‹ Du gouvernement des communautés religieusesChapitre 36 sur 58 · PARAGRAPHE ZU · texte numérisé non relu

PARAGRAPHE ZU

On parvient à acquérir et à conserver cette charité , 2" en maintenani son âme dans une paix inaltérable.

Le trouble du Supérieur peut produire en lui-même et dans celui qu'il corrige les plus funestes effets.

Soit que vous avertissiez ou que vous repreniez , quelque chose que vous fassiez , faites-le sans trouble et sans indignation : car, si celui qui veut faire une cure se blesse lui-même, comment, avec sa main blessée, pourra-t-il entreprendre Foperation ? Vous aussi, gardez-vous d'entreprendre la guérîson de vos inférieurs par la correction , lorsque vous vous sentirez blessé* « IN'avez-vous pas remarqué , dit saint Jeanf« Chrysos'tôme , qu''au moment où ils vont prononcer une «c sentence , les juges sont assis et revêtus du costume voulu (c par l'usage? C'est ainsi qu'avant de rendre la justice, vous «< devez mettre votre âme dans une assiette tranquille et Tor- <« ner de la Tobe judiciaire, qui n'est autre chose que la clé- « menée. » (Hom, 26, ad popuL). Règle générale.: si l'on 'li'c^t pias assez calme pour se promettre d'éviter toute surprise, il faut renvoyer la correction. Les cas sont bien rares où elle ne peut souffrir de cdélai. Le Père Claude Aquaviva justifie ainsi cette règle : « Deux choses sont surtout nécessaires « à l'inférieur au moment delà correction, pour qu'il en pro- « fite : le respect pour son Supérieur, fondé sur l'idée de sa f« vertu , et la conviction où il est que la correction n'est inspi- « rée que par la charité ; or le trouble et la passion du Supé- « rieur, en le montrant semblable aux autres hommes et « animé de sentiments peu paternels , ruinent du même coup « l'une et l'autre. » {Epîsl, 1 , ad Sup.)

Platon défend au chef de la républiejiTo de boire à\ nn j de peur que les fumées ne le troublent et ne l'enflamment. « Ne fais rien dans le trouble , dit le proverbe persan ; pourquoi te mettre en mer lorsqu'elle est agitée par la tempête? » « Je te châtierais selon ton mérite, si je n*étais en colère , » disait Socrate à son esclave.

On n'éteint pas le feu par le feu , ni la colère par la colère ; mais ce qu'est l'eau pour le feu , l'esprit de paix et de douceur Test pour la colère : il n'y a rien de fort comme cet esprit. S'il faut que la correction soit un feu, que ce soit le feu d'une lampe qui ne brûle que peu à peu et dans l'huile. Un esprit calme et serein est capable de faire dans un cœur toutes les impressions qu'il voudra , parce que , n'agissant que par raison , il ne propose rien que de juste , avec modération , après avoir examiné les dispositions du sujet, et en faisant un heureux tempérament de douceur et de fermeté. Un esprit troublé, au contraire , ne pouvant plus ni communiquer librement avec Dieu , ni jouir pleinement des forces et des lumières de la raison , porte tout à l'extrémité ; il exagère la faute , forme des jugements téméraires , conçoit du dégoût et du mépris pour le sujet, indispose une partie de la communauté, et, en voulant guérir une piqûre d'épingle , il tue souvent d'un coup d'épée.

Mais, dites-vous , mon inférieur ne me craindra pas assez,.. C'est une erreur : tout ce que vous direz dans le trouble , si juste qu'il soit, il l'imputera à la passion ; ce que vous aurez dit dans le calme, au contraire, il le goûtera, il se l'appliquera à lui-même 5 et tandis que le coupable se condamnera , Dieu , touché de votre suavité , vous justifiera.

Balthazar Alvarez , dans ses avis aux Supérieurs , trace celte règle : « Dans aucun cas , même lorsque vous croyez avoir « les plus justes motifs , ne reprenez dans le trouble ; mais « attendez que la paix et la sérénité soient rétablies dans « votre âme : par ce moyen , vous réussirez à calmer votre « frère ; et du moment que vous l'aurez calmé , comptez que « vous avez réussi à l'amender. Lui-même reconnaîtra sa

« faute , condamnera son obstination , et se jettera à vos pieds. « La raison pour laquelle un Supérieur ne doit pas faire la €< correction dans le trouble , c'est que tous les commande- « ments de Dieu tendent à la charité et à la pureté de « cœur ; or la charité et la pureté de cœur disparaissent « dans le trouble et l'indignation. » (Sa Vie , chap. 23.)

Instruite à l'école de Balthazar Alvarez , sainte Thérèse ne cessait d'inculquer cette maxime aux Supérieures , qu'il ne faut point corriger dans la passion et l'émotion , ni lorsqu'on se sent poussé par un zèle trop vif et trop empressé , attendu que l'agitation trouble nécessairement la raison , et que la raicon troublée ne peut manquer d'exciter plus d'orage qu'elle n'en veut calmer ; cependant tout le fruit de la correction est de calmer l'esprit du coupable, pour le rendre plus propre à s'amender.

Dans cette conviction , saint Pacôme, s'étant un jour senti ému de colère , se plaignit amèrement à Dieu , et dit : « Je « ne suis plus bon à gouverner mes frères , à moins que « votre grâce ne m'affranchisse de ces émotions qui se trahis- « sent à l'extérieur. »

La multitude et la grièveté des fautes n'ont rien , après tout , qui doive surprendre et troubler un Supérieur.

Tout Supérieur doit regarder sa communauté comme un hôpital où l'on ne s'étonne pas que la misère soit misérable et Tinlirmité infirme. Ce que les os sont dans le corps, destines à soutenir une chair naturellement faible , le Supérieur l'est dans sa communauté. Sa fonction est encore celle du pasteur qui, au dire d'isaïe, porte dans ses bras les tendres agneaux, et aide à marcher aux brebis lasses et taiiguées.

« Les fautes des autres, disait saint Vincent de Paul , sont « plus propres à exciter notre compassion que notre colère. « On ne doit pas même être surpris des fautes les plus ca- « pables de surprendre. Qui connaît bien le cœur de l'homme,

« rien ne Tétonne ou ne 1 étonne que peu. Quoique ce soit la « faute, non la personne, qui soit l'objet de notre indignation, •c il faut avoir pour la faute même une sorte de compassion, » Le Père Martin Gutiéra jésuite, recteur à Salamanque, raconte qu'un jour où il se plaignait à Notre-Seigneur des fautes qu'il voyait commettre à ses inférieurs , il aperçut dans un plat d'argent un cœur fort petit submerge dans deux gouUes d'eau, et il entendit en même temps ces mots : « Voilà ton « cœur qui se noie dans une goutte d'eau. » Puis on lui montra un cœur d'une étendue immense, avec ces paroles : « Voilà le cœur de Dieu qui ne s'attriste point au milieu de « tant d'idolâtries, de tant d'hérésies, de tant de crimes de « toute espèce ; mais il attend avec une patience invincible eî « une longanimité parfaite la conversion des pécheurs. Con- « sidère bien 5 ton cœur doit se former sur ce modèle. » Plus tard Dieu lui fit connaître que ces mêmes inférieurs, dont la conduite l'inquiétait, étaient tous prédestinés.

Nous lisons dans la Vie de saint Ignace, que Lainez, son disciple, homme fort vertueux, et qui avait en horreur la moindre faute , se laissait quelquefois aller à des mouvements de colère, et faisait à saint Ignace des plaintes très-vives , lorsqu'il voyait enfreindre la discipline religieuse. Le Saint l'en reprit,et lui fit appréhender que cette haine excessive pour les fautes n'engendrât la haine des personnes et ne nuisît extrêmement au bien qu'il voulait obtenir.

Pierre Le Fèvrc, autre disciple de saint Ignace , avertit les Supérieurs que les pensées qui divisent les volontés à cause des fautes, viennent du démon 5 qu'on doit les étouffer aussi bien que les mauvais soupçons. « Considérez moins la faute, « dit-il, que Dieu qui la supporte , que Jésus-Christ qui l'a « lavée dans son sang, que l'occasion qui vous est donnée de « pratiquer la douceur et la patience. Priez avant de re- « prendre 5 excitez-vous à aimer votre frère ; au lieu de le « fuir, rapprochez-vous de lui; abordez-le gracieusement; « traitez-le avec cordialité et franchise : ce qui peut arriver « de pire, c'est que vous vous éloigniez de lui. »

C*est le propre des Supérieurs récemment arrivés aux dignités, ou d'un caractère ardent, de s*attrister et même de se courroucer à la vue des fautes. Qu'ils s'habituent à voir les coupables sans impatience et sans trouble , avec les yeux et le cœur de Dieu et de ses anges. Rien d'aigre ni de dur dans la parole , dans le ton , dans l'air du visage. L'inférieur n'est ni un champion qu'on intimide par des éclats de voix , des yeux élincelants, une attitude altière, avant de se mesurer avec lui ; ni un souffre - douleur sur qui l'on décharge sa bile et le poids de ses chagrins. Rien qui se ressente du mécontentement personnel, des préoccupations du moment , ou qui dénote l'aversion et le mépris. Qu'ils ménagent tellement leurs expressions et composent si bien leur extérieur , que tout en eux révèle la bienveillance et l'esprit de douceur , non moins que le zèle et l'amour de l'ordre 5 et qu'au lieu de faire haïr la correction et maudire celui qui la fait , ils fassent aimer et bénir l'une et l'autre. Qu'ils se défient d'eux-mêmes, surtout en deux circonstances : le lendemain des récréations extraordinaires , et le moment qui suit les consolations sensibles : dans la première , la mauvaise humeur vient de la surprise de la nature obligée, après s'être émancipée, de reprendre le joug 5 dans la seconde, elle s'explique par la peine que cause à l'âme la soustraction des faveurs divines.

Le Supérieur qui se maintient dans l'esprit de paix , ne désespère jamais du succès ■■'> la correction.

Le cerf blessé ne meurt pas de suite , il porte encore quelque temps le trait, puis il succombe. Ainsi en est-il du coupable que vous voulez amender. En repassant ce que .vous lui avez dit et la manière douce et calme avec laquelle vous le lui avez dit, il commencera à se rendre 5 votre persévérance à l'avenir et à le supporter le fera rougir de son obstination, cl votre vigilance paternelle et assidue le forcera de se réformer.

^ 517 — S'il n*cn vient pas de lui-même à un amendement complet, du moins monlrcra-t-il plus de réserve, et vous aurez par là même obtenu ce premier résultat, d'empêcher le scandale en tout ou en partie.

Le Supérieur impatient dit : « Je l'ai déjà repris une , deux et trois fois; c'est peine perdue, il est incorrigible... » Eh quoi ! pourrait-on lui répondre , vous appelez ce religieux incorrigible ! Mais peut-être n'avez-vous travaillé que mollement à sa réforme et sans un désir sincère de réussir : point d'entrevues particulières , point d'averlissements charitables ^ il est à vos yeux comme cet homme laissé pour mort par les voleurs sur le chemin de Jéricho, et dont le Lévite détourna ses regards. Il s'agit d'un religieux qui , pour suivre Jésus-Christ, a fait des sacrifices héroïques 5 c'est son âme qui est blessée , sa perfection qui est compromise , son salut peut-être qui est en cause , et vous vous rebutez après les premiers essais ! Une mère désespéra-t-elle jamais de la guérison de son enfant? Les médecins, pour un peu d'or, n'épuisent-ils pas les ressources de leur art et ne tentent-ils pas les derniers efforts auprès d'un malade dont la cure est difficile? Dieu, malgré sa prescience qui l'avertit qu'un tel sera damné , ne laisse pas de le solliciter par sa grâce; Jésus-Christ ne veut pas qu'on sépare l'ivraie du froment avant le temps i et vous, qui ignorez quelle sera la fin de ce religieux , vous le séparez déjà dans votre esprit , vous prononcez sur son sort ! Avez-vous oublié ce que vous avez coûté à Dieu, ce que la grâce a fait pour vous ? Ne vous découragez donc jamais , priez et faites prier , espérez tout de la grâce et du temps. Qui êtes-vous pour prescrire des bornes à la miséricorde divine? D'ailleurs, les médecins n'enseignent-ils pas que la nature a parfois, dans les maladies aiguës, des efforts subits qui déterminent la guérison ?

Un Supérieur ne doit jamais proférer ces paroles sinistres :

« Ce religieux ne changera point, un tel finira mal » De

telles prédictions sont non-seulement téméraires , inconvenantes , mais cruelles. Gardez-vous surtout de parler devant ce religieux de ses défauts, comme d une chose sur laquelle voire

opinion est immuablement arrêtée et votre parti définitivement pris. Lui-même en prendrait son parti et se refuserait à tenter, pour se réformer , des efforts qu'il se plairait à croire superflus. Qui ne sait, d'ailleurs, selon la remarque de saint Ignace, que tels religieux , travaillant davantage à se vaincre, avancent plus en un mois, quoique encore moins disciplinés, que d'aulres d'une nature plus heureuse en un an?

Un moine du désert, ayant commis une faute et en ayant été repris trop durement, vint trouver saint Antoine. Les autres moines le suivirent et lui reprochèrent sa faute devant le Saint avec beaucoup de chaleur. Saint Paphnuce, surnommé Céphale, voulant confondre le zèle indiscret des accusateurs, fit celte parabole : « J'ai vu, sur le bord d'un fleuve , un « homme qui était dans la boue jusqu'aux genoux, et des gens « qui voulaient lui donner la main, pour l'en retirer, l'y ont « enfoncé jusqu'au cou. » Alors saint Antoine applaudissant à saint Paphnuce : « Voilà , dit-il , un homme qui juge des « choses selon la vérité et qui est propre à sauver les âmes. » (Pères du désert.)

Lettre de Fénelon à une Supérieure sur cet esprit de paix et de patience dans

la correction.

« Vous vous laissez trop aller à la vivacité de vos sentiments. V. Vous ne vous êtes point mise dans la place où vous êtes : « c'est la Providence qui vous y a engagée. Dieu ne demande « point l'impossible : vous n'aurez à lui rendre compte que a: des choses que vous aurez pu faire. On trouve partout , « quand on gouverne, des esprits indociles et qui refusent de « porter le joug. Si vous voulez gagnera Dieu vos inférieures, « ne vous mettez point d'abord dans l'esprit un projet de « régularité trop exact : vous n'en viendriez pas à bout sur des « esprits qui ne sont point accoutumés à porter ce joug. Mais f faites-vous aimer, et faitessenlir que vous aimez Dieu. Ac-

« coulumcz celles que vous gouvernez à vous montrer leurs « imperfections avec confiance : montrez-leur un cœur de mère « et une condescendance qui aille aussi loin que les règles es- « sentiellesle permettront. Attendez chacune selon son besoin. « Conduisez-les non par des décisions générales, mais en vous « proportionnant à leurs besoins. Il faut se faire tout à tous « par un discernement de grâce , et supporter les faibles « pendant qu'on perfectionne les forts. On voit même sou- « vent le bout de son autorité 5 si on la voulait pousser « trop loin, on révolterait la multitude. Il faut avoir égard à « rétat où l'on a pris les inférieurs et se souvenir des disposi- « tions où on les a trouvés , pour se contenter de peu. Ce « n'est pas qu'on rabatte rien de la loi de Dieu , ni des règle- « ments de son état , mais on tolère ce qu'on ne saurait em- « pêcher^ on attend, on espère, on montre de loin le but, « on tâche d'encourager ceux qui n'osent môme le regarder; « on les accoutume peu à peu à faire les premiers pas. Dieu c( donne la bénédiction à cette conduite douce et patiente. « C'est l'œuvre de la foi où l'on travaille dans les ténèbres, « sans voir le fruit de sa peine. On ne sent dans les inférieurs « que mollesse , murmure , division , mécompte , traverses ; « mais, parmi toutes ces épines qui couvrent la face de la « terre , il croit un peu de bon grain , et c'est pour ce bon « grain que Dieu nous met à tant d'épreuves. Je souhaite « fort que vous ayez le cœur en paix dans vos fonctions, et « que, faisant le bien que l'état des choses vous permet de « faire, vous attendiez sans trouble que Dieu dispose les es- « prits à vous laisser faire un bien plus parfait et plus étendu; « il faut laisser raisonner chacun selon ses préjugés. Après « avoir tâché de dire la vérité et de la développer , il faut « attendre qu'elle fasse elle-même ce que nous ne pouvons « pas exécuter , qui est de persuader les hommes et de se « faire aimer d'eux. Faites donc ce que vous pourrez au jour « la journée , et ne prétendez pas procurer la gloire de Dieu « plus qu'il ne le veut. Contentez-vous du pain quotidien de « sa volonté ^ que voulez-vous de plus? »

PARAGRAPHE 3e.

On parvient à acquérir et à co7iserver cette charité, 3» en éludicml daîis Dieu même Vart de corriger*

Dieu traite le pécheur avec toute la tendresse de la meilleure des mères.

Représentons-nous, s'il est possible , les ravissements d'une mère lorsque l'enfant de ses douleurs lui sourit pour la première fois; comme elle se plaît à bégayer avec lui ; de quels yeux elle le voit grandir , se fortifier , retracer chaque jour d'une manière plus sensible ses traits et son image; comme elle partage ses succès et ses disgrâces ; comment enfin tous ses désirs et toutes ses affections vont s'absorber et se confondre dans ce cher et unique objet! Et nous aussi, nous sommes les enfants du Dieu miséricordieux , et son cœur est infiniment plus aimant que celui de la plus tendre mère. « Est-ce qu'une mère peut jamais oublier son enfant , dit le « Seigneur, Toublier jusqu'à manquer pour lui decommiséra- « lion? Alors même qu'elle le pourrait, moi je ne vous oublie- « rai jamais. » ( Sap. xu.)

Quand j'étais enfant , j'étais quelquefois de mauvaise humeur 5 je m'élançais, je m'impatientais, je frappais de mes faibles mains le sein de ma mère. Hélas ! elle n'avait qu'à ouvrir les bras pour m'écraser contre terre. Mais non; elle pressait plus affectueusement son enfant sur son cœur, elle redoublait ses caresses, me flattant, et approchant de mes lèvres la source de ma vie.

C'est ainsi que Dieu nous tient entre ses bras , ainsi qu'il nous caresse au milieu de nos plus étranges fureurs. Afin que nous n'en doutions pas, c'est lui-même qui a dicté cette comparaison à son prophète : « Je serai comme une nourrice qui « caresse sur ses genoux et dans son sein l'enfant qu'elle y

« porte. » (Isa, Lxvi). Il ajoute ailleurs : «Je veux vous porter « de cette façon jusqu'à votre vieillesse et jusqu'à vos che- « veux blancs; ce que j'avais fait, je le ferai encore; je vous « avais caressé et porté , je vous caresserai et vous porterai « encore. » (Ibid, xlvi). Avec quel empressement Dieu nous rassure et calme nos alarmes ! Car enfin nous aurions pu dire : « Seigneur , vous serez patient envers moi jusqu'à un certain âge de ma vie ; mais si , aux jours de ma vieillesse, je viens à faillir ; si , quand j'aurai des cheveux blancs , je m'oublie , quel sera mon sort ? » 11 répond : « Eh bien ! même alors , je vous caresserai , je vous porterai sur mes genoux et entre mes bras ; tout ce que j'avais fait jusque-là pour vous , je le ferai encore. »

N'y a-t-il point quelque Supérieur à cheveux blancs, lisant ces lignes, qui se sente ainsi caressé par la main de Dieu?

Quand j'étais enfant et qu'il m'arrivait de m'amuser avec une arme meurtrière , ma mère me l'arrachait violemment et m'épouvantait par les plus terribles menaces, si je faisais jamais de pareils jeux. Que si cependant, malgré sa défense, je venais à me blesser et que j'allasse lui montrer mon sang qui coulait , comme elle volait à mon secours, tout émue de douleur et frappée du même coup ! Quelles larmes elle mêlait à mon sang et à mes larmes 1

Dieu bon ! et vous aussi, pour nous garantir du péché, vous tonnez, vous menacez : « La mort va vous surprendre, l'enfer va vous engloutir... »0n dirait qu'après un premier péché il n'y a plus de ressources. Le mal est-il fait , vous nous sollicitez, vous nous prévenez, vous mettez en travail le ciel et la terre pour notre réconciliation.

Faut-il s'étonner que Dieu se compare à une colombe , qu'il appelle sa colère une colère de colombe? comme si nous ne savions pas que la colombe est sans fiel, et que, pour toute vengeance , elle gémit doucement et flatte de l'aile celui qui Ta frappée.

Quand il faut punir, la miséricorde de Dieu lulte contre sa justice.

A peine avions-nous consommé notre rébellion , lorsque nous ne songions qu'à jouir du fruit de notre iniquité , toutes les créatures indignées demandaient à grands cris notre destruction, toutes les perfections divines outragées déposaient à la fois contre nous. Au milieu de cette conspiration générale , la miséricorde soutenait, pour ainsi dire, l'effort de toutes les autres perfections, et se raidissait contre la voix de toutes les créatures ; elle nous marquait de son sceau comme autrefois Caïn, pour détourner le coup mortel ; elle nous recueillait dans son sein comme dans une citadelle de refuge inviolable; seule contre tous, elle répondait pour nous et plaidait en notre faveur.

Il suffît, pour s'en convaincre, d'ouvrir au hasard l'Ecriture sainte. Dieu veut-il perdre les hommes par le déluge, il est cent ans à les en menacer. S'agit-il de faire expier à Ninive ses crimes, il prononce, après mille délais, une dernière sentence; mais il en diffère l'exécution quarante jours, et dès que Ninive s'est revêtue du cilice, il retient sa colère prête à la foudroyer. Lorsqu'il voulut châtier les Juifs par la captivité, plusieurs siècles furent employés à la leur prédire; pendant ce temps, il s'empressa de leur faire parler par une multitude de prophètes, et, selon l'expression de Jérémie , il se levait de grand matin pour les solliciter à la pénitence : comme un ami qui, redoutant pour son ami un coup désastreux, interrompt brusquement son sommeil pour le prévenir.

Que signifie dans l'Evangile l'histoire du figuier stérile, et du jardinier qui demande grâce? sinon qu'en même temps que la justice accuse le pécheur et saisit la cognée pour jeter au feu ce bois inutile, la miséricorde se met entre deux , conjure la justice de suspendre encore, et promet, en attendant, de n'cpari^ner ni peine ni sueurs pour le faire fructifier?

Que signifie encore celte parole du Psalmiste ? « Seigneur, « lorsque vous aviez l'arc déjà bandé, vous avez averti ceux « qui tremblaient devant vous de prendre la fuite, et vous a leur avez donné à temps le signal pour qu'ils se missent à « couvert de vos traits. » (Ps. lix). Cet arc bandé, c'est la justice qui le tient; ce signal salutaire, c'est la miséricorde qui se hâte de le donner.

Sur ce verset du septième psaume : « Si vous ne vous con- « vertissez. Dieu fera briller son glaive, » saint Jean-Chrysoslôme fait remarquer que Dieu , quoique infiniment juste et plein d'une souveraine horreur pour le péché, ne punit cependant pas toujours ni tout de suite, comme s'il ignorait les crimes ou qu'il oubliât le pouvoir qu'il a de s'en venger. « Dieu fait briller son glaive, dit-il, afin que le pécheur, intimidé par ce glaive formidable, n'encoure pas le châtiment; ce glaive ne frappe pas, il menace, afin que la frayeur détermine le repentir. » (In Psal. vu.)

Le même prophète avait donc bien raison <!e s'écrier : « Le « Seigneur rejette-t-il le pécheur pour toujours? En est-il « jamais venu jusqu'à oublier de pardonner? Dans sa plus « grande colère, est-il assez irrité pour contenir l'élan de ses « miséricordes ? » (Ps. lxxv). Nous disons, nous, que nous ne pouvons contenir notre colère, que la colère nous échappe, est plus forte que nous; et Dieu dit qu'il ne peut contenir ses miséricordes, que les flots de ses miséricordes se précipitent et s'épanchent à la fois, que c'est un fleuve débordé qui rompt ses digues et veut tout submerger.

Non, Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais sa conversion et sa vie ; de lui-même, il est tout bon, tout miséricordieux, la bonté, la miséricorde par essence ; il ne punit qu'à regret, en se faisant violence, en contrariant, pour ainsi dire, ses inclinations naturelles.

Rien de plus admirable que la manière dont Jésus faisait la correction. *

En ce point comme en tout autre , on retrouve en lui le Roi plein de mansuétude, le doux Agneau qui efface les péchés du monde, le bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis, le Législateur qui ordonne d*aimer les ennemis, de bénir ceux qui maudissent, de pardonner septante fois sept fois, c'està-dire, toujours. Quel admirable mélange de force et de suavité dans la guerre qu'il livre au vice et à l'erreur ! Il reprenait tantôt en public et tantôt en particulier, quelquefois par son silence , quelquefois aussi par sa parole. Quand les Apôtres, oubliant la première multiplication des pains, lui disent: « Où trouverons-nous assez de pain pour nourrir cette multitude? » Jésus-Christ leur fait î ?ntir leur peu de foi en renouvelant sous leurs yeux le prodige. Quand ils viennent lui raconter les merveilles qu'ils ont opérées: «J'ai vu, dit-il, Satan tomber du ciel... » Assez souvent il donnait un avis par forme de maxime 5 ainsi, au moment où les Apôtres se disputaient la primauté : « Celui, leur dit-il, qui voudra être le premier, qull soit le dernier. » Ici, c'est une réprimande : « Pourquoi faitesvous de la peine à cette femme? » Là, il provoque une réponse ou simplement une pensée : « Simon, j'ai quelque chose à vous dire...» Deux disciples, lui ayant rapporté qu'une ville de Samarie refusait de le recevoir, ajoutèrent : « Voulez-vous que nous commandions au feu du ciel de descendre et de consumer ces gens-là ? » Jésus répondit : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes 5 le Fils de l'homme n'est pas venu perdre les âmes, mais les sauver. » Après avoir averti inutilement une première et une seconde fois ses Apôtres de veiller et de prier avec lui au jardin des Oliviers , les trouvant encore endormis et jugeant que le moment n'était pas propre à la correction, il cessa de les reprendre. Il convertit Lévi, Zachéc et tant d'autres, en acceptant et même en s'invitant à manger chez eux. 11 toucha

le cœur de Magclelcinc en lui permettant de Tabordcr, en disant du bien d'elle , en prenant sa défense. Qui ne connaît sa condescendance à répondre aux questions de la Samaritaine, et ce mot touchant qui pénétra jusqu'au fond de son âme : « Si vous connaissiez le don de Dieu î » Autre sa manière de corriger les étrangers, autre celle de corriger ses amis : aux premiers : « Race incrédule et perverse i » aux seconds : « Ces démons ne se chassent que par le jeûne et la prière...; » les laissant conclure qu'ils n'étaient ni assez mortifiés ni assez fervents. Quand Pierre pèche par présomption, il le reprend avec sévérité , quand il pèche par faiblesse, il se contente de jeter sur lui un regard. Au moment de se séparer de ses Apôtres, au lieu de les flatter et de tirer des larmes de leurs yeux, il leur reproche leur incrédulité. N'épuisa-t-il pas toutes les ressources de sa clémence envers Judas? Loin de le bannir de la société de ses Apôtres, d'arracher la bourse de sa main, de fulminer contre lui l'anathème , il dissimule sa trahison et ses larcins, il le sert à table, il lui lave les pieds, il lui donne son corps à manger, il l'honore du sacerdoce de la loi nouvelle, il l'appelle mon ami, il lui rend le baiser, il le presse sur son eœur. On ne peut voir sans attendrissement tout ce qu'il fait pour ramener Jérusalem infidèle : il la visite, il l'instruit, il la rend témoin de ses prodiges, il lui prédit les malheurs qui l'attendent, il pleure sur elle : « Jérusalem, Jérusalem, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu ne l'as pas voulu l » Et dès qu'il est élevé sur la croix, comme pour arrêter la foudre prête à frapper ce peuple déicide : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » Jusque sur son trône, où il triomphe désormais, il ne cesse de faire l'office de médiateur, d'interpeller en faveur de ceux qui l'outragent, de faire parler pour eux la voix si éloquente de ses blessures et de son sang.

Dieu attend avec patience , pardonne sans délai, 6l se fait un triomphe de

notre retour.

Après notre premier péché, le Seigneur, ignominieusemeni chassé de notre cœur, est demeuré à la porte : « Mon fils, donnez-moi votre cœur. » Après notre second péché, quoiqu'il eût lieu d'être plus irrité contre nous, il nous a dit avec encore plus de bonté : « Mon fils, donnez-moi votre cœur. » Nous avons multiplié nos iniquités et nos refus, le Seigneur ne s'est pas rebuté. Il s'est tenu debout, prêt à entrer, selon la peinture touchante qu'il fait lui-même de sa grâce : « Voici que je me tiens debout à la porte, et je frappe. » {Jpoc, ni). Il a pris le parti d'attendre. — Qui sait si ce cœur ne se laissera pas fléchir? 11 est vrai que ma patience pourra paraître faiblesse, ignorance; n'importe, j'aime mieux qu'on doute de ma grandeur que de ma clémence. — En attendant, que fait-il ? Il frappe à la porte de notre cœur, il frappe à coups redoublés ; et s'il s'arrête par intervalles, ce n'est que pour frapper plus fort.

Du moins , après tant d'ajournements de notre part, nous laissera-t-il quelque temps soupirer et gémir à ses pieds ? Eh ! nous n'avons pas encore ouvert la bouche, notre Père nous a entendus ; nous n'avons pas encore manifesté au dehors noire repentir, et nous voilà absous. En un instant du péché à la grâce , de l'enfer au ciel. Nulle caution pour l'avenir, comme s'il se laissait aveugler par le désir qu'il a de se réconcilier avec nous. Il aime mieux s'exposer à une infidélité , que de différer un pardon qu'il est plus impatient d'accorder que nous ne le sommes de le recevoir.

Et, au lieu que les réconciliations humaines n'égalent jamais les amitiés saines et entières, qu'il y reste toujours un fond d'aigreur, ou du moins certains nuages. Dieu nous rend la même tendresse, il ajoute de nouvelles faveurs, jusqu'à piquer de jalousie les justes eux-mêmes. Témoin le Prodigue;

témoin saint Paul, élcvcà l'apostolat et ravi au troisième ciel; témoin saint Pierre, maintenu, malgré son triple reniement, dans la suprématie et tous les privilèges qui en découlent; témoin surtout Adam prévaricateur, qui reçoit, en même temps que son châtiment, la promesse d'un Messie qui daignera naître de sa race.

Voilà toute la vengeance de Dieu , de triompher du mal parle bien, de nous réduire à l'impossibilité de l'aimer assez, de pleurer assez, de le bénir assez ! Et après avoir ainsi traité le pécheur, il s'en applaudit, il s'en fait une fête. — La voilà donc enfin celte âme, conquête de ma grâce ! Ah! je l'ai vue sous le pouvoir des démons, je l'ai vue proche de sa ruine et presque désespérée pour moi ! Par quelles caresses puis-je assez lui marquer ma joie? Justes, féHcitez-moi ; anges, célébrez mon triomphe.

Qui ne s'associerait aux pieux transports du Psalmiste : « Dès « le matin le Seigneur vient à mon secours..., il me précède « pour me frayer la route..., il me suit pour me défendre..., « il me couvre et m'environne comme un bouclier..., il me « conduit par la main..., il me garde ainsi que la prunelle « de ses yeux..., il me protège à l'ombre de ses ailes..., il me « cache dans le secret de sa face..., sa miséricorde est pleine « de suavité, pleine de bénignité, pleine de grâce...; elle est « meilleure que la vie... Notre Dieu est le Dieu des miséri- « cordes, le Père des miséricordes ; ses trésors sont des trésors « de miséricorde, ses entrailles sont des entrailles de miséri- « corde...; sa miséricorde est plus élevée que les cieux, plus « étendue que Féternité.,. Il est la miséricorde même. »

Page 1