‹ Du gouvernement des communautés religieusesChapitre 1 sur 58 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dir^icuEîcs que rencoMtre Sa Swipérlcrïîô»

Le gouvernement des communautés est l'art des arts.

Si l'homme, au dire d'un ancien, est un petit monde renfermé dans un grand, ou plutôt, comme parle saint Grégoire, un grand monde renfermé dans un petit, ne faut-il pas condure que gouverner un homme, c'est gouverner un monde, et que gouverner une communauté , c'est gouverner autant de mondes qu'elle compte de religieux?

HOLY REDEEWêir^fci^RY, WINDSOR

De tous les animaux , rhomme est le plus rusé et le plus changeant ; il est volage en son imagination , déréglé en ses appétits, indépendant dans son jugement, insaisissable dans sa volonté. Combien trouve-t-on d'hommes dont les génies sont tout différents? un esprit craintif et timide, qu'il faut rassurer, enhardir ; un esprit bouillant et impétueux , qu'il faut réprimer ; un esprit lent et tardif, qu'il faut attendre ; un esprit vif et plein de feu , qu'il faut devancer ; un esprit sombre , dissimulé , qu'il faut accoutumer à la confiance ; un esprit trop facile , trop ouvert , qu'il faut rendre plus circonspect. Comment découvrir le mécanisme de tant de cœurs, s'adapter à tant de caractères disparates, avoir ou du moins emprunter tant de sortes de conduite, mettre en mouvement tant de ressorts, sans les briser?

Telle est la difficulté du gouvernement en général , cette diversité et cette mobilité des esprits , cette impossibilité de les contenter tous, en les soumettant à un régime uniforme et invariable. Mais combien cette difficulté s'accroît pour les communautés religieuses I Qu'est-ce en effet qu'une communauté religieuse, sinon une réunion de personnes qu'on ne peut ni éblouir par l'éclat du faste, ni intimider parles menaces, ni surprendre par les artifices de la politique, et sur qui l'on n'a d'autorité qu'autant qu'elles en laissent prendre? De plus" , le gouvernement religieux tend à la fin la plus haute et la plus sublime , l'union de l'homme avec Dieu par la sainteté spéciale que donnent les vœux de religion, et il se trouve que Thomme a une inclination furieuse pour les choses terrestres , peu ou point d'attrait pour les choses célestes. Qui ne sait , d'ailleurs, que les âmes , plus encore que les corps , sont sujettes à des maladies compliquées , et que les communautés, non moins que les nations, ont leurs moments de crise? Enfin le Supérieur reste homme, par conséquent sujet à beaucoup d'ignorance et à plus d'une faiblesse.

Le gouvernement religieux , en d'autres termes , l'art de conduire une communauté à la perfection , de tous le plus noble , est donc aussi le plus difficile. Nul ne demande autant

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de sngncît^ , de vigilance et de force ; c'est le ohef-d'œuTM Aê

la sa^xîsse éclairce par rexpéricnce.

Cependant, on ne saurait le méconnaître, du commandement dépend en grande partie l'obéissance : qui saura Lien commander sera presque toujours bien obéi , vu que, le Supérieur sage appuyant son commandement sur la justice, et le rapportant à un but d'utilité générale, les inférieurs sont conniic contraints d'obéir par l'cuipire de la raison et l'amour du bien commun. Le plus redoutable fléau des communautés, ce n'est pas la persécution , ce sont les Supérieurs inhabiles.

Cet art demande un rare concours de qualités, et une sorte de noviciat

préaljable.

Outre la sainteté, quelles qualités et quels talents ne faut-il pas ici? Bonté, pour faire naître la confiance; autorité, pour entretenir le respect, conserver dans la soumission; sévérité qui n'a rien de rebutant ; complaisance qui n'a rien de lâche; douceur qui sait punir et reprendre; fermeté qui sait tolérer et pardonner; vigilance à qui rien n'échappe; sagesse qui dissimule et quelquefois semble ignorer tout jusqu'au moment opportun. Or ce précieux assemblage dn qualités et de talents, autant pour être développé et perfectionné que pour être reconnu et constaté , suppose et exige un apprentissage préliminaire. L'orateur politique , avant de monter à la tribune pour défendre les intérêts de la patrie , s'exerce longtemps en secret , et reçoit les leçons de ceux qui possèdent l'art d'enchaîner la foule par l'ascendant de la parole. Le médecin, pour traiter utilement les maladies, se livre pendant de nombreuses années à des études sérieuses. Tous les hommes s'occupent à se former, jusqu'à ce qu'ils atteignent le point de maturité et de perfection que leur rang ou leur profession exige, et, chez tous les peuples civilisés, les lois arrêtent dès le début le jeune imprudent qui voudrait s'élancer daof

h carrière , au risquée de compromettre par son inexpérience la vie ou la fortune de ses semblables.

Les gouvernements confient-ils l'école de marine à des professeurs qui ignorent la mer, ou qui ne se sont rendus fameux que par leurs naufrages ; la conduite des armées à des généraux qui n'ont jamais vu que des combats en peinture, ou que lennemi a constamment mis en déroute ; l'administration des finances à des hommes pour qui le calcul est une énigme, ou qui n'ont pas su gérer leurs propres affaires? Avec quel soin ne choisit-on pas les précepteurs des princes , « dans la con- « viction , dit Saavedra Faxardo , qu'un cœur rampant et « vulgaire ne saurait inspirer de nobles sentiments aux fils de « rois ! Donnez à l'aiglon pour précepteur un hibou ^ au lieu a de lui apprendre à regarder le soleil en face et à planer « au-dessus des cèdres et des montagnes , il le retiendra dans « les broussailles et les ombres de la nuit. » (Idea princîpis politico-chrisliani, cap. 1.)

Le Supérieur des familles religieuses serait-il seul excepté de la loi commune? L'art le plus difficile serait-il le plus abandonné au hasard, celui qui tirerait le moins de secours de l'exercice et de l'enseignement? Vit-on jamais une communauté investir un sujet de l'autorité sans garantie suffisante, présumer qu'il saurait commander parce qu'il avait su obéii*, et vouloir que son coup d'essai fût un coup de maître ?

Dans chaque institut, il est sagement établi que l'élu aura passé par les emplois subalternes, se sera exercé dans la connaissance des hommes et le maniement des affaires religieuses, aura donné des preuves de sa prudence, de sa charité, de son courage, de sa patience, et n'arrivera, pour ainsi dire, au faîte de l'autorité qu'après avoir fait un stage plus ou moins prolongé dans les rangs intermédiaires.

Tel a su obéir, qui ne saura pas pour cela commander. « Vous en verrez , dit saint Bonaventure , qui , simples reli- « gieux, vivaient pacifiquement avec leurs frères , et qui, suce périeurs, sont des êtres non-seulement incapables, mais a insensés, mais insupportables, n (De sex alis , cap. 1).

/lutre chose , en effet , est bien vivre en société , autre chose bien gouverner la société: c'est une tout autre science, c'est un tout autre mérite. Pour satisfaire à ses obligations et travailler à sa propre perfection , l'inférieur n'a besoin que de veiller sur lui-même et d'obéir j mais le Supérieur, placé à la tête de ses frères , doit non-seulement veiller sur lui-même et obéir aux règles, vu que sa conduite influe puissamment sur toute la communauté , mais encore corriger les défauts , diriger les vertus, faire concourir les volontés particulières à un même but, à un plan général qui souvent contrarie les inclinations , les intérêts individuels, les préjugés, les habitudes. La condition privée, quand on y joint l'obéissance et un peu d'esprit pour bien parler, couvre les défauts naturels, et fait paraître un homme digne de toutes les places dont il est éloigné ; mais c'est l'autorité qui met les défauts en relief, et donne la juste mesure de la capacité et de la vertu.

Ce n'est pas que quelques inférieurs ne se flattent peut-être en secret de réunir les qualités d'un Supérieur parfait et consommé, et d'éclipser de prime abord ceux qui les gouvernent, si jamais ils étaient mis à leur place ; mais, hélas! la critique est aisée, et l'art est difïicile-, et, pour les convaincre que leur unique mérite est l'amour de la domination , et leur principal talent le secret de s'aveugler, il suffirait sans doute de les me lire à l'œuvre.

Le Supérieur doit étudier l'art de gouverner.

Pour tout Supérieur qui a besoin de perfectionner les qualités et de compléter le noviciat dont nous venons de parler, c'est plus qu'un acte de sagesse, c'est un devoir d'étudier les principes de l'art de gouverner, principes dictés parla prudence, appuyés sur rexpérience, puisés pour la plupart dans ri'^crilure ou les ouvrages des Saints, suivis et recommandés par tous les fondateurs d'Ordres. De Tétude de ces principes et

du soin âe s'y conformer, dépend la prospérité des maisons religieuses. Nulle communauté ne peut avancer dans les voies de la perfection, si elle n'est gouvernée suivant les lois de la sagesse chrétienne , comme nul Supérieur ne peut être irréprochable devant Dieu s'il ne gouverne d'après ces lois j mais, pour suivre ces lois, il faut les connaître, et, pour les connaître , il faut les étudier.

Isocrate donnait ce précepte au jeune Nicoclès, roi de Salamine : « Si vous voulez approfondir les connaissances qu'il « convient aux rois de posséder, unissez la théorie à l'expé- « rience ; la théorie vous tracera le chemin , l'expérience vous « donnera le moyen d'y marcher d'un pas assuré. » Erreur de croire qu'on possède la science du gouvernement religieux par le seul fait de l'élection, que cette science est pour tous et toujours une science infuse, qu'elle n'a pas ses règles et ses préceptes comme les autres, ou que, pour bien gouverner, les talents naturels suffisent! Sans doute, des grâces et des lumières spéciales sont accordées au Supérieur , grâces d'autant plus abondantes, lumières d'autant plus vives et plus sûres, qu'il est plus uni à Dieu et plus dévoué à sa gloire. Toutefois sontils bien communs ceux qui reçoivent immédiatement du Ciel , comme Salomon, le don de sagesse, ou qu'une longue expérience a rendus capables de gouverner sans le secours des règles écrites, ou à qui la nature a donné un esprit si étendu et si juste qu'ils se conforment toujours aux lois de la justice et de la prudence, sans s'en écarter jamais? Hier encore j'étais inférieur, aujourd'hui me voici Supérieur : que prouve ma nomination ? qu'avec Tautorité on m'a conféré la sagesse ? Nullement : ma nomination prouve une seule chose, à savoir que j'ai été jugé le plus digne, pour le moment, d'être mis à la tète de mes frères, mais qu'on espère bien, tout en tenant compte du secours d'en haut, que dans ce poste, nouveau peut-être pour moi , je me hâterai d'étudier, dans mon institut ou dans les livres qui traitent du gouvernement religieux , les règles qui doivent me diriger, et me montrerai docile à les suivre. Pour tous les autres arts, la guerre, la navigation, l'archi-

lecture, on reconnaît qu'il faut en apprendre les maximes, les apprendre longtemps, les apprendre sous des maîtres expérimentés; et pour le plus sublime des arts, celui de conduir les âmes à la perfection sous un régime commun, on se flattera d'y exceller, ou du moins d'en savoir assez, parce qu'on a de la raison et de la vertu, du courage et du zèle? Non : si le gouvernement religieux demande de la raison et de la vertu , du courage et du zèle, il ne s'en contente pas ; ce n'est là que la base , la condition essentielle , la matière première ; outre ces qualités et ces talents , il faut la connaissance des règles , il faut les leçons des maîtres : sans cela, le Supérieur ne deviendra habile qu'à force de bévues ; plus même il aura d'ardeur et de génie , plus il courra risque, en se créant un plan arbitraire de gouvernement , d'égarer sa communauté et de ,«^ s'égarer avec elle. « Pour réussir dans une profession quelcon- « que, disait Aristote, il faut le concours de ces trois choses : « la nature , l'étude , l'exercice. »

L'art de gouverner les maisons religieuses ne peut être un art problématique et douteux, que pour ceux qui ne se seraient pas donné la peine d'étudier suffisamment le cœur humain et le but de l'état religieux. Les principes du gouvernement religieux sont clairs, évidents, démontrés, pour quiconque aura réfléchi sur ces obiets importants. De l'élude du cœur humain et de la considération des fins de l'état religieux, on peut et on doit déduire un art de gouverner qui n'a rien de hasardé, un ensemble de vérités intimement liées, un enchaînement de lois aussi sûres que celles de n imporle quelle science humaine.

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