie de la terre nouvellement découverte ; car alors on ne savait nulle part ce que c'était qu'argent monnoyé ; et il ^esl à remarquer que dès qu^on eût trouvé quelque chose ' qui tenait auprès de« autres la place ^ de l'argent d'aujourd'hui, les hommei

rjl LE GOUVERNEMENT

conimencci cnt àZtendie et à aggrancUr leurs posi;essioris.

XXV. Mais depuis que Vof et Targent , qui naturellement sont si peu utiles à la vie de l'homme , par rap-^ port à la nourriture , au vêtement et à d'autres ntcéessités semblables , ont reçu un certain prix et une certaine valeur du consentement des hommes y quoiqu'après tout le travail contribue beaucoup à cet égard , il est clair, par une conséquence nécessafre , que le même consentement a permis les possessions inégales et disproportionnées ; cardans les gouvernemens où les lois règlent tout , lorsqu'on y a proposé et approuvé un moyen de posséder jus-^ tem.ent et sans que personne puisse se plaindre qu'on lui fait tort ^ plus de chose qu'on n'en peut consumer pour ca subsistance propre ; et que ce moyen c'est l'or et l'argent , lesquels

{>euvent demeurer éternellement entre es mains d'un homme , sans que ce , qu'il en a , au de-là de ce qui lui est nécessaire , soit en danger de se pourrir et de décheoîr , le consentement mutuel et unanime rend justes les démarches d'une personne qui, avec des. espèces d'argent, aggrandit, étend, augmente

iirpnte sed possessions autant qu'il lui plaît. \

XXVI. Je pense donc qu'llest facile à présent de concevoir comment le traitai l a pu donner , dans le commencement au monde , un droit de propriété «ur les choses communes de la nature ^ et comment Pusage que les nécessités de la vie obligeaient d'en faire , réglait et imitait ce droit-là ; en sorte qu'alors il ne pouvait y avoir aucun sujet de dispute par rapport aux possessions. Le droit et lacommodité allaient toujours de pair; car un homme qui a droit sur tout ce en quoi il peut employer son travail, n'a guères envie de travailler plus qu'il ne lui est néce«isaire pour son entretien. Ainsi, il ne pouvait y avoir de sujet de dispute touchant les prétentions et les propriétés A'autruî., ni d'occasion d'envahir et d'usurper le droit et le bien de? antres ; chacun voyait d'abord à-peu-près quelle portion de terre lui était nécessaire , et il aurait été aussi utile que malhonnête de s'appropriei; et d'amasser plus de chose qu'çn en avait besoin.

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