DES DIFFÉRENTS TEMPÉRAMENTS ET DES DIFFERENTS ESPRITS
Le tempérament mélancolique et le lymphatique.
Le tempérament mérite la plus sérieuse attention, attendu qu'il exerce sur les goûts et les inclinations une influence également avouée par les médecins et les ascétiques. Modéré et équilibré dans de justes proportions , il ofl're de grandes ressources pour la vertu et de précieuses garanties pour la paix. Fortement prononcé et excessif sur un point , il est pour le sujet une source de combats, et pour la communauté un continuel exercice de patience. Traçons à grands traits les principaux.
1* Le mélancolique , habituellement concentré en luimême , est taciturne et d'un laconisme calculé qui voile le fond de sa pensée. Lent à recevoir les impressions, il les retient opiniâtrement après les avoir reçues , surtout pour les mauvais soupçons et l'antipathie. 11 est profond dans ses desseins , caché dans ses démarches , secret sans motif pour tout ce qui le concerne, pour ses sujets de joie comrrc pour ses
sujets de peine. Son esprit est aussi étroit que son cœur eft resserré. 11 ne saurait devenir l'ami de personne; à peine estil propre à vivre en société avec ses semblables. 11 refuse les services demandés, ou les rend de mauvaise grâce ; il est ingrat , avide de tout et incapable de se dessaisir de rien , exigeant, dédaigneux , prompt à blâmer et à contredire , mécontent de tout ce qui se fait et de tout ce qui se dit ^ rude et grossier dans ses manières. Dans le commerce des hommes , il affecte un air grave qu'aucune passion n'émeut , et bientôt après il se laisse aller à l'emportement et à la fureur. 11 est incommode et fâcheux dans les cercles par sa tristesse, et toutefois , par un retour d'humeur bizarre , il tient parfois d'interminables discours et rit tout le premier de ce qu'il dit.
En résumé, le mélancolique est triste et rêveur, froid et peu communicatif , chimérique et exalté dans ses idées , méfiant, entêté , vindicatif , scrupuleux, d'un commerce âpre et difficile; mais il est sérieux , ami de la solitude, contemplatif, persévérant^ exempt des vices grossiers , sage et discret.
Sainte Thérèse dit que cette humeur est si subtile , qu'on ne l'aperçoit souvent que lorsqu'on ne peut plus renvoyer le sujet. Quand on a eu le malheur d'admettre un mélancolique , il faut le traiter avec beaucoup de douceur, de peur de le pousser au désespoir ou à la folie ^ gagner son affection , le former à la charité , surtout l'occuper sans relâche. En toute rencontre ^ on doit, avec les ménagements que dicte la prudence et que nécessite son état, rompre sa volonté et son jugement propre, lui imposer des pénitences alors même que sa tête est affaiblie, dans la crainte qu'il ne tombe plus avant et n'entraîne les autres par son exemple.
2° Le lymphatique est sans cœur et sans énergie , ami de ses aises , insouciant , crédule , insipide et fade dans ses relations , d'une indolence que rien ne pique , d'une paresse que 4*ien ne réveille , d'un engourdissement d'où la seule nécessité extrême ou la crainte excessive peut le tirer pour quelques instants , irrésolu dans le projet , faible dans la poursuite, tar-
dif dans l'exécution , facile à se rendre au sentiment du contradicteur et se rebutant au moindre obstacle ; mais il est doux, économe , simple et droit , d'une prudence et d'une modération qui le rendent propre aux vertus paisibles et au maniement des affaires communes.
Sans le négliger, un Supérieur doit pourtant réserver ses soins particuliers pour d'autres auxquels ils seront plus utiles : celui-là ne fera que se traîner dans la médiocrité du talent et de la vertu. Beaucoup de douceur et d'insinuation dans la manière de le conduire ; s'il tombe dans des manquements considérables , qu'un coup d'éperon vivement senti l'aide à se relever.
Le sanguin , le bilieux , le nerveux.
V Le sanguin est plus sensible à l'attrait du vice, et aussi plus accessible aux impressions de la vertu. Il est porté aux plaisirs des sens , à la bonne chère, et frémit au seul mot de pénitence. Il est railleur et caustique, vain et dissipé, inconstant et superficiel dans ses études et dans ses goûts , enjoué et léger dans ses entretiens , capable d'essayer de tout le monde pour s'en faire aimer , et non moins prompt à rompre les liaisons qu'à les former. Du reste, il est facile, bon, confiant, souple, agréable, généreux.
Il faut lui faire envisager les douceurs et les récompenses de la vertu , le purifier de toute affection humaine ; lui interdire certaines mortifications , tant celles qui surexciteraient ses passions que celles pour lesquelles il éprouve de la répugnance ; lui montrer constamment des manières engageantes, et pourtant craindre de s'en faire trop aimer.
2'^ Le bilieux est doué d'une haute conception , d'une activité persévérante , du talent de gouverner les autres , et d'une énergie singulière pour se vaincre lui-même , mais il est hautain , brusque , jaloux, emporté, dissimulé, opiniâtre dans
ses idées. L'ambition et la fierté sont ses rcssorls habituels : (3e là l'envie de l'emporter sur autrui à tout propos , le soin inquiet de rapporter tout à soi , l'oubli des égards dus à chacun selon son rang , et cette liberté de blâmer quiconque lui fait ombrage , et cette opposition instinctive à tout projet qu'il n'a pas conçu. Si quelque obstacle brise ses vues ambitieuses, à l'instant il se dessèche, faute d'aliment pour entretenir sa passion , et , se repliant sur lui-même , il ronge en frémissant le frein de la règle. Ce n'est pas qu'après un écart il ne soit capable de se repentir et de se condamner généreusement , mais , à la première occasion , il retourne à son génie allier, parle en maître consommé, exalte son habileté et ravale tout ce qui l'offusque.
Usez envers lui de grands ménagements , modérez son activité, recommandez-lui la modestie dans ses discours et l'humilité dans ses sentiments. Que si jamais il devient Supérieur, et que , son triennat expiré , il redevienne inférieur, c'est alors que son caractère se révélera et qu'il rendra difficile et pénible la tâche de son successeur.
3** Le nerveux est impressionnable à l'excès , inégal , quinteux , soupçonneux , toujours avide d'émotions ; mais il a un cœur excellent, plein de délicatesse et de gratitude , un esprit lucide et une grande aptitude aux sciences. Les précautions qu'exigent des yeux délicats et malades , sont celles dont le Supérieur doit user à l'égard du tempérament nerveux. Si peu qu'on !e blesse , il s'abandonne à un chagrin profond ou à des emportements de colère qui étonnent.
Assez souvent ces différents tempéraments se combinent dans le même homme et se modifient heureusement, soit par une disposition innée , soit par l'influence du régime , des habitudes , de l'éducation , de l'âge , des maladies , surtout du climat. Pour régler l'humeur et parvenir à un juste équilibre, l'usage des contraires est aussi d'un grand secours ; les mœurs, les goûts , l'esprit même, se communiquent et s'échangent par le commerce habituel et les relations intimes 5 et du rap* prochement et de la combinaison de caractères opposés, il Vcsl
pas rare de voir sortir insensiblement des lempéramenls plui modérés et plus doux.
L'esprit intrigant et le rapporteur.
1° L'intrigant. Il est flatteur, insinuant , hardi , entrepre^ nant, violent, selon que ses desseins l'exigent. Il est capable de compromettre ou d'entraîner tout un noviciat , toute une communauté , moins par la supériorité de son génie que par le talent de se déguiser , de se rendre recommandable ou nécessaire, de subjuguer les esprits bornés ou indisciplinés. Ce n'est pas toujours , du moins uniquement , sur le Supérieur qu'il aspire à exercer son influence , c'est aussi sur ses égaux ; et, s'il s'abstient de briguer la première place , il n'est pas insensible à l'honneur d'occuper la seconde. Un certain air de réserve , des louanges données à propos , quelques services importants, la censure habilement motivée d'une entreprise qui a échoué , d'excellentes vues mises en avant : tels sont les moyens qu'il emploie pour arriver à ses fin?.
Suivez-le de près , avertissez-le au'il vous donne de l'inquiétude , et qu'au besoin vous ea viendrez jusqu'à dévoiler ses sourdes menées j s'il ne se corrige , recueillez des faits et convainquez-le publiquement. L'histoire des Ordres religieux montre combien l'admission de cet esprit est hasardeuse , les ménagements dont on use envers lui ne font que l'enhardir ; et souvent ce n'est qu'après bien des maux et au prix d'un immense scandale , qu'une communauté se résigne à frapper un coup violent et à s'en défaire.
2° Le rapporteur. « Prenez garde , dit Bossuel , que les « menteurs, qui ont aiguisé leur langue et préparé leurs dis- « cours pour couper la gorge à quelqu'un , ne manquent pas « de couvrir leurs desseins sous une apparence de zèle. » (Polit, sacr., liv. v, prop. 6). « Ils font quelquefois les simples «K et les sincères , mais leurs paroles percent jusqu'aux en-
« traillcs. » (Prov. xvm). Dans l'ardeur de sa prétendue charité, le rapporteur, acharné autant qu'hypocrite , avec des soupirs concertés et des protestations insidieuses, répète cent fois au Supérieur la môme chose : lettres sur lettres, entrevues sur entrevues, à peine lui pcrmct-il de respirer. A son réveil, il est là pour s'emparer de son oreille ; le soir, il relarde son coucher jusque bien avant dans la nuit. Et toujours il recommence , et toujours il bat le même fer sur la même enclume. Plus le Supérieur se montre indifférent, plus le rapporteur s échauffe , et à une parole à décharge il répond par un flux de répétitions ou d'accusations nouvelles. Que s'il ne réussit pas d'abord à passionner le Supérieur, il choisit dans la communauté, quelquefois même au dehors, trois ou quatre esprits crédules propres à le seconder ; il leur fascine l'esprit par des récits exagérés, il les enflamme d'une sainte indignation ; puis il s'en sert tantôt pour recueillir de nouveaux griefs , tantôt pour tenter sur le Supérieur quelque escarmouche, tant qu'enfin , le moment venu et les batteries dressées , ils livrent tous ensemble un assaut définitif.
Espionner , rapporter , calomnier : trois métiers hideux , justement abhorrés de toute âme honnête , dont le premier conduit au second et le second au troisième , et qu'il faut à jamais bannir des communautés.
Dans le livre de la Correction, chap. 1^% nous avons dit ce qu'il faut penser de cet esprit et la conduite que doit tenir envers lui le Supérieur. Qu'il nous suffise de rappeler que, s'il en est d'aussi dangereux , il n'en est point de plus vil ni de plus détestable.
Le curieux et le mécontent.
l** Le curieux. Sans cesse il rôde par la maison, perdant le temps en allées et venues , rompant sans scrupule le silence cl le faisant rompre aux autres , se tenant à l'affût de toutes
les nouvelles , aux portes , aux fenêtres , dans les corridors et les cloîtres. Nulle lettre n'arrive , nulle lettre ne part , qu'il n'en veuille connaître l'adresse et , s'il était possible , le contenu. Le moindre changement dans le personnel ou dans l'administration de la maison, lui donne l'éveil. C'est lui qui signe le passe-port du religieux qui se met en route , qui vise le passe-port du religieux qui vient demander l'hospitalité. On dirait qu'il assiste à tous les conseils , qu'il entend toutes les confessions ; peut-être ne résiste-t-il pas toujours à la tentation de lire les papiers les plus secrets.
Le principe de la curiosité est l'oisiveté, la démangeaison de parler , le désir de passer pour important ou pour pénétrant. Ses moyens sont la ruse, la flatterie, quelquefois la violence et une sorte d'inquisition. Flétrissez ce genre , défendez de répondre aux interrogations importunes et captieuses du curieux ; contraignez-le de garder assidûment sa cellule ; exigez de lui le silence le plus strict, la régularité la plus rigoureuse; interdisez-lui sévèrement les conjectures sur les actes de l'administration.
2*^ Le mécontent. Il est né pour exercer prodigieusement la patience du Supérieur et pour l'exercer jusqu'à la fin ; car, ce genre une fois adopté , on n'en guérit plus. Tantôt c'est le régime de la communauté qu'on trouve détestable : vestiaire, nourriture, cellule, lieux réguliers, jardins, rien , absolument rien n'est ce qu'il devrait être. Tantôt c'est au climat qu'on s'en prend, au caractère des habitants de la contrée, aux usages , au langage : jamais on n'a rien vu d'aussi étrange , d'aussi ridicule , d'aussi opposé au sens commun. Tantôt ce sont les officiers de la communauté auxquels on reproche de n'avoir ni habileté , ni charité, ni intelligence des règles : tout ce qui se décide en conseil est pour la ruine de l'institut, tous les choix faits par les Supérieurs majeurs trahissent leur profonde ignorance des hommes. Tantôt c'est l'emploi dont on est soi-même chargé qui paraît ou au-dessous du talent ou au-dessus des forces. Tantôt , et c'est ici ce qu'il y a de pire , on s'imagine que l'institut est en décadence , qu'il a fait son
temps , qu'il ne se recrute que de médiocrités , qu'il perd son prestige, que le public lui retire son estime et sa confiance.
Ce dernier trait de l'esprit mécontent se retrouve assez généralement dans tout religieux qui vieillit. Comme on ne peut plus remplir certains ministères , on se figure que nul n'y est propre , que les places qu'on n'occupe plus sont restées vides. Nul moyen de remédier à ce mécontentement qui a sa source dans l'épuisement des forces physiques et morales ; il faut se borner à prémunir les jeunes religieux contre la contagion de l'exemple. Du reste , reprenez le mécontent avec force ; remettez-lui sous les yeux son injustice et le scandale qu'il donne ; ne craignez pas de le signaler en public, afin d'empêcher le mauvais esprit de se répandre.
Le scrupuleux.
C'est un esprit qui s'embarrasse dans une toile d'araignée , qui choppe contre un brin d'herbe , qui est écrasé sous une plume , qui ramasse des épingles quand il pourrait ramasser des pièces d'or, qui chasse aux mouches et laisse échapper des lions. Il veut compter chaque éclair de pensée , peser chaque parole, disséquer chaque affection, analyser chaque démarche, trouver le principe et la fin , les circonstances et les conséquences de tout. Il s'obstine à remonter dans le passé , à recommencer ses confessions pour les recommencer encore, à confondre la simple pensée avec le consentement , le sentiment involontaire avec l'action délibérée, à croire que le péché n'est pas remis tant qu'on en conserve le souvenir. Ce qui est indifférent , il le regarde comme criminel ; ce qui est véniel, il le traite de mortel; il voit des vices dans ses vertus; il tremble où il n'y a rien à craindre-, il se crée des fantômes menaçants pour le plaisir de les combattre 5 il cherche ce qu'il possède ; il élève des montagnes dans le vide. Sans cesse il faut le mener en laisse , lui tenir le flambeau sous les pau-
pières ; il ne peut faire seul un pas sans tomber. Cet esprit se peut comparer à un labyrinthe inextricable, où le plus habile se perd dès qu'il s*y engage ; à un écheveau de fd coupé, haché, entortillé ; à un ver à soie qui s'emprisonne volontairement dans son travail ; à un limaçon qui se traîne péniblement, surchargé par sa coquille et retenu par sa bave visqueuse.
Mettant à part les desseins de Dieu qui veut purifier ou éprouver une âme , on peut assigner quatre causes à cette maladie : 1** L'interminable repliement sur soi-même. On ne consent à hasarder un second pas qu'après avoir refait ou examiné dix fois le premier 5 ce n'est pas sur le présent , seul saisissable, qu'on attache ses regards , mais sur le passé qui n'est plus. 2** Les idées fausses en matière de piété. On se figure que le cœur de Dieu est étroit et avare , qu'il ne pardonne jamais qu'à demi, qu'il réclame les arrérages, qu'il médite sur ses enfants des pensées de vengeance ; on fait consister la piété dans la crainte servile , la tristesse noire , le trouble d'une âme effrayée. 3° L'oisiveté , qui permet à l'âme d'être sans cesse vis-à-vis d'elle-même ; rien ne l'aguerrit, ne l'aiguillonne, ne lui donne de l'ampleur. 4" L'orgueil , qui empêche de renoncer au jugement propre \ mais un orgueil si subtil et si délié, qu'il trompe celui-là même qui en est travaillé.
Ses effets sont : l'' Le découragement. On ne s'est tant de fois soulevé que pour retomber encore! L'âme se dégoûte d'elle-même, elle se resserre et s'assombrit , elle est à la veille d*en prendre son parti et de tout laisser. 2° L'appauvrissement de l'esprit. A force de comprimer ses élans , de le nourrir d'idées creuses, de le ramener au même cercle, on le dessèche, on rémousse , on l'éteint. 3° L'entêtement. Les docteurs se réuniraient , un concile prononcerait , Jésus-Christ parlerait , on ne veut rien entendre. 4^ La perte du temps. L'âme est dans une oscillation continuelle ; au lieu de s'étendre, comme saint Paul, dans l'avenir , elle épuise ses forces à se reporter en arrière \ pas un pas en avant , pas un seuK
Ses remèdes sont : V une volonté franche d'aller à Dieu, 2" fobcissance aveugle au directeur , 3® un travail soutenu , A'' une détermination prompte et sans hésitation dans tout ce qu*on fait.
Ajoutons, en terminant ce chapitre, que le tempérament mélancolique et le nerveux, l'esprit rapporteur et le scrupuleux , étant ceux qui font plus particulièrement souffrir , les maisons détachées et indépendantes, qui ne peuvent faire des échanges de sujets, doivent les refuser impitoyablement lorsqu'ils sont développés à un certain degré et laissent peu d'espoir de réforme.