CHAPITRE PREMIER
I/A douceor et la fermeté sont les éléments constitntifii «lu gouvernement religieux.
' Quel est le meilleur gouvernement religieux?
A cette question cent fois posée et jamais résolue, il semble qu'on puisse répondre :
C'est celui qui se rapproche le plus du gouvernement de Dieu dans le monde , de Jésus-Christ dans la société de ses Apôtres, de Joseph dans la sainte Famille, des Anges dans la conduite des hommes, des Souverains Pontifes dans l'Eglise, des Fondateurs d'Ordres dans leurs communautés.
Celui dont la Sagesse dit qu il arrive à ses fins avec force , en disposant toute chose avec suavité.
Celui qui , dans le même Supérieur , présente à la fois et le caractère du père , toujours grave quand il caresse , et le caractère de la mère , toujours tendre quand elle punit.
Celui qui lient la balance en équilibre , sans la faire pencher m du côté de la mollesse , ni du côté de la dureté.
Celui où l'épine ne se montre qu'avec la rose ; i« le miel se trouve non loin de Taiguillon 5 où la colère , cilgtimc parle Jérémie, est une colère de colombe.
Celui où le son grave se mêle au son aigu , pour produire dans un accord parfait une harmonie ravissante.
« Celui, dit saint Ignace, qui est doucement efficace et efficacement doux. »
« Celui , dit saint François de Sales , que caractérise une douceur ferme et une fermeté douce. 11
« Celui , dit saint François d'Assise , où le Supérieur , à la fois craint et aimé, n*énerve point la discipline par une fausse indulgence , et ne pousse pas les âmes à leur perte par une rigueur excessive. »
« Celui, dit saint Grégoire , qui nous est figuré par celte « Arche de Tancien Testament , où , près des tables de la loi , « étaient en même temps et la verge d*Aaron et un gomor de « manne : car , si la science des Ecritures est , dans le pas- « leur, accompagnée de la verge de la sévérité, il convient u aussi qu'elle le soit de la manne de la douceur.
« Celui que désigne David au psaume vingtième : « Votre « verge et votre bâton , c'est en eux que j'ai trouvé ma con- « fiance. » En effet, la verge sert à châtier, et le bàlon à sou» jR tenir : si vous avez la dureté de la verge pour frapper, ayez «I aussi le secours du bâton pour prêter un appui.
« Celui que la Vérité nous enseigne dans la parabole de ce H Samaritain qui conduit à l'hôlellerie un homme demi-mort. « On verse sur ses plaies de l'huile et du vin : du vin pour les « resserrer , et de l'huile pour calmer rirritalion. Quiconque ^ est chargé de guérir les blessures de l'âme , doit pareille*
« menl employer le vin de la douleur et l'huile de la bien- « veillance, afin d'enlever, par l'aslringent du premier^ tout a ce qu'il y a de putride dans la plaie , et de calmer, par « l'émoUient du second , le mal qu'il veut guérir. » {Past. P. II, cap. 5.)
L'objet de ce quatrième livre est de montrer la nécessité de ce mélange et la manière de le faire.
la douceur, essentielle à tout gouvernement, l'est surtout au gouvernement
relig:ieux.
« Le gouvernement, dit Bossuet, est doux de sa nature, et « le prince ne doit être rude qu'y étant forcé par les crimes. « Hors de là , il lui convient d'être doux , affable , indulgent , « en sorte qu'on sente à peine qu'il soit le maître. La douceur « aide à entendre et à bien répondre : « Soyez doux à écouter « la parole , afin de la concevoir et de rendre avec sagesse une « réponse véritable. » (Eccli. xxxn). Par la douceur, on ex- « pédie mieux les affaires et on acquiert une grande gloire : a Mon fils , faites vos affaires avec douceur, et vous élèverez « votre gloire au-dessus do tous les hommes. » (Ibid,), Moïse « était le plus doux de tous les hommes , et par là le plus « digne de commander sous un Dieu qui est la bonté même : « Il a été sanctifié par sa foi et sa douceur, et Dieu l'a choisi « parmi tous les hommes pour être le conducteur de son « peuple. » (Ibid, xlv). (Polit, sacr,, liv. m, prop. 12.)
L'amour et le respect peuvent s'allier, mais non l'amour et la crainte servile : ce qui est craint est haï ; ce qui est bai ne peut durer longtemps. La haine blâme tout et interprète tout en mal ; dès que le Supérieur cesse d'être aimé, ses meilleures actions passent pour mauvaises ; le blâme ouvre la porte aux manœuvres, aux dénonciations, et finit par amener la déposition ou un malaise universel.
On demandait à Agcsilas quel était le roi le plus Folide sur
son trône : « C'est celui , répondit-il , qui commande à ses « sujets comme un père à ses enfants. » « Entre un bon « prince et un bon père , disait Xénophon , je ne trouve au- « cune différence. » « La crainte , dit à son tour Sophocle , « remonte vers celui qui l'inspire ; le tyran craint tous ceux de « qui il se fait craindre. » Théodoric, au rapport de saint Sidoine, ne craignait rien tant que d'être crainte Voici, au contraire , une parole digne de Caligula qui l'a prononcée : « Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent. »
Que si la douceur est l'apanage indispensable du roi , combien plus l'est-elle du Supérieur? C'est elle qui doit dicter toutes ses paroles , présider à toutes ses démarches ; et si , par intervalles, son zèle l'oblige d'en sortir, qu'il se hâte d'y rentrer, comme le poisson jeté par la tempête sur le rivage se hâte de retourner à son élément.
C'est au Supérieur qu'il appartient de réaliser la solennelle
\ promesse qu'a faite Jésus-Christ , de donner le centuple dès cette vie à quiconque abandonne tout pour le suivre *, à lui d'empêcher, par les industries de son inépuisable et paternelle bonté , qu'on ne pense et qu'on ne dise que tous ces prétendus avantages de la vie religieuse , tant vantés dans les livres , ne sont que de pieuses exagérations , des pièges tendus à la crédulité d'un âge simple et candide ; à lui de se proportionner aux petits, de porteries faibles, de rappeler ceux qui s'égarent, de relever ceux qui tombent , de panser les blessés ^ d'essuyer toutes les larmes , de soulager toutes les douleurs, de se transformer et de se multiplier, pour ainsi dire, à l'infini. Or comment, sans un riche fonds de douceur, pourrait-il remplir ces différents devoirs ?
Que si Ton veut avoir une juste idée de l'esprit dans lequel une communauté doit être gouvernée , qu'on pèse chacune de ces magnifiques paroles de Balthazar Alvarez : « On doit se sou-
. « venir qu'être Supérieur, ce n'est pas être seigneur et avoir « des serviteurs à qui l'on commande. Etre Supérieur, c'est « être gouverneur de princes, c'est être serviteur des enfanis « de Dieu ; c'est avoir autorité sur des hommes, mais sur dos
K hommes libres qui ont embrassé une servitude volontaire « par amour pour Dieu. N'oubliez jamais que les âmes 6ur « lesquelles vous avez autorité sont les épouses de Jésus- « Christ, les temples de son Esprit 5 que, pour être Supérieur, « on n'est pas pour cela meilleur que ses inférieurs , comme « un pilote , pour avoir la direction du navire, n'est pas pour « cela plus noble que les passagers , puisqu'il peut avoir à « bord le roi et les princes. Vous êtes le premier en autorité, « soit ; mais vos inférieurs peuvent l'emporter sur vous en « mérite. Que si vous marchez devant eux en cette vie, craignez « de ne les suivre que de très-loin dans le ciel. » (^Sa rie,)
La fermeté n'est pas plus étrangère au gouvemement religieux qu'à tout autre.
Quand Josué eut été désigné successeur de Moïse qui allait mourir, Dieu lui dit : « Sois ferme et fort, car tu introduiras « mon peuple dans la terre que je lui ai promise, et je serai « avec toi. » (Deut. xxxi). Après la mort de Moïse, quand il se met à la tête du peuple, Dieu lui dit encore : « Moïse mon ser- « .viteur est mort ; lève-toi et passe le Jourdain ; sois ferme, « courageux et fort. » Et encore : « Sois ferme et fort, et garde « la loi que Moïse mon serviteur t'a donnée. » Et encore : « Je « te le commande, sois ferme et fort; ne crains point, ne « tremble point; je suis avec toi. » (Jos. i). Comme s'il lui disait : Si tu trembles, tout tremble avec toi : quand la tête est ébranlée, tout le corps chancelle ; tu dois être fort, car tu es le fondement du repos public.
Voilà, continue Bossuet, comme Dieu installe ses ministres : îl affermit leur puissance et leur ordonne d'en user avec fermeté. Le moyen d'affermir leur puissance, c'est de les convaincre qu'en eux réside la plénitude de l'autorité, que tout roule sur eux ; et le moyen d'user avec fermeté de la puissance, c'est de ne pas laisser violer impunément les lois qu*ils sont «iiarjçés de maintenir.
Les inférieurs le demandent ainsi pour leur propre sûreté. Si le Supérieur hésite, tâtonne, tout se fait mollement ou rien ne se fait. Le chef, à son tour, tremble quand il est mal assuré de ses membres. Assurés de Tobéissance, les Supérieurs ne sont en peine que d'eux-mêmes : en s'affermissant, ils ont tout fait et tout suit.
Le Dieu miséricordieux est aussi appelé le Dieu juste et terrible. Quand il fait gronder son tonnerre, chacun prie et adore. Jésus-Christ, Tami des pécheursj fulmine Tanalhème contre les Pharisiens et arme du fouet» pour chasser les profanateurs du temple, ces mêmes mains accoutumées à bénir et à guérir. Ce n'est point aux mains d'un séraphin, esprit tout d'amour et de miséricorde, que Dieu remit Tépée flamboyante, gardienne du paradis terrestre ; mais à celles d'un chérubin, esprit de science et de discernement, plus capable d'allier la justice à la clémence. L'ange de Balaam lui résista en face, et celui de David fit mourir par la peste soixante et dix mille hommes. Les pasteurs de l'Eglise, à l'exemple de saint Paul, ne cessent de menacer les rebelles, et, au besoin, ils les frappent du glaive de l'excommunication. Tous les fondateurs d'Ordres ont eu soin d'ajouter à leurs constitutions des règlements répressifs.
Sainte Thérèse dit quelque part : « Un Supérieur ne doit « rien tant appréhender, à mon avis, que de ne pas en imposer « à ceux qu'il gouverne, et de leur donner ainsi la liberté de « traiter avec lui d'égal à égal, principalement si ce sont des « femmes; car, dès qu'elles s'aperçoivent qu*on craint de les « corriger, de peur de les attrister, il devient très-diflicile de « les conduire. » Saint François de Sales voulait un peu de verdeur dans le gouvernement des communautés : « La lime « rude, disait'il, ôte mieux la rouille et donne un poli plus « brillant au fer, que la lime douce. Pour lisser le drap, on « emploie le chardon, et les meilleures lames sont celles aux- « quelles on a le moins épargné les coups de marteau. »
Le ciel fait germer le blé par les pluies et la rosée, et le con sene par la neige et les frimas.
Un peu d'absinthe soutient le cœur.
Trop d'émollients tiennent la plaie fraîche et ouverte. Le sel mis à propos prévient la putréfaction et durcit les chairs.
Quand un cheval est sujet à broncher, il faut lui tenir la bride haute ; et, s'il se ralentit, il faut le réveiller par un coup d'éperon, dût-on faire jaillir une goutte de sang.
La douceur et la fermeté doivent s'unir el agir de concert dans le gouvernement religieux.
C'est ce que saint Grégoire s'efforce d'établir dans son Paslo^ ralf livre ii, chapitre 5®, et dans ses Morales, livre xx, chapî^ tre 5* : « La sévérité et Tindulgence sont impuissantes et im- « parfaites, si elles vont l'une sans l'autre. Le pasteur ne doit « montrer ni une sévérité rigide, ni une indulgence molle; a mais il doit être à la fois et plein d'une juste sévérité quand « il console , et plein d'une bienveillante indulgence quand « il punit. Mal bandée , la fracture peut devenir plus grave , « comme la douleur deviendrait plus vive, si les liens étaient « trop fortement serrés. C'est pourquoi celui qui bande la « plaie du péché doit procéder avec autant de modération que « de zèle , punissant les infractions de la loi et ne cessant « point d'aimer ies infracteurs. Mêlez la douceur avec la sévé- « rite 5 faites-vous de l'une et de l'autre un régime heureuse- « ment tempéré , qui n'aigrisse point les pécheurs par une « trop grande dureté, et qui ne favorise pas la licence par une « bonté excessive. Soyez bon, mais sans faiblesse ; soyez sévère, « mais sans exagération , ayez du zèle, mais soyez modéré « dans le châtiment 5 ayez de l'indulgence, mais n'enhardissez « pas le vice. Pour tout dire en un mot, vous qui avez la haute « direction de vos frères, usez si bien de la justice et de la clé- « menée, que vous puissiez vous les attacher en leur inspirant « la crainte, et les maintenir dans une crainte respectueuse en « vous les attachant. »
Saint Bernard écrivait à peu près dans les mêmes termes à
îîiigues, archevt^que de Rouen : « Que votre charité ait du zèle, « j'y consens 5 mais que votre sévérité admette au besoin des « tempéraments. N'abandonnez pas le soin de la discipline; « mais, pour un plus grand bien, sachez quelquefois ralentir et « comme interrompre ce soin. Soyez animé pour la justice « d'un feu ardent et brûlant, jamais d'un feu dévorant et im- « pétueux. Si tout ce qui flatte n'est pas toujours licite, tout ce « qui est licite n*est pas toujours expédient. » {Ep. 25.) \ Le Supérieur doit donc s'étudier à n'être ni trop sévère ni
trop indulgent, la perfection consistant dans un heureux mélange de douceur et de fermeté. Ces deux qualités se prêteront un mutuel secours: ce que l'une commencera, l'autre l'achèvera ; ou plutôt, elles serviront l'une à l'autre de correctif et de complément nécessaire, de telle sorte que, se fusionnant, elles composeront un toutou Ton ne remarquera ni rigueur dans la fermeté, ni mollesse dans la douceur. Pour peu que le Supérieur sépare l'une de l'autre, il n'aura ni l'une ni l'autre : car, s*il veut user de toute son autorité pour obtenir l'accomplissement parfait des règles, la chair étant faible et pesante comme elle est, la fermeté dégénérera en rigueur intolérable 5 et si, sous prétexte de compatir à l'infirmité humaine, il cesse de veiller au maintien de la discipline, la douceur dégénérera en mollesse désastreuse.
Entre ces deux ccueils , le Supérieur ressemble au funambule : un faux mouvement à gauche ou à droite lui serait fatal; il n'y a de salut pour lui que dans un parfait et constant équilibre.
\ . S'il fallait pencher d'un côté , ce serait du côté de la douceur.
« Le plus glorieux et le plus indispensable privilège des Su- « périeurs, dit l'abbé Rupert, c'est celui d'exercer la misér- « corde, » « parce qu'ils tiennent la place de Dieu, ajoute saînî
« Cajétan , dont la perfection la plus aimable tt celle qu'il se « plait le plus à signaler , est la miséricorde, w En eflfet, au diro de saint Jacques, « la miséricorde l'emporte sur le jugement. » (Cap. II). « Le Seigneur est miséricordieux, il est juste, il est mi- « séricordieux, » chante le Psalmiste (Ps. cxiv), « Voyez-vous, reprend saint Ambroise, la miséricorde est ici nommée deux fois, la justice une seule fois, et celle-ci est placée entre deux. Pourquoi la miséricorde est-elle nommée deux fois? C'est pour montrer que Dieu, non dans sa nature, mais dans ses œuvres, est deux fois plus miséricordieux qu'il n'est juste. Et pourquoi la justice est-elle placée entre deux? Ah ! c'est pour faire entendre que la justice est contenue à gauche et à droite par la miséricorde, comme par un double rempart, et qu'elle ne peut s'avancer pour châtier le coupable, sans passer par la miséricorde et y adoucir en grande partie son amertume. »
Saint Bonaventure , pour faire incliner les Supérieurs de préférence du côté de la douceur, signale plusieurs avantages de cette conduite : « Par elle, dit-il , les Supérieurs obtiennent plus facilement l'amour de leurs inférieurs ; on leur obéit plus volontiers ; on a moins de peine à recourir à leur charité , moins de répugnance à se faire leurs imitateurs. » Il cite ensuite cette parole d'Ezéchiel : « 0 pasteurs ! parce que vous avez « commandé avec hauteur et sévérité, mes brebis seront disc( persées m (cap. xxxiv); et celle-ci de Y Ecclésiastique : « Ne « soyez pas comme un lion dans votre maison, opprimant vos « sujets et vos domestiques. » (Cap. iv). « D'ailleurs, ajoute le saint Docteur, le pouvoir suprême suffît amplement pour imprimer aux inférieurs une crainte salutaire ; si vous joignez la sévérité, vous produirez infailliblement la terreur et l'accablemenu » (De sex alis, e^p. 7.)
Dans son opuscule qui a pour titre : Quel est le meilleur gou^' vernement , le doux ou le rigoureux? le Père Binet, jésuite, fait ce raisonnement : « Sous un gouvernement trop rigoureux, les bons se scandalisent, les méchants se raidissent, des partis clandestins se forment, et les rebelles n'osent plus revenir. Celui qui se fait craindre, se fait ha'ir ; on ne soupire qu'après
sa déposition. 11 se fait aussi mépriser, car les airs impérieux dénotent la faiblesse du caractère et la petitesse de Fesprit. Personne ne s'accommode d'un Supérieur rigide; les plus sévères désirent pour eux-mêmes un Supérieur indulgent.
« Sous un gouvernement trop doux, au contraire, les bons condamnent hautement les méchants; ceux-ci ne peuvent se dissimuler à eux-mêmes leurs torts ; Dieu prend en main la cause des Supérieurs dont la débonnaireté sert de prétexte au relàchemeiit, et les indisciplinés viennent tôt ou tard se jeter entre les bras de celui qu'ils ont contristé, assurés de trouver la compassion et l'indulgence. En outre, le Supérieur trop doux ne laisse pas d'être aimé, et avec l'amour que n'obticndra-t-il pas? »
Inutile de dire que la conclusion de cet auteur est précisément la proposition à l'appui de laquelle nous avons invoqué son témoignage.
Moïse , beau modèle de douceur et de fermeié.
Saint Grégoire, à qui nous empruntons cet exemple, s'attache avec une sorte de complaisance à le faire ressortir.
« Ce discours de Job ; « Lorsque j'étais assis comme un roi « environné de son armée, j'étais le consolateur des affligés » « (cap. xiix) , sert merveilleusement à montrer comment les « prélats doivent mêler dans leur conduite l'autorité du ré- « gime avec la douceur de la consolation. Car l'un nous est (c marqué dans ces paroles : « Lorsque j'étais assis comme un <c roi environné de son armée ; » et l'autre dans celles-ci : « a J'étais le consolateur des affligés. »
« Nous voyons un admirable accord de cette sévérité et de « cette bénignité dans le cœur du grand Moïse. Il aimait avec « tendresse, et en même temps il châtiait avec rigueur. Quand « le peuple d'Israël eut commis devant Dieu un péché qu « paraissait irrémissible, le Seigneur dit à Moïse sur la mon-
lagne : « Dtscendez, votre peuple a péché, » comme pour lui faire entendre qu'un peuple devenu si criminel n'était plus son peuple. Puis il ajouta : « Laissez-moi faire, afin que, ma fureur s'allumant contre eux, je les détruise entièrement, et que je vous confie la conduite d'une autre nation plus nombreuse. » Mais Moïse , s'opposant à plusieurs reprises à la colère de Dieu: «Ou pardonnez-leur cette faute, disait-il, ou effacez-moi du livre que vous avez écrit. » Avec quelle tendresse aimait-il un peuple pour l'amour duquel il consentait à être raye du livre de viel
« Cependant avec quelle rigueur ne va-l-il pas sévir contre ce même peuple 1 A peine a-t-il obtenu le pardon si instamment demandé : « Que chacun de vous prenne son épée , s'écrie-t-il ; passez et repassez au travers du camp , frappant votre père, votre âme et le prochain. Et il en demeura environ vingt-trois mille sur la place. » « Ainsi cet homme qui avait sollicité la vie de ses frères aux dépens de la sienne , la fît perdre par cet ordre terrible à un grand nombre. 11 brûlait pour eux, au dedans , du feu de la charité , et il allumait contre eux, au dehors, le feu d'une juste indignation. Il témoigna tant de bonté à ce peuple qu'il n'hésitait point à se sacrifier pour lui , et il le châtia avec tant de sévérité qu'il fît mourir ceux-là mêmes que Dieu avait pardonnes.
« Vous le voyez remplissant tour à tour le rôle d'un avocat dévoué et d'un juge inflexible. Il prend en main devant Dieu rintérêt de ce peuple par ses prières , et devant ce peuple l'intérêt de Dieu par le châtiment. Son cœur, d'une part, embrasé du feu de la charité, s'oppose à Dieu par de puissantes intercessions ^ et, de l'autre, brûlant des ardeurs du zèle , il expie leur crime dans leur propre sang. Par la mort d'un petit nombre , il obtint le salut de tous. « Aussi le Seigneur exauça-t-il d'autant plus volontiers la prière de Moïse pour ce peuple , qu'il voyait dans sa prescience comment il devait agir envers ce même peuple n^our la gloire de sa justice. Moïse sut donc si bien tempe-
« rer sa conduite, que la sévérité n'y parut point sans misé- « ricorde, ni la miséricorde sans sévérité. » {Moral, lib. X.X, cap. 5.)
Deux moyens d'arriver ù ce juste tempérament d'une fermeté douce et d'une douceur ferme,
Uun et l'autre sont donnés par Modeste de Saint-Amable , dans l'ouvrage déjà cité.
Le premier moyen est d'incliner toujours du côté opposé à son caractère. Notre caractère , en effet , influant nécessairement et à notre insu sur l'ensemble de notre conduite, si nous voulons garder l'équilibre, il faut nous porter par l'effort de la volonté du côté où nous sommes moins portés par la pente de la nature , les doux du côté de la sévérité , et les sévères du côté de la douceur.
Le mieux serait sans doute de faire marcher de front et simultanément la douceur et la fermeté , et cette alliance constante et invariable est le beau idéal que tout Supérieur doit cherchera réaliser dans son gouvernement; mais parce qu'il est aussi facile que dangereux d'abuser de Tune et de l'autre par l'influence du caractère , le plus sûr est de contre-balancer le poids de la nature par celui de la raison.
Ne craignons pas d'excéder, l'inclination naturelle servira de contre-poids.
Le second moyen est de se proposer toujours dans l'usage de l'autorité le plus grand bien des inférieurs , sans se former à priori un système de bonté indulgente ou de sévérité rigide. Puisque l'unique fin de l'autorité est le bien des inférieurs , n'estril pas juste que l'autorité soit douce ou sévère, selon que la douceur ou la sévérité est profitable aux inférieurs, et que, si la douceur doit plus ordinairement l'emporter sur la sévérité, celle-ci néanmoins doit quelquefois remporter sur celle-là ?
Le mal est que quelques-uns , systématiquement et sans égard à Fintérêt commun, veulent se faire la réputation ou de Supérieur tolérant ou de zélé réformateur. Si c'est à la réputation de Supérieur tolérant qu'ils aspirent , ils tombent dans l'excès de la douceur : car , de peur de détruire l'opinion de condescendance dont ils font comme la marque et le cachet de leur gouvernement, ils en viennent à permettre les choses les moins raisonnables. Si c'est à la réputation de zélé réformateur qu'ils prétendent, ils donnent dans l'excès de la sévérité : car , sous prétexte de relever et de faire fleurir la disci-^ pline , ils ne savent rien supporter, rien excuser ; ils violentent et brisent tout. (Liv. i, chap. 6.)
C'est sans doute ce qui a inspiré cette pensée à Pascal : « Je « n'admire point un homme qui possède une vertu dans toute « sa perfection, s'il ne possède en même temps, dans un même « degré, la vertu opposée ; car autrement ce n'est pas mon- « ter, c'est tomber. On ne montre pas sa grandeur pour être « en une extrémité , mais bien en touchant les deux à la fois, « et remplissant tout l'entre-deux. » (Pensées.)
Que les Supérieurs naturellement doux tendent à être fermes, et que les Supérieurs naturellement fermes tendent à être doux : ils rencontreront, entre ces deux extrémités opposées, ce point si désirable où l'autorité à la fois douce et ferme, sévère et indulgente, accorde à la règle ce qu'elle exige et à la fragilité humaine ce qu'elle a droit d'attendre, pousse les inférieurs à la perfection sans les accabler , et sait les attendre sans fa-f voriscr leur paresse.
Reste à dire maintenant à quels traits se reconnaît le gouvernement trop rigoureux , et à quels traits se reconnaît le gouvernement trop doux; car, si l'illusion est quelque part facile, c'est ici. Les plus sévères s'accusent de mollesse, et les plus condescendants se reprochent leur dureté. Celui qui est enclin à la rigueur ne trouve rien de beau et de divin comme la fermeté, et, pourvu que ses ordres soient remplis et la règle strictement observée , il s'imagine toujours y avoir mis assez lie douceur. Celui, au contraire, dont le fond du caractère est
rîndulgence ne craint rien tant que les mesures fortes et rigoureuses, et, tant qu'il ne froisse aucun cœur , ne fait couler aucune larme , il se rend volontiers le témoignage de plaire à Dieu et aux hommes et d'atteindre la perfection du gouverne^ ment.
Traçons donc les limites au-delà desquelles la fermeté dégénère en rigueur, et en-deçà desquelles la douceur dégénère en faiblesse.