CHAPITRE II
Danfi^ers aux(|uels expose la Supério^tés
Elle met la vertu à une rude épreuve.
Qu*il est malaisé de conserver l'union avec Dieu et la sainte habitude de la prière au milieu de tant de soins embarrassants, d'affaires imprévues , de visites qui remplissent l'àme d'idées étrangères , dessèchent le cœur et éteignent la piété ! On s'accoutume à une vie dissipée, jusqu'à s'y complaire ; on compte pour rien l'omission de l'oraison, de l'examen, de la lecture spirituelle, on ne se fait aucun scrupule des infractions les plus considérables à la règle, sous prétexte que cela est inséparable de l'emploi, et que Dieu n'exige rien d'impossible. Tout entier dans l'étude des règles qui tendent à rerdre parfaits les inférieurs, on n'a que rarement l'idée ou le îcisir d'étudier celles qui tendent à rendre un Supérieur parfait. Ainsi perd -on peu à peu l'esprit de piété et l'heureuse facilité de converser avec Dieu.
L'histoire profane, au dire de Tacite, n'a remarqué qu'un seul prince, Vespasien, qui soit devenu meilleur en prenant le sceptre {Hist,, lib, 1). Les plus modérés n'ont pu se défendre absolument de l'air contagieux qui environne le trône impérial ; ils se sont plus souvenus de leur élévation au-dessus des hommes que de l'obligation de les conduire par la justice et par les lois, cl ils ont été ordinairement plus touchés du soin de faire respecter leur autorité que de celui de la rendre utile.
Il y a dans tous les hommes un secret penchant h la domination et à l'orgueil , qui, si l'on n'y prend garde, va sans cesse en se développant. Sans s'en apercevoir, on s'accoutume à la douceur de commander; on se sent gêné par tout ce qui borne le pouvoir ; on consulte avec plus de peine •, on écoute avec moins de bonté; on conclut avec plus de précipitation ; on devient plus délicat et plus sensible; on laisse moins d'accès à la vérité ; on se dégoûte des personnes sincères , et Ton trouve plus commodes celles qui approuvent tout ; on fait moins de réflexion sur soi-même et sur ses devoirs ; et le changement est quelquefois si prompt qu'après un an ou deux le Supérieur n'est plus connaissable, tant l'enivrement de son autorité a pré valu sur ses premiers sentiments.
« Suis-je donc entré en religion pour avoir des honneurs « et non des mépris? disait un religieux de Cîteaux, nommé « Candide. N'ai-je pas fait profession publique de dépente dance? Comment songez-vous aujourd'hui à me tirer de ma « condition première ?•... »
Mais quelquefois , au lieu de ce langage , et même après l'avoir tenu d'abord, on est tenté de se repaître des honneurs qu'on reçoit, de s'applaudir en secret d'avoir été élevé sur le chandelier, de savourer avec délices les flatteries de quelques esprits insinuants , d'attribuer à sa prudence le suc- 1 ùs de toutes les affaires , et de ne redouter rien tant que de voir finir sa préiature. Preuve évidente que l'esprit d'orgueil prendrait insensiblement la place de l'esprit de Dieu ; car l'esprit de Dieu nous pousse à n'envisager dans la supériorité que le travail et le péril, et par conséquent à désirer et à rechercher l'occasion d'en être affranchi.
Aaron avait été établi grand-prêtre par l'ordre de Dieu , et cependant il fut à la veille de se perdre pour avoir donné les mains à l'idolâtrie du veau d'or. Moïse son frère, intime ami de Dieu, fut exclu de la Terre promise pour une faute commise en conduisant le peuple. Saûl , sacré roi par le choix divin, fut abandonné à son sort infortuné pour avoir prévariqué aux devoirs de sa charge.
« J*aivu, dit TEcclésiaste , qu'il y a des temps ou c*e$l « pour son malheur qu'un homme en a dominé d'autres. » (Cap. 8.)
Et non -seulement les Supérieurs tombent avec plus de facilité , parce que l'embarras des affaires , la multitude des occasions , les honneurs et les flatteries les ébranlent et les affaiblissent graduellement ; mais c'est un fait non moins certain qu'ils se relèvent avec plus de peine. Comment se relèvet-on? le plus souvent par l'effet d'une correction ou d'un avis charitable ; or les Supérieurs manquent trop souvent de ce double secours, dit Modeste de Saint-Amable {Le parfait Supérieur^ liv. i, chap. 15) ; on les critique ou on les flatte, mais de les avertir ou de les reprendre , c'est un office dont on a peu de souci , et moins on leur parle de leurs écarts et des moyens de les redresser, plus ils sont tentés de se croire irrépréhensibles et affranchis du besoin de recevoir ou de demander des conseils. Chose étonnante l on est tout langue pour censurer un Supérieur , on est muet pour lui signaler ses défauts ; les uns n'osant le faire par complaisance, les autres par faiblesse , quelques-uns par politique , ceux-ci par indifférence, ceux-là par crainte d'être accusés de mauvais esprit : si bien que le secours qui arrive si à propos à l'inférieur, semble fuir à dessein le Supérieur ; comme si le rang qu'il occupe, on lui donnant le droit de corriger ses frères, le mettait luimême à l'abri de la correction ; et saint Isidore de Séville a dit avec vérité : « Il est difficile au prince , une fois engagé « dans le vice , de reprendre le droit chemin qu'il a quitté. » (Lib. III, cap. 5).
Elie entraîne une effrayante respônsabilitô.
« L'oliîcci pastoral, dit saint Laurent Justinien , n*est point « un repos, mais un labeur; ce n'est pas un honneur, nims « un fardci^.u ; ce n'est pas un gage de sécurité, mais une « annonce de périls. »
Plus un homme est élevé , plus il est exposé par son élévation même à rouler au fond de l'abîme , et le Supérieur, non moins que le prêtre, ne peut ni se sauvei* seul , ni se perdre seul. Fera-t-on observer fidèlement les règles? poussera-t-on chaque religieux à la perfection que Dieu attend de lui ? procurera-t-on tout le bien ? empêchera-t-on tout le mal ? a-t-on assez de prudence , de charité, de zèle , de dévoùment? Les meilleurs Supérieurs ne font presque jamais le bien qu'ils voulaient faire , et ils font souvent , par surprise , le mal qu'ils voulaient éviter : il y a si peu de cœurs sincères et entièrement ouverts à la grâce !
Un ancien disait qu'on pourrait peindre dans un anneau d'or t»ous les bons rois. 11 voulait faire entendre par là que , l'art de gouverner étant le chef-d'œuvre de la sagesse humaine, ce chef-d'œuvre est peu commun , et que le meilleur prince n'est au fond que celui qui commet le moins de fautes.
Qui ne sait les malheurs que le grand-prêtre Héli attira sur lui , sur sa famille et sur tout le peuple par sa faiblesse ? Qui ne connaît les menaces terribles faites, dans l'Apocalypse, à quelques évéques loués pour leur patience, leur courage, leur foi , leur charité , leurs bonnes œuvres , mais accusés d« manquer de vigilance et de fermeté contre les hérétiques ?
« Le prélat , dit saint Pierre Damien , répondra des âmes « que ses négligences ou ses mauvais exemples auront per- « dues. » (Lib. i, Ep. 9). « Celui, ajoute saint Grégoire, qui, « obligé par état de vivre saintement, occasionne par sa « conduite ou ses paroles la ruine de ses frères, serait moins « à plaindre s'il se fût livré dans le monde aux désordres « d'une vie licencieuse , qu'il ne l'est en devenant un sujet de « scandale dans l'exercice d'un ministère saint ; car, péris- « sant seul , il serait cerlaincment traité avec moins de se* t< vérité dans l'enfer. Cependant rien n'est plus propre à « multiplier le scandale, que la vie déréglée d'un homme « honoré d'un caractère sublime ou remplissant des fonctions « sacrées. Nul ne s'avise de le corriger quand il fait mal ; el « le respect qu'on lui porte à cause de sa dignité, rend sa faute
« extrêmement contagieuse. » (Pasl. P. I, cap. 2). La pensée de ces deux Docteurs est que , les fautes du Supérieur étant comme des fautes originelles, contractées d'abord par ceux qui en sont les témoins , puis trop souvent transmises et perpétuées, il sera recherché et puni pour tout ce qui lui est imputable. Vous aviez cru peut-être que vos infractions à la règle passeraient inaperçues : ah ! la communauté en est informée, la communauté se les permet à son tour, et quiconque s'en rend coupable augmente votre responsabilité sans diminuer la sienne.
Moins on a de compte à rendre aux hommes , plus on a de compte à rendre à Dieu : l'impunité à l'égard des hommes soumet à des peines plus terribles devant Dieu ; la primauté dans la condition attire une sorte de primauté dans les supplices : « La miséricorde est pour les petits , mais les puissants « seront puissamment tourmentés ^ aux plus grands est préce paré un plus grand châtiment. » (Sap. vi.)
« 0 le plus infortuné des mortels, s'écrie saint Jean-Ghrysostôme apostrophant celui qui brigue la préiature ; tu ne sais ce que tu fais quand tu demandes une cliarge si pesante : car, si tu demeures simple particulier, tu n'auras à rendre compte que de toi-même j et si tu te perds, tu n'auras que ton supplice : au lieu que, cherchant à être promu au gouvernement, tu souffriras autant de supplices qu'il se perdra d'âmes sous ta conduite. Et si tu ne veux pas que ce malheur t'arrive , combien de chagrins ne te faudra-t-il pas dévorer î N'esl-ce pas être ennemi de soi que de convoiter des plaisirs si cuisants ? On a déjà tant de peine à se sauver soi-même I » {Hom. 1, in Epist. ad Tit, )
Il faut plutôt craindre que désirer la Supériorité.
Les Saints sont unanimes à reconnaître que la préiature est si délicate et si susceptible , qu'elle ne peut souffrir qu'on
s*approche d'elle quand et comme on veut 5 elle se réserve de choisir elle-même ceux à qui elle préfère se donner, et c'est lui faire violence que de l'attirer à nous avant qu'elle ait fait les premières démarches pour nous attirer à elle. La prélature fuit ceux qui ont l'audace de la convoiter et de la poursuivre ; cl si elle est assez malheureuse pour tomber entre leurs mains, elle ne s'abandonne à eux que pour leur ruine ; au contraire , elle va au-devant de ceux qui la fuient, et s'efforce de leur alléger son joug.
La supériorité étant pleine d'amertume pour le cœur et de périls pour l'âme, celui qui la désire ne la connaît pas ; et, ne la connaissant pas, comment en remplira-t-il les devoirs?
Les Apôtres, dit Tostat, avaient commencé par ambitionner les premières places dans le royaume de Jésus-Christ , parce qu'ils n'avaient pas encore reçu l'Esprit-Saint 5 mais après la Pentecôte , comprenant que l'apostolat les obligeait à souffrir, à s'humilier, à servir, à supporter, ils le regardèrent comme un fardeau immense et une dure servitude : çt (elle est l'idée qu'après eux en ont eue tous les Saints. {In cap, ^nMatth.)
Nulle autre raison, sans doute, de cette loi de l'empereur Léon, déposée dans le Droit romain : « L'évéque, loin d'achetc ter sa dignité , ne l'acceptera qu'en cédant aux instances ; « loin de la rechercher, il se dérobera lui-même aux pource suites : qu'il se raidisse quand on l'invite 5 qu'il montre « d'autant plus de répugnance qu'on témoigne plus d'ardeur, « et qu'il n'ait d'excuse , en acceptant , que dans la violence « qu'on lui a faite : car, s'il n'est promu malgré lui , il est « évidemment indigne de la prélature. »
« Ceux qui désirent la charge des âmes, dit saint Jeance Chrysoslôme, n'ont aucune crainte des jugements de Dieu. c< Ce serait merveille qu'un seul de ces téméraires pût se sauce ver ; car si ceux-là mêmes qui n'arrivent à la prélature que ce par nécessité et par contrainte, sont exposés à tant de dante gers, que sera-ce de ceux qui s'y précipitent de plein gré , et ce qui n'y entrent que par la porte de l'ambition? Il faut trem- « hier et frissonner en présence d'une telle responsabilité. Si
« on vous laisse libre , refusez ; si Ton use de violence , résis- « lez ; si l'on vous enchaîne , ne cessez de veiller et de « craindre. » {Hom, 34, m EpisL ad Heb.). « Pour moi , « dit le même Docteur dans son Traité du Sacerdoce, depuis « le jour où vous m'avez averti qu'on songeait à me faire « évêque , je flotte sans cesse entre la vie et la mort , tant la « crainte et la douleur qui m'ont saisi sont vives et profondes. « Lorsque je considère, d'un côté, la beauté et la sainteté de « l'épouse de Jésus-Christ, de l'autre mes péchés et mes « vices, je ne puis m'empécher de déplorer son malheur et « le mien. De quelle si grande offense l'Eglise s'est-elle donc « rendue coupable contre son Dieu ? par quel crime a-t-elle « si fort irrité son Seigneur, qu'il veuille la déshonorer en « m'en donnant la conduite ? La conviction de mon indignité « m'accable , me fait fondre en larmes , me jette hors de moite même. » (Lib. iv). « Non, dit à son tour saint Augustin , « je ne vois pas d'autre cause de ma promotion à l'épiscopat « que la multitude et la grandeur de mes péchés i moi qui ne « sais pas seulement manier l'aviron , on m'adjoint au maîtr« « pilote pour tenir le gouvernail. » [Ep, 21;.
C'était la même appréhension dans les Saints pour le gouvernement des maisons religieuses , qui n'est qu'un diminutif du gouvernement des diocèses. Saint Bernard eût mieux aimé être le sujet de cent Supérieurs que le Supérieur d'un seul sujet ; la raison qu'il en donne est celle-ci : « J'ai bien plus à craindre la dent du loup qui s'acharnera sur moi quand je garderai les autres , que je n'ai à craindre la houlette de tous les pasteurs (jui me garderont. »
Saint Thomas applique aux Supérieurs réguliers ce qu'il dit des évêques : « Dans la supériorité , on peut distinguer trois choses : 1° l'office et la charge qui tendent à l'utilité des inférieurs ; 2^ l'élévation et l'honneur attachés à la dignité ; 3° les égards et la satisfaction naturelle. Désirer la supériorité pour la charge , abstraction faite du reste , est louable ; ;' désirer pour l'élévation , c'est ambition criminelle ; la désirer pour le? égards, c'est un honteux é^oïsme. » ÇJncap, xiu, ad Rom.)
« Une âme religieuse qui ne monte pas à la supériorité par « les degrés de l'humilité et de la crainte, est également in- « digne et incapable d'une telle place , et n'y monte ordinai- « rement que pour rendre sa chute plus prompte , plus « éclatante et plus funeste. » {La Guide des Supérieures , Avis l*^ par M^m Elisabeth Fleuret, sœur Saint-François-Xavier, de la Congrégation de Notre-Dame : ouvrage revu par les PP. Jacquemart et Querbœuf , Jésuites. Voir VJmi de la Religion , tom. 62 , pag. 25 et suiv. )
De nos jours , avouons-le , les prélatures ecclésiastiques et religieuses sont bien plus redoutées que recherchées , et il esl plutôt besoin d'encourager les timides que d'ciïrayer les pré- •omptueux , d'appeler les premiers que d'écarter les seconds.
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