‹ Du gouvernement des communautés religieusesChapitre 18 sur 58 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Traite auxquels me reconnaît le gouvernement trop rigoureux.

Commander des choses excessives.

Cet abus d'autorité a lieu dans cinq cas :

V Lorsque le Supérieur impose des charges d'elles-mêmc» intolérables;

2* Lorsque la charge qu'il impose , sans être d'elle-même accablante, excède néanmoins les forces actuelles, physiques ou morales, du sujet;

3° Lorsqu'il intime à la fois deux ordres dont l'exécution est peu compatible ;

4° Lorsqu'il assigne deux emplois dont l'un devra nécessairement être négligé ;

5° Lorsqu'il ne donne ni le temps , ni les moyens nécessaires.

N'y aurait-il point, au fond de tout cela, dans quelques Supérieurs, un secret principe d'avarice ? On ne veut rien perdre, on saisit avec empressement toutes les occasions qui se présentent de réaliser quelque gain ; on craint toujours de manquer du nécessaire, et, sous ce prétexte , on n'hésite pas à risquer la santé, la vocation même d'un sujet.

Quand un religieux déclare que sa vertu s'affaiblit par un contact trop prolongé avec le monde, ou par des soins qui l'absorbent; sans qu'il le dise même, dès qu'on remarque en lui le dégoût des choses spirituelles et les symptômes non équivoques de la tiédeur, il faut le retirer de son emploi et lé

^ 250 — forcer de vaquer pendant quelque temps à la récoUeciion ; du moins faut-il lui laisser entières les heures destinées aux exercices de piété et veiller à ce qu'il les fasse fidèlement, sans les abréger , sans les interrompre , dans le temps et le lieu désignés.

Le religieux est religieux pour lui d'abord, et secondairement pour les autres. S'il eût voulu être simplement prédicateur, instituteur, infirmier, etc., il serait resté dans le siècle. Son but, en frappant à la porte de la religion, a été , avant tout , de trouver pour sa sanctification personnelle plus de secours et moins d'obstacles, et, en second lieu, de se livrer aux œuvres de charité ou de zèle, sous une direction toujours sûre et enrichie du mérite de l'obéissance. Nul n'a le droit de le frustrer de ce double avantage, qu'il est venu chercher et qu'on lui a solennellement promis.

N'y aurait-il point encore, dans cette conduite, une coupable condescendance pour des religieux délicats et lâches, au préjudice de religieux plus souples et plus dévoués ? Les autres refusent de marcher, on craint de se créer des embarras , on revient à ceux-ci qui acceptent tout, qui disent oui à tout, et on les écrase plutôt que d'entreprendre d'assujettir des volontés rebelles.

C'est un triste privilège que possèdent certains religieux do réussir presque toujours , pour un motif ou pour un autre , à faire glisser sur les épaules de leurs frères le fardeau qui était destiné aux leurs. Il résulte de là un de ces deux inconvénients, ou que les religieux surchargés ruinent leurs forces , ou que , par dépit, ils ne font la besogne que par manière d'acquit.

Un jour sainte Thérèse apostropha ainsi une de ses filles : « Ma sœur, êtes-vous venue dans celle maison pour la perdre ? « Sachez qu'une religieuse, véritablement passionnée pour « l'honneur de sa communauté et pour sa perfection propre , « bien loin de se décharger sur les autres, de sn tâche , sans « permission ou sans une grande nécessité, prévient ses sœurs

« et leur dispute les emplois humbles et pénibles; et c'est à « quoi je vous promets de veiller soigneusement. »

Multiplier arbitrairement les observances religieuses.

Agathon, dans Platon, donne cette leçon aux princes : « Souvenez-vous de trois choses : que vous commandez à des hommes ; puis, que vous commandez selon les lois ; et enfin, que vous ne commandez pas toujours. » Cette leçon vaut la peine d'être méditée par les Supérieurs : ils commandent à des hommes dont l'esprit est prompt et la chair infirme , ils ne commandent que conformément à la règle , et ils ne commandent qu'à propos et par intervalles.

« Il n'y a point de fléau pour un état, dit Tacite, compare rable à la multitude des lois qui le chargent et l'embar- « rassent. » (^nn.,!. m). C'est l'indice certain ou de l'inhabileté qui ne sait pas discerner, ou de la faiblesse qui est incapable d'exécuter, ou de l'inconstance qui ne peut rien soutenir, ou du caprice qui convertit en lois toutes ses fantaisies, et, en général, d'une mauvaise politique.

Du moment que les Supérieurs aggravent le joug de la discipline et rétrécissent le cercle déjà si étroit où le religieux s'est volontairement enfermé , du moment où ils exigent les choses de conseil avec autant de rigueur que les choses de précepte , comme s'il dépendait de leur bon plaisir de donner beaucoup d'importance à ce qui en a peu , ils se font soupçonner de vanité , d'injustice , d'inexpérience , d'inconséquence , de faiblesse.

De vanité. On veut passer pour saint , se poser en âme d'élite, faire croire qu'on pratique le premier ce qu'on ordonne. Les observances ordinaires ne suffisent plus , elles ne font que captiver l'essor de l'aigle , il faut porter plus haut son vol.

D'injustice, « Il est contre l'équité , dit saint Bernard , de

réclamer d'un débiteur plus qu'il ne s*esl engagé à rendre ; or les religieux , par leur profession , se sont engagés à suivre la discipline de tel institut , et non les prescriptions arbitraires des différents Supérieurs qui se succèdent dans cet institut. Ils ne se sont même pas engagés par vœu à toute sorte de perfection ni au plus parfait ; ils ont limité leur désir et leur promesse au genre et au degré de perfection qui se rencontre dans tel institut et résulte de sa règle. Vous pouvez me proposer ' quelque chose de plus , non me l'imposer. Mes obligations ne se mesurent pas sur les vues de perfection plus ou moins élevées que conçoit un Supérieur, mais sur la teneur des vœux émis dans tel institut que j'ai embrassé, et sur les observances spécifiées dans les constitutions qui me furent montrées. » (De prœcept, et dispens., cap. 4 et 5.)

D'inexpérience. « Souvent , dit le Père Beaufils , pour trop « prétendre, on n'obtient rien. Le droit d'ordonner a ses « limites , comme le devoir d'obéir a les siennes. Chacun est « parfaitement instruit de ses obligations là-dessus ; et plus « vous étendrez l'autorité au-delà des bornes légitimes, plus « on s'efforcera de restreindre l'obéissance pour se dédomma- « ger. On craindra que vous ne vouliez dominer ceux que vous ce ne devez que conduire , et, pour vous être trop avancé, il « faudra reculer honteusement devant une juste réclamation « ou un refus opiniâtre. » {IZ^ Lettre.)

Dans le cas même où quelques-uns se résoudraient à suivre les observances dont on les surcharge , il arriverait de deux choses l'une : ils laisseraient une partie des règles obligatoires; ou ils n'obéiraient qu'à regret , pour sauver les apparences. Quand le joug va s'appesantissant de jour en jour, on ne songe pas à le porter, mais à le secouer.

D'inconséquence. « Combien de Supérieurs , dit la Mère « Marie de Joseph, carmélite, qui se montrent rigoureux à « chaque mouche qui vole , qui ennuient étrangement à force « d'ordres et de réprimandes ridicules , et qui avec cela n'ont « pas la force de faire exécuter les lois ; commandant avec m empire ce dont il eût fallu prier, et priant timidement lors-

a qu*il eût fallu commander j semblables à ces rodomonls qui « mettent la main à Tépée pour des riens , et qui , dans les « combats nécessaires, sont des poltrons à faire pitié I

« Ordonnez avec autorité ce qui est de précepte ; mais ce qui n'est que de conseil , contentez-vous de le conseiller. »

De faiblesse, « On montre assurément beaucoup de fai- « blesse, dit le P. Bartoli dans la Fie de saint Ignace, tout en « croyant faire preuve de force , quand , par une règle gêné- « raie , on retire à tous ce dont quelques-uns abusent : car, « pour donner de tels ordres , il n'en coûte que la peine de les « écrire ou de les proclamer ; tandis que, si l'on voulait remé- « dier, comme la sagesse l'exige , au mal particulier, on ren- « contrerait peut-être des obstacles qu'on (rouve plus commode « d'éviter. De là cette multitude de règlements qui devien- « nent parfois un remède pire que le mal ; car, s'il est aisé a d'en créer un petit nombre, selon les besoins du moment, a rien n'est plus diflîcile, plus tard, que d'opérer des réformes « dans une situation où on les foule tous aux pieds. »

Se servir facilement des termes impératifs , j'e veux, j'ordonne.

Un Supérieur novice débitera plus de ces mots en un mois qu'un Supérieur expérimenté en dix ans. Avant d'imposer un ordre quelconque en vertu de la sainte obéissance, il faut longtemps prier, consulter les conctitutions et les usages ; faire attention au caractère du sujet , à son degré de vertu , à ses dispositions actuelles , s'assurer que la chose est très-importante , non une bagatelle ou une fantaisie.

Règle générale : le Supérieur doit déguiser son autorité sous des formes douces et aimables 5 ne la faire sentir qu'en temps et lieu, rarement, le moins possible, et presque en dernière ressource •, n'en prendre que juste ce qu'il faut pour perfectionner ses inférieurs dans la pratique de leurs règles.

Ecoutons le P. Binel :

« Les anges gardiens nous insinuent doucement et amoureusement les bonnes pensées , sans violence et sans contestation. Quelque zèle qu'ils mettent à nous détourner du mal et à nous porter au bien , ils ne procèdent que par inspirations , illuminations , remontrances , prières , sollicitations. En nous abordant , ils nous souhaitent la paix, et veillent par-dessus tout à éloigner de nous le trouble et la crainte. Raphaël disait au jeune Tobie : « Mon frère Tobie , vous plaît-il que nous pre- « nions le devant pour arriver plus tôt vers votre père ? » 11 ne dit pas : Hâtez-vous de venir ; je le veux , c'est moi qui

commande Non, ce langage est inconnu au ciel, ce style

n*est pas celui des anges.

Au rapport de la tradition , saint Pierre , quoique porteur des clés du ciel , pleurait au lieu de commander, versait plus de larmes qu'il n'intimait d'ordres.

Saint Grégoire, Souverain Pontife et investi du pouvoir d'excommunier les réfractaires , écrivait : « S'il plaisait à votre douceur de.... Votre bonté agréera que je lui dise.... Je me promets que votre charité reconnaîtra qu'il ne fallait point ainsi se comporter.... Je crois que Notre-Seigneur aurait pour agréable si... »

Saint Macaire , appelé le dieu des moines , à cause de son empire sur les cœurs, usait de ces formules : « Mes frères, faites ce que vous me verrez faire.... Je ne vous ordonne rien que je ne fasse le premier.... Si vous ne pouvez faire ceci, reposezvous en votre cellule, je le ferai pour vous.... Je sais bien, mon cher frère , que si vous le pouviez, vous le feriez de grand cœur*é.. Il faut que vous ou moi nous fassions cela ; prenez ce qu'il vous plaira, et je ferai le reste.... Vous avez fait une petite faute j hélas ! suis-je moi-même irréprochable ? Ayez bon courage, je serai votre caution auprès de Dieu... »

Saint François de Borgia commandait ou plutôt suppliait en ces termes : « Pensez-vous avoir assez de forces pour cet emploi?... Vous semblc-t-il pouvoir entreprendre ce voyage?... Il Y a beaucoup à souffrir dans cette mission ; ne serait-ce

point un poste digne de votre courage?... La charité de Jésus- Christ , l'amour de la croix , ne vous inspirent-ils point le désir de remplir ce ministère pénible et humiliant?... J'avais résolu de vous charger de cette affaire ; mais je veux auparavant que vous m'en disiez votre sentiment devant Dieu. . . »

On lit dans la Vie des Pères du désert ce discours d'un ancien : « Si quelqu'un impose un ordre à son frère avec humilité et ce crainte de Dieu , cet ordre , ainsi donné dans l'esprit de « Dieu , trouvera l'inférieur docile et dévoué ; mais si quel- « qu'un impose un ordre à son frère à dessein de faire sentir « son autorité, Dieu , qui voit au fond du cœur, ne permettra •c pas que Tinférieur écoute et obéisse. Ce qui est dicté par « l'Esprit de Dieu, est commandé avec humilité et supplica- « tion ; ce qui est inspiré par l'envie de dominer, est commandé « avec trouble et colère , car alors c'est l'esprit malin qui parle « et qui agit. »

Prendre un ton dur et hautain.

La principale force du gouvernement religieux consiste dans un certain attrait d'amour, non affecté ou politique, mais t^incère et provenant de la grâce, par lequel on gagne et l'on remue suavement les cœurs pour les assujettir à Tobéissance.

Le lion se laissera facilement conduire à un fd; mais, s'il îcnt la chaîne, il la brise et échappe à celui qui le mène.

Un religieux, qui est une victime volontaire, doit être retenu dans le devoir par la douceur, autant que possible; la contrainte n'est qu'un remède extrême. C'est à peine s'il est permis au Supérieur d'adresser quelquefois une parole dure à un sujet arrogant ; au timide , jamais. A la vérité, on trouve, dans la vie de quelques Saints, des exemples d'une grande sévérité , dans les Fondateurs d'Ordres , surtout : c'est qu'il était essentiel de bien établir la discipline dès le début , de faire remarquer

toute l'importance de certaines règles 5 mais ce qui était louable en eux , pourrait être très-répréhensible dans leurs successeurs.

« N'offensez point votre serviteur qui travaille de bonne foi « et qui vous donne sa vie , » dit l'Espril-Saint. (^Eccli, vu). Et encore : « Ne vous moquez point de l'affligé ; car il y a un « Dieu qui voit tout, qui élève et qui abaisse. » {Ibid.), Tout par amour, rien par force : telle était la grande maxime de saint François de Sales : « Je ne puis souffrir, disait-il , ces « esprits absolus qui veulent être obéis bon gré mal gré , « brisant les volontés humaines et faisant tout plier sous la « verge de leur empire. C'est une tyrannie extrêmement « odieuse à Dieu et aux hommes. Ceux qui aiment à se faire « craindre , craignent de se faire aimer, et eux-mêmes crai- « gnent plus que les autres , car les autres ne craignent qu'eux, « mais eux craignent tous les autres.

« En la galère de l'amour divin , il n'y a point de forçats ; « tous les rameurs y sont volontaires. »

Eh quoi ! pourrait dire Notre-Seigneur au Supérieur dur et hautain , vos inférieurs sont ils donc des esclaves subjugués par la force ou achetés à prix d'argent? Ne sont-ce pas des enfants que l'amour seul a conduits librement dans ma maison? Pourquoi leur lancez-vous ces regards sévères, et prenez-vous ce ton impérieux ? Voulez-vous les faire repentir du sacrifice qu'ils ont fait en se consacrant à m n service ? Que ne conservezvous avec eux au moins cette politesse qui vous est naturelle au parloir vis-à-vis des étrangers et des personnes de distinction ?

Saint François de Borgia fit venir de fort loin un Supérieur très-dur envers Ls siens, et, après l'avoir vertement repris, il le renvoya , lui disant : « Si je vous ai tant mortifié par ces « quelques paroles , jugez de ce que vous faites souffrir aux « vôtres depuis si longtemps. »

Loin donc de la supériorité ces hommes d'une vertu âpre et farouche , ou à qui la nature ou Téducation aurait donné une humeur sombre , un air austère , un ton chagrin. Qu'at-

tendre d'un Supérieur dont on ne recevrait pas même d'honnêtes paroles ?

îi.

Fermer roreille aux réclamations et aux excuses.

« II y a une fausse fermeté, dit Bossuet. L'opiniâtreté invin* « cible de Pharaon le fait voir. C'était endurcissement^ et non « fermeté ; cette dureté est fatale à lui et à son royaume.

<c La force du commandement poussée trop loin ; jamais « plier, jamais condescendre , jamais se relâcher, s'acharner « à vouloir être obéi à quelque prix que ce soit : c'est un ter- « rible fléau de Dieu sur les rois et sur les peuples. Celui qui « a dit : « Ne tournez pas à tout vent » {Eccli. v), avait dit un « peu auparavant : « Ne forcez point le cours d'un fleuve. » « {Ibid, iv). 11 y a une légèreté et aussi une raideur excès- « sives.

« Une fausse fermeté , conseillée à Roboam par de jeunes « gens sans expérience , lui fit perdre dix tribus. Le peuple « demandait d'être un peu soulagé des impôts très-grands que « Salomon exigeait. Les vieillards, qui connaissaient l'état des « affaires et l'humeur du peuple juif, lui conseillaient de « l'apaiser avec de douces paroles suivies de quelques effets. « Mais la jeunesse téméraire, qu'il consulta dans la suite, se « moqua de la prévoyance des vieillards , et lui conseilla , non a un simple refus, mais un refus accompagné de paroles « dures et de menaces insupportables. Elle ne manquait pas c( de prétextes : « Il faut soutenir l'autorité 5 qui se laisse aller « au commencement, on lui met à la fin le pied sur la gorge. » « Mais par-dessus tout cela, il fallait connaître les dispositions « présentes et céder à une force qu'on ne pouvait vaincre. « Les bonnes maximes outrées perdent tout. Qui ne veut « jamnis plier, casse tout -à- coup. », {Tolit. sacr,^ liv. iv, prop. 2®.)

Ne vous hâtez donc pas de traiter de tentation, et d'insubor- a

— 258 -^ dinalion les raisons et les excuses du sujet ; écoutez-les gracieusement et accordez tout ce qui peut être accordé. C'est se mettre soi-même dans son tort et ouvrir la porte à bien des désordres , que de fermer l'oreille ou de prêter une oreille prévenue aux réclamations ; de décider avec intrépidité , sans réflexion ni conseil ; de ne vouloir jamais revenir sur un ordre donné , ou seulement à la dernière extrémité ; d'interpréter toujours avec rigueur les points douteux , et de n'avoir à la

bouche que des sentences sévères : Il faut se mortifier

Lâches que nous sommes!... Combien nous sommes éloignes de nos devanciers ! . . .

De là que résulte-t-il ? La nature , se sentant trop comprimée, n'a plus qu'un désir, celui de s'émanciper 5 et si elle ne réussit pas par souplesse , elle fera un effort et réussira par violence.

« Crier toujours , ne vouloir pas écouter l'inférieur avec « bonté lorsqu'il va s'excuser, c'est une barbarie. Assurémeni « Adam avait tort, et Dieu le savait bien; cependant Dieu « l'écouta. Avons-nous un meilleur modèle ? Pour consoler un « inférieur, ou pour le disposer à recevoir avec docilité tout « ce qu'on jugera devoir lui dire ou lui ordonner, il suffit u souvent qu'on l'ait écouté patiemment. Il aurait cru ses rai- « sons très-bonnes , quoique très-mauvaises , s'il n'avait pu les « expliquer ; à peine les a-t-il expliquées, il entend raison et se « condamne. » (La Mère Marie de Joseph.)

C'est une maxime adoptée par le despotisme , que l'autorité ne doit jamais reculer, ni les ordres trouver de résistance : comme s'il y avait de la honte ou de la faiblesse à céder à la raison ou à la nécessité.

11 n'est pas expédient, sans doute, de rendre habituellement compte de sa conduite aux inférieurs , puisque le Supérieur, pour donner le mérite de l'obéissance, doit agir par autorité ; toutefois il est certaines actions qui , vu les circonstances , peuvent être mal interprétées et jeter le trouble dans les esprits : on doit , par charité et condescendance , s'" juslificr, exposer ses motifs, et prévenir 'e scandale. N'esc*

ce pas ce que fit saint Pierre , lorsque les fidèles trouvèrent mauvais qu'il eût visité le centurion Corneille et baptisé un gentil î

llefuser ou accorder de mauvaise grâce.

Ce procédé est aussi contraire à la politesse qu'à la charité.

Nous avons tous une certaine fierté naturelle qui nous rend la demande pénible et humiliante. Un devoir du Supérieur est de s'informer des besoins, des désirs même, et, s'il ne peut tout accorder, d'accompagner le refus de manières honnêtes et affables.

Il faut excepter le cas où, pour de justes motifs, on se proposerait directement de faire pratiquer au sujet l'abnégatiort et la mortification.

Rien n'est plus facile que de trancher du maître, en lançant une défense absolue ou un ordre définitif : c'est l'indice ordinaire des petits esprits et des petites vertus. Souvent, sous un masquedezèleeide fermeté, ils cachent l'impétuosité de leurs passions qu'ils n'ont pas su dompter, et la médiocrité de leurs talents qui ne leur concilieraient pas assez l'estime et la considération. Mais de même qu'un Supérieur n'est pas précisément dur et rigide parce qu'il maintient la discipline, de même ne peut -il espérer de passer pour zélé et ferme en prenant des formes rudes et austères.

Le Supérieur doux et sage, avant de répondre non, prend le temps d'examiner, il se défie de ses lumières et de ses passions, et préfère quelquefois amener le solliciteur à se désister lui-même, par une sorte de délibération à laquelle il lui fait l'honneur et l'amitié de l'admettre ; même après avoir longtemps réfléchi, il appréhende en disant no?i qu'il ne faille peut-être dire oui. Quand il accorde, c'est avec tant d'affabilité et de si bonne grâce, que ses yeux donnent souvent plus que ses mains-

Laissons parler Gracian : « Tout ne se doit pas accorder, ni « à tous. Savoir refuser est d'aussi grande importance que « savoir octroyer ; et c'est un point très-nécessaire à ceux qui « commandent. 11 y va delà manière. Un non de quelques- « uns est mieux reçu qu'un oui de quelques autres, parce « qu'un non assaisonné de civilité contente plus qu'un oui « jeté de mauvaise grâce. 11 y a des gens qui ont toujours un « non à la bouche , le non est toujours leur première réponse, « et, quoiqu'il leur arrive après de tout accorder, on ne leur « en sait point de gré, à cause du non mal assaisonné qui a « précédé. 11 ne faut pas refuser tout à plat, mais faire goûter « son refus à petites gorgées pour ainsi dire. Il ne faut pas non « plus tout refuser, de peur de désespérer les gens ; mais au « contraire laisser toujours un reste d'espérance, pour adoucir « l'amertume du refus. Oui et non sont bien courts à dire 5 « mais , avant de les dire , il faut penser longtemps. » (Homme de cour, msiX, 70.) f

Ne soyez done ni de ceux dont la première disposition est de refuser brusquement, ni de ceux qui semblent prendre plaisir à faire languir le sujet avant d'acquiescer à sa demande. « Mon « fils, ne mêlez point les reproches au bien que vous faites, et « ne joignez jamais à votre don des paroles affligeantes. La « rosée ne rafraîchit-elle pas l'ardeur du soleil? Ainsi la parole a douce vaut mieux que le don. L'insensé fait des reproche!^ « aigres à ceux qu'il assiste ; et le don de l'avare irrite ceux « qui le reçoivent. (Eccli. xviii.)

Suivre de trop près ses inférieurs*

Entreprendre de savoir tout ce qui se fait et tout ce qui se dit, questionner cauteleusement les personnes du dedans et les personnes du dehors, paraître deviner les fautes sur les moindres indices, être ravi d'aise lorsqu'on prend quelqu'un sur le fait : quoi de plus indigne du Supérieur religieux? Un

esprit solide ne descend jamais à ces petitesses; il ne confond point une sage vigilance avec une surveillance inquiète et uiinutieuse; il observe ce qui esta sa portée, et laisse la connaissance du reste à Celui qui lit au fond des cœurs.

A quoi aboutirait d'ailleurs cette recherche sévère? à découvrir les dehors, non les dispositions intimes. Plus même vou voudrez épier et surprendre, plus on s'ingéniera pour se dérober à vos recherches.

« Il vaut mieux être trompé quelquefois, disait saint Ignace, « que de paraître avoir de la défiance. » Lancitius veut que le Supérieur évite d'entrer dans la chambre des Pères pendant Foraison et l'examen , pour éloigner de leur esprit toute idée d'inspection , s'il y a urgence, qu'il donne la raison de cette apparition soudaine. « Celui, dit Fénelon dans son Télé- « moque, qui craint avec tant d'excès d'être trompé, mérite « de l'être, et l'est presque toujours grossièrement. On perd « plus dans l'irrésolution où jette la défiance, qu'on ne perdrait c( à se laisser un peu tromper. On est trop heureux quand on « n'est trompé que dans les choses médiocres, les grandes ne « laissent pas de s'acheminer, et c'est la seule chose dont un « prince doit être en peine. Il faut réprimer sévèrement la « tromperie, quand on la découvre ; mais il faut compter sur « quelque tromperie, si Ton ne veut point être véritablement « trompé. »

Un désir excessif de trouver les fautes fait souvent qu'on les impute à qui ne les a pas commises : on croit aisément le mal, et on se refuse à croire le bien ; on interprète tout en mauvaise part, et Ion ne sait pas revenir d'une impression défavorable : à tout prix on veut déterrer les coupables, et, plutôt que de les laisser impunis, on frappe l'innocent. La justice alors devient agression. Mais le Sage dit : « Celui qui absout l'impie , et « celui qui condamne le juste, l'un et l'autre sont abomina^ « blés devant Dieu.» {Prov. xvii.)

Que le Supérieur paraisse avoir plutôt trouvé que mis ses inférieurs dans le devoir. Qu'il tienne la bride un peu lâche, comme s'il n'avait aucun besoin de contraindre et Que ses in<^

férieurs se portassent d'eux-mêmes avec une franche liberté à ce qui leur est prescrit. Les princes usent de coaction pour arracher le tribut ; mais la dette du religieux est une dette d'amour contractée envers un Dieu qui n'agrée que l'amour: or l'amour n'est pas au rang des choses qu'on peut exiger par force; il veut agir spontanément, et se rebute des choses mêmes qu'il eût faites par élection et par goût, dès qu'on entreprend sur sa liberté. Sous les chaînes qui m'attachent à Dieu, je veux qu'on me laisse des espaces assez étendus où mon zèle et ma charité puissent s'exercer avec quelque émulation. On voit dans la Fie des Pères du désert que les Abbés, pour favoriser cette émulation, laissaient aux moines une certaine latitude.

Que le Supérieur évite avec le plus grand soin, ditLancitius, de paraître prévenu contre ses inférieurs, d'être travaillé à leur égard de quelques soupçons, de ne se fier à eux qu'à demi : rien n'est plus propre à resserrer le cœur, à donner naissance aux murmures, à préparer une fâcheuse explosion. (/)e Condît. boni Siip.)

Etre trop jaloux des égards dus à sa dignité.

Le Supérieur doit savoir dissimuler sagement, lorsqu'on manque quelquefois aux égards dus à sa dignité, lorsqu'on lui fait des réponses peu mesurées, lorsque les excuses ressemblent trop à des refus : ce ne sont point de mortelles atteintes données à l'autorité ; elle se relèvera aisément en des occasions plus importantes.

Si le Supérieur est tellement jaloux de son autorité qu'il regarde comme des injures toute parole et toute démarche moins respectueuses ; s'il exerce une sorte d'inquisition pour découvrir ce qu'on pense et ce qu'on dit de lui et de son gouvernement; si, au lieu de redoubler de cordialité et de franchise envers ceux qui auraient failli par légèreté en ce point, il ne cesse de leur

Icmoigncr son resscnlimciit : qu'il sache que c'est le vrai moyen de perdre ce qu'il voulait conserver et, de s'attirer des mépris réels pour en éviter d'imaginaires. « On en voit, dit « saint Bernard, qui dépensent tout leur zèle à défendre leur « autorité, sans cesse et exclusivement occupés de l'honneur, « peu ou rarement de la sainteté. » {De Consid., 1. iv, c. 2.)

Tout excès en ce point annonce l'orgueil ou la faiblesse. Ces idolâtres de l'honneur montrent bien que le leur est fondé sui peu de chose, puisque tout leur paraît capable de le blesser. Le lion et l'éléphant ne se détournent même pas pourvoir les chiens qui aboient après eux; la mouche pique aussitôt qu'on la touche.

Il faut bien, au reste, que le Supérieur s'attende à rencontrer des contradicteurs ; à moins de jeter un voile sur les yeux , comment mettre un frein aux langues? Lorsqu'il était inférieur, personne ne s'occupait de lui; aujourd'hui qu'il est Supérieur , et par cela seul qu'il est Supérieur , tout le monde l'observe. Tout en lui peut donner lieu aux préventions et aux murmures : actions et omissions, paroles et silence, indulgence et fermeté, fonds et forme. De plus, si les actes du Supérieur sont plus exposés au contrôle universel, ses oreilles sont aussi plus ouvertes aux rapports. De tout côté arrivent des voix officielles et officieuses pour l'informer, surtout si l'on a pu s'apercevoir qu'il estcrédule, défiant, chatouilleux. Ses chagrins, ses craintes, ses ressentiments, ses dépits redoublent avec les rapports et en proportion de l'intérêt qu'il y attache.

Que faire ? Supprimer et poursuivre tout ce qui de près ou de loin blesse l'autorité et celui qui en est le dépositaire? Impossible. Le mieux, dans une foule de circonstances, est de le mépriser. En remontant au principe de ces paroles offensantes, relevées et le plus souvent exagérées par les rapporteurs, on reconnaît que les unes sont l'efTet de la légèreté, et il faut les laisser passer inaperçues ; les autres ne sont que des imper<* linences , et on doit en avoir pitié. Un petit nombre est le fruit de la malice , et mérite qu'on s'en préoccupe. «Tirer

* vanité des louanges, dit Saavedra, c'est l'indice d'une raison « faible; s'offenser de peu, cela sentie particulier; dissimuler « beaucoup, cela sent le prince ; ne rien pardonner, le tyran. « C'est ce que reconnaissaient sans doute ces grands empereurs « Théodose, Arcade , Honorius , quand ils recommandaient si « instamment à Rulïin de ne point châtier les murmures du (< peuple contre eux, attendu que si ces murmures avaient pour « principe la légèreté, ils ne méritaient que le mépris ; si la « folie, on les devait supporter ; si la malice, il les fallait par- « donner. Je sais bien qu'il est d'un prince de savoir tout, mais « il est indigne d'un cœur généreux de vouloir examiner jus- « qu'aux moindres paroles. On ne les punissait point autrefoisà « Rome, on s'arrêtait aux actions; et certes, des paroles incon- « sidérées aux actions délibérées la distance est grande. C'est « afficher une basse opinion de soi-même, que de s'émouvoir « pour les plus légers bruits. La mauvaise conscience porte « à punir les murmures, la bonne à n'en tenir aucun compte, « Si le bruit est faux, il tombera de lui-même ; s'il est fondé, « le plus simple est de s'amender. Le mépris arrête le muret mure, la vengeance fait croire qu'il n'est pas sans vérité. » {Op. cît,, cap 14.)

Montrer de la partialité.

1'^ Dans les faveurs : préférant sans raison légitime ses amîs, ses compatriotes, ses parenls, le Supérieur déposé, son successeur présumé; ceux qui ont du talent, un bon cœur, un caractère lia»t, une conversation agréable ; ceux qui cherchent a plaire et à s'insinuer.

2° Dans les corrections : tantôt donnant à dessein quelque exemple de sévérité, pour éviter le reproche de lâcheté ou de mollesse, mais n'exerçant ces rigueurs que sur des gens sans conséquence qu'on peut maltraiter impunément ; tantôt faisant des défenses générales qui gênent toute la communauté, pouf

réprimer la licence de quelques particuliers qu'on n'ose attaquer de front.

De tous les ornements dont l'autorité doit être revêtue, l'équité est un de ceux qui lui donnent le plus d'éclat et de solidité. Il est écrit que l'honneur du roi aime la justice. {Ps. xcvni)r C'est la justice qui fait du roi comme un dieu sur terre , et le Seigneur fait entendre les plus terribles menaces à ceux qui manquent à la rendre : car, dit-il, c'est un pouvoir qui vous vient du Très-Haut, que vous n'avez qu'en dépôt {Sap, vi), et dont il ne vous est pas permis d'user et d'abuser comme si vous le tiriez de votre fonds.

En supposant qu'un Supérieur, cédant à un sentiment moins droit, s'attache un certain nombre de religieux, en fasse ses confidents et ses conseillers, leur réserve ses faveurs et ferme les yeux sur leurs fautes, ce dévoùment faible et douteux de quelques favoris compenserait -il le mauvais effet produit sur le reste de la communauté?

De la partialité naissent les mécontentements, les murmures, les jalousies, les défiances, les aversions. Vous jugez ces prédilections justes et convenables, soit 5 mais, étant trop publiques et trop marquées, elles ont infailliblement ce funeste résultat. Chacun croit en valoir un autre : si Ton favorise mon frère par la concession de quelque privilège, je crois qu'on me fait une injustice , tout ce qu'on lui donne, il me semble qu'on me l'ôte. N'étant distingué de personne par l'habit, je ne puis souffrir de l'être par autre chose. Plus on voudra élever mes égaux, plus je les abaisserai dans mon esprit 5 il suffît qu'on ait pour eux plus d'égards et d'estime qu'il ne convient, pour que je leur trouve des défauts auxquels, jusqu'ici, je n'avais jamais songé.

« Que dirait un Supérieur à un inférieur qui ne voudrait « obéir qu'à ceux de ses Supérieurs pour qui il aurait de la « sympathie? que ce n'est point là obéir en religieux 5 qu'il « faut envisager Dieu, Dieu seul, dans la personne de celui qui « commande. Mais , sur ces mêmes principes, l'inférieur ne « pourrait-il pas représenter au Supérieur partial qu'il ne doit

« point aimer , épargner, favoriser celui-ci plus que celui-ià « par humeur ou par calcul ; attendu que, le chef étant rede- « vable à tout le corps, tous les membres ont un droit égal à « son amour et à ses faveurs? » (Modeste deSt-Amable, Parf, Sup., liv. I, chap. 2.)

Mais quoi! l'amitié est-elle donc interdite au Supérieur? Ne faut-il pas aimer chacun selon son mérite? Sans doute, il est des religieux à qui leurs vertus et leurs qualités concilient une affection spéciale; le Supérieur peut la leur accorder, mais à la condition de n'altérer en aucune façon la charité gé' nérale; de n'exciter ni la jalousie des uns, ni l'arrogance des autres 5 de renfermer dans le secret du cœur ses sentiments ; du moins de s'interdire soigneusement les démonstrations publiques , les entretiens trop fréquents , capables d'éveiller la susceptibilité 5 surtout de se tenir en garde contre les prévenu lions et l'acception de personnes.

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