PARAGRAPHE
Comment on doit procéder dans la délibéralion.
Consulter en toute franchise, à dessein de connaître le meilleur parti.
Pour cela, il est nécessaire l^'de réunir les conseillers avant et non après la détermination. Orgueil , pur orgueil qui ne peut manquer d'être puni par des bévues grossières, de ne consulter qu'après avoir pris son parti, dans le but unique de s'affermir irrévocablement dans son sentiment, ou de sauver les apparences , peut-être même d'échapper à l'odieux d'un /'chec probable, bien résolu à l'avance de repousser ou d'adopter les avis selon qu'ils seront conformes ou contraires à sa manière de voir.
Celui qui serait si délicat qu'il dédaignerait d'adhérer à l'avis d'un autre, et qui n'interrogerait son conseil que pour colorer son entreprise, s'imaginerait donc ou que son autorité serait compromise par cette condescendance, ou que son esprit est assez vaste pour suffire à tout. Mais pourrait-on plus mal connaître la nature de l'autorité que d'avoir la première pensée? car qui se persuadera jamais que la condescendance à la sagesse d'autrui soit une faiblesse et fasse déchoir Tautorité? Et ne serait-ce pas s'e:i faire accroire à l'excès que d'admettre la seconde? car quel Cijt l'homme, si favorisé de la nature et do la grâce, qui puisse se flatter de tout voir, de tout comprendre, sans jamais avoir besoin d'un secours étranger pour compléter ou rectifier ses idées?
La marque la moins équivoque du peu d'habileté est, sans contredit, cette opiniâtre et aveugle témérité qui s'attache à ses propres pensées et repousse toutes celles qu'on lui suggère. Un négociant trahit son ignorance des affaires, en n'y voyant aucune didicullé; combien plus le Supérieur trahirait-il son inhiî-
Inleté, en ne voyant aucune difficulté dans Tart de gouverner? On remarque, en effet, que les hommes les plus entendus sont précisément ceux qui consultent le plus, et que les plus incapables sont généralement ceux qui consultent le moins.
Il est nécessaire 2** de renoncer jusqu'à un certain point à son sentiment personnel, afin de se rendre propre à écouter et à apprécier celui des autres ; car, tandis qu'on est prévenu de sa pensée , on est peu en état d'entrer dans la pensée des conseillers. Toute idée que nous avons nous-mêmes conçue, par cela seul que nous l'avons conçue, nous paraît toujours la plus belle, la plus juste, la plus plausible, la plus sure. Quiconque ne se déliera pas de ce secret amour-propre, verra tout comme dans un prisme.
Ce n'est pas à dire, toutefois, que le Supérieur en consultant doive exagérer le besoin qu'il a d'être éclairé et laisser prendre une opinion basse de sa capacité : ce serait avilir son autorité, et porter imprudemment la confiance et l'estime sur ses conseillers. On ne doit jamais exposer les conseillers à la tentation de se faire craindre, ni les mettre dans le cas d'attirer à eux la considération due au Supérieur.
Laisser aux conseillers toute liberté de dire leur avis.
Les conseillers d'office étant obligés pour le bien commun de dire ce qu'ils pensent et ce qu'ils savent, leur liberté de penser ce qu'ils veulent et de dire ce qu'ils pensent doit rester pleine et entière.
Que le Supérieur donc V dissimule autant que possible le sentiment vers lequel il incline, ou, s'il donne son sentiment, qu'il ne parle point le premier; car, pour peu qu'il laisse voir sur son visage ou dans ses paroles le fond de sa pensée , plusieurs par flatterie ou respeclhumain opineront aveclui, d'autres par esprit d'opposition ou par quelque autre motif moins droit opineront contre lui. C'est ce qui oblii^ea Pison de dire à Tibère,
dans la cause de Marcellus accusé d'avoir enlevé la tête de la statue d'Auguste pour mettre celle de Tibère : « En quel rang, « prince, vous plaît-il d'opiner? Si c'est le premier, je serai « forcé de suivre votre avis ; si c'est le dernier, je crains d'être « inconsidérément d'un autre. »
Voici un principe que le Supérieur ne doit jamais perdre de vue et selon lequel il doit constamment agir, sous peine de tomber dans les plus graves illusions : c'est qu'il consulte non pour faire abonder dans son sens les conseillers, mais pour reconnaître et suivre l'avis le plus sage^ ce n'est pas une approbation commandée, mais une opinion librement émise qu'il cherche»
Qu'il expose 2** nettement l'état de la question ; qu'il la présente sous son vrai point de vue , qu'il la fasse envisager sous toutes ses faces et donne toutes les explications nécessaires, afin que chacun puisse juger avec connaissance de cause. 11 montrerait bien qu'il ne consulte que pour la forme, celui qui, dans la crainte de voir prévaloir un avis contraire au sien , s'attacherait à développer toutes les raisons qui militent en faveur de son opinion , et supprimerait soigneusement ou atténuerait celles qui la combattent.
Qu'il fasse bien entendre 3^ que son unique désir, en con^ sultant , est de connaître le mieux , le plus expédient , et qu'il agréera la liberté franche et loyale avec laquelle chacun émettra son opinion, dût -on contredire et renverser la sienne.
Une attache excessive à son sens est moins un vice de l'esprit que l'effet d'un orgueil condamnable. On s'est fait de sa capacité une idée trop avantageuse ; on se flatte d'avoir saisi , dans chaque question et dans chaque entreprise, les raisons pour et contre ; on ne soupçonne dans sa manière de juger et d'agir ni erreur ni mécompte. L'esprit ainsi préoccupé, on rejette fièrement tout ce qui vient à l'encontre , sans se donner la peine de l'examiner ; on laisse clairement entendre aux conseillers qu'ils n'ont plus qu'à courber la tète ; et quand même, dans certains cas , on aurait assez de droiture et de bonne foi
pour avouer qu'on se trompe , une mauvaise honte empêche lie reculer, et l'on passe outre. Toute détermination que vous êtes tenté de soustraire au conseil , ou à laquelle vous voulez rallier de vive force le conseil , doit vous être par cela même justement suspecte.
Dans les choses importantes et majeures , 4" qu il demande l'avis des conseillers par écrit, et leur accorde du temps poul* dresser comme un mémoire où se trouvent les principaloi' raisons.
Il emploiera le même moyen quand il aura besoin de s'assurer du secret, ayant la précaution de défendre à chaque particulier d'en conférer avec les autres , et même de dire qu'il est consulté, ni sur quoi. Quand il aura écouté ou lu ce qu'on avait à lui dire , et que le secret sera d'une extrême conséquence , il pourra ne point déclarera son conseil la résolution qu'il aura prise , mais l'exécuter aussitôt.
Cet avis d'Isocrate à Démonicus trouve encore ici sa place : « Lorsqu'il se rencontre des choses dont vous craignez de « parler ouvertement , et sur lesquelles, cependant, vous vou- « lez savoir l'opinion de quelques-uns de vos amis , parlez-en « comme d'un objet qui vous serait étranger ; vous pénétrerez •X leur sentiment, sans compromettre votre secret. »
Disons encore qu'en général , il est plus à propos que le Supérieur ne donne son sentiment ni avant ni après les conseillers ; car il pourra ensuite exécuter plus librement ce qui lui semblera le meilleur.
Apprécier la valeur de chaque opinant.
La prudence veut encore que le Supérieur examine ce que les avis ont de solide ou de frivole, pour se décider entre des avis opposés et débattus. Qu'il s'en faut que tous les opinants soient toujours et également propres à donner d'utiles conseils ! « Ne croyez pas à tout esprit, dit saint Jean. » (Ep. I, cap. iv).
— 176 ~ L'humeur influe à notre insu sur nos décisions, et notre langage est trop souvent inspiré par quelque secret intérêt , par une passion qui craint ou espère.
Le conseiller dont vous avez reçu l'avis est-il suffisamment instruit sur le fond et les circonstances de l'affaire? A-t-H'la capacité et les lumières requises pour que son jugement soit de quelque poids en cette matière ? A-t-il un intérêt personnel, plus ou moins direct, à vouloir une chose plutôt qu'une autre ? Est-il actuellement sous l'influence d'une passion qui plaide en sa faveur ? Est-il d'un caractère timide, qui le porte à vous communiquer de vaines appréhensions ^ d'un caractère hardi et entreprenant , qui puisse vous engager dans un mauvais pas et vous y laisser ? car on donne volontiers des conseils hasardeux , quand on ne doit entrer pour rien dans lexécution et qu'on n'est point responsable des suites. Estce un homme complaisant et astucieux, qui, après avoir pressenti votre opinion , cherche à vous faire sa cour à vos dépens, et vous suggère l'agréable de préférence à l'utile?
Ce dangereux poison de la flatterie nous aveugle tellement que, souvent, nous n'apercevons pas les pièges les plus grossiers tendus à notre vanité. Il faudrait laisser cette impression trop douce de la flatterie s'affaiblir peu à peu ; puis considérer de sang-froid , sans prévention comme sans acception de personnes, l'avis de l'opinant, quelle inclination de notre cœur il a voulu caresser , quel sera le résultat inévitable de notre adhésion. Ajoutez cet autre inconvénient : si les conseillers s'aperçoivent d'une distinction trop marquée , ou ils n'oseront contredire le favori du Supérieur, ou ils le contrediront de préférence ; et comme ce favori a ses passions et ses préjugés, le Supérieur, en inclinant de son côté , court risque de prendre ces passions et ces préjugés pour règle de ses déterminations. Hélas ! que le pas est glissant ! combien la nature est ingénieuse 1 qu'il est diiïicile et rare de chercher toujours et uniquement le bien public î
Quelque dévoués et experts que vous paraissent vos conseillers, posez tou'iours leur sufl'rage. L'un , pour s'épargner
la peine de rcflcchîr, jelle la première pensée qui lui vient à Fesprit, supposant, au pis aller, qu'un autre après lui en présentera de meilleures. L'autre , se défiant de ses lumières et leur préférant aveuglément celles de la majorité, se range au parti qu'il voit le plus suivi, sans se rendre compte par luimême s'il est le plus sûr et le plus sage. Celui-ci , vous ayant entendu d'abord formuler votre opinion , n'ose plus exprimer franchement la sienne. Celui-là, poussé par l'esprit de contradiction, combat des sentiments très-raisonnables et qu'il jugerait tels , s'il les eût émis le premier.
Sondez donc les intentions et les passions , appréciez l'autorité et les lumières , démêlez dans les paroles ce qu'il faut attribuer à la force et à l'amour de la vérité , et ce qui est la fart présumable de la légèreté ou de la passion. Tels sont les conseils du P. Beaufils à une Supérieure. (12° Lettre.)
Prendre sa résolution par soi-même.
C'est au Supérieur, chef de son conseil , de comparer les avis' et d'amener, s'il le peut , ses conseillers à l'unité. Si les avis sont trop contraires pour être accordés, c'est encore à lui de les balancer et de prendre le parti le plus raisonnable.
Le propre de l'inférieur est de donner le conseil qu'on lui demande ; le propre du Supérieur est de le prendre ou de le laisser, selon qu'il le juge convenable.
Le cardinal de Mantoue se plaignait un jour au cardinal de Pavie que le Pape ne suivît pas toujours leurs avis : « Vous devez savoir, répondit celui-ci , que les cardinaux sont les conseillers et non les maîtres du Pape •, que leurs avis sont appelés des votes , et non des volontés ; et dès lors nous n'avons pas lieu de nous plaindre lorsque le Pape suit un sentiment contraire au nôtre. )> Saint Benoit dit aux consulleurs : « Que les frères donnent le conseil en toute humilité,
« sans disputer avec acliarneaierât ni raisonner aVec arro- « ganee , mais qu'ils s*en remettent au sentiment de l'Abbé , a et obéissent en toel ce qu'il ordonnera. » (Rcg.), Saint Grégoire j après avoir exhorté les Pasteurs à donner pleine liberté à leur conseil , avertit les consulteurs que cette liberté ne doit point dégénérer en licence ou en orgueil. (Past., P. II, cap. 7.)
On est toujours sage en écoutant les conseils , mais on ne l'est pas toujours en les suivant. Les suivre, sans les considérer, ce n'est pas s'en servir, c'est leur obéir et se rendre indiscrètement l'esclave de celui qui les donne. La coutume de l'homme prudent, lorsqu'on lui apporte des conseils, c'est de les écouter et de les recevoir civilement comme ami, de les examiner comme juge, et de les exécuter comme maître. « Il « voit à la vérité par ses conseillers , dit spirituellement Saa- « vedra , mais comme on voit par des lunettes , c'est-à-dire « en les mettant devant soi et en y appliquant ses propres « yeux. » {Op. cit., cap. ô5). Il a son but, ses desseins 5 il se fait tout dire , tout expliquer, et regarde si les moyens qu'on lui pi'opose vont à sa fin 5 il écoute ses amis , ses conseillers, mais ne se livre pas à eux. Quand il fait ce qu'on lui a conseillé, il ne suit point l'opinion d'un autre, mais la sienne.
Résoudre tout sans conseil, serait une dangereuse présom-^ ption ; exécuter tout par le conseil d'autrui, serait un indigne abandon de l'autorité. Trop d'attache à son sentiment et trop de facilité à en changer, sont deux défauts également i3ontraires à la prudence, ennemie de tout excès ; le second , quoique sujet à de moindres inconvénients, ne laisse pas de mettre en péril le gouvernement du Supérieur. Les ordres ne sont pas respectés, quand on voit que le Supérieur ne les donne pas , mais qu'il les reçoit. C'est le défaut où donnent certains esprits inconstants : soit crédulité de leur part, soit bonté de naturel , soit paresse à entrer dans la discussion , on leur persuade tout ce qu'on veut , toutes raisons leur sont bonnes ; ils ne savent ni débattre une question , ni contredire un opinant. Mais aussi, quand vous les avez amenés à votre senii-
ment , il faut les bien tenir et les surveiller de près ; car, si un autre leur parle , il aura bientôt renversé ce que vous aurez fait , et l'avis du dernier sera infailliblement le sien.
Sous ce titre : Ne pas se laisser aller au dernier, Gracian a écrit cette parole : a II y a des hommes de dernière impres- « sion 5 ils ont un esprit et une volonté de cire ; le dernier y « met sceau et efface tous les autres. Chacun leur donne sa ce teinture ; ils sont enfants toute leur vie. » (Homme de cour, max. 248.)
Qui se laisse mener ne voit rien , c'est un aveugle qui suit son guide.
Les leçons de l'Esprit-Saint sont admirables : « Trois choses « émeuvent la terre : la première est un serviteur qui règne. » (Prov. xxx). Et ailleurs : « Séparez-vous de vos ennemis, « prenez garde à vos amis.» (Eccli. vi). lis peuvent se tromper ; ils peuvent vous tromper : s'ils avaient l'adresse de vous prendre par votre faible, ce ne serait pas vous qui gouverneriez, mais eux.
Sachez donc prendre votre décision par vous-même ; autrement, vous ne la prenez pas, on vous la donne. Lorsque vous aurez appris ce que vous pensiez ne pas savoir, lorsque vous aurez recueilli les lumières qui vous manquaient , prononcez en Supérieur, votre opinion fût-elle contraire à celle de tous, et soyez sûr que la Providence sera de votre côté. Si le cœur du roi , comme disent les Proverbes, est dans la main de Dieu, son intelligence y est aussi ; et, avant d'incliner le cœur, Dieu a coutume d^éclairer l'intelligence. C'est vous qui êtes Supérieur, c'est sur votre tête que tout roule. Si vous laissez les autres gouverner, vous n'aurez plus droit à recevoir des secours d'en haut ; car ils ne vous sont dus qu'autant que vous êtes véritablement Supérieur.
On ne veut pas dire parla que vous deviez toujours préférer votre sentiment à celui de vos conseillers , quand tous sont contre vous, et qu'il est manifeste que le zèle du bien public les anime, à moins d'une impulsion intérieure et d'une lu-
mîère secrète , surmontez-vous vous-même et cédez. Chaque institut, d'ailleurs ) détermine les cas où le Supérieur doit suivre Tavis de la majorité des conseillers, et ceux où il peut suivre le sien propre.
Au reste, que vous admettiez ou que vous rejetiez les conseils, montrez-vous toujours reconnaissant, du moins ne blâmez jamais 5 car, à ce compte , qui voudrait être conseiller ?
Ne point précipiter son jugement.
La vérité se fait quelquefois longtemps chercher ; elle ne consiste que dans un point indivisible , qu'il faut saisir après l'avoir démêlé à travers mille fausses apparences ; et si , comme dit le Sage , « ce qui est même sous nos yeux et à « notre portée ne se trouve souvent qu'avec beaucoup de <c travail » {Sap, ix), que sera-ce lorsque la matière sera embrouillée, lorsqu'il sera nécessaire de recourir à l'enquête, d'éclaircir des doutes , de percer des obscurités ?
Parmi les choses proposées en conseil , les unes paraissent belles et grandes d'abord , qui ensuite sont reconnues vaines et inutiles; les autres, au contraire, semblent n'être rien, dont le résultat pourtant sera considérable ; plusieurs sont facilement conçues, et ne seront que très-difficilement exécutées 5 quelques-unes nuisent au début, et ont une issue avantageuse ; ceiUes-ci ont réussi sur une petite échelle , et échoueront sur une plus grande. Il en est dont l'effet est tout différent de celui qu'on se promettait.
« L'homme impatient ne peut rien faire à propos et n'opère « que des folies. » {Prov, xiv). « Où il n'y a point d'intelli- « gence, il n'y a point de bien ; qui se précipite , choppera : la « folie des hommes les fait tomber, et puis ils s'en prennent à « Dieu dans leur cœur. » {Ibid, xix.)
Saint Thomas donne trois sources de la présomption , qui
te sont parla même de la précipitation : 1* juger légère une affaire considérable ; 2° s'exagérer à soi-même les ressources dont on dispose ; S"" se flatter d'avoir des qualités qu'on n'a pas (2. 2. q. 130, art. 2). Il aurait pu en ajouter une quatrième : prendre des décisions sur un premier expose. Malheur au Supérieur qui , pour faire preuve de vivacité d'esprit ou de force de caractère , précipite son jugement et ses démarches ; il s'arrêtera bientôt tout court , en présence d'un obstacle imprévu.
Plus il est facile au Supérieur de faire exécuter ses ordres , plus il doit être lent à les donner. Aux inférieurs, la difficulté de Texécution ouvre la porte à de meilleurs conseils ; dans le Supérieur à qui parler c'est faire, on ne saurait dire combien la promptitude est fatale.
Prenez donc du loisir, n'avancez que par raison 5 laissez mijrir votre délibération ; attendez , revenez derrière vous , pesez une seconde fois 5 au besoin , consultez de nouveau (pielques hommes de sens ; ne dédaignez pas de profiter des discours mêmes par lesquels on vous critique , pour rectifier, modifier ou perfectionner votre dessein. Un dessein mal conçu îîc vient jamais à maturité. Toutes les entreprises faites avec plus de chaleur que de raison ont des commencements vigoureux, mais la suite n'y répond pas. « Il est toujours bon, dit « Gracian, de prendre du temps ; il vient de nouvelles pensées « qui confirment et fortifient les résolutions. Les matières « doivent être examinées à deux envers et préparées h pour et « à contre^ en sorte que l'on soit prêt à oui et à non. Il n'y a « point de cas fortuits pour ceux qui prévoient , ni de pas « dangereux pour ceux qui s'y attendent. L'oreiller est une « sibylle muette : dormir sur une chose à faire, vaut mieux « que d'être éveillé par une chos^ faite. La béquille du Temps « fait plus de besogne que la massue d'Hercule. » (//owmis (le aour, max. 55 et 151.)
Ne pas toujours délibérer.
Outre qu'il y a des esprits plus pénétrants, des illuminations promptes et soudaines, des affaires faciles à résoudre, on peut dire que toute vertu cesse d'être vertu , si elle va au-delà des justes bornes. « Attendre est sage , à la condition d'attendre « quelque chose; mais attendre pour attendre, par pure in- « souciance ou par pure irrésolution , faute d'avoir assez de « bon sens pour se décider et assez de courage pour se mettre « à l'œuvre : attendre ainsi, c'est le pire de tous les partis et « le plus certain de tous les dangers. » (M. de Broglie). Toutes ces fluctuations interminables, ces détails sans fin, ces calculs, ces examens, sans vous éclairer davantage, vous fatiguent, vous embrouillent et vous font perdre à raisonner un temps qu'il faudrait employer à agir. Qui ne sait que si d'un côté l'esprit se fourvoie facilement, le cœur de son côté, inquiet et troublé , offusque et fausse l'esprit ?
Il n'en est pas, dit saint Thomas, des conclusions pratiques de la morale comme des conclusions spéculatives des sciences : celles-ci, étant renfermées dans leurs principes, en découlent avec plus ou moins d'évidence i tandis que celles-là, variant presque à chaque cas, selon les circonstances, ne peuvent être décidées qu'avec des probabilités. Pourquoi chercher l'évidence où elle ne saurait être? La prudence elle-même veut qu'on agisse quelquefois dans le doute , et qu'on risque quelque chose plutôt que de rester dans une éternelle inaction. Après avoir raisonnablement délibéré , il faut prendre le meilleur parti et abandonner le surplus à la Providence : car enfin toutes les conditions de la prudence, que nous avons développées, ne sont que pour celle-ci, savoir se résoudre.
Ne soyez pas de ceux qui , à force d'écouter, de s'informer, de réfléchir, se confondent dans leurs pensées, et qui, s'attendont à trouver dans leurs conseils une assurance entière , ne
savent jamais à quoi se déterminer : gens de grande délibéralion, mais de nuHe exécution ; à la fin , tout leur manquera. « Où il y a beaucoup de discours, de propositions, des raison- « nements sans fin, la pauvreté y sera. L'abondance est dans « l'ouvrage. » (Prov. xiv.) « Ne soyez pas prompt à parler « et tardif à faire. » {Eccli. iv) : comme ces discoureurs qui ont à la bouche de belles maximes dont ils ne savent pas faire l'application , et dans l'esprit des théories admirables dont ils ne font aucun usage. « Ne soyez point trop juste « ni trop sage, de peur qu'à la fin vous ne soyez comme « un stupide. » {Eccle, vu). Cet homme trop juste et trop sage est celui qui , par faiblesse d'esprit ou de caractère , se fait scrupule de tout , trouve des difficultés inextricables en tout. « Qui observe le vent, ne sèmera point: qui ob- « serve les nuées, ne fera jamais sa moisson. » (Ihid.xi). Toutes les choses demaRdentde la lenteur et de la promptitude: celle-là pour disposer, celle-ci pour achever. L'empereur Charles-Quint avait coutume de dire que la lenteur était l'âme du conseil , la promptitude l'âme de l'exécution , et que du mélange de la lenteur et de la promptitude se composait la prudence du prince.
Résumé des qualités nécessaires pour discerner le meilleur.
On peut les réduire à six :
l*" Un esprit juste, qui va droit au but, voit dans chaque aiiaire ce qu'il y a d'essentiel, ne s'arrête point aux circonstances accessoires, sépare d'une question tout ce qui la charge et l'obscurcit, examine bien si chaque raison est concluante , si les moyens proposés conduisent sûrement à la fin, si les avis ne se partagent point parce qu'on perd de vue le but qui doit tout réunir.
Cette qualité , c'est Dieu qui la donne. Aucune instruction n'en peut tenir lieu, aucune ressource humaine n'en peut cou^»
— Ï84 — vrir le défaut. Il ne reste qu'à perfectionner le fond, à cultiver un heureux génie, à l'élever, à l'étendre.
2** Un esprit solide , ennemi des fausses subtilités, des faibles moyens , des remèdes qui ne serviraient qu'à pallier le mal , des maximes qui n'ont qu'un effet passager, et qui ne conviennent ni à la dignité du Supérieur, ni aux véritables intérêts de la communauté.
Quand les conseillers ont un esprit superficiel , ou que la situation est telle qu'il faut aller au plus pressé, on est exposé à se contenter de frivoles expédients, de finesses, de promesses vaines. L'esprit solide rejette cela comme propre à enlever la confiance et l'estime sans remédier efficacement à rien.
3° Un esprit étendu, qui voyant ensemble, d'un même coup d'oeil, les choses dont il doit juger, compare tout, met en parallèle les inconvénients et les avantages, et les balance les uns par les autres. Celui qui a un grand sens, sait beaucoup.
Il est des esprits bornés qu'une seule pensée remplit tellement, qu'une seconde n'y peut entrer que lorsque la première en est sortie. Les idées s'y suivent à la file , et ne se rangent jamais de front. Chacune a son effet, parce qu'elle est seule, et que ce qui pouvait en suspendre ou en diminuer l'impression, n'est pas présent, mais l'effet de chacune ne dure qu'autant que la pensée qui l'a produit. Une autre qui lui succède apporte une nouvelle vue et de nouvelles réflexions \ et l'esprit est ainsi toujours dominé par ce qui s'offre à lui , sans être jamais éclairé.
4° Un esprit ferme, mcapable de se laisser ébranler par des raisons déjà examinées, de s'étonner d'un péril déjà prévu, de céder aux derniers qui parlent, d'être successivement poussé vers des résolutions opposées, de délibérer quand il est ques-? tion d'agir.
Cette qualité, si nécessaire à un Supérieur, dont les décisions doivent être constantes et durables , dépend de celles qui ont précédé : de la justesse, de la solidité, de l'étendue de l'esprit; et elle n'est une vertu que par l'union qu'elle conserve avec elles; autrement elle ne serait qu'une opifiiàlreté déraisonnable.
5® Un esprit décisif, qui ne soit pas poussé par des ressorts étrangers et déterminé précisément parce qu'on le détermine; mais qui ait senti le poids des raisons alléguées, qui soit entré par lui-même dans les difficultés, et puisse prendre un parti lorsque les avis sont divisés. 11 consulte plutôt par précaution que par faiblesse ; sa perspicacité lui a déjà découvert ou fait soupçonner ce qu'il veut apprendre ; et, si on lui montre la chemin , il regarde, examine et se décide.
Un Supérieur, privé de cette qualité , est presque toujours gouverné ; et, par un second malheur, c'est ordinairement un mauvais guide qui lui donne la main, un religieux adroit qui le prenant par son faible le mène et le tourne au gré de ses vues intéressées.
6** Un esprit modeste , que l'orgueil n'aveugle point , que l'opiniâtreté ne rend point inflexible ni les préventions intraitable; prêt à tout écouter et à profiter de tout, dans la conviction qu'il y aura toujours pour lui beaucoup à apprendre, et qui préfère un bon conseil à tous les autres services.
Chez lui, au reste, la modestie et la docilité n'excluent point la prudence qui examine, avec la valeur et l'opportunité des avis, les motifs et la compétence de ceux qui les donnent. Sans la prudence , qui suppose et résume les six qualités requises dans l'esprit du Supérieur, à quoi serviraient tous les conseils ? « Parler de la sagesse à un insensé, c'est entretenir un homme « qui s'endort; à la fin du discours, il vous dit en s'éveillant: i[ Qui est celui-ci? et que me veut-il? (Eccli. xxn.)
ARTICLE V
CINQUIÈME CONDITION ESSENTIELLE DE LA PRUDENCE RELIGIEUSE, BIEN CONDUIRE LES ENTREPRISES.
Universaliser le bien.
En tout et toujours on doit chercher la plus grande gloire
— 186 ^ de Dieu elle plus grand bien du prochain, et cela pour deux raisons : la première, parce que, dans l'impuissance où l'on est de tout faire, il faut au moins choisir le mieux; la seconde, parce que, selon la parole de saint Ignace, le bien est d'autant plus divin qu'il est plus universel.
Donc, dans les œuvres, préférez ce qui est plus conforme à l'esprit de votre institut à ce qui y convient moins ; ce qui est prescrit, ce pourquoi vous êtes envoyé, à ce qui est de surérogalion et de conseil. Ne vous ingérez pas dans les choses dont vous n'êtes pas chargé, alors surtout que vous éyeilleriez la critique, sans une vraie nécessité. Ne vous ingérez pas non plus dans celles où vous exposeriez votre vertu à quelque péril. Je préfère, disait saint Ignace, une once de bien fait avec sécurité à cent livres fait avec risques pour son âme.
Préférez le certain à l'incertain, ce qui a plus de chances de succès à ce qui en a moins, le plus utile au moins utile, le plus durable au moins durable, ce qui est urgent à ce qui peut se différer, ce qui s'expédie facilement à ce qui demande plus de temps et de peine, ce que vous conduirez à terme à ce que vous laisseriez imparfait et inachevé.
Préférez ce dont nul ne se soucie ou ne viendrait à bout à ce que d'autres feront volontiers et aussi bien. Les Saints avaient un tact merveilleux pour découvrir les œuvres à faire et délaissées, et une charité infinie pour amener au festin du Père de famille tout ce qui gît dans les carrefours ou se cache dans les réduits de la misère. Ces œuvres et ces institutions tournent, elles aussi, à la plus grande gloire de Dieu, sinon à cause du bien qui en rayonne plus loin avec des résultats plus considérables, du moins à cause de rédification qu'elles donnent et des bénédictions qu'elles attirent sur les communautés qui les entreprennent ou comme principales ou comme accessoires. Préférez le spirituel au temporel, le plus digne au moins digne, soit dans les personnes, soit dans les choses ; ce qui est abandonné à ce qui est secouru d'ailleurs •, les œuvres purement ecclésiastiques à celles où se mêle l'administration civile.
Préférez les hommes qui sont des instruments et comme des
centres d'action pour le bien ; ceux qui , par leur rang élevé , leurs talents, leur profession, leurs relations extérieures, exercent sur leurs concitoyens une grande influence , peuvent seconder ou entraver beaucoup , et qui , une fois gagnés , formeront l'opinion et entraîneront après eux la multitude ; ceux qui , selon la droiture ou la perversité de leur cœur, selon aussi leur sympathie ou leur antipathie pour la religion , font régner ou laissent périr la moralité et la foi parmi les personnes dont ils disposent i ceux en qui l'on découvre des germes de vocation pour l'état ecclésiastique ou religieux , ou qui , à raison de la grâce dont Dieu les prévient , de leur caractère et de leur aptitude, entreprendront beaucoup pour la gloire de Dieu dès qu'ils auront été façonnés à la charité et au zèle ; ceux à qui la fortune, unie à la générosité, permet de devenir des auxiliaires ou des protecteurs ; comme aussi ceux dont la parenté, l'amitié , la reconnaissance , font un devoir de cultiver la vertu avec des soins plus particuliers; ceux dont la jeunesse, la trempe d'esprit, la position sociale, les divers avantages de la nature, peuvent devenir un piège à eux-mêmes et aux autres; ceux qu'on prévoit devoir être constants dans le bien après leur éducation ou leur conversion ; certaines âmes d'élite qui, parleurs prières, leurs conseils, leurs exemples, peuvent beaucoup pour l'édification commune.
C'est-à-dire que, pour universaliser le bien dans les œuvres, il faut préférer le plus excellent, le plus nécessaire, le plus fécond en heureux résultats, sans s'écarter jamais de l'esprit de son institut.
Savoir se contenter de ce qu'on peut.
Il faut sans doute viser toujours haut , concevoir de nobles et vastes plans et s'efforcer de les réaliser, tendre à faire beaucoup et de grandes choses. Quand la grâce commence à opérer , c'est le moment de lui ouvrir de plus en plus
les cœurs et de seconder son action j après avoir coupé les branches , extirpez les racines ; après avoir arraché les vices , plantez et cultivez les vertus ^ après avoir établi dans une sainteté commune , poussez jusqu'à la perfection.
Toutefois, ne l'oubliez jamais : quand on ne peut obtenir tout ce qu'on veut , on doit lâcher d'obtenir au moins ce qu'on peut. On vous refuse la pratique des conseils, obtenez au moins celle des préceptes *, on vous refuse les œuvres de piété, obtenez au moins la fuite des vices, on vous refuse le sacrifice de tous les vices , obtenez au moins le sacrifice de quelquesuns, des plus scandaleux ; on vous refuse l'abolition et même la diminution du mal, obtenez au moins la prière, la dévotion à la Sainte Vierge ; on refuse la prière, obtenez au moins l'aumône 5 on refuse tout, lâchez au moins de vous séparer amis, montrant de la bienveillance et faisant naître le désir d'une autre entrevue 5 laissez agir Dieu elle temps , et vous expérimenterez bientôt que les hommes se lassent autant de refuser que de donner.
Quoiqu'il faille être magnanime et ne point reculer, il est pourtant des cas où la prudence veut que nous cédions et que nous donnions nos soins à d'autres personnes ou à d'autres œuvres. « On a toujours cru , dit Cicéron , que c'est un trait « de sagesse de céder au temps. » El dans un autre endroit : « Le prince obéit au temps, comme les sujets obéissent au « prince. » (EjJ.jlïh, ix.)
On perd souvent à force de vouloir trop gagner.
Saint François de Sales disait que, pour ne point reculer en voulant avancer, il ne faut demander ni trop , ni trop tôt , ni trop à la fois. Saint Ignace s'estimait trop heureux de diminuer au moins le nombre des crimes des femmes de mauvaise vie, en leur offrant un asile. Saint François Xavier, voyant qu'il ne pouvait obtenir la conversion d'un riche négociant , lui arracha successivement un grand nombre de peaux pour ses pauvres.
Ne vous surchargez point d'affaires même bonnes et conformes à votre état ♦, n'essayez pas d'en traiter à la fois plusieurs
de disparates : car 1** une occupation excessive emporte le temps destiné aux exercices de pieté •, 2° on ruine en pure perle sa santé et ses forces; 3" la précipitation empêche de bien faire chaque chose ; 4^* en ne se réservant rien pour l'étude , on se réduit bientôt à l'impossibilité de remplir convenablement certains emplois. Certes, n'est-il pas juste de réparer ses forces physiques et intellectuelles, pour les dépenser au service de Dieu? N'est-il pas juste, surtout, de veiller à ne point laisser refroidir sa charité, en travaillant à réchauffer celle des autres ? « Celui qui est méchant pour soi , dit Y Ecclésiastique ^ pour qui sera-t-il bon ? » (Cap. xiv). Et comment rallumerat-il la lampe des autres, celui qui a laissé s'éteindre la sienne, faute d'huile ?
Prévoir tout ce (jui peut être prévu.
Un hiéroglyphe représente la prévoyance sous l'emblème d'un mûrier qui a sur ses branches une grue. C'est que le mûrier, le plus prudent de tous les arbres , fleurit le dernier, pour échapper à la gelée ; et que la grue , de peur d'être surprise , est toujours en sentinelle.
Ce n*est pas assez au Supérieur devoir, il faut qu'il prévoie. Que les inférieurs aient des vues courtes , cela peut être supportable ; le Supérieur doit toujours regarder au loin, et ne pas se renfermer dans les limites de son gouvernement. Qu'il consulte l'avenir plus que le présent ; qu'il oublie ses intérêts pour ceux de la communauté. Il ne jouira pas de celte amélioration , de cette construction ; mais ceux qui viendront aprèâ lui en jouiront. ïi accepte celte œuvre , cet emploi ; mais ses successeurs voudront-ils , pourront-ils les continuer ? Ne leur crée-t-il point une servitude , des embarras ?
Dans la plupart des affaires, ce n'est pas tant la chose que la conséquence qui est à craindre : qui n'entend pas cela, n'entend rien. La santé dépend plus des précautions que des rc-
mèdes : « Apprenez avant de parler 5 prenez le remède avant « la maladie. » {Eccli. xvni). « L'habile homme a vu le mal « qui le menaçait , et s'est mis à couvert , le malhabile a passé « outre, et a fait une grande perte. » (Prov. xxii). « Jouissez « des biens dans les temps heureux , mais donnez-vous de « garde des temps fâcheux : car le Seigneur a fait l'un et l'auk tre. » (Eccle. vu.)
Ce n'est point une prévoyance inquiète et soucieuse qu'on demande^ mais une prévoyance attentive et vigilante, qui pense aujourd'hui pour demain et pour longtemps , qui, sans donner à toutes les affaires la môme importance, ne néglige jamais les petites choses, parce qu'elle sait que de celles-là dépendent les grandes.
Ne pas réussir, c'est un malheur ; ne pas prévoir, c'est une faute.
Louis XIV a écrit de sa main , dans ses Mémoires , cette sentence : « Ne rien exposer au hasard de ce qui peut être assuré « par la prudence. C'est toujours l'impatience de gagner qui « nous fait perdre. L'espérance trompeuse fait mal parler et « mal agir. Se garder de l'espérance, mauvais guide. »
Cette sentence de saint Ignace n'est pas moins pleine de sens : « On ne doit mettre la main à l'œuvre dans les affaires, « surtout dans les affaires publiques , exposées aux regards « scrutateurs et à la critique impitoyable de la multitude, « qu'après avoir prévu et ordonné les moyens qui peuvent « les conduire à bonne fin. De plus, quand tout est prévu « et discuté , il faut laisser la nuit apporter un dernier con- « seil. »
On trouverait difficilement un saint ou un empereur qui ait porté plus loin la prudence. Il approfondissait mûrement et la nature des affaires, et le genre d'esprit de ceux avec qui il avait à traiter, et les résultats fâcheux ou favorables , puis l'opportunité du moment , les moyens propres à la réussite , quels obstacles l'attendaient , d'où ils venaient , comment ils pourraient être surmontés. Dans les choses graves , après les avoir méditées et soumises à la délibération d'un premier conseil
pour le fond , il les soumettait, quelque temps après , à la déïibération d'un second conseil pour l'exécution , et, afin de s'assurer qu'il n'était guidé ni parla passion , ni par aucun intérêt propre , il les considérait comme lui étant étrangères et seulement proposées à son examen. Les lettres qu'il faisait écrire ou qu'il écrivait lui-même à ce sujet , passaient trois ou quatre fois sous ses yeux et sous sa plume. Doué d'une telle prudence et surtout d'une perspicacité qui lui découvrait de si loin les conséquences de ses démarches, il savait prendre quelquefois des résolutions qui, ou premier abord , paraissaient étranges et presque opposées à celles qu'aurait prises un homme moins prévoyant *, ou bien , on le voyait choisir , pour en assurer le succès, des moyens en apparence tout à fait insuiïîsanls ; mais les résultats, imprévus pour ceux qui ne les avaient pas calculés comme lui , démontraient la sagesse des plans qu'il avait suivis.
Ne point raffiner en matière de prudence.
« N'imitez point ces esprits singuliers qui se croient sages en se faisant une prudence à part , laquelle ne ressemble en rien à celle des autres -, ces faiseurs de systèmes qui , fuyant toujours, les routes battues, ne font cas que des idées difficiles à trouTfeer, bien qu'elles ne soient pas toujours les plus sûres ; et qui , à force de creuser, de subtiliser, d'écarter tout ce qui est vulgaire , sortent du bon sens et tombent dans les chimères.
« C'est mal connaitre la sagesse que de la chercher si loin ; nous la trouvons en nous-mêmes , dans la manière de juger du plus grand nombre , dans les principes de la droite raison. Car la prudence ne varie pas comme les modes ; elle est de tous les pays , elle est la même dans tous les temps. On peut perfectionner les arts et les sciences par de nouvelles découvertes et par les efforts d'un génie inventif et profond ; mais
vouloir rendre la sagesse plus parfaite par des raffinements et des spéculations, c'est Taltérer.et la détruire. Ceux qui n'en possèdent d'autre qu'une de leur invention et qu'ils prétendent leur être propre , sont bien loin de leur compte , s'ils se persuadent être véritablement sages.» (Beaufils, 11^ Lettre,)
Qui veut se montrer sage en tout, montre souvent qu'il ne il'est en rien. La plus grande science est de savoir être ignorant à propos. Il n'est rien de plus difficile ni de plus nécessaire que de modérer la sagesse. Tous conspirent contre celui qui croit être plus sage que les autres, soit par envie, soit pour défendre leur ignorance , soit parce qu'ils tiennent pour suspect ce qulls ne sauraient pénétrer.
« INe jamais négliger l'occasion d'opérer un bien présent, « par l'espérance incertaine d'en procurer un plus grand dans « l'avenir ; car c'est un artifice subtil du démon de nous faire « concevoir des desseins qui paraissent grands et commencer c( des choses admirables, pour nous détourner d'un bien « commun et ordinaire que nous aurions pu faire, » ( Saint Ignace.)
« Il ne faut pas non plus se faire une affaire de ce qui n'en est pas une. Il y a des gens qui s'embarrassent de tout, d'autres qui ne s'embarrassent de rien. La prudence ressemble plus qu'on ne croit à la simplicité qui suit son chemin , sans se détourner ni a droite ni à gauche , pour voir ce qu'on dit , ce qu'on pense ou ce qu'on fait. On ne doit jamais trop éplucher les choses , surtout celles qui ne sont guère agréables ; c'est une espèce de fureur que d'aller chercher des sujets de chagrin 5 c'est faiblesse que de n'être jamais content de soi , comme c'est folie d'en être trop content; on doit être au-dessus et non au-dessous de ses affaires. » (Gracian, Homme de cour, max. div.)
Quand on s'est déterminé , après une délibération raisonnable , il ne faut pas , à parler en général , admettre des craintes, des perplexités, des irrésolutions, si ce n'est qu'on vînt h découvrir qu'on s'est trompé et qu'il est encore temps de réparer cette erreur involon^taire. Il y a un certain sens droit
qui fait qiron prend son parti nettement : « Dieu a fait « l'homme droit, et il s'est embarrassé de questions infinies. » (Eccle. vil). Il reste à notre nature, même après sa chute, quelque chose de cette droiture : c'est par là qu'il faut se résoudre , et ne point s'abandonner toujours à de nouveaux doutes.
Gracian développe ainsi cette maxime : Croire au cœur, burtout quand c'est un cœur de pressentiment.
« Quelques-uns ont un cœur qui leur dit tout, marque « certaine d'un riche fonds : car ce cœur les prévient toujours « et sonne le tocsin aux approches du mal , pour les faire « courir aux remèdes. Il ne faut pas dédire notre cœur, « attendu qu'il a coutume de pronostiquer ce qui nous im- « porte davantage. C'est un oracle domestique : il semble « avoir le soin de tout ce qui est nécessaire pour conserver « l'homme. » (Homme de cour, max. 178.)
Et ailleurs : « Un sage a compris toute la sagesse en ce pré- « cepte : Bien de trop. L'orange qui est trop pressurée donne « un jus amer. L'esprit même s'épuise, à force de se raffî- « ner. A vouloir tirer trop de lait, on fait venir le sang. » (Ibid,, max. 8*2.)
Saisir les occasions et les temps.
« Chaque chose a son temps, et tout passe sous le soleil « dans l'espace qui lui est marqué. Il y a le temps de naître « et le temps de mourir, le temps de planter et le temps
« d'arracher Dieu même fait tout en certain temps. »
{Eccle, m). « Chaque affaire a son temps et son occasion, et « la vie de l'homme est pleine d'afflictions, parce qu'il ne « sait point le passé , et qu'il n'a point de messagers qui lui « annoncent l'avenir. » [Ihid. viii.)
Il faudrait transcrire toutes les histoires pour marquer ce que peuvent, dans les choses humaines, les temps et les
contre-temps. Nul ne fait ce qu'il veut : une force majeure domine partout. Les moments passent rapidement : qui les manque, manque tout. Si toutes les choses dépendent du temps et de l'occasion , la science des temps et des occasions est donc la vraie science des affaires et le vrai ouvrage du sage. Aussi est-il écrit : « Que le cœur du sage connaît le temps et règle « sur cela son jugement. » {Ibid. vni). Et ailleurs : « Mon fils, «i observez les temps et évitez le mal. » (Eccli^ iv.)
Une des plus sages maximes qu'Isocrate donne à Nicoclès, pour le former à l'art de régner, est celle-ci : « Le plus im- « portant dans les affaires , c'est de saisir le point qui décide « du succès ; ce point étant difficile à reconnaître , il vaut « mieux ne pas l'atteindre que de le dépasser. La véritable « sagesse demeure en deçà du but plutôt que d'aller auc< delà. »
Ce mot est digne de saint Ignace : « Il faut suivre le cours « de la Providence, non aller contre ses ordres ; c'est à nous « de nous accommoder au temps, sans vouloir exiger que le « temps s'accommode à nous; comme c'est à nous de nous « plier aux affaires, sans prétendre que les affaires se plient à « nous. » Savoir s'adapter aux personnes, aux lieux, aux circonstances , en un mot, au temps, c'est tout savoir. Le temps découvre les secrets, le temps fait naître les conjonctures, le temps révèle les expédients, le temps confirme les bons de** seins : il n*y a pas de meilleur conseiller que le temps.
Pour ne rien heurter ni précipiter, il faut donc épier les occasions les plus favorables et les saisir à propos : le succès dépend souvent d'un moment. Connaissez, choisissez et exécutez promptement : ces trois mots résument les principales fonctions de la prudence. Dans toutes les affaires, en effet, il y a ce qui les prépare, ce qui détermine à les entreprendre, et ce qui les fait réussir ; la prudence doit donc étudier sérieusement les moyens et mettre résolument la main à l'œuvre.
II y a quelques affaires qui, pour être bien conduites, demandent delà précipitation ; un plus grand nombre qui demandent de la vigueur 5 presque toutes de la patience. En général, il faut
user de lenteur, quand le délai ne peut causer aucun préjudice^ et qu'on reconnaît qu'en temporisant les desseins se mûriront et les conjonctures se présenteront. Dans ce sens, Auguste disait : Hàlez-vous lentement. Mais il faut user de promptitude et de diligence lorsqu'on est assuré d'un plein succès, et, à plus forte raison, lorsque le retard pourrait amener des difficultés. C'est le cas de dire avec saint Ignace : « Ne renvoyez pas au « soir ce que vous pouvez faire le matin, ni au lendemain ce « que vous pouvez faire le jour même, si vous ne voulez le faire « avec plus de peine et moins de fruit, ou l'oublier entière- « ment, ou rencontrer des obstacles suscités par l'enfer ou « nés du changement des dispositions. »
Ne se montrer pas d'abord entièrement.
C'est un grand art de savoir se ménager, de s'effacer quelque temps et de se déclarer à propos, de s'avancer régulièrement et de proche en proche, de s'affermir avant que de s'étendre, de ne faire un second pas qu'après avoir consolidé le premier. La comparaison du gouvernement passé avec le présent et du prédécesseur avec le successeur est toujours dangereuse, lorsqu'on ne retrouve pas dans le dernier ce qu'on trouvait dans le premier ^ iî est donc nécessaire d'étudier d'abord ce qui plaisait ou déplaisait, ce qui était accordé ou refusé, et de dissimuler si bien son plan de conduite, son caractère même, qu'il semble que c*est toujours la même main qui tient les rênes. Les vertus mêmes passent pour vices aux yeux de certains, lorsqu'elles se montrent brusquement, sans que la transition ait été ménagée.
Ne vous annoncez pas comme un censeur sévère qui damne tout le monde, ou comme un réformateur qui veut tout bouleverser. Montrez-vous plein d'affabilité et de bienveillance, tou^ jours mais surtout à votre début. Que votre zèle soit discret, peu empressé, peu ardent. Plus vous voudriez obtenir avec
empire et comme d'assaut, moins on serait disposé à vous necorder. Ne demandez en commençant que ce que chacun peut et veut vous donner, peu à la fois et le moins opposé aux vices que vous avez dessein de déraciner : si l'on est disposé à sacrifier d'abord quelques vices, évidemment ce sont ceux auxquels on tient le moins ^ cette victoire facile donnera du cœur et attirera des grâces.
Ne prodiguez pas vos visites, pour les faire apprécier; faitesvous désirer. Conversez avec modération et modestie, plutôt moins que trop. Examinez vos paroles , avant de les livrer à la circulation , comme si tout devait être scruté et divulgué par vos ennemis. Ne pas dire tout ce qu'on pense, ne s'ouvrir qu'avec mesure, est un des plus sûrs moyens de se concilier l'estime et le respect. Ne vous hâtez pas d'affirmer ce qui est incertain, de peur de subir plus tard la honte d'une rétractation ou d'être soupçonné de légèreté et peut-être de mensonge. Dans les conversations, il faut savoir expédier honnêtement les importuns et trouver un motif plausible de se retirer.
On ne doit pas craindre, pour le bien, de faire entrevoir son mérite et son savoir. Gardez-vous de laisser croire que vous mendiez la gloire ou l'argent. Soyez reconnaissant , mais sans être adulateur.
Parlez toujours des choses divines avec dignité, jamais jus^ qu'à satiété. On peut, jusqu'à un certain point, appliquer aux conversations saintes ce que ditGracian des entretiens profanes: « Il faut laisser les gens avec le nectar sur les lèvres. Le bon « est doublement bon , quand il y en a peu. Jusque dans la « soif du corps, c'est un raffinement que de la provoquer, et « de ne la contenter point entièrement. Gardons toujours qucl- « que chose de nouveau, pour paraître le lendemain : à « chaque jour son échantillon 5 c'est le moyen d'entretenir « d'autant plus son crédit qu'on ne laisse jamais voir les bor- « nés de sa capacité. Pittacus avait raison dédire que la moi- « tié est plus que le tout, attendu qu'une moitié en montre, « et l'autre en réserve, vaut mieux qu'un tout déclaré. Que « tout le monde vous connaisse, soit 5 mais que personne ne
« vous connaisse à fond. Par celte industrie, votre peu paraî- « ira beaucoup, et voire beaucoup infini, w (Homme do couf^ « max. 94.)
Ménager les esprits.
On gagne l'affection et l'estime en rendant des visites, en demandant des conseils, en confiant quelques secrets peu importants, en donnant des louanges. « Quand vous voulez « obtenir ramitié de quelqu'un , parlez de lui avec éloge « devant ceux qui peuvent lui rapporter vos paroles : car « la louange appelle l'amitié, le blâme provoque la haine. » {Isocr. à Démonicus,)
Veillez à ne jamais froisser par vos discours et vos démarches les hommes constitués en dignité et ceux qui peuvent vous servir ou vous nuire beaucoup. Sauf le devoir, abstenez-vous de blâmer ce qu'ils font et disent de répréhensible. Dissimulez leurs torts à votre égard; en jetant un voile sur le mal, appliquez-vous à faire ressortir le bien : tout leur sera répété.
N'entreprenez la conversion d'un personnage fier ou susceptible qu'avec des chances probables de succès, car, le premier pas manqué, tout retour devient impossible ou très-difficile. Avant de vous ouvrir avec lui, faites-vous une idée juste de ce qu'il est, de son caractère, de ses antécédents, de ses préjugés.
En entrant dans un pays, prenez une connaissance exacte de ses mœurs par son histoire, par les conversations que vous lâcherez d'avoir avec des hommes habiles, par vos propres observations.
Quoiqu'il faille se conformer aux usages, non à la folie du vulgafre, accommodez-vous autant qu'il vous sera possible aux: habitudes locales, au langage, aux sentiments; n'hésitez pas à laisser un grand bien, ou du moins à l'ajourner, plutôt que de heurter les idées reçues. La conformité des goûts gagne et
nuire, on se défie moins de celui qui a la même manière de penser et d'agir. C'est ce que saint Ignace appelle entrer par la porte des autres pour les faire sortjr par la sienne.
Si la division règne dans le pays, demeurez neutre. Ne laissez pas ignorer que vous êtes l'homme de Dieu, non l'homme d'un parti.
Détruisez les préjugés et réformez les mœurs avec circonspection et réserve. Montrez combien est doux et facile ce que les mondains regardent comme dur et intolérable. Donnez des motifs tirés des intérêts temporels, avant de donner ceux tirés des intérêts spirituels et éternels. Imitez l'ange gardien qui fortifie l'âme, l'éclairé, lui donne confiance, ne la presse point trop, tempère l'amertume des reproches par la suavité des consolations. Imitez aussi la marche du démon, pour faire servir au salut des âmes ce qu'il fait servir à leur perte : talents, fortune, penchants, caractère. Les grands , on les apprivoise par les soumissions et les respects; les égaux, on les attire par les témoignages d'amitié et de sympathie -, les inférieurs, on les soumet par les services ou par l'ascendant de l'autorité. Offrez aux ambitieux l'appât de la gloire immortelle, aux avares la perspective des trésors célestes, aux voluptueux les délices inénarrables de la patrie.
« Il y a peu d'esprits qui n'aient quelque porte ouverte par « où la vérité pourrait entrer ; mais ce qui fait souvent « qu'elle est rejetée , c'est que nous heurtons à des portes fer- « mées; souvent même on ne prend pas la peine de les chercher; « on ne s'applique point à découvrir ce qui arrête certains « hommes, en quoi consistent leurs préjugés et leurs préoccuu pations; on voudrait qu'ils entrassent dans tout ce qu'on « souhaite, sans avoir la peine de les éclairer et de les aider « en rien ; ou bien on veut le faire à sa mode, et non à la leur « et d'une manière proportionnée à leurs besoins. » (Nicole.)
Avec les railleurs et les moqueurs, la pire de toutes les espèces d'hommes et la plus inaccessible à la vérité, il ne faut ni perdre le temps, ni jeter des perles devant les pourceaux, ni les vendre plus coupables : passez outre.
L'homme de qualité vous fera bon accueil, tant qu'il pourra croire que vous ignorez le vice caché de son âme ; dissimulez donc ce que vous savez sur sa conduite, tâchant de vous ménager pour le moment opportun.
Entretenir des relations étroites et suivies avec des hommes ouvertement impies, ou réputés immoraux, ou même simplement indifférents en fait de pratique religieuse, ce serait tout à la fois un défaut grossier de tact , un scandale et une sorte d'outrage pour tous les vrais chrétiens du pays : la protection ni Taumône ne doivent s'acheter à ce prix.
Consolider les œuvres.
Comme le vice le plus inhérent , si Ton peut parler de la sorte , aux institutions humaines , est leur propre caducité , celui qui sait conserver et perpétuer les œuvres a trouvé un plus haut point de sagesse que celui qui les crée et les multi» plie. Prenez donc votre temps et vos mesures pour assurer le succès et la durée de vos œuvres, pour les asseoir solidement, pour les transmettre fortes et vivaces à vos successeurs : le temps manque aux choses qui veulent se passer du temps. Il vaudrait mieux ne les point entreprendre que de les précipiter et de les établir sur des bases ruineuses; car, une fois tombées, on ne pourra de longtemps les relever ou en fonder d'analogues.
Entourez-vous d'hommes influents, consultez ceux qui peuvent vous assister de leurs lumières, faites-les entrer dans vos œuvres à litre d'agents ou de protecteurs. Vous avez dû, dès le début, vous informer auprès d'eux du caractère du pays, des vices qui y dominent, du bien qui est à faire ; prenez encore leur avis sur les obstacles à écarter et sur les moyens à combiner. Plus vous intéresserez de personnes et de familles à vos entreprises , plus elles auront de chances de succès et de stabilité.
Non qu'il faille se fier aveuglément aux hommes et compter toujours sur leur fidélité et leurs promesses. Voici une parole deSaavedra pleine de vérité : « Une résolution fondée sur des « principes qui dépendent d'une volonté étrangère ne peut it être assurée. Nous nous trompons souvent en ce point, préu supposant que les autres ne feront rien contre la religion , s la justice, la parenté, l'amitié, Thonneur, l'intérêt même, « sans considérer que les hommes n'agissent pas toujours « comme ils le devraient ou comme il leur serait plus expé- « dient, mais selon leur sens et leurs passions. Aussi ne doit- « on pas mesurer leurs actions à la raison seulement , mais « encore à la malice et à l'injustice dont le monde offre tant « d'exemples. » (Op. cit., cap. 37). Cette parole doit être surtout pesée par les religieux , charitablement portés à juger de la probité et de la sincérité des séculiers par la leur.
En fait de fondations , suivez la maxime de saint François de Sales, peu et bien. Durant les treize années qu'il vécut encore depuis l'établissement de la Visitation , il n'accepta que douze fondations et en refusa trois fois autant, répétant son mot favori, peu et bien. Il craignait de confier les monastères à des Supérieures inexpérimentées , convaincu que tout dépend des Supérieures. « Elles naissent à peine à la piété, disait-il, a laissez-les s'affermir un peu dans leur vocation. Ayons pâte tience, et nous ferons assez, si ce peu que nous ferons est « au gré du bon Maître. Il vaut mieux qu elles croissent par « les racines des vertus que par les branches des maisons. Eft « seront-elles plus parfaites, pour avoir beaucoup de monas- « tères? Je vois que la plupart des Ordres se sont par là relà- « chés de l'observance. La plus grande gloire de Dieu est le « spécieux prétexte de cette multiplication, mais l'amour-pro- « pre n'y est-il pour rien ? »
S'il s'agit de constructions , voici la méthode suivie et conseillée par la mère Rivier, fondatrice de la Présentation.
Après avoir ébauché le plan de l'édifice avec ses dépendances, chargez tous les officiers de désigner par écrit les disposirions qu'ils désirent pour la commodité, la salubrité, l'agré-
— 201 -« ment ; que la communauté réunie fasse ses observations sur ces notes 5 consacrez quelque temps à ordonner tout selon le vœu de chacun; il ne vous restera plus qu'à demandera l'architecte un plan définitif.
Combien cette méthode préviendrait de changements capricieux et ruineux, en mettant de l'ensemble et de la commodité dans l'éditice!
Ne s'étonner de rien et ne jamais se déconcerter.
Dans les difficultés et les revers, relevez toujours la tête; ne les envisagez que pour vous instruire, non pour vous affliger. Le vrai courage consiste à prévoir et à envisager les périls et les obstacles , à écarter ceux qu'on peut écarter, à mépriser et affronter ceux qui sont inévitables. Il ne faut pas moins de cœur dans l'adversité que dans le danger. Quiconque n'a pas assez de sang-froid pour se rendre compte de la situation et mesurer sur elle les moyens qu'il a de la dominer, ne pourra ni supporter la vue des maux qui viendront sur lui, ni réparer sur-le-champ ses fautes, ni imaginer de nouveaux expédients , ni poursuivre son plan avec une imperturbable persévérance; et souvent son irrésolution sera pire que ses erreurs.
Le découragement provient toujours ou de faiblesse d'âme, ou de défaut de foi ; il ôte au Supérieur toute l'énergie dont il a besoin, et le renferme dans un cercle fatal dont il ne peut plus sortir : il se décourage , parce qu'il ne réussit pas ; il ne peut réussir, parce qu'il est découragé. Il y a peu d'affaires que l'esprit ne surmonte, ou que le temps et l'occasion ne facilitent ensuite insensiblement. La plupart des affaires manquées ne l'ont été que pour avoir été jugées trop tôt désespérées.
Ceux qu'on veut attirer à Dieu sont des malades et des frénétiques, non des hommes sains et tranquilles : avec cette persuasion, rien ne surprend. Priez pour eux; dissipez par
vous-même ou par d'autres leurs préventions ; dites en public du bien d'eux.
« Une marque évidente qu'une entreprise vient de Dieu , « c'est quand elle est beaucoup contredite. Où il y a de vio- « lentes oppositions, on recueille d'ordinaire les plus grands « fruits ; et jamais on ne navigue mieux qu'en marchant con- « tre le vent. On ne peut rien faire qui soit digne de Dieu , « sans que le monde s'agite et que l'enfer se déchaîne. Qui « veut faire beaucoup pour Dieu, doit bien se garder d'être « trop sage. Si les Apôtres eussent consulté la prudence hu- « maine , jamais ils n'eussent entrepris la conversion du « monde. Qui craint trop les hommes, ne fera jamais rien de « grand pour Dieu. Quand la chose n'est pas de soi mauvaise, « la laisser à cause de quelques abus ou de quelques inconvé- « nients , c'est renoncer à une bonne partie de la gloire qu'on « pourrait rendre à Dieu. Ce qui est facile se doit entrepren- « dre comme s'il était difficile, et ce qui est difficile comme « s'il était facile : l'un, de peur de se relâcher par trop de con- « fiance ; l'autre, de peur de se laisser abattre par trop de dé- « fiance. Comptons sur Dieu comme si tout dépendait de lui « et rien de nous , et travaillons néanmoins comme si nous « devions tout faire et Dieu rien. Au reste , comme ce n'est « pas sur la facilité , mais sur la difficulté que se mesure le « résultat, on n le droit d'estimer qu'on a fait plus en faisant yi peu sur une nature ingrate et rebelle qu'en faisant beaucoup « sur une nature docile et traitable. » (S. Ign.)
Nous donnerons à ces maximes leur développement au Traité de la patience dans les contradictions, qui termine cet ouvrage.
ARTICLE Vr.
SIXIÈME CONDITION ESSENTIELLE DE LA. PRUDENCE RELIGIEUSE, ETRE DISCRET.
Imporlancc de la discrélion. — Objet de la discrétion du côté du Supérieur. — Objet de la discrétion du côté des inférieurs. — Légitimes manières de pratiquer la discrétion.
PARitGRitPHf: fer.
Importance de la discrétion.
La discrétion est un des fondements nécessaires d'un gouvernement sage.
Ne point mentir, mais ne pas dire toutes les vérités : les unes , parce qu'elles vous importent à vous-même , les autres, parce qu'elles importent au prochain. Rien ne demande plus de circonspection que la vérité : car c'est se saigner au cœur que de la dire 5 on paie tribut à autant de gens que l'on se découvre. Quiconque est incapable de porter un secret, est incapable de gouverner; il a perdu le premier titre à la confiance, ses plus beaux talents restent inutiles.
Ne dites donc jamais votre secret, et surtout ne trahissez jamais le secret d'autrui. « Il est bon de cacher les secrets du « roi. » (7b6. xii). Le secret des conseils est une imitation de la sagesse profonde et impénétrable de Dieu : « On ne peut « connaître la hauteur des cieux, ni la profondeur de la terre, « ni le cœur des rois. » {Prov. xxv). Un cœur sans secret est une lettre ouverte, chacun peut y lire à souhait: « Le sage a ft sa langue dans son cœur, » parce qu'il ne parle qu'avec
discrétion j tandis que « l'insensé a son cœur sur sp langue » [Eccli, xxi), épanchant sans discernement tout ce qu'il pense. Il n'y a point de force où il n'y a point de secret : « Celui qui « ne peut retenir sa langue est une ville sans murailles » {Prov. xxv), qu'on attaque et qu'on enfonce de toutes parts. Si trop parler est un caractère de folie, savoir se taire est un caractère de sagesse et le sceau de la capacité. Où il y a du fonds, les secrets sont insondables : car il faut qu'il y ait de grands espaces là où peut tenir à l'aise tout ce qu'on y jette. « Le fou même, s'il sait se taire, passera pour sage. » {Ibid. xvn). Le sage interroge plus qu'il ne parle : « Faites « semblant de ne pas savoir beaucoup de choses , et écoutes a en vous taisant et en interrogeant. » (Eccli. xxxn). Ainsi, sans vous découvrir, vous découvrirez les autres. Le désir de montrer qu'on sait, empêche de parvenir à des connaissances utiles. Il faut donc parler avec mesure : a L'insensé dit d'abord « tout ce qu'il a dans l'esprit , le sage réserve toujours quelce que chose pour l'avenir. » (Prov, xxix). L'un ressemble à un vaisseau vide qui résonne fort et longtemps , l'autre à un vaisseau plein qui ne fait que peu de bruit.
Fénelon disait à son royal élève : « Que votre cœur soit « comme un puits profond où l'on ne puisse puiser votre « secret. Aimez la vérité, et ne dites jamais rien qui la blesse ; « mais ne la dites que pour le besoin : que la sagesse, comme « un sceau , tienne toujours vos lèvres fermées à toute paroie <( indiscrète. » (Tèlèm.)
Saint François Xavier avait pour principe de ne jamais raconter à un autre ce qu'il ne voudrait pas lui raconter, s'il prévoyait qu'il dût devenir un jour son ennemi.
L'histoire a conservé cette parole de Mélellus : Si je savais que ma robe eût la moindre connaissance de mon secret, je Tarracheiais a l'instant et la jetterais au feu. Alexandre punissait plus sévèrement une parole qu'une action, quand il s'agissait du secret violé. Les Perses adoraient le silence comme la divinité qui préside au conseil des rois.
La discrétion est souvent une obligation de conscience.
On peut être obligé au secret V par le droit divin : ainsi les \ confesseurs sont tenus au secret le plus strict et le plus sacre ; 2° par le droit naturel : quand on ne pourrait découvrir une chose secrète , sans occasionner au prochain quelque dommage dans son corps ou dans son âme, dans ses biens ou dans sa réputation ; 3" par une promesse ou une convention tacite : les Supérieurs à l'égard de leurs inférieurs, les amis à l'égard de leurs amis. Saint Thomas soutient, contre d'autres théologiens, que cette formule : Je vous confie ceci sous le secret delà confession, ajoute la même obligation que celle de la confession, quoique non sacramentelle.
La violation du secret prend un caractère de gravité qui peut en faire un péché mortel , lorsque deux conditions concourent et s'unissent : l*" l'importance de la matière du secret, 2** l'absence dune juste cause de manifestation. Or, d'après les théologiens, les justes causes de manifestation sont : 1° la concurrence d'une loi d'un ordre plus élevé. 2"^ un préjudice notable pour le public ou pour un particulier, 3° le dommage spirituel ou temporel qui menace l'individu intéressé au secret, 4^ un préjudice considérable que subirait le dépositaire du secret , 5° le consentement donné par les membres d'une communauté pour le bien général.
Deux sortes de secrets excluent sans aucune exception l'application de ces justes causes : le secret de la confession eî celui résultant du compte de conscience : le premier, parce que la moindre révélation irait à ruiner l'usage de la confession ; le second, parce qu'il touche au premier et qu'il garantit Taccomplissement d'une règle sans laquelle les Ordres religieux ne pourraient ni fleurir ni subsister.
Un Supérieur, généralement parlant, n'a pas le droit d'exiiçer de ses inférieurs la révélation du secret naturel, attendu
^ue le droit naturel passe avant le droit positif. Dans certain? cas toutefois , il le pourrait pour une des raisons exposées cidessus et que nous avons dit être une juste cause. Mais alors 1^ qu'il y ait réellement un bien procuré ou un mal évité , pat exemple, la correction du coupable ou la justification du révélateur; 2^ que le bon effet attendu surpasse ou égale le mauvais qui va frapper l'individu ; 3** que l'intention soit droite et pure ; fk" qu'on ne dise que la vérité , ce qui est appuyé sur un témoignage solide; 5" qu'on ne mêle ni exagérations, ni commentaires , ni interprétations fausses et défavorables ; 6** qu'on ne confie la chose qu'à des personnes consciencieuses et discrètes.
PARAGRAPHE Se.
( Objet de la discrétion du côté du Supérieur,
Les confidences et les fautes de ses inférieurs.
^ 1" Jamais rien qui de près ou de loin, directement ou indi-
rectement, puisse porter la moindre atteinte aux confidences faites dans l'ouverture de conscience. Règle, confiance, autorité , tout serait ruiné au moment même , et chacun voudrait user de représailles en ^c donnant carrière sur votre compte.
2** Tenez soigneusement sous clef vos lettres et vos notes ; n'exposez pas les indiscrets à la tentation délicate de lire ce qu'ils ne peuvent lire sans péché, ni les religieux désignés dans ces lettres ou ces notes au danger de voir leurs secrets trahis et leur réputation compromise.
3° Ne laissez point parvenir, sans une vraie utilité, les fautes de vos religieux à la connaissance des Supérieurs majeurs ou ecclésiastiques, et des confesseurs ou directeurs. Sainte Chantai, traitant de la correction et indiquant les cas où il faut recourir à l'évéque, fait cette recommandation : « Que
« la Supérieure avertisse l'évêque. Ce point mcrilc considcra- « lion entre tous les autres; car porter dehors, sans une grande « nécessité et précipitamment, les défauts des sœurs, serait une « indigne imprudence. N'ayez point recours au dehors, mes « chères filles, pour faire au père spirituel ou au confesseur « des plaintes frivoles et des lamentations sans fondement, qui « ne servent qu'à faire mésestimer la religion et ceux qui la u gouvernent. Certes, nous devons être jalouses de conserver « rhonneur et la bonne odeur des maisons religieuses, qui « sont les familles de Dieu. Prenez garde à ceci, comme à un « point essentiel et qui oblige à restitution. »
4** Ne déclamez point, même en général et sans nommer les coupables, en présence de la communauté, contre des fautes dont on sera venu vous faire l'aveu en secret, à moins d'une permission librement donnée*
5^ Ayez la délicatesse de ne jamais reprendre ou avertir, hors de votre chambre, ceux qui vous auront ouvert confidentiellement leur cœur : point d'allusion.
6^ Etes-vous dans la nécessité de prendre conseil pour la conduite à tenir envers un religieux dont la faute ou l'état vous sont connus autrement que par la confession ou le compte de conscience, choisissez un religieux grave, prudent, discret. Saint Ignace, s'étant aperçu qu'il avait révélé à deux conseillers la faute d'un religieux, lorsqu'il eût suffi de la révéler à un seul, manda aussitôt son confesseur. Assez souvent même, on peut, sans nommer le coupable, demander le conseil nécessaire.
7® Ne découvrez à personne le jugement que vous portez sur un tiers , lorsque vous avez sujet de croire que ce tiers, l'apprenant, se tiendrait pour offensé. Abstenez-vous encore de répéter le jugement qu'un religieux a porté sur un autre, soit qu'il ait répondu à une de vos questions, soit qu'il ait émis spontanément son sentiment en votre présence.
Ali •
Ce qui intéresse uuo tierce personne.
V Ne profitez point du compte de conscience pour vous informer de la conduite des autres : cela dégénérerait en espionnage, et ferait à bon droit appréhender à chaque rehgieux d'être traité par ses frères comme lui-même les traite. Tout pour celui qui est là, rien pour les absents, sauf des cas très-rares.
2** On ne doit presque jamais obliger le complice à nommer son complice, dans l'ouverture de conscience. S'il le nomme, à moins de circonstances très-graves, regardez la déclaration comme non avenue et faites semblant de ne l'avoir pas entendue : vous gagnerez la confiance des deux. La pratique de l'Eglise, qui défend au confesseur, sous peine de péché raortel, de demander le nom des complices, sans aucune exception , peut vous aider à comprendre les motifs et la nécessité de la discrétion en pareille matière, alors même que Tou- ;verture n'a point lieu au tribunal de la pénitence.
^° De peur d'amener insensiblement le religieux qui vous ouvre sa conscience à ré/éler ce qu'un autre lui a confié sous le secret, soyez réservé à provoquer des explications ou des confidences. N'abusez ni de votre position ni de l'ingénuité de quelques-uns. Plus tard, réfléchissant sur ce qu'ils vous ont dit dans l'épanchement d'un cœur sans défiance, et peut-être accusés par ceux qui croiraient ressentir le contre-coup d'une révélation, ils rougiraient de leur facilité, et prendraient la résolution d'opposer désormais à vos questions le silence ou l'arlifice. Faites-vous une règle invariable de n'interroger que sur les pomls nécessaires ou notablement utiles 5 c'est la règle des confesseurs à l'égard de leurs pénitents, pour prévenir tout abus de confiance.
4** Quoiqu'il faille se défendre de toute prévention défavofable et de tout soupçon, il est néanmoins des conjectures si plausibles et d'une telle gravité, qu'il peut être à propos et
môme nécessaire de s'en éclaircir. Dans ce cas , conférez avec des hommes sages de vos craintes et de vos doutes; demandezleur ce qu'ils pensent de l'individu et du fait en question ; mais n'oubliez pas de leur dire qu'ils sont tenus, comme vous, au secret le plus inviolable.
5** Lorsqu'on vous a mis sur la trace d'une faute, ne nommez point celui qui vous a averti, ne citez aucune de ses paroles, n'employez la confrontation qu'à l'extrémité. Une imprudence sur ce point dénoterait l'absence du tact le plus vulgaire, et jetterait au sein de la communauté un germe fécond de division et d'antipathie. Mieux vaut fermer les yeux pendant quelque temps sur des écarts individuels et cachés ; tôt ou tard, en cherchant l'occasion, vous prendrez sur le fait.
Les affaires du gouvernement intérieur et les lettres.
1° Gardez le silence sur les questions débattues en conseil î vous l'exigez, pour de bonnes raisons, des consulteurs ; ils n'ont pas de moindres raisons de l'exiger de vous.
2^* Ne laissez pas percer votre intention délever un religieux à telle charge ; car, outre que vous pourriez éveiller la jalousie et la critique, quelle peine ne causeriez-vous pas au sujet , si vous veniez à changer de résolution! Il faut excepter le cas où vous voudriez sonder l'opinion en lançant, comme on dit, un ballon d'essai.
3° S'il s'agit d'une entreprise, souvenez-vous qu'un projet éventé est ordinairement un projet traversé, les mauvais esprits et les esprits faux ne manquant guère de le trouver détestable et de susciter mille difficultés. Tout homme qui déclare son dessein, appelle sur lui la censure j et s'il ne réussit pas, il est doublement malheureux. 11 faut imiter la conduite de Dieu, qui tient les esprits en suspens.
4** Vous ne pouvez en aucun cas lire ni vous faire lire les lettres adressées par un inférieur à un Supérieur majeur, ou par
un Supérieur mojeur à un inférieur. Le canal de celte commiuiicalion doit rester parfaitement libre.
5® Dans les communautés de femmes qui relèvent d'un Supérieur ecclésiastique, la Supérieure doit également laisser libre la communication par lettres entre ses religieuses et leur Supérieur, ayant soin toutefois de rappeler la parole de saint Vincent de Paul à ses filles : « Demander l'avis de tant de per- « sonnes, c'est ressembler aux plaideurs qui cherchent ma- « lière à chicane. » Une Supérieure doit rarement permettre un échange suivi de lettres ou de billets avec le confesseur ordinaire et même extraordinaire; si elle a un juste sujet de craindre, qu'elle intercepte d'abord les lettres 5 et si les soupçons redoublent, qu'elle y jette un coup d'œil.
6" Nul doute que vous n'ayez le droit d'ouvrir les lettres adressées à vos religieux : chacun y a consenti, le bien Texige. Cependant la discrétion veut qu'en certains cas , pour les affaires de famille, dès que l'écriture est une fois connue, on se contente au plus de briser à demi le cachet. Entr'ouvrez à peine les lettres que le religieux adresse à sa famille : Lancitius désire qu'on donne quelquefois cette marque de confiance, pour les lettres qui partent ou arrivent, aux religieux d'une grande autorité et d'une vertu reconnue. Il désire aussi, pour la consolation des religieux, qu'on se hâte de mettre à la poste les lettres qui partent et de distribuer celles qui arrivent. (De Condil. boni Sup,)
7** Quant aux lettres qui ont trait à la conscience, reçues ou envoyées, n'usez de votre droit que par nécessité. Ces lettres étant souvent aussi confidentielles que la confession, et pouvant être considérées quelquefois comme le complément du ministère exercé par le religieux-prêtre, qui consentirait à les écrire, s'il ne comptait sur la discrétion du Supérieur? Il vous suffira, pour la sécurité du religieux, de jeter un coup d'œil sur les premières lignes, parfois même de connaître l'adresse ou la signature. Si les lettres sont trop multipliées, dites un mot; si voui craignez, lisez.
^> parlez point en récréation du contenu des lettres : point
d'allusions; vous passeriez pour un Iiommc qui apprend les leUres par cœur.
PARAGRAPHE 3e.
Objet de la discrélion par rapport aux inférieure*
Les choses qi\p la charge ou l'emploi ordonne de tenir secrètes.
1" Les religieux, confesseurs de leurs frères, savent assez qu'ils se rendraient grièvement coupables par la plus légère rcvclation.
Saint Ignace avait expressément défendu à Jacques d*Eguia, son confesseur, de jamais parler de ses actions et de ses vertus. Le bon vieillard , ne pouvant se contenir, disait quelquefois qu'Ignace était un saint et un grand saint. Celui-ci, en ayant été informé, ne le voulut plus pour son confesseur ; il lui fit même faire trois pénitences pendant trois psaumes, et après chaque pénitence le ministre l'avertissait d'être désormais plus fidèle à garderie secret, et moins prompt à louer ses frères.
2° Les Supérieurs déposés doivent, autant que possible, ensevelir dans l'oubli toutes les confidences qu'on leur a faites, les défauts et les fautes dont eux seuls ont eu la connaissance, les dispositions prises ou à prendre par les Supérieurs majeurs, leurs appréciations et leurs jugements, en un mot, tout ce qu'ils ne pourraient révéler sans blesser la charité ou k prudence. Combien n'a-t-on pas à s'observer dans les conversations amicales où le cœur s'épanche en toute liberté, dans les moments surtout où quelque passion émue n'a qu'un mot à dire, un souvenir à évoquer , pour se satisfaire !
3*^ L'admoniteur du Supérieur ne peut ni rapporter les avis qu'il a donnés, ni nommer les religieux qui se sont servis de sofi canal, ni répéter les réponses qui lui ont été faites, à
moins que ces réponses ne renferment une justification de la îondui c du Supérieur, propre à calmer des esprits prévenus.
4" Les conseillers d'office et ceux à qui le Supérieur a pu faire quelque ouverture, ne sauraient être trop réservés ni trop discrets. Ah ! un secret confié est un dépôt si doux à accepter, et «i pénible à garder I L'expérience journalière ne nous apprend-elle pas que , de tant de dépositaires prompts à vanter leur fidélité, à peine un petit nombre, au bout de quelques jours, pourraient reproduire intacte la chose cachée au fond de leur cœur?
5® Il n'est point permis au portier de dire ni qu'il a reçu , ni qu'il a fait partir des lettres à telle adresse. On voit aisément quelles seraient les suites d'une pareille indiscrétion. S'il s'agit d'une lettre arrivant du dehors, et que le Supérieur juge à propos de la retenir, voilà un religieux dans le trouble et la défiance 5 et si c'est une lettre adressée par un inférieur ou par le Supérieur local à un Supérieur majeur, voilà le champ ouvert à mille conjectures.
On a déjà recommandé au Supérieur de n'exposer personne à la tentation de curiosité, et de serrer exactement ses lettres et ses notes. Décacheter les lettres qui sont à l'adresse du Supérieur serait un péché presque toujours mortel , au dire des théologiens. Le péché serait à peu près le même, si, soupçonnant que les lettres renfermaient des choses intimes et importantes, on les retirait du feu ou l'on rapprochait les débris. IN'est-il pas évident que lire une lettre décachetée et mise sous clef, ou jetée parmi les papiers qu'on brûle ou qu'on déchire pour cause, c'est une violation du secret qui ne diffère de la première que comme le vol simple diffère du vol avec effraction?
Les choses qu'on ne peut divulguer sans violer les lois de l'amitié ou de la
charité fraternelle.
V Ceux à qui des cœurs blessés ont fait des communications
pour se consoler ou s*éclaircr, doivent imiter sfiînle Monique , dont saint Augustin a dit : « Quoiqu'elle reçût habituellement (( les plaintes d'un grand nombre de personnes divisées et cn- « nemies, jamais elle ne laissait échapper une parole qui don* « nàt atteinte au secret ou qui pût envenimer la plaie. »
2° Puisque le Supérieur, à moins d'une juste cause, n'a pas le droit d'interroger sur un secret naturel, ainsi qu'il a été dit au paragraphe l®''de cet article, l'inférieur, convaincu de l'absence d'une juste cause , pécherait en livrant le secret que l'amitié lui a confié. Parmi ces justes causes , on comprend évidemment l'honneur et la conservation de l'institut, Fintérêt spirituel et surtout la vocation du religieux qui s'est ouvert à bon frère.
S** Il ne faut point porter au parloir ce qu'on appelle petits secrets de famille. Saint Ignace imposa la discipline pendant trois psaumes à un Père très-grave, pour avoir dit à des étrangers, d'un religieux malade, que la fièvre le faisait délirer. On veut se rendre agréable , pour se rendre agréable, on fait des confidences 5 et le public, sans franchir le cloître, connaît quelquefois l'intérieur et le personnel du couvent jusque dani les menus détails.
4'' On doit pratiquer la discrétion à l'égard du confesseur même. Sainte Chantai, après avoir donné aux Supérieures lavis qu'on a lu plus haut, le répète, en le développant, aux inférieures : « Aux personnes à qui l'on parlerait de sa con- « science, il ne faut parler que de soi, et non du tiers et du a quart, sinon qu'il fût requis et nécessaire pour la gloire de « Dieu. Les sœurs ne doivent jamais parler lorsqu'elles sont « émues de quelque passion. Il faut qu'elles laissent accoiser « leur esprit : autrement il serait dangereux qu'elles n'offen- « sassent beaucoup Dieu et le prochain. Je sais des exemples « de ceci ; et quelque fille, dans le trouble de sa passion, a dit «des choses contrôla Supérieure et le monastère, dont le « scrupule lui venant et se confessant vers un autre confesa seur extraordinaire, il lui fit voir la gravité de sa faute, et « lui commanda de se dédire de tout ce qu'elle avait dit au
« confesseur auquel elle avait donné mauvaise impression : ce « qu'elle fît. Que les sœurs prennent garde à ne parler que « d'elles, »
5" Les religieux qui , volontiers et sans raison , s'entretiennent des fautes et des défauts de leurs frères, ne s'exposent-ils pas à blesser, sinon toujours la justice, du moins trop souvent la charité et la prudence ? Hélas ! comment se fait-il qu'après un certain temps ceux qu'on avait d'abord le plus estimés cl vénérés, perdent insensiblement la confiance et tombent presque dans le mépris ? Est-ce l'œil , pour les avoir vus de trop près, ou l'oreille, pour s'être prêtée à certains discours , qui gi changé à leur égard les dispositions de l'âme?
Quoique la discrétion, traitée dans ce paragraphe, regarde directement les inférieurs, elle ne laisse pas de se rattacher à la prudence du Supérieur, en tant qu'elle appelle spécialement sa vigilance et son attention.
PARAGRAPHE 4e.
Légitimes manières de pratiquer la discrétion»
Aux indiscrets , opposez le silence et la retenue dans les paroles.
On se repent rarement de s'être tû , souvent d'avoir parlé : maxime usée , que chacun sait et que peu de gens suivent. Le silence est le sanctuaire de la prudence ; ce sanctuaire doit être inaccessible : « Qui garde sa bouche et sa langue, garde « son âme de grands embarras et de grands chagrins. » (Prov, xxi). Un mot échappé par inadvertance coûte souvent un repentir qui durera toute la vie. Il ne faut jamais trop s'ouvrir avec certaines gens dans la manière de s'expliquer ; en parlant beaucoup, on s'expose trop à découvert. Celui qui dévoile tous les mystères de son cœur, prodigue un don que la nature lui a fait, en ce qu'elle Ta rendu impénétrable ; il livre
ses armes à rennemi. « Les lèvres sont les fenêtres du cœur, « (lit Saavedra , en les ouvrant, on montre tout ee qu'il renw ferme. » (Op, cit,, cap. 55). « Toute révélation d'un secret, « dit La Bruyère, est la faute de celui qui Ta contîé. » Celte maxime, fausse en bien des cas, ne laisse pas d'avoir quelque vérité. Avec nos amis, avec ceux: dont la droiture et la discrétion nous sont connues, nous devons, sans doute, nous montrer tels que nous sommes ; mais avec ceux dont la mauvaise volonté ne cherche qu'à nous nuire, et avec les indiscrets, il y a des stratagèmes de guerre légitimes. Si jamais nous y sommes pris, ne nous plaignons qu'à nous-mêmes : n'avons-nous pas assez fait l'expérience de la malice et de l'imprudence des hommes? Ceux qui savent le plus , et qui ont le plus vu, sont ordinairement ceux qui croient et se fient le moins.
Quand vous voulez dissimuler prudemment une chose , ne parlez de rien qui puisse y avoir quelque rapport, n'en portez point de jugement 5 car c'est d'ordinaire par ces jugements qu'on découvre vos véritables intentions. « Avec les gens qui, par finesse, écoutent tout et parlent peu, dit La Bruyère, parlez encore moins 5 ou si vous parlez beaucoup, dites peu de chose. » C'est une grande science que de savoir se taire j mais c'est une science plus grande encore , avec les indiscrets , les femmes surtout, que de savoir parler beaucoup sans rien dire.
Vous queslionne-l-on sur une affaire sur laquelle vous ne pouvez répondre, prenez bien garde de mentir ou de dire ce qu'il faut taire. Le mensonge, outre l'offense de Dieu, vous ferait tomber dans le mépris et vous ôterait toute créance. Par un seul mensonge, un Supérieur perd tout ce qu'il a de prestige et de réputation : car si , d'un côté, la vérité donne de l'éclat et de la force ; de l'autre, le mensonge ruine et dégrade, surtout dans une fortune élevée. On connaît ce mot de François I", roi de France : « Si la fidélité se perdait , elle devrait « se retrouver dans le cœur d'un roi ; » et celui d'Isocrate à ^'icoclès : '< La simple parole d*un roi doit être plus sûre u que le serment d'un particulier. »
Dans ralternative du mensonge ou de l'indiscrétion, quelle
conduite tenir? D'abord, faites-vous une loi dont vous ne vous départirez jamais, celle de ne répondre ni oui ni non à de pareilles questions. Alors, instruit de votre manière de faire, on ne vous interrogera plus, ou Ton ne pourra donner un mauvais tour à votre silence. Si ceux qui vous interrogent ignorent votre manière de faire , interrompez le discours et passez à autre chose , ou faites l'étonné et questionnez à votre tour. Mais cela ne réussit pas toujours. Le plus sûr est d'éluder absolument la réponse, et de laisser celui qui interroge aux premiers termes de sa question, ou de lui faire sentir l'impertinence de sa demande à mots couverts ou sans détours , suivant la condition des personnes.
Défiez-vous de ces interrogations qui, au moment où l'on s'y attend le moins, se font jour jusqu'au plus intime de l'âme. Défiez-vous de ces réponses non moins perfides où , par l'embarras ou l'ambiguité des termes, on prétend obtenir des explications plus nettes et plus précises, afin d'en tirer avantage contre vous.
On se rend quelquefois coupable d'indiscrétion en voulant être discret , en disant une partie de la chose et supprimant l'autre. Toute confidence est dangereuse, si elle n'est entière : il y a peu de conjonctures où il ne faille ou tout dire ou tout cacher. On a déjà trop dit de son secret à celui à qui l'on croit devoir en dérober une partie : il suffit souvent d'une circonstance omise ou rendue incomplètement, pour donner l'éveil et mettre sur la trace.
La réserve bien entendue garantit d'une infinité de fautes ; mal pratiquée , elle met les gens en défiance et fait penser à des moyens de surprendre auxquels on ne pensait pas auparavant.
Règle générale : en matière d'affaires , il faut parler sobrement aux uns, par précaution 5 et aux autres , par bienséance.
A ceu:i qui rusôut , Opposez la droiluro et l'impassibilité.
Le meilleur moyen , pour n*être point pris, avec ceux qui rusent toujours et qui croient que vous rusez aussi toujours , c'est de dire toujours vrai et de marcher toujours droit, ne les perdant pas un instant de vue et suivant toutes leurs manœuvres. Dès qu'ils auront découvert votre droiture, ils se troubleront dans leurs desseins et seront forées d'abandonner leurs artiûces. Quels stratagèmes n'imagine-t-on pas contre l'astuce du renard ? mais qui s'avisa jamais d'en user contre la simplicité de l'hirondelle ?
L'homme rusé qui en veut à votre institut, ou qui cherche à vous supplanter dans vos ministères , ne fait pas toujours ce qu'il paraît vouloir faire ; il fait semblant de viser à un but , mais pour tromper les yeux qui le regardent ; il jette une parole en l'air pour vous amuser, et, dès que votre attention est occupée à ce qu'il pense, il exécute aussitôt ce que vous ne pensez pas. Vous devez donc plus prendre garde à ce qu'il cache qu'à ce qu'il montre , à ce qu'il fait qu'à ce qu'il déclare, ïl sait aussi varier à propos son procédé et rompre l'uniformité : au second coup, il serait découvert 5 on le préviendrait et l'on ferait avorter ses projets : il est aisé de tuer l'oiseau qui vole droit, mais non celui qui n'a pas de vol réglé. « Ayez l'œil a sur celui qui joue de seconde intention , dit Gracian. C'est « une ruse, chez quelques-uns, d'amuser la volonté pour « l'attaquer. On dissimule sa prétention pour y parvenir, on K assure son coup sur l'inadvertance de celui qu'on veut « tromper. C'est à vous de remarquer les visées que prend Tin- « dividu pour frapper à son but. Comme il propose une chose « et en prétend une autre , il faut bien regarder à ce qu'on lui « accorde , et quelquefois même il sera bon de lui donner à * entendre qu'on a compris sa pensée. » {Homme de cour, luax. 21Ô). Celui qui cherche les occasions de nuire les trouve
ou les fait naître 5 il en est de sa malice comme de la lumière , qui se glisse par les moindres fentes.
Rien n'est instructif sur ce sujet comme les ruses et les questions captieuses qu'employaient contre Jésus les scribes et les pharisiens, et la sagesse avec laquelle Jésus, sans trahir la vérité , les déjouait et les confondait. Ce qu'on a fait contre le Maître , on n'a cessé et Ton ne cessera point de le faire contre les disciples.
Comme on use d'ordinaire, pour nous observer, des mêmes moyens dont nous usons pour observer les autres, il faut tâcher d'être habile sans avoir la réputation d'être rusé. Il est même avantageux quelquefois que plusieurs nous prennent pour dupes, afin que nous ne le soyons de personne. Véritablement on ne saurait vivre et surtout gouverner sans être habile , mais il ne faut en aucune façon être rusé ni passer pour tel. L'habileté est une bonne qualité , lorsqu'elle demeure dans les bornes de la prudence ; si elle va jusqu'à la ruse , c'est un vice insupportable. La ruse est réputée fausse monnaie; et le rusé, faussaire. Celui qui ruse ébranle le commerce de la société humaine , et perd le principal instrument pour avancer les affaires , qui est la confiance : sa circonspection est appelée malice ; sa prudence , dissimulation ; ses précautions , fourberies. On doit se servir de l'habileté comme d'un remède contre la malice des autres, non comme d'un poison. La sincérité ne doit jamais dégénérer en simplicité, ni l'habileté en ruse. Chacun fuit l'artifice et aime la droiture. Le renom d'être habile est honorable et attire la confiance ; celui d'être rusé est odieux et engendre la défiance.
La retenue et la prudence viennent de l'empire qu'on a sur ses passions : les passions sont les brèches de l'âme ; et les pièges qu'on tend à la discrétion sont, avec l'irascible, de feindre de n'être point de son avis, de le contredire à propos, pour tirer une explication, de lui jeter des mots piquants, pour lui faire prendre feu; avec l'orgueilleux, de le vanter, d'entrer dans ses vues, pour qu'il dise ses projets , ou bien de paraître douter de son habileté, se défier de ses desseins, pour
qU^il expàse ses moyeh^ ; avec tous , en un filôt , de caresser ou d'irriter là ]partiê faible oh sensible» Celiiî-eî îrffeete des seniiments 'bppbsés àMX siëtté 5 celuî-là s'insinue dans votre cœxir, en blâmant Oti lôUiaht ee qu*il Veut découvrir ; quelquesuns vous acoôblênt de demandes multipliées comme de coups redoublés , que votre diligence ne peut réussir à parer ; d'autres emploient un doute simulé, le mépris adroit de quelques mots mys térieux , pour ouvrir les bouches les plus obstinémen fermées. Telle est la sonde au moyen de laquelle on découvre terre 3 la clef qui ouvre infailliblement le cœur, la torture morale qui en arrache les secrets.
Demeurez impassible, refoulez vos émotions, ne laissez paraître ni joie ni dépit. Sans dire précisément la chose qu'ils doivent taire , ni faire celle qu'ils veulent omettre , quelquesuns révèlent tout : ils ne remuent pas les lèvres , et on les entend , ils n'agissent pas , et on les devine ; on lit sur leur front et dans leurs yeux ce qu'ils croient n'avoir que dans le cœur 5 on voit au travers de leurs poitrines , ils sont transparents.
<c Toutefois , disait Fcnelon à son élève , n'ayez point un « certain air réservé et mystérieux qu'ont d'ordinaire les gens « secrets: ne paraissez point chargé du poids du secret; soyez « toujours libre , naturel , comme un homme qui a toujours « son cœur sur les lèvres ; en disant tout ce que vous pouce vez dire avec franchise et loyauté , sachez vous arrêter où « il faut sans affectation et sans embarras. Ne soyez point « de ceux qui font les impénétrables pour des riens ou pour « des choses que tout le monde sait, et qui laissent à « chaque instant percer leurs secrets les plus importants. » (Télém.)
ARTICLE Vir.
IEPTIÈ3IE CONDITION ESSENTIELLE DE LA PRUDENCE RELIGIËCSS, AVOIR UN ADMONITEUR.
L'admoniteur est pour le Supérieur le plus utile de tous les amis.
Assurément le point le plus essentiel qu'un Supérieur doive connaître, c'est sa propre conduite , sa manière de gouverner, ce qu'elle a de louable et de répréhensible , ce qu'on en pense dans la communauté, ce qu'il doit en penser lui-même. Un mal connu est à demi gucri , les plaies cachées deviennent incurables. Ce qui fait dire à Y Ecclésiastique : « Qui donnera ce un coup de fouet à mes pensées et une sage instruction à ce mon cœur, afin que je m'épargne moi-môme et que je concc naisse mes défauts , de peur que mes ignorances et mes ce fautes ne se multiplient et que je ne donne de la joie à mes ce ennemis, qui me verront tomber à leurs pieds?» (Cap. xxni). ce Qui aime à savoir, dit le Prove7'be , aime à être enseigné ; (c qui hait d'être repris, est insensé. » (Cap. xn). «c Pour le sage ce et l'oreille docile , la correction est un pendant d'or et une G perle brillante. » (Ibid. xxv). En effet, c'est un caractère de folie de se croire sans défauts et de ne pouvoir supporter la correction : ce L'insensé , marchant dans sa voie , trouve tous c< les autres fous. » {Eccle, x). Et encore: « Ne conférez point :c a%ec le fou, qui ne peut aimer que ce qui lui plaît. » (Eecli, viii.)
C'est ici que l'amour-propre joue son rôle avec tant d'àdresse , qu'il ne vous permet seulement pas de vous défier de lui. On approuve tout ce qu'on fait, on s'y complaît , on s'admire , on suppose les autres dans les mêmes sentiments et on se les figure contents , parce qu'on est content de soi. « Tout <f le monde , dit Bossuet , connaît nos défauts , nous seuls ne
« les savons pas , et deux choses nous en empêchent. Premîè- « rement , nous nous voyons de trop près : l'œil se confond « avec l'objet , et nous ne sommes pas assez détachés de nous « pour nous regarder d'un regard distinct et nous voir d'une « pleine vue. Secondement, et c'est le plus grand désordre, « nous ne voulons pas nous connaître, si ce n'est par les « beaux endroits; et nous aimons mieux ne voir que notre « ombre et notre figure , si peu qu'elle semble belle , que « notre propre personne, si peu qu'il y paraisse d'imper- « fections.
« Venez donc , ami véritable , s'il y en a quelqu'un sur « la terre , venez me montrer les défauts que je ne vois pas. « Montrez-moi les défauts de mes mœurs , ne me cachez pas « même ceux de mon esprit. Ceux que je pourrai réformer, je « les corrigerai par votre assistance ; et s'il y en a qui soient « sans remèdes , ils serviront à confondre ma présomption. « Venez donc, encore une fois, ô ami fidèle, ne me laissez « pas manquer en ce que je puis , ni entreprendre plus que « je ne puis , afin qu'en toutes rencontres je mesure ma vie « à la raison et mes entreprises à mes forces. » (Serm, sur la Char, (rat.)
Saint Bernard fait dire dans le même sens au pape Eugène : « Qu'y aurait-il au-dessus de mon bonheur, de ma sécurité , « si je voyais autour de moi de fidèles gardiens de ma périt sonne , de fidèles gçi'diens de ma vie ? C'est à eux que je a pourrais sans crainte confier tous mes secrets, communiquer « toutes mes pensées ; à eux que je m'ouvrirais tout entier « comme à un autre moi-même. Ils me retiendraient , si je « m'écartais ; me réprimanderaient , si je m'emportais ; me «. stimuleraient , si je m'assoupissais. Leur respectueuse fran- « chise saurait à propos rabaisser mon orgueil, ou tempérer « les excès de mon zèle. Leur constance et leur énergie raf- « fermiraient ma volonté flottante , relèveraient mon courage « abattu. Leur foi et leur sainteté me porteraient à tout ce qui « est saint, honnête, pur et aimable. » {De Consid, , lib, iv, cap. 5.)
C*esl un principe avoué par les politiques, que nul gouvernement ne peut être durable, s'il n'est par ses propres lois capable de correction, et ne trouve quelque part un contrôle salutaire. Pour que les abus d'autorité puissent être réprimés , une portion d'autorité doit être remise à un censeur qui en fasse usage contre le prince, ou plutôt, en faveur du prince. David regardait comme une grâce et une miséricorde que le juste le reprît, et il rejetait le parfum que le pécheur, c'est-à-dire le flatteur, voulait répandre sur sa tête. (Ps. cxi)» Saint Ambroise dit de Théodose : « Je l'ai aimé, parce qu'il repoussait la flatterie et « souffrait volontiers qu'on le reprît. »(Z>e obitu Theod.)AsocTdiie disait à Nicoclès : « Regardez comme vos amis les plus fidèles, « non pas ceux qui approuvent toutes vos paroles et qui louent « toutes vos actions, mais ceux qui blâment vos fautes. » Louis XI, roi de France, se plaignait quelquefois qu'au milieu de tous les trésors dont abondait son palais, le plus précieux manquât, la vérité. On demandait un jour à un homme d'état, renommé pour son habileté, une maxime de bon gouvernement : Permettez, dit-il, à votre ami de vous avertir en toute franchise. Trajan disait au préfet du prétoire : Prenez ce glaive, et si je commande selon la droiture et dans l'intérêt des peuples, servez-vous-en pour moi; sinon, servez-vous-en contre moi. Alexandre chassa de son palais un philosophe qui ne l'avait jamais averti de rien : car, lui dit-il, il ne se peut faire qu'étant homme, je n'aie commis quelque faute 5 et il ne se peut faire que vous, étant philosophe, n'ayez reconnu ma faute : je ne puis donc attribuer votre silence qu'à votre peu d'amitié pour moi.
Or ce censeur, ce gardien, cet ami, pour le Supérieur, c'est l'admoniteur ; il doit lui être sans comparaison plus cher que ses yeux, ditBossuet, parce que souvent il verra mieux par les yeux de son admoniteur que par les siens; et si l'admoniteur fait parfois quelques blessures, le Supérieur n'ignore pas la parole du Sage : « Mieux vaut être blessé par un ami que •f caressé par un ennemi. » (Prov, xxvii.)
Toutes les communautés bien constituées donnent au Supc-
rieur un admonitcur d'office. « Quiconque, dans la supériorité, « veut se conduire avec sécurité et sagesse, dit saint Bona- « venture, doit abaisser son autorité devant une autorité qui « secrètement le dirige et le reprenne ; je n'en exempte pas le « Souverain Pontife lui-même. » (/>e sex alis, cap. 2). « Non, « dit très-justement sainte Chantai, il n'est pas raisonnable « que la Supérieure ne puisse être aidée et corrigée, ainsi que « dit la Constitution, puisqu'elle peut faillir et tomber aussi « bien que ses sœurs. » (Réponses). Comprendrait-on, en effet, que celui qui prodigue si libéralement aux autres les avis et les conseils, n'eût personne pour l'avertir et le redresser, vu surtout qu'il doit servir de modèle et que ses moindres fautes ont les plus funestes conséquences? Convient-il qu'on débite sur le compte du Supérieur mille choses plus ou moins fondées, et que lui seul reste étranger à ces bruits ? Remédiera-t-il à des maux qu'il ne connaît pas? Se mettra-t-il en devoir de réformer une conduite qu'il croit sans reproche ?
Plusieurs saints, entre autres saint Bernard, saint François d'Assise, saint Charles Borromée , sainte Thérèse, s'étaient nommé secrètement un admoniteur pour les reprendre de leurs défauts, contrôler leurs actes et, au besoin, leur intimer des ordreso
Le flatteur est pour le Supérieur le plus perfide de tous les ennemis.
La flatterie est un commerce de mensonge, fondé d'un côté sur l'intérêt personnel, de l'autre sur l'orgueil d'autrui.
1" Sur l'intérêt personnel. Celui qui flatte a un dessein. Il ne veut pas tromper précisément pour tromper, il veut tromper pour plaire, et il veut plaire pour obtenir ce qu'il désire. La ressemblance de la flatterie avec une affection sincère et un respect légitime est quelquefois si parfaite, que les plus habiles y peuvent être trompés, s'ils n'ont beaucoup d'attention et une certaine expérience.
Au fond, quels personnages diffèrent plus que l'ami et le flatteur? L'ami se propose le bien du Supérieur, le flatteur son propre avantage. L'un aime son Supérieur d'un amour vrai et effectif, s'efforçant d'ajouter à son mérite et à la considération dont il jouit; l'autre s'aime lui-même, et n'hésiste point à sacrifier les intérêts de toute une communauté pour ses intérêts particuliers. Le premier montre modestement au Supérieur ses défauts en sa présence, et le loue en son absence; le second encense le Supérieur en face, et, par derrière, il le diffame et le dénigre, se vantant de le mener au gré de ses caprices. L'ami, pour encourager, donne quelques rares éloges, seulement à ce qui est juste, saint et grand; le flatteur les prodigue à des actions vulgaires , quelquefois accomplies par un autre , ou même répréhensibles. On n'aime point ceux qu'on n'estime pas. On n'estime point ceux que l'on croit devoir flatter; car, qui dit flatter, dit attribuer à quelqu'un des vertus qu'il n'a pas et excuser des vices qu'il a. Or peut-on estimer ceux à qui l'on reconPxaît de véritables vices et de fausses vertus?
2"^ Sur l'orgueil d'autrui. L'homme n'aime pas la vérité qui le rabaisse et l'humilie, et il ne trouve point mauvais qu'elle ne lui soit pas dite. Il veut que ses défauts soient ignorés, et on lui fait plaisir de lui témoigner qu'on n'en découvre aucun. Il souhaite que ce qu'il a de mérite soit connu, et c'est le toucher dans un endroit fort sensible que de lui apprendre que tout le monde y est attentif. Il voudrait être parfait, mais sans qu'ii lui en coûtât, et c'est une agréable surprise pour lui, de l'assurer qu'il l'est devenu. Dès lors, il est secrètement enclin à recevoir sans précaution la louange, et à juger favorablement de tous ceux qui l'admirent ou qui témoignent pour ses volontés une complaisance sans bornes.
Voyant l'homme naturellement si plein d'amour-propre, et si disposé à canoniser ses vices eux-mêmes, que fait le flatteur? 11 prend toujours pour sujet de ses éloges les vices qui touchent par quelque côté aux vertus. Si le Supérieur est entreprenant, irréfléchi; le flatteur lui persuade qu'il a de l'initiative, du zèle. S'il est prodigue, dissipateur; il relève sa manière de
faire large cl libérale. Est-il léger, sans dignité et sans tenue ^ il ne cesse de lui répéter qu'il est agréable , accessible et sait se faire tout à tous. Ainsi le flatteur, ingénieux à trouver mille artifices dont la vanité ne se défie pas, a-t-il soin de louer le Supérieur par la ressemblance de quelque vertu voisine; caria plupart des vices ont quelque ressemblance avec cer^ laines vertus dont ils sont l'excès ou la contrefaçon. « Il s'infc sinuesiadroilement, dit Bossuet, dans ce commerce de nos « passions, dans cette secrète intrigue de notre cœur, dans cette « complaisance de notre amour-propre, qu'il nous fait demeu- « rer d'accord de tout ce qu'il dit. » (Disc, cité plus haut.)
Quoique reconnue par le Supérieur, la flatterie ne laisse pas d'avoir sur lui un très-grand efîetj si son cœur n'est pas droit. Il voit bien alors qu'on le trompe, mais il n'en est pas fâché, il est bien aise de se regarder dans l'esprit d'un autre, sous une plus agréable idée que celle qu'il a de lui-même ; et pourvu qu'on ne lui dise rien de si visiblement faux qu'il puisse le prendre pour une ironie, il excuse facilement un mensonge qui semble l'honorer. Les louanges données à propos pénètrent jusqu'au plus intime de l'âme ; elles y demeurent lorsqu'on croit les avoir oubliées , elles reviennent souvent à l'esprit, et toujours sous des couleurs plus séduisantes. On y trouve tant de douceur et l'habitude s'en contracte si vite, qu'on ne considère bientôt les avis fondés sur la vérité et dictés par la charité que comme des critiques insolentes, inspirées par la malignité et l'envie. On parle au censeur importun avec moins de bonté, on le consulte moins, on lui refuse plus de choses et plus durement ; au contraire, on devient tous les jours plus ouvert, plus familier, plus libéral avec celui qui approuve et admire tout.
Un historien s'adresse à lui-même cette question : Qu'est-ce qui rend les princes méchants? Il répond : C'est P la liberté qu'ils se donnent de faire tout ce qu'ils veulent, 2° le moyen qu'ils ont de satisfaire tous leurs caprices, 3" l'ignorance des affaires publiques, 4° les amis pervers. (Vopiscus,m Fitâ Cœs, ^ureL). Qui ne voit qu'un Supérieur livré aux flatteurs, ou
quî dans Tadmoniteur ne trouve qu'un panégyriste, ignore l'état réel de sa communauté et s'ignore lui-même? Enivré qu'il est des éloges qu'on lui prodigue, il en vient jusqu'à s'imaginer qie son gouvernement fait l'admiration et la félicité publiques, tandis que chacun gémit et se plaint. Et si parfois des représentations arrivent jusqu'à lui, il les méprise et les attribue sans hésiter au mauvais esprit.
H faut entendre les Saints sur ce sujet. « La langue adulac< trice est pire que la main du meurtrier. » (Saint Augustin , in Psal. Lxix, nu m. 5). (i Elle nous enchaîne à un monceau de « péchés et nous ôte jusqu'à l'idée du repentir, et parconsé- « quent tout espoir de salut. » (Saint Prosp. Ep, 89). « Elle « ne se borne pas à une parole et à une circonstance ; elle « s'attache à sa victime qu'elle poursuit, qu'elle enlace, qu'elle « envahit, tant qu'enfin cette âme caressée, amollie, enivrée, « perd toute sa vigueur et toute sa rectitude naturelle. » (Saint Grégoire pap. Nom. 2, in Ezeûh.). « Quand un homme '< en exalte un autre, c'est un menteur qui trompe un menteur, « un superbe qui trompe un superbe, un aveugle qui trompe « un aveugle, un malade qui trompe un malade, et les vaines « louanges sont une véritable confusion pour qui les reçoit* » (Imit. Chr,,\ïh. m, cap. 50.)
Dès que le Supérieur s'aperçoit qu'on veut le sonder et le mener par la flatterie, qu'il témoigne ouvertement qu'elle lui déplaît, et plus encore celui dont elle vient. Qu'il l'arrête par un visage sévère, s'il le faut, par quelque chose de plus ; qu'il change le discours, et fasse sentir qu'il se tient offensé du dessein de l'entamer par la flatterie et de l'espérance d'y réussir.
Jésus-Christ, ordinairement muet et silencieux au milieu des calomnies, répliqua avec une sorte de vivacité aux Pharisiens qui le flattaient: « Hypocrites, pourquoi me tentez-vous? »
L'admonition doit être faite avec discrétion et reepeeU
c II est, sans doute, des circonstances graves où il faut • mettre dans l'admonition de la fermeté et de la vigueur : « car remarquez, le divin Sauveur n'a pas dit avertissez « votre frère f mais Reprenez votre frère; usez de la liberté que « l'amitié vous donne, ne cédez pas, ne vous rendez pas, sou- « tenez vos justes sentiments, parlez à votre ami en ami.
« Certes, avouons -le, ce n'est pas le trait d'un ami, « mais l'action d'un barbare, que de laisser nos frères dans « un précipice faute de lumière, tandis que nous avons en « main un (lambeau que nous pourrions leur mettre devant « les yeux. » « L'homme injuste séduit son ami, et il le con- « duit par une voie qui n'est pas bonne. » {Prov, xvi). « Celui « qui tient à son ami un langage doux et flatteur, celui-là jette « un filet devant ses pas. » {Ibid^ xxix). (Bossuet, Discours cité plus haut;)
Antipater demandait au capitaine Phocion un acte que réprouvait la conscience : «Prince, répondit Phocion, je suis prêt à faire pour vous tout ce qui est en mon pouvoir; mais sachez que je ne jouerai pas à la fois le rôle d'ami et le rôle de flatteur. »
« Mais avec celte fermeté et cette vigueur, reprend Bossuet, « gardez-vous bien de sortir des bornes de la discrétion: je « hais ceux qui se glorifient des avis qu'ils donnent, qui veu- « lent s'en faire honneur plutôt que d'en tirer de l'utilité, et « triompher de leur ami plutôt que de le servir. Pourquoi le « reprenez-vous, ou pourquoi vous en vantez-vous, devant tout « le monde? Ecoutez le Sauveur des âmes : Reprenez, dit-il, « entre vous et lui : parlez en secret, parlez à l'oreille. N'épar- « gnez pas le vice, mais épargnez la pudeur, et que votre disu crélion fasse sentir au coupable que c'est un ami qui parle. » Celui qui s'avise de donner un avertissement à un autre, sem-
Lie accuser ses actions et montrer qu'il le surpasse en jugement et en vertu : or c'est ce que nous ne pouvons souffrir, parce que nous croyons trouver de l'irrévérence dans cette franchise 5 Tadmoniteur nous parait un juge qui examine notre conduite, et ne pas nous approuver c'est nous offenser. Que Fadmoniteur s'acquitte donc de son emploi avec autant de prudence que de charité, choisissant le moment opportun, mettant l'affabilité sur ses lèvres et sur son visage, écartant toute parole aigre et sévère , louant beaucoup de choses pour en blâmer quelques-unes , et évitant par-dessus tout ce qui sent l'exagération, le mécontentement ou le mépris.
« Il faut, dit Gracian, détremper la vérité avec force sucre, « pour lui ôler son amertume, et puis la saupoudrer de beau- « coup d'ambre, pour en tempérer l'odeur forte et désagréa- « ble 5 on doit ensuite la donner à boire aux hommes dans une « tasse d*or et non pas dans un verre , de peur qu'ils ne la « voient au travers. La vérité est une fille qui a autant de pu- « deur que de beauté , et c'est pour cela qu'elle va toujours « voilée ; mais il faut que les princes la découvrent galam- « ment. Les prmces veulent bien être aidés, mais non surpas- « ses. Ceux qui les conseillent doivent parler comme des gens « qui les font souvenir de ce qu'ils oubliaient , et non comme « leur enseignant ce qu'ils ne savaient pas. )> (Homme de cour^ max. 7 et 210.)
Nous voyons Dieu lui-même avertir les princes avec circonspection et réserve : car, pouvant déclarer ouvertement à Pharaon et à Nabuchodonosor certaines vérités pénibles , par le moyen de Joseph et de Daniel, il les leur figure par des songes, lorsque leur majesté est, pour ainsi dire, ensevelie avec leurs sens dans le sommeil ; et afin d'adoucir la peine de ces princes, et peut-être de détourner de leurs ministres les effets d'une fureur subite, il se sert d'emblèmes et d'hiéroglyphes dont l'interprétation demande nécessairement un certain intervalle de temps.
Sainte Chantai, dans ses Répomessur les Constiltitions, Uace ainsi les règles deracîmonilrice : « La Supérieure choisit a avec
« soîn une bonne sœur pour son aide; car celte charge est fort (( importante et demande beaucoup de sagesse, de douceur et « d'affabilité, afin que les sœurs s'adressent à elle sans peine, n L'aide doit s'appliquer avec une attention spéciale à calmer « les esprits aigris, et à maintenir l'union et la charité. C'est « le mieux, sans aucun doute, de dire soi-même à la Supé- « rieure ce que l'on e remarqué sur elle ; et, à ce sujet, il me « souvient que notre bienheureux Père a déclaré que les plus « confiantes sont les meilleures, et qu'il n'avait envoyé la coad- « jutrice que pour celles qui n'osent pas s'ouvrir à la Supé- « rieure. Oui, l'aide fera son possible, afin que les sœurs aient « pleine et entière confiance en la Supérieure : c'est le plus a parfait de marcher avec cette candeur et cette simplicité, « Pour celles qui auraient de la répugnance à s'adresser direc- « tement à la Supérieure, qu'elles s'adressent à son aide. Dans « le cas où la Supérieure ferait des fautes considérables ou « qui parussent avoir des suites , certes , après avoir invoqué « Dieu, l'aide doit l'avertir doucement et humblement. Que si « la Supérieure persévère, elle ira se jeter à ses pieds, et la « conjurera de se corriger de telles fautes , ajoutant que les « sœurs en sont affligées et qu'elles désirent ardemment son « amendement, pour n'être point obligées de recourir auSupé- « rieur. En effet , je pense vous l'avoir dit ailleurs et je vous « le répète : il ne faut point parler au dehors des défauts de la « Supérieure; on ne doit en venir à celte extrémité que dans « le cas o\î les admonitions faites à la maison seraient impuis* « santés. »
Dans une autre lettre , sainte Chantai donne cet avis à une Supérieure : « Vous devez choisir pour votre coadjutrice une V sœur qui soit de vertu exemplaire, et capable de savoir tout « sans se mal édifier, afin que les sœurs aient la confiance de « s'adresser à elle pour vous faire avertir. Et ceci est impor- « tant : car si les sœurs n'ont la confiance de vous avertir, « ou faire avertir par votre coadjutrice, quand on fera la visite, « elles n'oublieront rien à dire au visiteur. »
Rien n'est plus conforme à la charité et à la prudence : Ici
inférieurs ne doivent recourir au Supérieur majeur pour les fautes du Supérieur local qu'à l'extrémité ; mais, à son tour, que le Supérieur local n'ait recours au Supérieur majeur pour les fautes de ses inférieurs qu'à l'extrémité.
Nous dirons de plus à l'admoniteur : Vous donnez des avis , non des ordres ; le Supérieur, après les avoir reçus, reste libre d'en faire l'usage qu'il lui plaira ; et ne serait-ce pas vous ériger en Supérieur du Supérieur que de prétendre qu'immédiatement et en toute rencontre il doit, sur votre parole, réformer sa conduite ? Ignorez-vous qu'en bien des cas la prudence défend au Supérieur de donner les motifs secrets qui le déterminent ?
Tout cela suppose que l'admoniteur est un religieux sincèrement attaché au Supérieur, puisqu'il ne peut consentir à le trahir en lui cachant la vérité ; sage, pour discerner ce qu'il est à propos de signaler, et pour ne jamais nommer ses commettants ; respectueux, qui ménage la délicatesse et la susceptibilité du Supérieur; ferme, qui, au besoin, contredise hardiment, pour prévenir ou faire réparer des fautes j désintéressé, qui puisse donner, pour le bien commun, un avis contraire à ses intérêts personnels, avec la prévision peut-être d'un reproche ou d'une disgrâce.
L'admonition doit être reçue avec docilité et reconnaissance.
Le Père Balthazar Alvarez, jésuite, entre autres avis, donne aux Supérieurs celui-ci : « Recevez bien toute espèce d'aver- « tissement, et de quelque part qu'il vienne, manifestant le « plaisir que vous en avez par vos paroles et par l'air du vi- « sage. Il résultera de là que ceux qui venaient à vous le cœur « ému, seront aussitôt calmés. De plus, on vous prémunira « contre bien des fautes auxquelles vous étiez exposés, et vous ic< aurez pour vous avertir et vous garder autant d'individus « aue vous avez d'inférieurs. » (Sa Fie, chap. 23J. « Les
« bons Supérieurs, dit saint Grégoire, étant sans amour-pro* « pre, regardent eomme un témoignage de bienveillance les « paroles pleines d'une sainte liberté, qui leur sont adressées « par leurs inférieurs. » Il venait de dire : « Celui qui met « son affeclion dans le mal, et qui cependant ne veut pas que <t les autres l'en avertissent, est convaincu par sa propre con- « duite qu'il se préfère à la vérité, dont il veut impunément « méconnaître les droits. » {Past,, lib, ii, cap. 7.)
« Repousser un avis salutaire , disait Isocrate à Démonicus, serait pire que de refuser le présent d'un anii. »
Lors donc qu'on vous communique des observations , si vous êtes innocent , ne craignez pas de donner un mot d'explication ; si vous êtes blâmable , convenez franchement de votre tort , surtout si le religieux qui exprime sa plainte ou signale un défaut , est grave et ancien. On ôte tout prétexte à la censure, en profitant du premier avis et en portant les précautions au-delà même des soupçons ; on se concilie la confiance et l'estime , en ajoutant à l'éclat de ses autres vertus celui de la docilité et de l'humilité ; car nul n'ignore la maxime : « Il commande bien, celui qui sait bien obéir; » on apprend à ses inférieurs à convenir de leurs torts dans l'occasion et à se corriger, en se hâtant de réformer dans sa conduite tout ce que la communauté y trouve de répréhensible.
Si vous voulez connaître toute la vérité , entendez toujours plus que l'admoniteur ne dit, comprenez à demi-mot; substituez une expression plus forte à une expression moins forte, beaucoup à un peu , souvent à quelquefois. Car l'admoniteur, de peur d'irriter et de tout perdre , n'ose jamais exprimer tout ce qu'il pense ; il adoucit autant que possible ses couleurs ; il voile les choses sous de belles enveloppes. « Les princes, dit a Gracian , doivent tenir beaucoup de la condition des devins « et des lynx, pour pénétrer la vérité. » Henri IV, roi de France , se déguisait quelquefois et se mêlait à la foule, pour entendre ce qui se disait de lui et de son gouvernement, et saisir sur les lèvres du peuple la vérité tout entière. « J'ai con- « fiance, écrivait saint Bernard au pape Eugène, que vous ne
« vous contenterez pas de ces conseils timides , et que vous « suppléerez à leur insuffisance en supposant plus que je ne « dis. En effet, pour ce surplus à ajouter, il n'est pas difficile c< de décider en qui doit être la hardiesse, en vous qui occupez « un si haut rang , ou en moi qui me trouve à une si prddi* « gieuse distance de votre grandeur. N'est-ce pas ainsi , d'ail- V leurs, qu'il convient d'avertir le sage, selon ce qui est écrit : a Donnez au sage une occasion d'apprendre , et il deviendra a encore plus sage.» (Prov, ix. — De Consid,, lib, i, cap, 5.)
Lorsque l'admoniteur tarde trop à vous voir, allez le trou^ ver et priez-le de vous faire la charité , lui rappelant l'impor* tance de l'obligation qu'il a de vous dire la vérité \ ce délai est une preuve , non que tout va bien, mais qu'il redoute les sus» ceptibilités de votre amour-propre. Samuel lui-même n*osa déclarer sa vision a Héli , jusqu'à ce qu'il en eut reçu l'ordre. Un Supérieur sage aime la vérité , il la cherche , il la demande , à tout prix, il veut se réformer et se perfectionner. Et ce n'est pas par vaine grimace , comme Pilate , qu'il s'informe de la vérité qui le touche ; c'est sincèrement , par amour de la ^ crtu et par zèle pour sa communauté : aussi la reçoit-il comme il désire qu'on la reçoive de lui , avec cette différence que l'inférieur doit quelquefois être repris publiquement , tandis que le Supérieur, pour conserver son autorité et ne point scanda* liser les faibles, ne peut l'être que secrètement.
C'est le propre des esprits petits ou orgueilleux, qui font mal et croient faire bien , ou qui manquent de courage et de bonne volonté pour se corriger, de n'appréhender rien tant que d'en^ trevoir les traits de la vérité , et de n'employer leur autorité qu'«î défendre leurs torts. Pour soutenir une faute , ils en font cent. Plutôt que de se rétracter et de revenir sur leurs pas, ils préféreront faire fausse route.Dès lors il arrive ce que dit Pascal ; « On s'éloigne de nous rendre un office qu'on sait nous être « désagréable ; on nous traite comme nous voulons être Irai-»» « lés ; nous haïssons la vérité, on nous la cache , nous voulons « être flattés, on nous flatte , nous aimons à être trompés, on ï< nous trompe. » (Pemées,, F* Part,, art, 5.)
Les bons esprits, au contraire, reconnaissent bientôt leurt fautes, et se rendent avec docilité et reconnaissance à la vérité qui les condamne. Ils ne se fâchent non plus contre un admotîifeur, qu'une femme contre un miroir qui lui découvre une tache, ou qu'un malade contre le médecin qui lui indique le principe et le remède de son mal. « L'homme prudent et « instruit ne murmure pas étant repris. » (Eccli, x). « Qui « méprise l'instruction, méprise son âme ; qui acquiesce aux « répréhensions, est maître de son cœur. » (Prov. xv). De l'admonition , comme du conseil , on peut dire avec Gracian : « Ce n'est point une diminution de grandeur, ni une marque « d'incapacité , que de recevoir un avis ; on se met en repu- « tation d'habile homme en s'entourant d'hommes qui disent « la vérité. »
Est-ce que saint Pierre n'était pas le prince des Apôtres ? Et cependant il se laisse reprendre par saint Paul , résister en face par saint Paul , convaincre devant tout le monde par saint Paul qu'il a agi d'une manière répréhensible. (Galat, II.)