‹ Du gouvernement des communautés religieusesChapitre 37 sur 58 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

19e la réforme qa41 faut qiieIc|ucfois introduire dans les communautés*

Nous dirons d'abord quelle est l'obligation du Supérieur et des inférieurs touchant la réforme ; nous tracerons ensuite la conduite à tenir pour détruire les abus, mettre fin aux cabales, apaiser les disputes.

ARTICLE PREMIER

DE l'obligation DU SUPÉRIEUR ET DES INFÉRIEURS TOUCHANT LA REFORME,

Le Supérieur doit travailler à rétablir l'observance.

Nota, — Dans tout cet article, il ne peut s'agir que des coutumes abusives qui n'ont pas encore acquis par l'effet de la prescription ou qui deleurnature ne pourrontjamais acquérir force de loi pour défendre ou permettre certaines choses, établir une règle nouvelle, abroger, modifier ou interpréter une règle ancienne. Or, pour qu'une coutume soit légitime, il faut 1^ que l'usage insensiblement introduit soit raisonnable, honnête, compatible avec la substance du vœu et ses obligations essentielles non moins qu'avec la discipline religieuse et le but propre de Tinstitut, ce qui évidemment n'aurait pas lieu sî on laissait tomber l'usage de l'oificc au chœur, de l'abstinence per-

péluclle, de la clôture, du silence absolu, dans les Ordres où ces choses sont de règle et comme de l'essence de l'institut; 2*^ qu'elle soit le fait non de quelques individus seulement, mais de la majeure partie de la communauté, et qu'elle résulte non de quelques actes isolés, mais d'un ensemble d'actes publics et réitérés; condition qui n'existerait pas si, dans un Ordre ou une Congrégation, la coutume n'était établie qu'au sein d'une seule maison ou n'invoquait en sa faveur que le silence d'un Supérieur particulier; 3° qu'elle soit consacrée par la prescription du temps et par le consentement au moins tacite de l'autorité compétente qui, la connaissant et pouvant facilement réclamer, s'abstient d'élever la voix ; privilège que ne peut acquérir le relâchement proprement dit, c'est-à-dire l'abandon presque général de certaines règles qui, sans être essentielles prises séparément, sont néanmoins indispensables dans leur ensemble pour le maintien de l'Ordre , l'accomplissement des fins qail se propose et la sanctification des individus. Ceci posé, traçons les devoirs du Supérieur et des inférieurs touchant la réforme.

« Les théologiens s'accordent à dire qu'un Supérieur pèche mortellement en souffrant l'introduction de quelque mauvaise coutume, ou en n'abolissant pas, le pouvant , celle qui se serait déjà introduite. C'est dire équivalemment qu'il se rendrait coupable, en laissant tomber une bonne coutume ; car lequel fait plus de mal à un édifice , celui qui l'abat à coups de canon ou celui qui détermine sa chute en lui enlevant ses appuis? Lequel encore est le plus perfide , celui qui livre un homme à l'ennemi :ij lui liant les mains , ou celui qui le livre en lui étant ses armes ? Le maintien des bonnes coutumes ne contribuant pas moins efficacement à la prospérité d'un Ordre, que l'introduction des mauvaises ne contribue à sa ruine, laisser tomber les premières , ou ne pas les relever, le pouvant , <;uand elles sont tombées, c'est porter à la règle un coup aussi meurtrier que d'introduire ou de permettre qu'on introduise les secondes. » (Modeste de Saint-Amable, Parf. Sup,^ liv. iv, chap. 1.)

« Le concile de Trente, dans sa vingt-cinquième session , ordonne aux Supérieurs de restaurer la vie commune et de la régler conformément à la profession qu'ils ont faite ; et s'ils trouvent quelque point tombé en désuétude, de s'appliquer de toutes leurs forces et par toute sorte d'industries à le rétablir. Mais qui ne voit que cette expression, rétablir, ne signifie pas qu'il sulïit de conserver ce qu'on a trouvé ? puisque l'ordre de rétablir une forteresse ruinée par l'ennemi est tout autre que l'ordre ou la permission de la conserver dans l'état de ruines où on l'a trouvée , et qu'un gouverneur , chargé de réparer cette forteresse, serait mal reçu, à la veille d'un nouvel assaut , à dire qu'il l'a conservée dans l'état où elle lui a été confiée.

a Ne dites donc pas : Je maintiens la discipline que j'ai trouvée, c'est un dépôt que je rendrai tel que je l'ai reçu. Si vous aviez trouvé une bonne partie des biens de la communauté ou injustement usurpés ou laissés en friche par la faute de vos prédécesseurs, ne devriez-vous pas travailler à les recouvrer ou à les mettre en état, et vous sulïïrait-il de dire : J'ai trouvé les choses ainsi? Ne seriez -vous pas d'autant plus obligé à réparer ce désordre du temporel qu'il serait plus grand et durerait depuis plus longtemps ? Pouvez -vous vous croire moins strictement obligé à rétablir le premier esprit de la règle, quand il a souffert quelque atteinte? Les biens temporels sont-ils donc plus précieux que les biens spirituels? ou le Supérieur doit-il avoir plus à cœur ceux-là que ceux-ci? La discipline est un dépôt sans doute, mais un dépôt en quelque sorte animé qui de sa nature augmente ou dépérit selon l'usage qu'on en fait , et qu'on verrait bientôt disparaître si l'on ne s'occupait incessamment à le faire valoir. Le Père de famille se déclara-t-il satisfait lorsque ce serviteur lâche et paresseux lui remii .on talent soigneusement renfermé dans son mouchoir? Le Seigneur, dans Ezéchiel , au lieu de féliciter les pasteur ieson peuple de l'avoir préservé d'une ruine entière, ne leur reproche-t-il pas de n'avoir ni relevé ce qui élail tombé, ni redressé ce qui était courbé, ni soutenu ce qui étaii

-^ 531 — faible, ni ranimé ce qui était languissant ?Jércmie ne reçut-il pas le double commandement d'arracher et de détruire tout ce qui était contre la loi divine, et d'édifier et de planter tout ce qui pouvait contribuera son entier accomplissement? Donc il ne sulïit pas de préserver la discipline d'une ruine totale , en la maintenant dans l'état où on l'a trouvée, il faut encore Uavailler à la remettre dans sa première vigueur. » (IbidS)

Ne dites pas non plus , pour vous excuser , que c'est la faute de votre prédécesseur. — Oui, la première est à lui , mais la seconde serait à vousj et jamais la faute de l'un ne peut servir d'excuse à la faute de l'autre. Ce qu'il devait faire et n'a point fait, vous avez la même obligation de le faire et une obligation plus urgente encore. Ecoutez sur ce sujet saint Bernard : « Vous devez donner tous vos soins et n'épargner ni discours « ni exemples, pour transmettre intacte à vos successeurs, au- « tant qu'il sera en vous , la règle que vous ont léguée les an- « ciens vos prédécesseurs; n'introduisez donc aucune coutume « mauvaise , soit directement en la recommandant , soit in- « directement en fermant les yeux ; ne laissez non plus perdre « aucune bonne coutume , soit par négligence , soit par con- « nivence diabolique; ne souffrez rien de semblable ni en « vous-même ni dans les autres, qui feraient bientôt ce qu'ils « vous verraient faire. Quiconque a donné un exemple bon ou « mauvais, se rend participant du bien ou du mal que font ses « imitateurs et partagera leur récompense ou leur châtiment. » (Jd qiiid venisli , cap. 7.)

Pendant que saint François d'Assise , retiré sur le Mont-Co lombe , recevait sa règle de l'Esprit même de Dieu , il apprit par révélation que quelques religieux venaient pour le prier de modérer les observances. Le Saint , ému et frémissant en lui-même, leva les yeux au ciel et s'écria : « Seigneur, ne l'avaisje pas dit, que ces gens-ci ne me croiraient pas ? Pour moi , je garderai cette règle jusqu'à la mort avec ceux de mes compagnons qui aiment la pauvreté ; mais pour les rebelles , je ne pourrai les contraindre. » Jésus-Christ, du sein d'une nuée lumineuse, répondit : » Petit homme, de quoi vous troublez-vous,

comme si c'était ici votre ouvrage? C'est moi qui ai dicté la règle, je prétends qu'elle s'observe à la lettre, à la lettre, à la lettre, sans glose, sans glose, sans glose. Je sais de quoi l'homme est capable et quels adoucissements je puis et je dois accorder à sa faiblesse. Que ceux qui ne voudront pas garder la règle sortent del'Ordre, j'en susciterai d'autres à leur place.»

Les inférieurs doivent trouver bon qu'on rétablisse l'observance.

Nota, — 11 n'est point question ici de la réforme introduite dans un Ordre par le Souverain Pontife, en vertu de sa juridiction suprême : tout le monde est d'accord que les religieux doivent l'accepter. Il n'est point non plus question de la réforme introduite dans un Ordre par le Chapitre général : Suarez et les plus grands théologiens reconnaissent que les religieux sont obligés de s'y soumettre, ceux-là même qui ont fait profession avant la réforme, lorsque la coutume contraire, légitimement prescrite ou non, était en vigueur, attendu que c'est le moyen naturel , reconnu et avoué , par lequel un Ordre se restaure lui-même et prend les mesures nécessaires pour arriver à ses fins : quiconque embrasse un Ordre, s'engage implicitement à observer tout ce que l'autorité canonique jugera convenable et expédient pour le maintenir et lui faire atteindre son but.

Il n'est question que des communautés particulières et indépendantes où se serait introduite une coutume qui, selon l'observation déjà faite, intéresserait la matière des vœux, l'accomplissement des fins que se propose l'institut, la discipline religieuse ou la sanctification des individus.

A ceux qui objecteraient qu'en faisant profession, ils n'ont prétendu s'engager qu'à la discipline alors en vigueur, on peut répondre avec Modeste de Saint-Amable : {Par(, Sup.^ liv. IV, chap. 2.)

1'' Votre en;4agcmont n'a pu être contre le bien commun,

puisqu'il est dans l'ordre que le bien de tous passe avant le bien desparliculiers-, or il est contre le bien commun, c'est-à-dire contre Tinslitut, de laisser en désuétude quelques points de la règle qui soutient l'institut, puisque celte désuétude de quelques points de la règle est une atteinte à la vie régulière que tous ont professée. Il vous en coûtera, sans doute, pour vous réformer \ mais ce n'est, à le bien prendre, que le sacrifice de la partie pour le tout 5 et ne voyons-nous pas tous les jours, dans le corps politique et dans le corps humain, le tout sacrilier sans hésiter la partie pour sa conservation?

2° Quand vous avez fait profession , vous ne vous êtes pas seulement engagés à garder les trois vœux essentiels de religion, vous vous êtes encore engagés à les garder selon quelque règle : si bien, dit saint Thomas , que la règle est, dans la matière de la profession, comme une circonstance des vœux, puisqu'elle en facilite et garantit l'accomplissement pour la vie entière. Or le relâchement que vous avez trouvé n'est pas la règle, mais une opposition à la règle, un attentat contre la règle primitive, selon la maxime du Droit : Ils ont voué la règle, non la coutume. Un chrétien, soumis par son baptême à l'Eglise, ne doit-il pas obéissance à l'Eglise, quand elle réforme des abus ? et serait-il admis à repousser la réforme , parce qu'au jour de son baptême il a trouvé les abus subsistants? Donc, alors même que les Supérieurs conniveraient à l'abus par leur silence, les inférieurs ne laisseraient pas d'être contre la règle en suivant l'abus plutôt que la règle , et dès que les Supérieurs voudront rétabhr l'observance de la règle, les inférieurs devront être dans la disposition de s'y soumettre.

3° D'un côté, le droit ou le privilège de profiter de l'abus et de l'inobservance , s'ils existent , ne peuvent dispenser d'un point de règle qu'autant qu'ils durent, de l'autre, ce droit ou ce privilège ne sauraient enlever au Supérieur la faculté et l'obligation de retrancher l'abus et de rétablir l'observance : donc, dès que le Supérieur, pour satisfaire au devoir de sa charge, voudra user de cette faculté et remplir cette obligation, vous serez tenus par votre vœu d'obéissance, dont il est le déposi-

taire, d'accepter la réforme; car, on ne saurait trop le redire , retrancher un usage qui s'est introduit contre la règle, ce n'est pas ajouter à la règle ni outre-passer ses pouvoirs, c'est restituer la règle en son premier état et user de son droit non moins qu'accomplir un devoir.

4" Alors même que vous auriez eu explicitement l'intention de ne professer que la règle relâchée, vous avez dû avoir implicitement celle de professer la règle dans toute sa pureté, au cas où l'on vînt à la rétablir : car vous n'avez ni dû ni pu professer une coutume ou un abus, l'Eglise n'autorisant et n'acceptant que la profession d'une règle; or cette intention implicite que vous avez dû avoir en faisant profession, suffît pour vous obliger à embrasser la réforme , dès qu'on voudra l'introduire.

5^ 11 en est des règles comme des pupilles : elles sont placées sous la protection de l'Eglise, attendu qu'elles forment nne partie de sa discipline. Or, chez toutes les nations, les lois, même longtemps après l'injustice, font droit aux réclamations des pupilles, présumant justement que leurs tuteurs ont abusé de leur faiblesse pour les dépouiller. Dès que l'Eglise tendra la main aux règles, elles pourront donc, comme des pupilles injustement dépossédés de leurs biens, rentrer dans leurs droits, quelle qu'ait été la durée de l'usurpation , c'est-à-dire du relâchement.

G° Vous n'avez pu, dans votre profession , vous proposer une chose qui tend à la ruine totale de la règle, puisque professer une règle c'est se donner comme devant la conserver de tout son pouvoir, et non comme devant travailler à la détruire. Or tout abus est une brèche qui insensiblement prépare la ruine totale de la règle : une première inobservance en amène une seconde, celle-ci une troisième, et bientôt, sous les coups du caprice, de la lâcheté ou des interprétations arbitraires, tous les avant-murs s'étant écroulés l'un après l'autre, la place reste sans défense et devient la proie de l'ennemi.

7^ Quand un bien est commun à plusieurs , l'opposition de quelques-uns ne peut empêcher les autres d'en jouir. Or la

règle est un bien comiiiuii à tous les religieux j si je veut Tobserver dans toute sa rigueur, qui peut m'en empêcher? Mon frère et moi nous possédons un champ commun ; il veut le laisser en friche, moi je veux le cultiver^ est-il reçu à me faire de l'opposition? Eh bien î la règle est un héritage commun, tombé en friche; moi je suis résolu de le remettre en valeur, de quel droit formeriez-vous opposition à mon dessein ? 8** C*est une maxime du Droit, que ce qui est mauvais dans le principe ne peut devenir bon dans le progrès , même par le plus long usage ; que la fraude ou la violence ne sauraient servir de fondement à une légitime prescription : si vous m'avez pris frauduleusement ou violemment mon bien , ne vous flattez pas d'en devenir jamais le légitime possesseur. Or l'usage de fouler aux pieds la règle est un possesseur de mauvaise foi , car on ne peut ignorer que l'abus n'est pas la règle , et que de vives réclamations ne manquèrent pas d'être faites d*abord contre les infracteurs ; mais bientôt, ceux-ci se trouvant les plus nombreux , les religieux fidèles durent se taire , et l'abus prévalut. Voudrait-on voir dans ce silence , quelque prolongé qu'il fût, un titre de prescription légitime? Non, ce silence du Supérieur et des bons religieux intéressés au maintien de la discipline , ne peut équivaloir à un consentement tacite. Eussent-ils voulu donner ce consentement, ils ne l'auraient pu : l'Eglise et la conscience étaient là pour s'y opposer et réclamer. Tout au plus y eût-il dissimulation forcée ou tolérance momentanée ad duriliam cordis. La règle conserve toujours ses droits , que ceux qui l'abandonnent soient en grand ou en petit nombre , que l'infraction dure plus ou moins de temps. Dans le cas, il est vrai , où le Supérieur ne peut , sans exposer un bien plus grand, la faire respecter de tous, il doit provisoirement laisser à Di^u le soin de la venger en ce monde ou en l'autre *, mais, dès que les raisons de prudence qui commandaient le silence cessent, il y a obligation pour le SupQ' rieur de parler et pour la communauté d'obéir.

ARTICLE ir.

PB LÀ CONDUITE À. TENIR POUR DÉTRUIRE LES ABUS , METTRE KN AUX CABALES , APAISER LES DISPUTES.

Conduite à tenir pour détruire les abus.

Qu'il nous suffise de donner sommairement les excellents avis de la Guide des Supérieures sur ce sujet. (Avis xli.)

Si les abus se sont introduits tout récemment , lisez à la communauté les constitutions et les règles, e , dans l'explication, faites ressortir les abus. Parlez de vos obligations devant Dieu, de la résolution où vous êtes de veiller à la plus exacte discipline , tant pour l'acquit de votre conscience que pour faire honneur au choix qu'on a fait de vous. Montrez le changement qui s'est opéré dans la communauté au préjudice de la règle et de la perfection , le danger de dégénérer encore plus. Déclarez que, si vous êtes réélu après votre triennat, vous persévérerez inébranlablement dans votre résolution.

Si les abus se sont introduits depuis longtemps, n'entreprenez pas de faire tout à la fois et tout de suite , de peur de passer pour un réformateur et d'exaspérer la communauté. On gagne plus, dans ce cas, en usant de patience qu'en déployant de la vigueur. Jésus-Christ lui-même n'a pas renversé tout d'un coup la synagogue ; il l'a ensevelie avec honneur, comme parle saint Augustin. Tout changement, même du mal au bien, est dangereux , s'il est subit. Il faut restaurer par le temps ce que le temps seul a affaibli , en vouloir obtenir la guérison de vive force , serait une entreprise pleine de périls. Réformer un Ordre religieux n'exige pas moins de peine que de le fonder. Dans la réforme des monastères , saint François de Sales avait pour méthode d'aller doucement en besogne

et à pas de plomb. « Le vrai progrès , disait-il , se fait du moins au plus ; Dieu même, qui n'a que faire du temps pour amener les choses à la perfection, quoiqu'il arrive fortement à la lin qu'il se propose, le fait néanmoins avec des dispositions si suaves , qu'elles sont presque imperceptibles. » Pour les hommes, il ne demandait que deux choses : l'oraison mentale et sa compagne ordinaire , la lecture spirituelle , et la fréquentation des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. « Avec cela , disait-il , tout se fait sans bruit , sans effort , sans contradiction , doucement et insensiblement. » Pour les femmes , il ne demandait également que deux choses : la clôtu«"e et l'oraison mentale deux fois le jour. « Avec cela , disait-il encore , on peut aisément réduire des filles à leur devoir et à leur vraie observance ; » excepté certaines âmes déterminées à ne se réformer sur rien , dont le Père Surin a tracé cet effroyable portrait : « Elles ont une tète de fer et une poitrine d*airain pour la grâce 5 elles mettent leur générosité à ne fléchir jamais, à braver tout, jusqu'à ce qu'elles soient la proie délicieuse des démons. » (Tom. 11 , liv. u.)

Faites-vous respecter par une conduite uniforme de sagesse et de régularité , qui persuade que vous aimez votre devoir et vos inférieurs. Gagnez d'abord la confiance et l'estime : avec cela, il est difficile de ne pas réussir, quoi qu'on entreprenne pour le bien de la communauté. Fournissez soigneusement le nécessaire pour le vêlement et la nourriture ^ car le relâchement a toujours son principe dans un amour excessif des aises et des satisfactions de la nature. Ce qui vous donnera l'ascendant et par contre-coup l'autorité , c'est de n'avoir dans votre conduite passée rien qui puisse faire dire ou penser qu'avant d*étre Supérieur, vous agissiez et vous parliez bien différemment i c'est de nVvoir dans votre conduite présente rien qui puisse faire dire ou penser que vous commandez et que vous ne faites pas, que vous avez une règle pour les autres et une règle pour vous. Plus le succès de votre œuvre est douteux et comme désespéré, plus vous devez vous fortifier dans la pratique de vos règles et vous retremper dans la ferveur.

Persuadez les inférieurs que Dieu donne au Supérieur des lumières spéciales , et lui inspire bien des choses dont on ne sent que plus tard la portée. Punissez quelquefois, montrant votre peine à punir, mais faisant sentir que vous voulez être obéi ; le plus souvent , prévenez les fautes par exhortation et insinuation , de peur de tout perdre par la correction.

Parlez peu et priez beaucoup. Ne dites et ne faites rien dont vous ayez plus tard à rougir ^ point de voies obliques et tortueuses : tout se découvre à la fin.

Nommez de bons officiers. Efforcez -vous de gagner les religieux anciens , influents , et ceux qui probablement seront élus Supérieurs après vous , afin qu'ils puissent continuer votre œuvre. Ordonnez des prières extraordinaires. Faites donner une retraite générale par un homme expérimenté qui joigne la force à la douceur, l'onction au raisonnement , et qui achève au saint tribunal ce qu'il a commencé en chaire.

Surtout remontez à la source des abus : multiplicité des confesseurs : déclarez que vous voulez y remédier -, peu d'estime des règles : faites-en sentir l'importance ; infraction du silence : dès qu'il sera observé , la réforme sera assus^e ; parloirs trop fréquentés : mettez-y ordre ; exercices spirituels négligés : indiquez les moyens de les bien remplir ; défaut de fermeté ou de bonté, de zèle, de vigilance dans les autres Supérieurs : sans les blâmer ni les justifier, de peur de faire naître des préventions ou d'allicher l'orgueil , rejetez la faute sur les circonstances , laissez croire que leurs vues étaient droites , mais que l'occasion était moins favorable pour eux que pour vous ^ multitude des règlements ou dispenses accordées par les Supérieurs majeurs ou locaux: rectifiez les mauvaises interprétations des règles , conservez la force aux décisions qui sont des explications légitimes.

Conduite à tenir pour mettre fin aux cabales.

C'est ici qu'il faut de la raison et du sang-froid , de la patience et du temps : la passion , toujours imprudente, détruit sans rien améliorer ; le pilote qui se fait un point d'honneur de ne jamais céder, même momentanément, à la tempête, ne tarde guère à être englouti dans les flots. Il n*y a pas moins de gloire à éviter le péril qu'à le surmonter, et il faut tellement tempérer la force par la prudence, que ce que la première pourrait à la rigueur faire toute seule , soit néanmoins préparé et facilité par la seconde.

« Dissipez sans délai certains partis qui se forment et dont le but est tantôt de s'accréditer et de se fortifier par le nombre; tantôt de faire réussir quelque dessein louable en apparence, mais injuste et pernicieux au fond , tantôt d';. (faiblir l'autorité du Supérieur , sous prétexte d'en réprimer i'abus. Détachez insensiblement les membres de ce corps, sans toutefois l'attaquer de front, de peur qu'il ne se rende redoutable par l'union. Déclarez à celui qui en est le chef et l'âme , ou au plus influent par son âge et par son mérite, qu'il blesse la charité et la discipline , que vous observez ses plus secrètes démarches, qu'il répondra des suites devant Dieu et devant vous. Que s'il vous donne des réponses équivoques , adressez-vous à ceux que vous prévoyez devoir faire moins de résistance ; car il y en a qui n'entrent dans ces coteries que par force, par complaisance , par respect humain , quelquefois par erreur, par l'effet d'un faux zèle et sous ombre de réforme. Découvrez* leur les pièges qu'on leur tend , intéressez leur conscience , défendez toute assemblée clandestine : peu à peu le parti se dissipera, et la tranquillité sera rétablie. » (Beaufils, 14' Lettre.)

Employez des moyens de douceur d'abord , plutôt que des mesures de sévérité. Sévissez surtout contre les meneurs qui

font métier d'entraîner les autres , et encore , avant d'en venir aux voies de répression, examinez attentivement Tétat des esprits et assurez-vous si la cabale est forte. Le parti opposant n*est pas ordinairement aussi nombreux qu'il voudrait le faire croire ; les clameurs peuvent bien lui donner l'apparence d'une multitude , mais , en comptant les rangs , on s'aperçoit qu'il n'y a là qu'une poignée. Les dangers imminents paraissent plus grands qu'ils ne sont en effet , par la crainte qu'ils inspirent et la proximité qui les fait ressortir ; et souvent, trompés par l'impossibilité apparente de les pouvoir éloigner ou même de gagner du temps , nous nous jetons dans des embarras pires encore. Tel danger s'est évanoui parce qu'on l'a affronté, tel autre s'est accru parce qu'on en a tenu trop de compte : la crainte du péril fait plus de mal que le péril même. Dans les temps de troubles , les factieux semblent former le plus grand nombre , parce qu'ils se mettent en avant et qu'ils excitent beaucoup de bruit, tandis que les gens sages se tiennent à l'écart et se taisent. Dans le cas cependant où la communauté entière ou presque tout entière aurait donné les mains à la cabale , la prudence vous ferait un devoir de dissimuler ou d'user de grands ménagements , dans la crainte d'arracher le bon grain avec l'ivraie et d'occasionner des troubles plus grands encore : « non , dit saint Augustin , qu'on puisse abandonner les bons à cause des méchants, mais on doit quelquefois tolérer les méchants en faveur des bons. » (Tom. vir, lib. m, cap. 9, Cont. Epist. Parm.)

« La raison veut qu'on préfère quelquefois le parti le plus sûr au plus honorable , qu'on sache plier dans l'occasion , qu'on recule ou qu'on se détourne quand on trouve sur sa route des barrières qu'on ne peut franchir. Résistons toujours à l'injustice; mais cédons à la nécessité, et ne prétendons pas emporter tout d'assaut et comme à la pointe de l'épée. Dissimulons ce que nous ne pouvons absolument corriger; ajournons ce que nous ne pouvons présentement exécuter. C'est souvent un moyen de conserver son autorité, que d'en sacrifier une partie. Quand on n'est pas en mesure de remédier aux

maux , il est expédient de dissimuler et d'allendrc les cir-constances favorables. La conduite opposée serait opiniâtreté, entêtement, présomption , une inflexibilité , une raideur qui , pour n'avoir pas voulu céder un peu à la force, sera bientôt obligée de rompre et de se briser, m {Beaufils^ 10° Lettre.)

Soutenez , faites respecter, encouragez les religieux bien intentionnés*, portez-les à la charité et à la patience dans les mauvais traitements ; servez-vous d'eux pour gagner les autres et rompre leurs conciliabules : l'essentiel est d'arriver à avoir pour vous le gros de la communauté. .

Maintenez le bon ordre dans l'assemblée capitulaire. Faites comprendre la gricveté du péché de brigue et l'obligation d'agir selon la conscience. Ne permettez pas qu'on s*absente de l'assemblée, ou qu'on refuse d'y donner son suffrage, pour faire manquer une affaire.

Une plus rude épreuve vous est peut-être réservée. Sur des prétextes assez légers, vos religieux vous prendront en aversion et feront jouer tous les ressorts pour obtenir votre démission ou votre déposition. Dans le but de montrer que vous avez perdu toute confiance , on évitera de vous parler , on refusera de vous rendre le compte de conscience , on fuira votre porte, on ne se souciera plus de vos permissions. On ne vous saura plus aucun gré de votre conduite , quelle qu'elle soit : vous avez tort, si vous vous taisez j vous avez tort, si vous parlez. Vous défendez-vous, on se plaint avec amertume comme si vous étiez l'agresseur , restez-vous tranquille, vous reposant de tout sur la conduite des Supérieurs majeurs, on en conclut que vous vous reconnaissez coupable, et l'on prétend que votre silence est un aveu. On vous imputera tout le bruit qui se fera , et l'on vous accusera de tout le désordre qu'on a soulevé pour vous perdre : « Il est incroyable , dit-on , que « pour un seul toute une communauté soit en feu. »

A de telles attaques, vous opposerez une patience et une douceur inaltérables. Après avoir exposé simplement et fidèlement aux Supérieurs majeurs la situation, tenez-vous en paix. Dans le cas où la chose qu'on vous reprocherait nuirait gra-

vement au bien commun , défendez votre innocence : saint Thomas vous en fait une obligation. Si la chose est légère, méprisez-la. Si, quoique considérable, elle ne touche que vous, vous êtes libre de parler ou de vous taire.

Conduite à tenir pour apaiser les disputes.

Travaillez à apaiser les contestations dès qu'elles éclatent. Lorsqu'une noire vapeur s'élève à l'horizon, si un vent favorable vient à souiller, cette vapeur est aussitôt dissipée; mais si la nuée a le temps de se condenser, rien ne peut plus arrêter l'orage. La chose en vaut-elle la peine, et faut-il en venir à un éclaircissement , donnez aux deux partis tout le temps de se bien expliquer, sans épouser les intérêts de l'un contre l'autre, et sans vous impatienter, quoique vous aperceviez de quel côté est le tort. Ils exagéreront les griefs : « C'est une atrocité, jamais on n'a rien vu de pareil... » Souffrez qu'ils se déchargent, et n'entreprenez pas de concentrer le vent dans la caverne. Faites droit aux plaintes avec équité , et ne méprisez rien comme petit : ce qui est petit à vos yeux paraît grand à ceux des autres parla peine qu'ils en souffrent. Si la dispute a éclaté en vivacités mdécentes, punissez les deux religieux qui sont en cause : l'un a péché, en faisant l'injure; l'autre, en s'en vengeant. Si vous n'enlevez pas le fiel, du moins aurez-vous intimidé ceux qui seraient capables de pareilles saillies.

Souvent on s'échauffe, on s'irrite pour des bagatelles, quelquefois pour de simples opinions et des questions d'école 5 la charité se perd sans que la vérité s'éclaircisse. 11 pourrait même arriver qu'on s'exposât à contredire l'Eglise et à errer dans la foi. Quand vous êtes témoin de ces disputes, imposez silence ou détournez la conversation.

S'il y a dans la communauté un de ces disputeurs qui ont pour manie de pointiller et d'ergoter sur tout, assignez-lui des compagnons doux et modérés contre l'impassibilité desquels viendra expirer et s'éteindre sa bouillante ardeur*

En terminant ce chapitre de la Reforme et ce livre de la Correction , qu'il nous soit permis de dire au Supérieur : Habituez - vous à regarder votre communauté comme un abîme d'où peuvent s'élever, au moment où vous y pensez le moins, des flots capables d'étonner les pilotes les plus hardis ; mais sachez en même temps que Dieu est là pour dominer la puissance de la mer, calmer les vagues irritées, et faire fléchir sous ses lois ces esprits rebelles et indisciplinés.

Ne vous laissez donc jamais abattre ni décourager. Il n'est rien dont on ne puisse venir à bout avec la grâce , une volonté ferme et la patience. Cest à la persévérance qu'appartient la palme ; et plus votre triomphe vous aura coûté , plus il sera méritoire.

Saint Jean-Chrysostôme , pour fomenter la flamme du zèle dans le cœur des fidèles , leur disait : « Si vous n'avez aujour- « d'hui persuadé personne, vous réussirez mieux demain ou « après-demain j et quand même vous ne réussiriez jamais « ou seulement pour un petit nombre , votre récompense ne « serait pas moins entière. Les Apôtres eux-mêmes, bien qu'ils « aient entrepris de persuader tout le monde, n'ont pas réussi « à persuader tout le monde. Que le désir de gagner tous les « hommes à Jésus-Christ ne vous fasse pas dédaigner le bon- « heur d'en gagner au moins quelques-uns. Si vous ne pouvez « entreprendre la conversion d'une centaine , entreprenez au « moins celle d'une dizaine ; si c'est trop d'une dizaine, conten- « tez-vous de la moitié ; si c'est trop delà moitié, bornez-vous « à un seul individu ; si c'est encore trop d'un seul individu, « ne perdez pas confiance et n'interrompez pas votre travail. « Voyez les négociants : ce n'est pas l'or seulement , c'est « encore l'argent qu'ils amassent. C'est en ne négligeant pas « les petits gains qu'on parvient à en réaliser de grands. Qûi- « conque laisse échapper l'occasion de gagner peu , trouvera <c difficilement l'occasion de gagner beaucoup. Celui-là seul « devient riche, qui fait tous les gains qui se présentent, grands « et petits. » {Hom. 3, in Ep. V^ ad Corinth,)

Page 1