CHAPITRE II
l>u noviciat*
Le noviciat doit donner au sujet l'esprit religieux.
Pour se faire une juste idée de l'état religieux , il est essentiel de savoir la fin de l'état religieux, quelle a été la pensée intime et première de Dieu en l'instituant. Mieux on connaît la fin , plus on s'efforce d'y atteindre, en même temps qu'on découvre mieux la proportion et reificacité des moyens qui peuvent y conduire.
Or la pensée de Dieu, au dire des Saints , a été de donner à son Fils Jésus-Christ une cour d'élite, un cortège d'honneur, des favoris revêtus de ses livrées et jaloux de marcher sur ses traces. Tout chrétien doit sans doute imiter Jésu^^ -Christ , être une copie de Jésus-Christ , vivre de la vie de Jésus-Christ ; et nul ne sera admis dans la gloire, s'il n'est trouvé conforme à ce divin original. Néanmoins tous ne sont pas appelés à imiter Jésus-Christ au même degré , à le reproduire avec la même perfection 5 le religieux seul, dans le plan divin , est destiné à le suivre pas à pas , à le faire resplendir en lui-même du plus vif éclat.
Trois vertus résument presque toutes les vertus de Jésus- Christ, forment son caractère distinctif, et présentent à l'œil attentif sa physionomie, pour ainsi dire, sensible et parlante : la pauvreté, la chasteté, l'obéissance. Tels seront aussi les trois traits caractéristiques du religieux , telle sera sa forme
propre et spéciale , telle sera sa figure h Tinspeetion de laquelle il sera comme impossible de le méconnaître. Libre au simple fidèle d'amasser des trésors et d'en user selon ses désirs, de goûter les plaisirs légitimes que la loi divine lui permet, de n'obéir dans sa conduite qu'à l'impulsion de sa volonté. Pour toi, ô religieux ! tu te dépouilleras de tes biens, tu renonceras aux jouissances môme permises, tu te laisseras conduire par une volonté étrangère. Et de même qu'un père s'applaudit de retrouver ses traits dans ses enfants, qu'un prince s'honore de l'empressement de ses officiers à porter ses livrées ; ainsi Jésus-Christ s'applaudit de trouver dans le religieux ses traits et son image , s'honore de son empressement à revêtir les insignes de l'humiliation , de la mortification , de la dépendance. Du haut du ciel il le montre avec complaisance à ses élus : « Voyez comme il court à l'odeur de mes parfums, avec quelle vérité il se dit mon ami intime , mon favori dévoué. Il s'est enrôlé sous mon étendard avec Marie et mes Apôtres , il brûle de partager mes travaux et mes ignominies j j'ai imprimé sur lui le sceau de ma divine ressemblance pour le temps et l'éternité. »
C'est cet esprit de pauvreté, de chasteté, d*obéissance, qu'il faut inspirer au novice; ce sont ces traits grands et magnifiques d'un Dieu réduit à n'avoir pas une pierre où reposer sa tête, d'un Dieu couvert d'horribles meurtrissures, d'un Dieu obéissant jusqu'à la mort de la croix, qu'il faut remettre constamment sous ses yeux, afin que, les contemplant, les méditant, les admirant, il s'en pénètre jusqu'au fond de l'âme et les retrace dans sa conduite. Ce n'est qu'à ce prix qu'il prendra l'esprit religieux : car il est là cet esprit, dans l'imitation de Jésus pauvre, chaste, obéissant, et il n'est nulle part ailleurs.
Là encore et là seulement se trouve pour le novice la perfection qu'il est venu chercher : car si, d'après les Docteurs, la perfection d'un être consiste à tendre à la fin pour laquelle il a été créé, et à s'y attacher; et si la perfection de l'homme consiste à tendre à Dieu, sa fin dernière, et à s'y attacher par la charité : n*est-il pas évident que rien n'est plus capable de nous conduire
à Dieu et de nous fixer en Dieu, que la pratique des vœux dont Jésus-Christ nous a donné le conseil et l'exemple? Trois choses, en effet, ont coutume de distraire l'esprit de la pensée de Dieu et de détourner le cœur de l'amour de Dieu : les biens terrestres qu'il faut acquérir, conserver et augmenter; les soins domestiques réclamés par la personne à laquelle on doit plaire et par des enfants qu'on doit élever ^ l'exercice si périlleux de son libre arbitre. Or ces trois principaux obstacles à l'union de l'homme avec Dieu, c'est-à-dire à la perfection, sont écartés par les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, qui débarrassent l'homme de la sollicitude des richesses, des préoccupations de la famille, du souci de sa propre conduite; et parce que les trois vœux, en même temps qu'ils servent de frein à la triple concupiscence , exigent et supposent une foule de sacrifices, l'état religieux n'a pas seulement l'avantage de nous mettre à l'abri des péchés et des tentations qu'entraînent l'appât du gain, l'attrait des voluptés et l'abus de la liberté, il nous fournit encore l'occasion de pratiquer les plus héroïques vertus et d'amasser d'inappréciables mérites. Que si l'on considère, en outre, que l'état religieux embrasse universellement toutes les actions et la vie entière, il sera aisé de montrer au novice qu'il a pris le chemin de la perfection le plus sûr et le plus direct, et que , s'il y marclie avec courage et constance, il ne peut manquer d'y atteindre.
Le noviciat doit donner au sujet , outre l'esprit religieux en général , l'esprit
propre de son institut.
Pour se faire encore une juste idée de cet esprit propre de chaque institut , il est nécessaire de savoir que la seconde pensée de Dieu en instituant l'état religieux , a été de faire revivre avec splendeur et de perpétuer sans éclipse, au sein du christianisme , outre la pauvreté, la chasteté, l'obéissance de son Fils Jésus-Christ, chacune des vertus qu'il a pratiquées aux jours de sa vie mortelle.
Un regard suffît pour convaincre qu'avec les trois grandes
rertus qui sont comme les éléments constitutifs de la vie parfaite, les Ordres religieux et les Congrégations s'efforcent de reproduire une quatrième vertu de Jésus-Christ, dont Fimitation est leur but second et spécial. L'un s'attache à continuer sa vie contemplative, l'autre sa vie apostolique ; celuici sa charité pour les malades, celui-là sa tendresse maternelle pour les enfants ; quelques-uns sa pénitence, d'autres sa commisération pour les pécheresses. Dans tous, sans doute, on voit reluire les grands traits qui caractérisent le religieux formé sur le modèle de Jésus-Christ ; mais , de plus , dans chacun on rencontre un trait particulier de Jésus-Christ non moins manifeste, plus manifeste même que les autres.
Quand on entre dans un hôpital et qu'on y contemple les religieuses distribuant de rang en rang les consolations et les remèdes, n'est-ce pas leur charité qui frappe tout d'abord et porte à l'esprit l'image de Jésus-Christ soulageant les pauvres et guérissant les malades? En pénétrant dans le cloître où se cache la iille de Sainte-Thérèse, ne se rappelle-t-on pas comme involontairement cette union de Jésus- Christ avec son Père, ce recueillement intérieur qui le distinguait, cette prière continuelle qu'il faisait monter pour nous vers le ciel ?
En Jésus-Christ s'est montrée, pour nous servir de modèle jusqu'à la fin des siècles, la plénitude de toutes les vertus : c'est là une des vérités fondamentales* de notre foi. Mais le moyen de faire connaître et admirer ces vertus dans tout leur éclat î le moyen de faire revivre et de perpétuer chacune de ces vertus dans toute leur perfection ! Ce moyen. Dieu l'a trouvé : il a chargé des familles entières, des légions de héros, des Ordres religieux, en un mot, de les reproduire, non point toutes à la fois, du moins au même degré, mais une à une, en détail. Dieu a partagé et réparti pour ainsi dire les vertus de son Fils entre toutes ces familles ; il a dit à l'une : Vous ferez revivre par vos austérités la pénitence de Jésus ; il a dit à l'autre : Vous perpétuerez son humilité 5 il a dit à celle-ci : Je vous charge de retracer son zèle ; il a dit à celle-là : A vous de faire briller sa divine science.
Ainsi rien ne se perd dans la vie de Jésus-Christ, il est toul entier et partout vivant au sein de l'Eglise; et ce qui eût passé inaperçu, si le christianisme n'eût été composé que de simples fidèles , ce qui eût été impossible, s'il n'eût compté qu'un Ordre unique ou une seule Congrégation, se réalise maintenant pour la gloire de Jésus-Christ et s'étale de toute part à nos yeux pour notre utilité, grâce à l'institution et à la multiplicité des familles religieuses.
Ajoutons ici cette réflexion du Père Bartoli : « Le but qu'on se propose doit seul décider des moyens qu'il est préférable d'adopter pour l'obtenir. Par exemple, en architecture, les différents ordres ne peuvent s'employer indistinctement pour tous les édifices : Tun convient aux temples, l'autre aux palais, un troisième aux forteresses ; et quoique tous, comme édifices, doivent avoir des parties communes indispensables, telles que les fondations et les murailles, ils diffèrent par le reste autant que par leur destination 5 les uns devant servir au culte du Seigneur, les autres à l'habitation ou à la défense des hommes. 11 en est absolument de même dans les différents Ordres religieux qui s'accordent tous sur des points essentiels sans lesquels ils n'existeraient pas, par exemple, sur les vœux, et sur la fidélité qu'on leur doit; mais, du reste, ils sont aussi variés que les fins pour lesquelles Dieu et leurs fondateurs les instituèrent. Si je ne me trompe, les formes militaires des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, les formes monastiques ou simplement cléricales, ne peuvent pas plus se confondre qu'une forteresse, un temple ou un palais. » {Fie de saint Ignace,)
Qu'on fasse donc bien saisir au novice les nuances que doivent nécessairement introduire dans son institut le but que cet institut se propose et les moyens qu'il emploie pour atteindre ce but. Qu'on le jette dans ce moule, afin qu'il y prenne sa forme ; qu'on le greffe sur cet arbre , afin qu'il y puise sa sève et vive de sa vie : sans cela, le novice resterait un être insigni* liant et équivoque ; point de physionomie propre, point de couleur distinctive.
C'est pour ramener à celle unité de but et d'esprit, que b
Sacn5e Congrégation des Evoques et des Réguliers, en donnant «on approbation aux instituts modernes, efface cette disposition quand elle la trouve : « L'institut se dévoue généralement à toutes les œuvres de charité et de miséricorde. » Outre qu'on procède avec plus d'aisance et qu'on produit de plus grands fruits avec une seule œuvre de charité spirituelle ou corporelle, on diffère moins des Ordres anciens qui présentaient une plus grande sobriété et se contentaient d'ordinaire de quelques œuvres déterminées. {JnaLy livr. liv.)
Le noviciat doit inspirer au sujet une vénération profonde pour tous les Ordres religieux , et une affection particulière pour le sien.
Le Seigneur, disait le Père Ribadeneyra jésuite, est le pre* mier auteur des Ordres religieux qu'il suscite à son Eglise selon les besoins des temps. Fruits de la même inspiration , ils on^ tous une fin générale, qui est de louer Dieu par la pratique des vertus évangéliques, une fin qui leur est propre et des moyens particuliers pour l'atteindre. Les uns admettent saintement dans leur régime, dans leur genre de vie, des prescriptions dont les autres s'abstiennent, et qu'ils remplacent non moins saintement par des prescriptions plus appropriées à leur fin spéciale. En sorte que l'état régulier, un dans son essence, ne varie que dans les formes, les fins et les règles particulières des diverses familles religieuses , selon la parole de saint Paul : « H y a partage de grâces, mais il n'y a qu'un seul Esprit ; il y a « partage d'opérations, mais il n'y a qu'un seul Seigneur. » (1. Cor, xii). D'où Ribadeneyra conclut, avec saint Bernard* que c'est pour obéir à la même inspiration et servir le même Maître, que les uns adoptent une règle, les autres une autre, chacun celle pour laquelle Dieu lui donne plus d'attrait, de goût et d'aptitude.
Mais, ajoute-t-il, cette préférence n'implique point le mépris des autres règles et de ceux qui les suivent; c'est un pur
acquiescement à la voix divine , non une accusation el un reproche. « Est-ce donc, demande le grand Abbé de Clairvaux, ce que, pour appartenir à l'Ordre de Cîteaux, je condamne « l'Ordre de Cluny ? non : je l'aime, je le loue, je le célèbre, « Pourquoi donc lui en ai-je préféré un autre? pour obéir à « TApôtre qui nous dit : « Que chacun reste dans la vocation qui « lui a été faite. » J'estime, je chéris tous les Ordres : ne pou- « vant appartenir de fait qu'à un seul, je suis du moins aux « autres d'affection et de cœur. » Puis s'élevant avec une sainte colère contre les religieux qui critiquent les Ordres qu'ils n'ont pas embrassés : « Ceux-là, dit-il, ne sont ni de leur Ordre, ni « d'un autre, parce qu'ils blessent la charité qui doit régner « dans tous , quoique extérieurement plies sous le joug d'une « règle , c'est à l'esprit d'orgueil qu'ils obéissent , ils sont « moins membres d'un corps religieux que citoyens de Baby- « lone, ou plutôt enfants des ténèbres où il n'y a que trouble « el confusion infernale. » {Jpol. ad Guillelm, Jbh,, cap. 3 et 4.)
Ribadeneyra est cependant bien éloigné d'interdire au religieux une affection particulière pour sa règle. Loin de là : « Nous n'estimons pas plus, dit-il, un religieux qui a de l'indifférence pour sa règle que celui qui hait les autres : l'un est ingrat , l'autre est injuste. Tout religieux doit avoir pour sa règle un tendre attachement, un amour filial ; il doit même la préférer dans la pratique à toutes les autres, puisque c'est à celle-là que sa vocation le soumet^ mais que cet attachement ne tourne point en vanité et en égoïsme, qu'il n'étouffe ni la charité, ni la modestie, ni la justice. Un enfant bien né aime sa mère d'un amour spécial ^ sans mépriser les autres mères, il met la sienne au-dessus de toutes , il ne fait injure à aucune ; mais il ferait injure à sa mère , s'il n'avait pour elle cet amour de préférence : car, outre qu'il lui doit la vie, il en a reçu des soins, des caresses, des services dont il n'est redevable à aucune autre. Or chaque religion est une mère pour ceux qui l'embrassent^ c'est elle qui les enfante à la vie parfuite , les dirige, les exhorte, les protège, les fait participer à
tous SCS trésors ; la raison , non moins que la foi, leur fait donc un devoir de la suivre, de s'y attacher, de chercher dans elle et non dans les autres les moyens de se sanctifier 5 ils s'égareraient même dans la voie de la perfection , si , après s'être voués à une religion, ils en prenaient une autre pour guide. Un enfant de Saint-Bruno, par exemple, ne se flatterait-il pas en vain d'arriver à la perfection de son état, si, dédaignant sa règle , il s'avisait de pratiquer celle de Saint-Dominique ou celle de Saint-Ignace , quelque saintes qu'elles soient? » {Fie du P. Ribad., par le R. P. Prat.)
Si l'affection particulière que le novice doit à son Ordre lui naît comme naturellement au cœur, il n'en est pas toujours ainsi de la vénération profonde qu'il doit aux autres Ordres; et c'est peut-être sur le second point qu'il faut plus souvent et plus fortement insister , afin de lui donner des idées larges , grandes, généreuses, comme celles de l'Eglise.
Le noviciat doit inspirer au sujet un ardent désir de la plue haute perfeclioïi.
Dieu ayant attaché l'éternité des biens ou des maux à l'usage que nous faisons de la vie , on peut dire que l'usage bon ou mauvais que le religieux fait de la vie dépend en grande partie de son noviciat 5 puisque toute la suite de ses actions répond d'ordinaire à ce temps de préparation, et qu'il est aussi rare qu'un fervent novice se démente, qu'il est rare qu'un novice tiède console plus tard la religion par ses vertus. Rien ne donc plus de liaison avec le sort éternel du religieux que la manière dont il fait son noviciat.
Sur le chemin de la vertu, on peut se figurer trois lignes principales, lesquelles se subdivisent elles-mêmes à l'infini : la ligne supérieure, la ligne moyenne, et la ligne infime. Dès le noviciat, le sujet prend sa direction sur Tune de ces lignes, d'après le beau idéal qu'il se fait de la sublimité de sa vocation; et, presque toujours, il la suit invariablement jusqu'au
bout de la carrière. Adopte-l-il la ligne supérieure , il ne mettra dans le cours de sa vie religieuse aucune limite à sa sainteté j il planera comme l'aigle aux plus hautes régions. Est-ce la ligne infime qu'il Veut tenir , il rampera comme le serpent dans la pratique de la vertu, redoutant toujours, ce semble, tfètre trop libéral envers Dieu. Mais c'est la ligne moyenne pour laquelle il se décide , dès lors il ne se distinguera ni par sa ferveur ni par sa lâcheté, il voltigera entre deux, comme l'oiseau domestique qui ne se traîne pas comme le serpent, mais qui ne s'élève pas non plus comme l'aigle.
Or l'expérience démontre qu'on ne quitte jamais ou presque jamais la ligne qu'on a d'abord adoptée. Saint François Xavier s'est dit qu'il ne tiendrait pas à lui que le monde entier ne fût conquis à l'Evangile , et sainte Thérèse qu'elle s'unirait à Dieu dé la manière la plus intime : l'un et l'autre , après avoir adopté leur ligne, l'ont suivie, suivie constamment, suivie jusqu'à la fin. Ce religieux, au noviciat, s'était dit: « Je me contenterai d'une sainteté commune; je ne prétends ni monter aussi haut que ceux-ci, ni descendre aussi bas que ceux-là ; c'est bien assez pour moi de suivre les chemins battus. » Qu'estil arrivé? La ligne de mitoyenneté qu'il s'était tracée, il l'a suivie. Que si quelquefois, après ses chutes, il s'est relevé, c'a été pour se replacer sur sa ligne accoutumée, jamais pour en prendre une plus sublime.
Trop heureux encore si , à force de vigilance et de soins , on parvenait à se maintenir solidement sur cette ligne infime ou moyenne I Mais trop souvent , hélas ! on trouve du mécompte, et, des derniers échelons delà vertu, on glisse imperceptiblement jusqu'aux fatales barrières du péché mortel. « Quand on veut tirer au blanc, dit Rodriguez, avec une arbalète dont l'arc est relâché, il est nécessaire de viser plus haut,sous peine de voir la flèche porter trop bas. Ainsi en est-il de nous : à moins de viser beaucoup plus haut, nous n'arrivons point au but, tant notre volonté est faible et languissante! » Vous vous proposez de ne point commettre de fautes vénielles de propos délibéré: très-bien, il vous échappera cependant quel-
qucs-unes de ces fautes. Mais vous vous proposez de n'éviter que les fautes mortelles, sans vous soucier des fautes vénielles : c'est ici que je tremble pour vous : il y a cent probabilités contre une que vous dévierez de la ligne et que vous tomberez tôt ou tard dans les régions du péché mortel. Tel vient de succomber qui ne s'attendait à rien moins, et tel se croit inébranlable qui sera renversé à la première secousse.
Que doit donc faire le novice? viser au comble de la perfection, prendre son vol avec les plus fervents, se proposer d'éviter jusqu'à l'ombre du péché, ne perdre aucune grâce, saisir toutes les occasions de glorifier Dieu et de se sanctifier, et, pour cela, se former l'idée la plus élevée de la vocation religieuse et de la sainteté qu'elle exige.
Quelques rceoramandalions au novice , pour lui faciliter racqulsition de la
vertu.
C'est Lancitius , maître consommé dans la formation des. religieux, qui va les donner.
1** Bien faire les exercices de la première probation j car plus le coup porté au vieil homme dans ces exercices sera, rude, moins le vieil homme aura d'espoir de se relever.
2** Durant la première probation, apprendre exactement les méthodes de prier, de méditer, de s'examiner, en usage dans l'institut, et commencer à s'en servir.
3° Méditer profondément et jusqu'à pleine conviction la fin de l'homme, et de temps à autre prendre quelques heures pour insister sur ce sujet fondamental.
4^* Se pénétrer si vivement de la laideur, des châtiments et des suites du péché mortel et du péché véniel, que pour rien au monde on ne consentît à les commettre.
ô** Songer que si les damnés ressuscitaient pour subir une nouvelle épreuve, ils ne négligeraient aucun moyen, aucune occasion de travailler à la gloire de Dieu et à leur salut j mais
— 582 ■— ne sommes-nous pas plus redevables encore à la souveraine Majesté qui nous a préservés de l'enfer?
6° Dans certaines circonstances ménagées par la Providence, faire des actes héroïques d'humilité et de détachement, pour s'élever tout d'un coup au faîte de la vertu.
7" Saisir parfaitement la méditation des Etendards, des trois Classes, des trois Degrés d'humilité, de l'Election, et s'en faire aussitôt et sérieusement à soi-même l'application.
8" S'arrêter longtemps à la méditation des règles les plus difficiles de l'institut, en comprendre la lettre et l'esprit, s'interroger soi-même, consulter ses forces,
9° S'entretenir pieusement des choses spirituelles avec les novices fervents, et éviter la compagnie des tièdes qui comptent pour peu les petites règles.
10° Parler fréquemment au Père spirituel des voies de la perfection, et s'ouvrir à lui avec une entière confiance.
11** Se porter avec une sainte avidité à la lecture des ascétiques, et plus spécialement de l'histoire et des ouvrages du Fondateur et des premiers religieux de l'Ordre, pour en connaître et en prendre l'esprit. Lire lentement, en réfléchissant; revenir à plusieurs reprises sur ce qu'on a lu ; se confronter soi-même avec les vérités dont on s'occupe; bannir toute curiosité, et se proposer pour unique but son propre avancement dans la dévotion.
12'' S'adresser souvent cette question : A quel dessein es- tu venu en religion? Pour procurer à Dieu la plus grande gloire, par ta sanctification personnelle et la sanctification du prochain.
13° Vaquer soigneusement à tous les exercices de piété, et recevoir avec la plus grande ferveur possible les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie.
14° Rechercher les réprimandes publiques et particulières, autant pour s'humilier que pour se corriger de ses défauts.
15° Ne jamais s'excuser, à moins que le Supérieur ne mette
sur la voie de donner un éclaircissement ou une justification.
J6° S'exciter, dès le début, à l'acquisition de la plus émi-
neH^e sainteté, suivant ce conseil de saint Bernard : « Si vous
— 5S3 — « commencez , commencez paiTaitemcnt; car, si vous com- « mencez parfaitement, vous atteindrez bientôt au point cul- « minant delà perfection. »
17" Faire avec diligence chaque jour Texamen de sa conscience, notant les gains ou les pertes , et comparant un jour avec un autre jour, une semaine avec une autre semaine.
IS"* Au commencement de chaque mois, faire l'inventaire spirituel, se demandant où l'on en est par rapport à la réforme do sa vie: répression des passions, diminution des fautes, support des contradictions, ferveur dans les actions ordinaires, désir toujours plus ardent et plus efficace de la perfection.
19° Garder si bien le silence et les autres règles réputées petites par les tièdcs , qu'on ne les viole en aucune circonstance ni en aucune façon.
20'' Se former à une pureté de vie et à une délicatesse de conscience telles, qu'on n'ait presque aucune faute délibérée à accuser.
21^ S'habituer à ne jamais perdre une minute de temps, mais s'occuper constamment, d'une manière agréable à Dieu, convenable à son état et conforme aux intentions du Supé^ rieur.
22° Veiller à la garde des sens, observant scrupuleusement les règles de la modestie, pour fermer à l'ennemi les avenues de l'âme.
23° Affliger son corps par des pénitences publiques et pri^ vées, mais toujours avec permission.
24"" Ne rien refuser de ce qui est demandé, pourvu que la règle autorise à l'accorder et que ce ne soit pas au préjudice d'un plus grand bien.
25° Ne point condamner les paroles ou les actions des autres, mais interpréter toute chose favorablement dans sa pensée et au besoin de vive voix, par amour pour Dieu qui a créé riiomme à son image et l'a racheté au prix de son sang.
26*^ S'exercer à faire fréquemment des actes d'humilité , préférant les autres à soi , les traitant avec honneur comme meilleurs et dignes de tous respects.
ST"* Prier du fond du cœur pour ses ennemis passés , présents et futurs.
28° Recourir avec une confiance entière à Marie, aux Anges et aux Saints.
29" Se rendre cet acte familier : « Mon Dieu , je veux faire et souffrir pour vous tout ce que vous voulez, et je veux éviter tout ce qui peut vous déplaire. » Et encore ; « Mon Dieu , je vous offre le sang et les mérites de Jésus-Christ aux mêmes intentions auxquelles lui-même vous les a offerts. »
30° Faire un recueil de notes spirituelles , y déposant, pour le retrouver plus tard et s'en pénétrer à loisir, ce qui a le plus frappé dans les lectures et les exhortations , surtout ce qui a rapport au vice qu'on veut déraciner ou à la vertu qu'on prétend acquérir.
Tel est le thème que le novice devrait avoir sans cesse sous les yeux, le manuel qu'il devrait avoir sans cesse dans les mains : on ne peut en imaginer de plus court ni de plus complet.
Quelques recommandations au Maître des novices, pour assurer le succès de
sa tâche.
Qu'il exerce ses novices à la pratique des vertus solides f suj'tout de l'abnégation. Trop souvent on veut la piété sans la vertu : on se contente des observances extérieures , on court après le sentiment , on fait fond sur des velléités , on se nourrit de bonbons spirituels. La vertu n'est pas prise au sérieux ; on n'en a que le masque , la superficie , l'accessoire ; on se joue dans la dévotion , on abuse de sa facilité. C'est qu'on ne fait qu'effleurer le sol, on ne taille pas dans le vif, on ne plante pas des chênes , on sème des fleurs. Vienne le vent de la tentation et de l'épreuve , tout sera balayé en un instant.
« Pour faire en ce point le discernement , il faut avoir plus d'égard aux actions qu'aux paroles. En effet, les paroles ne sont que des expressions de l'esprit , mais les actions sont le
langage du cœur. Il n*y a rien de si facile que de confondre des sentiments imaginés et seulement conçus avec des mouvements sentis et éprouvés , et de persuader ensuite , aux autres et à soi-même, que l'on a effectivement dans le cœur les sentiments dont on aperçoit l'idée sur la surface de son esprit. Ce n'est point là ce qu'on doit chercher dans des novices , ni par où l'on en doit juger -^ ce n'est point ce qui les soutient dans le cours de la vie religieuse. Tout ce qui n'est que discours et imagination se dissipe et s'évanouit, et laisse l'âme sans force et sans fermeté ; il n'y a rien de réel ni de solide que ce qui est dans le fond du cœur, et l'on ne saurait le trouver ni le discerner plus sûrement que par les actions , et encore faut-il bien distinguer dans les actions celles qui peuvent être des effets de mouvements passagers et sans racine dont l'imagination est frappée , de celles qui viennent d'une disposition effective, uniforme et permanente. » (Nicole.)
C'est la recommandation sur laquelle insiste sainte Chantai : a Voyez-vous, mes Sœurs, je vous en prie, à quoi nous som- « mes appelées ? à une dévotion non féminine , tendre et « molle ; mais puissante , courageuse , relevée et universelle. « Quelle est cette perfection solide et puissante qu'on doit « inspirer aux novices ? c'est, par exemple, une patience « exercée parmi les injures , souffrances et contradictions ; « une humilité vraie et profonde pratiquée parmi les humi- « Hâtions, abjections et mépris; une douceur et égalité d'hu- « meur dans l'inégalité des sentiments , des événements , « multitude d'affaires et tracas ; une obéissance prompte et K simple accomplie parmi les répugnances, dégoûts et difïî- « cultes , et ainsi des autres vertus. »
Saint François de Borgia veut aussi qu'on exerce les sujets à l'abnégation , et qu'on attende , pour les tirer du noviciat , que leurs progrès rassurent pleinement pour l'avenir. Ainsi formés, ils ne s'enorgueilliront point de leurs succès dans les études , l'enseignement et le ministère apostolique , lorsqu'ils y seront appliqués; ils recevront avec respect les ordres du Supérieur 5 ils accepteront sans murmurer les emplois qui
leur seront confiés ; ils ne convoiteront pas un degré plus élevé ; ils ne s'irriteront de rien, ne blesseront personne, aimeront leurs frères 5 et ainsi une charité parfaite , une paix inaltérable régneront dans la communauté. (EpisL ann. 1569.)
Bossuet dit quelque part dans son Histoire universelle : « Qui « peut mettre dans l'esprit des peuples la gloire , la patience « dans les travaux , la grandeur de la nation et l'amour de « la patrie, peut se vanter d'avoir trouvé la constitution d'état « la plus propre à produire les grands hommes. Et si Rome « en a plus porté qu'aucune autre ville, c'est que l'Etat ro- « main élait , pour ainsi parler, du tempérament qui devait « être le plus fécond en héros. » De même , qui peut mettre dans l'esprit des novices la gloire de Dieu , la patience dans les épreuves , la granclçur de la vie religieuse et l'amour de rinslilul, peut se flatter d'avoir formé en eux le tempérament qui fait les Saints. La perfection d'un tableau dépend plus du premier dessin que trace le peintre que du coloris dont il revêt les figures.
Que le Maître des novices leur montre tout ce à quoi ils s'engagent, entrant dans les moindres détails , « à l'exemple, dit saint Ephrem, des instituteurs primaires, qui ne se bornent pas à expliquer les caractères de l'alphabet , mais qui appellent encore l'attention sur les points et les virgules. »
Qu'il leur inspire le respect pour les anciens , et pourtant qu'il ait soin de les séparer d'eux , ainsi que l'ordonnent tous les instituts , tant pour prévenir la familiarité que pour empêcher l'imitation au moins mal ciilcndue de certaines choses.
Qu'il sache exciter entre eux une sainte émulation , car l'émulation sert beaucoup à développer le courage et la générosité.
Qu'il ne s'imagine pas avoir rempli sa tâche , tant qu'il n'aura pas atteint les qualre fins du noviciat, marquées par saint Bonaventure : l"* apprendre au sujet quelles choses sont nécessaires et utiles au salut et au progrès spirituel ; ce qu'il faut éviter, estimer, faire , espérer, craindre ; et les aners
degrés de bonté ou de malice qui peuvent se rencontrer dans nos actes ; 2"* l'exercer dans la vertu : car il servirait peu de la lui enseigner théoriquement, s'il n'en venait à la pratique; 3° le diriger, de peur qu'il ne glisse dans le sentier du mal ou qu'il ne coure indiscrètement dans la route du bien ; hP le corriger quand il a failli , parce qu'une chute en entraîne une autre, et que Thomme se relève difficilement lui-même, s'il n'a l'appui d'un plus fort que lui. (De sex alis, cap. 1.)
Aussi la Congrégation des Evêques et des Réguliers , dans l'approbation des instituts et des Congrégations modernes, déclare-t-elle que le noviciat n'est sérieux qu'autant qu'il est fait dans la maison du noviciat, et elle ne permet pas que les novices soient envoyés avant leur profession dans les établissements particuliers. La pratique contraire est regardée comme un abus et un désordre opposé aux traditions de tous les instituts religieux. 11 faut que le noviciat se fasse dans des maisons particulières désignées à cet effet par l'autorité compétente. Elle recommande même au Maître ou à la Maîtresse des novices de n'exercer aucun autre emploi , pour donner tous ses soins à celui qui lui a été confié. Ils ne peuvent être ni assistants ni conseillers généraux. Elle désire, en outre, que la prise d'habit et la profession soient précédées d'une retraite de dix jours. (Jnaïecla , livraison 46.)
Certes , on ne moule pas un religieux comme on moule un vase d'argile ou de plomb; rien ne demande plus de dextérité, de patience et de zèle. La nature elle-même avertit qu'on ne doit rien précipiter : « L'oiseau qui prend son essor avant « rentière formation de ses ailes , croyant s'élever dans l'air, « tombe à terre. L'architecte qui surchage une muraille fraî- « chement construite, au lieu d'édifier, entasse des ruines; « et les mères qui enfantent avant terme , peuplent non les « maisons, mais les tombeaux. » (S. Greg. , passim in Epist.)» L'avenir de l'Ordre est entre les mains du Maître des novices ; la plupart seront toujours ce qu'il les aura faits , ou de bons soldats rompus à la tactique , ou de mauvaises recrues improvisées auxquelles on ne peut se fier.
« Un autre abus consiste à garder des sujets qui ne font pas les vœux au terme du noviciat, tandis que le Concile de Trente prescrit d'admettre les novices à la profession , ou de les renvoyer, s'ils n'offrent pas les dispositions voulues. Les canonistes permettent, sans doute, de différer la profession pendant quelques mois , afin d'éprouver les sujets dont les dispositions semblent douteuses; mais aucun n'a jamais dit qu'il fût licite de les garder sans vœux pendant des années , hors du noviciat cl appliqués aux œuvres de l'institut. Ici encore c'est se rendre coupable d'injustice envers les sujets que Ton prive de la grâce de la profession , en les exposant aux dangers , sans la force morale qui les ferait surmonter. En outre , c'est tromper l'Eglise et la société, qui croient traiter avec des profès, lorsqu'elles n'ont devant elles que de purs laïques. » {Jnalecta , livr. 68 ; ex animadv, S. Congr. die Aug. 1863. )
Entretien de saint Anselme de Cantorbéry avec un Abbé sur la formatton
des novices.
Un Abbé , s'entretenant un jour avec saint Anselme de Cantorbéry de la vie monastique , se lamentait du peu de succès de l'éducation qu'on donnait aux jeunes gens. Ils sont méchants, disait-il, et, quoiqu'on les punisse sans cesse, ils le sont toujours davantage. — Vous les punissez sans cesse , reprit saint Anselme ; et plus tard , une fois sortis de vos mains , que deviennent-ils ? L'Abbé ayant répondu qu'ils étaient stupides et hébétés : — Tel est donc le fruit de votre travail , dit le Saint ; ils étaient hommes quand on vous les a confiés, et vous en avez fait des bêtes. •— Peut-on se plaindre de nous? ajouta l'Abbé ; nous les tenons dans une perpétuelle contrainte pour les obliger à prendre un meilleur pli, mais tout est inutile. — Vous les tenez dans une perpétuelle conlrainle, répliqua l'Archevêque 5 eh ! c'est en quoi vous manquez de
prudence. Quand vous avez planté un arbrisseau , si vous l'enlouriez d'épines du pied à ia tète, auriez-vous bientôt autre chose qu'un arbre rabougri et stérile? Voilà votre conduite à l'égard des jeunes gens , tendres arbrisseaux plantés dans le sol de la religion ; par vos menaces et vos châtiments redoublés , vous tarissez pour eux la source de la sève vivifiante , vous les desséchez et les étouffez. Dites-moi , avez-vous jamais considéré un orfèvre travaillant un médaillon ? Eh bien ! frappcl-il perpétuellement la lame d'or? n'a-t-il pas mille industries pour Tassouplir ou la façonner, tantôt la comprimant pour rétendre, tantôt la faisant saillir pour dessiner les traits, jusqu'au * moment où il peut vous offrir la figure vive et parlante de son original sur un métal docile? C'est ce que vous devriez pratiquer à l'égard de vos élèves : employer tour à tour la sévérité et la douceur, la correction et les encouragements ; usant tantôt du marteau qui écrase les vices , tantôt du moule qui met en relief les vertus ; frappant, et craignant de frapper trop fort; multipliant les caresses et les suavités de la tendresse paternelle , et n'ayant qu'un désir, celui de les multiplier encore. Au lieu de cela, que faites-vous? Appesantissant sur eux un bras de fer, vous les tourmentez, vous les harcelez, vous les abrutissez. Dès lors , le désespoir s'empare de leur âme, et, comme ils ne trouvent en vous ni amour, ni bénignité, ni bienveillance, loin de se confier filialement en vous, ils livrent leur cœur à l'aversion , et plus ils avancent en âge, plus ils se dégoûtent et s'éloignent de celui qu'ils ne peuvent envisager que comme un ennemi et un bourreau. Parlez franchement: loléreriez-vous qu'on vous traitât de la sorte ? Mais ne sont-ils pas hommes comme vous , doués de la même sensibilité que vous? De grâce, que vous ont donc fait ces infortunés pour leur déclarer une guerre aussi implacable? — ■ Ne faut -il pas, dit l'Abbé , les retirer de l'enfance pour les former aux vertus solides, à la maturité de caractère, à la gravité de la conduite ? — Sans doute , répondit saint Anselme , mais comme on les a retirés de la mamelle pour les habituer à manger le pain et les viandes. Si on les eût sevrés tout d'un coupt
que seraît-iî arrivé ? De deux choses l'une : ils seraient morts de faim , ou ils seraient morts suffoqués. Pourtant le pain est bon , les viandes sont bonnes , et nous nous en accommodons très-bien , vous et moi ; mais il faut se proportionner à la capacité et se faire tout à tous , donner le lait aux enfants , le pain aux hommes faits, et ménager la transition de l'un à l'autre. Agissez de la sorte , et vous admirerez les heureux effets de la grâce en ces jeunes gens. (Lib. i, cap. 27-28 ipsius Fiiœ.)
C'est surtout dans les communautés de femmes, plus impatientes et plus minutieuses que les hommes , qu'il faut prémunir la Maîtresse des novices contre ces remontrances multipliées , cet empressement à corriger chaque faute , dont l'effet fatal est de décourager , d'arrêter le développement des forces vives de la nature , de priver le Supérieur de la connaissance qu'il devrait avoir des dispositions bonnes et mauvaises du sujet.
Au reste , si former les autres est difficile , se former et réformer soi-même est plus difficile encore , et telle est la double obligation du Maître des novices. Témoin habituel et spectateur intelligent de tant de vertus , centre d'où tout part et où tout aboutit, non moins jaloux de se perfectionner que de perfectionner ses frères , qu'il emprunte à tous pour restituer à tous, qu'il s'enrichisse de leurs biens sans les dépouiller, et leur fasse part de son abondance sans s'appauvrir. Par la vigilance sur lui-même et le soin continuel de s'unir à Dieu , il doit arriver à une vie si sainte que, sans ouvrir la bouche , son exemple ait plus de force, pour instruire et exhorter, que les discours les plus éloquents , et qu'on puisse dire de lui, comme saint Bernard l'a écrit de saint Malachie , évêque d'Irlande : « Il était tout à lui-même et tout à ses frères ; sa vie « était la règle mise en action ; ils lisaient dans sî\ conduîie « comment ils devaient composer la leur, »
GlIAriTRR III.
y^ la direction spirituelle*
Nous parlerons successivement du soin que le Supérieur doit avoir de faire avancer ses inférieurs, delà discrétion que demande cet emploi , de l'ouverture de conscience , et de quelques autres points qui se rattachent à la direction.
ARTICLE PREMIER
DU SOIN QUE LE SUPERIEUR DOIT AYOIR DE FAUIE AVANCER SES INFERIEURSl
Le Supérieur ne peut permettre à ses religieux de demeurer stalioniiaires sur le chemin de la perfeclion.
« Voyez, veillez, priez. Veillez, encore une fois ; et ce que <( je vous dis, je le dis à tous : veillez. Vous ne savez pas à « quelle heure viendra le voleur. » (Marc. xni). Qui ne veille pas est toujours surpris. On a beau avoir la vérité devant les yeux, qui ne les ouvre pas , ne la voit pas. Mais, dans une communauté, qui doit ouvrir les yeux qui se ferment? qui doit approcher des paupières endormies le livre de la loi? qui doit monter sur les tours et observer au loin Tennemi dans la campagne ? le Supérieur , appelé par les Saints la sentinelle de la cité de Dieu , l'œil de la communauté , le fermier des âmes, le flambeau de la maison de Jésus-Chiist, le labou-
rcur du champ du Père de famille , le dépositaire du sort de ses inférieurs. Malheur donc à la communauté dont on pourra dire avec Isaïe : « Tes sentinelles sont toutes aveu- « gles, elles sont toutes ignorantes ^ chiens muets qui ne savent « pas aboyer ; elles ne voient que des choses vaines ; elles « dorment, elles aiment les songes. » (Is. lvi). Jésus-Christ met sur la même ligne l'insouciance et la malice du Supé' rieur : « Serviteur méchant et paresseux » (Matlh. xxv); insinuant qu'un pasteur inattentif est aussi funeste au trou peau que le larron.
« Que l'Abbé , dit saint Benoît dans sa Règle , sache qu'il « est obligé, sous peine de péché, de faire rendre aux brebis « tout le produit que le Père de famille a droit d'en attendre. » (P. II). Comme s'il disait : « L'Abbé répondra non-seulement des fautes qu'auront commises ses inférieurs, mais même du peu de progrès qu'ils auront fait dans la vertu ; à ce point que, si ceux-ci étaient capables d'avancer à pas de géant dans la perfection, et que, faute d'avoir été excités et aiguillonnés, ils n'aient marché qu'à petits pas , celui-là sera puni pour chaque degré de gloire dont les aura privés sa négligence. » C'est la même pensée que saint Bernard développe au pape Eugène : « Si vous vous regardez comme le débiteur , non comme le « dominateur des sages et des insensés , faites en sorte que « ceux qui ne goûtent point les choses de Dieu, commencent « à les goûter; que ceux qui les goûtent déjà, ne s'en dégoû- « tent point ; et que ceux qui en ont perdu le goût, s'efforcent « de le recouvrer sans délai. » (De Consid., lib. m, cap. I.)
La perfection est une dette que le religieux paie toujours , sans l'acquitter jamais ; c'est le pain quotidien dont il se nourrit chaque jour, et qu'il gagne à la sueur de son front; c'est le négoce où il doit faire fructifier tous les talents reçus , sans mettre à son ambition ni terme ni mesure. Vous dite* * a Je suis assez riche , je n'ai plus besoin de rien , je ne veux pas être meilleur que mes pères... » Ce langage n'est pas d'un religieux : « Le débiteur qui doit mille écus, répond saint Gré- « goire, ne se croit pas quitte pour en avoir paye cent; et le
« voyageur qui doit nller au terme, compte pour peu d'avoir « fait la moitié de la route. » (Moral., 1. xxii, cap. 5). « Igno-î rez-Yous , dit ailleurs le même Père , que quiconque a commencé l'œuvre de sa sanctiflcation , ressemble à l'homme qui remonte à la nage un fleuve rapide? s'il cesse un momeûî de lutter et de se raidir, le courant l'entraîne. S'arrêter, c'est reculer ; ne pas acquérir, c'est perdre ; déposer les armes, c'est être vaincu ; travailler avec lâcheté, c'est défaire son ouvrage. Ah l vous ne voulez pas devenir meilleur , vous voulez donc cesser d'être bon ? Vous ne voulez pas grimper au sommet , vous voulez donc rouler dans l'abîme ? Et d'où vient qu'après avoir pris Jésus-Christ pour modèle et pour maître , vous résistez à sa grâce , insultez à sa bonté , et trahissez vos serments? »
C'est ainsi que le Supérieur doit exciter l'ardeur de ses religieux dans là noble et pénible carrière de la perfection, dont il a été dit : « Peu la trouvent , bien peu y entrent , très-peu « la parcourent. » « Pour cela , ajoute Lancitius , qu'il ait sou^ vent avec eux des entretiens particuliers , qu'il les interroge sur leurs progrès , n'imitant pas ces Supérieurs qui passent leur temps à lire des lettres ou à remplir d'autres ministères, et qui ne parlent jamais à leurs inférieurs que pour les reprendre ou s'informer de la manière dont ils remplissent leur emploi. » {De Cond'iL boni Sup»)
Le Supérieur doit, avant tout, obtenir de ses religieux la perfection qu'exige la règle et que produit la vie commune.
Cette perfection que donnent la règle et la vie commune étant précisément ce que le religieux est venu chercher, le premier soin du Supérieur doit être de la lui faire acquérir.
Nul homme ne renonce gratuitement à son indépendance naturelle , nous ne consentons à subir la volonté d'autrui qu'en vue d'un bien plus grand que celui qui résulterait de la con-
servation ou de l'usage de notre liberté. Lors donc que le religieux a abdiqué sa volonté entre les mains de l'obéissance, dans tel Ordre et sous telle règle, que s'est-il proposé? avant tout , d'être protégé par l'obéissance , dans cet Ordre et sous cette règle, contre les vices du dedans et les dangers du dehors, et d'acquérir ainsi la perfection. Sujet à des caprices et à des lâchetés, exposé à des séductions et à des scandales j ne pouvant compter ni sur la rectitude ni sur la constance de sa volonté, il a espéré que la règle qu'il choisissait spontanément, durant tout le cours de sa vie religieuse, l'arrêterait sur la pente du mal, l'assujettirait au bien, et le ferait devenir saint et parfait d'une manière d'autant plus sûre et plus efficace qu'elle serait consacrée et sanctionnée par l'Eglise. Or le Supérieur est le gardien, le dépositaire de la règle, au nom de l'Eglise ; à lui donc de protéger par la règle, de perfectionner par la règle, tous ceux qui l'ont embrassée ; et parce que tous ont été confiés à un seul , à lui de ramener au bien général tous les intérêts particuliers , de faire concourir au bien général toutes les volontés individuelles.
De là la perfection de tous et de chacun dans la pratique de la règle ; de là la vie commune produite par la pratique de la même règle; de là l'obligation qu'a le Supérieur d'obtenir avant tout de ses religieux la perfection qu'exige la règle et que produit la vie commune.
Cette vie commune a paru si importante à l'Eglise, qu'en approuvant les divers instituts, elle ordonne expressément de ne fonder des maisons qu'autant qu'on aura un nombre suffisant de religieux pour y pratiquer l'observance régulière.
« Il n'est rien, dit saint Bernard , qui agrée tant à Dieu « qu'une vie commune, qu'une discipline commune, que des « affections communes. » (S, de divei'sis). La vie commune consiste dans l'égale participation aux biens communs ; la discipline commune fleurit lorsque tous font assidûment les exercices communs ; les affections communes régnent là où les religieux sont unis par les liens fraternels d'une charité commune. Le Pé Balthazar Alvarez disait que vivre avec la corn-
munaulé cl comme la communauté, était le sacrifice le plus agréable à Dieu et la source des plus abondantes bénédictions. Lui demandait -on de pratiquer des pénitences extraordinaires , il imposait celle-ci : Suivez en tout la communauté , sans exemption ni privilège. « Mieux vaut, ajoutait-il, vivre un peu moins , ou avec une santé débile , en suivant la communauté , que de vivre longtemps ou avec une santé parfaite, en usant d'exemption et de privilège qui excitent la jalousie des autres. » Pour lui, il sollicitait de Notre-Seigneur cette grâce, qui lui paraissait immense, de pouvoir suivre jusqu'à la fin la communauté , et bien qu'il eût des infirmités, il les dissimulait pour ne point sortir du train commun. L'expérience lui avait appris que le religieux exact à suivre la communauté, est aidé de Dieu, avance dans la vertu, et trouve du temps pour tout , pour ses exercices spirituels comme pour ses emplois.
Ce n'est pas que, ^i quelqu'un est poussé à une plus haute perfection et à des vertus extraordinaires, il ne faille le seconder et le presser de correspondre à la grâce. « Jamais, dit Barthélemi des Martyrs , les Saints ne fussent dévenus saints , s'ils n'eussent acquiescé à l'inspiration divine qui les poussait à des vertus singulières et exceptionnelles 5 mais le Supérieur doit 1° examiner avec soin l'esprit qui porte le religieux à ces vertus : l'obéissance à s'en déprendre , ou l'obstination à s'y attacher, sera la pierre de touche. 11 doit 2^ éviter de paraître estimer fort ces faveurs singulières et juger de la sainteté par ces vertus exceptionnelles ; il courrait risque de dresser un piège à l'humilité du religieux ainsi favorisé, de pousser à l'illusion ceux qui ne sont pas conduits par cette voie, peut-être même d'éveiller la jalousie dans le reste de la communauté. Les filles, en général, sont très-flattèes de ces dons extraordinaires -, il faut leur rappeler que saint Paul préfère la chanté à tout ce qu'il y a de sublime et de lare en ce genre, et que le fondement nécessaire qu'il importe d'établir, c'est la sainteté qu'exige la règle et que produit la vie commune. »
Quant aux exem.ptions et aux privilèges nécessaires, nous avons suflisammcnt tracé la conduite du Supérieur , au Cha-
j>itre sixième dii quatrième Livre, en parlant de son attention paternelle à pourvoir aux besoins de ses inférieurs.
Le Supérieui" , pour conduire ses religieux à la perfeclioil , doit assidûment les
instruire et les exhorter.
L'ignorance n'est pas seulement un des effets du péché originel, e^le est encore une des grandes causes des péchés actuels que nous commettons ; car l'homme qui agit dans les ténèbres de Fignorance , ressemble à celui qui marche au milieu de la nuit, il tombe ou s'égare à chaque pas. D'où Ton peut dire que Notre-Scigneur est venu sur la terre autant pouf détruire l'ignorance que pour détruire le péché. Tel est encore et tel sera toujours le premier objet de la mission de quiconque continue son œuvre : « Enseignez. » Dès là qu'on est pasleur à quelque titre, on est docteur.
Les exliortations du Supérieur ont ces trois effets : 1** luimême apprend et s'excite à faire ce qu'il dit; 2"* il encourage les fervents et réchauffe les tièdes; 3® il éveille les bons désirs et anime les volontés engourdies* Combien de religieux ignorent les voies de la perfection, ou se reposent dans la connaissance spéculative qu'ils en ont, ou se font illusion dans la manière de s'appliquer à eux-mêmes cette connaissance! Les exhortations du Supérieur ne sont pas seulement un flambeau qui éclaire, c'est encore un feu qui réchauffe^
Mais il faut parler simplement, solidement, avec onction et charité, « d'une manière pratique et qui aille au cœur, » dil Lancitius. {De condît. boni Sup.)
Ce genre d'instruction demande une préparation longue et sérieuse, à laquelle ne se résoudraient jamais des hommes attachés presque exclusivement à certaines études ou à certaines œuvres qui absorberaient leur temps, leurs affections, les ressources de leur esprit, et leur laisseraient à peine jeter par intervalles un coup d'œil superficiel sur les devoirs de leur charcje.
Si le Supérieur ne peut parler lui-même, qu'il se fasse remplacer par un religieux grave el instruit.
L'objet des exhortations , pour n'iitrc point banal, doit être restreint dans les observances et les vertus religieuses.
En montrant l'étendue des obligations^ il faut montrer aussi la magniflcencc des promesses faites à la fidélité ^ si Vun est nécessaire pour l'instruction, l'autre ne l'est pas moins pour l'encouragement. On doit souvent citer l'inslitut, les exemples et les paroles du Fondateur, les maximes des Saints de TOrdre et les beaux traits de leur histoire. Dcmélrius de Phalère ne donna point de meilleur secret à Ptolémée, roi d'Egypte, pour bien gouverner ses états , que de lire souvent les Annales des rois, ses aïeux. «C'est un puissant aiguillon à la vertu, ditCassiodore , que le panégyrique des ancêtres ; on rougirait de se montrer enfants dégénérés de pères si glorieux. » Boleslas IV, roi de Pologne, portait habituellement suspendu à son cou sur une médaille d'or le portrait de son père, et chaque fois qu'il lui survenait une affaire importante, il l'approchait de ses lèvres, le baisait avec vénération et disait : « Dieu me garde, à mon père ! de jamais rien faire d'indigne de votre nom royal! »
On doit revenir souvent, en divers temps otde diverses manières , sur les vertus qu'on veut piantcr et sur les vices qu'on veut déraciner : preuves sur preuves, détails sur détails. Tous les religieux ne sont pas présents chaque fois que la môme matière est traitée, toutes les exhortations ne sont pas également goûtées et comprises 5 d'ailleurs les plus fortes impressions s'effacent bientôt. Ne parler qu'une fois ou deux d'une chose, c'est comme si Ton n'en parlait ppint du tout. Pour i^mprimcr un cachet sur la cire, il faut appuyer fortement; pour dqnner à la laine une nouvelle couleur, il faut la tremper souveii^t dans, la teinture ; et quand on veut obtenir d'un mauvais payeur une grande somme qu'il doit, on ne cesse de le harceler à temps, el à eontre-temps.
Cette certitude dans le but et cet esprit de suite manquent k quelques Supérieurs : leurs efforts ne sont ni coordonuc%
ni progressifs 5 chaque exhortation est bonne, chaque avis est motivé, mais tout cela se suit et ne s'enchaîne pas ; point de liaison avec ce qui précède ni avec ce qui doit venir après ^ ils marchent au hasard et comme à tâtons, faute de se dire de temps en temps : Il est un but que je poursuis; où en suis-je? qu'ai-je fait jusqu'ici? que dois-je faire?
Saint Grégoire veut encore qu'en parlant de la vertu devant un nombreux auditoire, nous ne donnions lieu à personne de tomber dans le vice contraire. « Il faut que nos paroles trau versent au milieu des passions comme d'un seul trait, et « cependant que, telles qu'un glaive à deux tranchants , elles « enlèvent de droite et de gauche les fruits des passions char- « nelles : exhortant les superbes à l'humilité sans décou- « rager les timides, et inspirant de la fermeté aux timides fc sans enhardir les superbes ; animant aux bonnes œuvres les « oisifs sans pousser les esprits remuants hors des bornes, « et imposant un frein aux esprits remuants sans endormir « les oisifs dans une fausse sécurité ; réprimant les empor- « lements des impatients sans ajouter à l'indolence des cœurs t< mous, et enflammant le zèle des cœurs mous sans exciter « le feu des irascibles. Il faut donc prêcher le bien sans qu'on « puisse dire qu'on ordonne le mal ; louer la perfection sans « déprécier les vertus communes; et entretenir les vertus <c communes, sans empêcher de tendre à la perfection, par * la pensée que le reste suffit. » {PasU^ P. III, cap. 37.
ARTICLE ir.
M LÀ DISCRÉTION QVE DESIAIfOE Clf EMFMM.
On ne doit pas conduire tous les religieux à la perfection par la même voie et de la même manière.
Quoiqu'il faille tenir une conduite autant que possible uni* forme pour l'extérieur, il est néanmoins indispensable de tenir quelquefois pour l'intérieur une conduite différente, et de bien distinguer les enfants, des géants, sur la route de la vertu. Dieu n'a pas donné à tous les mêmes qualités naturelles, le même degré d'intelligence, la même énergie de volonté, ni les mêmes ressources surnaturelles, la même abondance de lumières, la même impulsion; il ne nous a pas tous rendus capables des mêmes choses, il ne nous veut pas tous au môme niveau de perfection, il n'emploie pas envers tous les mêmes moyens. On ne peut donc faire entrer toutes les âmes dans le même chemin, les gouverner toutes d'après les mêmes principes, leur parlera toutes le même langage, les pousser toutes au même but, avec la même rapidité et dans le même espace de temps.
Nous l'avons déjà dit : les tempéraments et les caractères varient à rinfmi; chacun a ses habitudes plus ou moins droites, ses mœurs j)lus ou moins réglées, sa volonté plus ou moins forte. H est des âmes généreuses, dévouées, et qu'on dirait toutes-puissantes; il en est d'étroites, de resserrées, de bornées en tous sens» Celle-ci est attirée à un état plus sublime que le vulgaire de la communauté : ce serait lier les mains à Dieu que de la retenir; celle-ci suffit à peine à atteindre le niveau obligé : ce serait la violenter en pure perle que d'essayer de le lui faire franchir. L'un périrait dans la route où l'autre se sauvera. Il en est sur qui il faut toujours avoir les yeux ouvcrlâ
pour observer leurs écarts et les redresser incontinent ; il en est qu'il faut laisser sur leur bonne foi, parce qu'on a lieu de compter sur la solidité de leur vertu, ou qui reviendront d'euxmêmes, s'ils s'égarent.
En un mot, il faut suivre une méthode qui en un sens soit ttoujours la même, car tous les religieux d'une conimunauté sont appelés au même genre de sainteté, résultant des vœux et des tins particulières de l'institut; et une méthode pourtant différente en un autre sens, car ce n'est pas à une sainteté égale qu'ils se sont engagés, chacun ayant reçu sa mesure de grâce et de force : une méthode toujours la même, en ce sens qu'elle soit invarablement conforme aux règles et aux observances ; et une méthode différente, en ce sens qu'elle s'harmonise avec l'attrait et tienne compte des dispositions individuelles. Rien de plus varié que la méthode d'un médecin expérimenté : le fer et le feu, les émollients et les irritants, les nutritifs et les détersifs, il sait approprier tout aux sujets divers, quelquefois au même sujet, mais à des phases différentes de la maladie. Qui consentirait jamais à prendre pour médecin celui qui n'aurait qu'un même formulaire de remèdes et qui l'appliquerait uniformément à tous ses malades? Or le Supérieur n'est que le ministre de la grâce, pour en suivre les mouvements, comme le médecin n'est que le ministre de la nature , pour la seconder.
On ne doit pas accommoder à soi les religieux, mais s'accommoder à eux.
Prendre pour règle universelle et invariable de ses décisions et de ses maximes son goût particulier et son attrait personnel, c'est témérité, orgueil, infidélité à l'Esprit de Dieu ; c'est indiquer qu'on est trop peu attentif à étudier, trop peu éclairé pour saisir et démêler les opérations délicates et presque imperceptibles delà grâce *, trop peu maître de soi, trop peu formé h l'abnégation, pour renoncer à ses vues propres et s'adapter à un mouvement étranger; peut-être trop imparfait et trop ja-
loux, pour souffrir que d'autres soient éminenls en sainteté, tandis qu'on ne l'est soi-même qu'en dignité ; c'est, en voulant forcer le naturel et la conscience des religieux pour les assujettir à son système ou plutôt à son humeur, les rebuter, les décourager, les étourdir au point de les réduire à l'impuissance de rien faire; c'est, avec beaucoup détalent quelquefois, ne gagner les âmes ni à soi ni à Dieu, en perdre plus qu'on n'en sauve, ou du moins en arrêter plus qu'on n'en pousse.
« C'est une chose pleine de périls, disait saint Ignace, de « vouloir conduire tous les religieux par le même sentier 5 « c'est une chose pire encore de les mesurer sur soi-même, « et de prétendre leur imposer son propre esprit. »
Sainte Thérèse reprend vivement les Supérieures qui, adonnées à la mortification , veulent que toutes leurs inférieures soient mortifiées comme elles, ou qui , pleines d'attrait pour l'oraison, permettent de la prolonger contre la règle. Elle recommande de suivre l'institut et de se conformer à la marche de l'Esprit-Saint sur chaque sujet.
Certes, s'il est dans l'ordre que l'inférieur s'ajuste à son Supérieur pour lui obéir, n'est-il pas dans l'ordre que le Supérieur s'accommode à son inférieur pour le diriger à la perfection ? A celui qui voudrait astreindre tout le monde à son attrait particulier, l'Esprit-Saint ne pourrait-il pas dire : Pourquoi opposez -vous votre action à la mienne? Vous êtes porté à la mortification , d'autres à la charité. M'empêeherez-vous de varier mes dons , d'accomplir les desseins de ma miséricorde ?
Dieu a difi'érentes demeures dans son royaume , différentes splendeurs, différentes félicités. Chacun de nous a sa place qui l'attend, son ornement qu'on lui prépare, sa couronne qui lui est réservée ; et toutes les opérations de la grâce tendent à nous faire mériter le trône auquel nous sommes prédestinés, par le genre de sainteté qui y correspond.
Quel sera donc le soin du Supérieur? d'étudier les desseins de Dieu sur chaque religieux, afin de s'y conformer ; d'observer la marche de la grâce , ce qu'elle a fait, ce qu'elle de-
mande, pour la suivre au lieu de la devancer; de constater les progrès et les pertes, les résistances, les retards, les reprises ; de démêler, à travers les goûts et les penchants de la nature, les vues et les désirs que donne l'Esprit-Saint, l'attrait et l'inclination qu'il favorise , pour diversifier ses voies et ses moyens, selon les voies et les moyens du grand et premier directeur, qui est Dieu même : de cette manière, la conduite visible du Supérieur s'ajustanl parfaitement à la conduite invisible de Dieu, les âmes, poussées en même temps à la vertu par deux vents favorables, ne pourront manquer d'y faire des progrès rapides.
On doit, en secondant les opérations de la grâce , se servir comme elle des inclinations naturelles.
Comment admirer assez cette grâce qui , toujours la même dans son fond, prend, selon l'occasion et les besoins, diverses formes, pour aller plus sûrement à ses fins : tantôt écartant les objets de séduction, tantôt amenant sous notre main ce qui peut nous édifier; saisissant le moment opportun ou le faisant naître; pressant et semblant craindre de trop presser; disparaissant et revenant bientôt pour reprendre son ouvrage au point où elle l'avait laissé? Que de saintes adresses! que de ménagements ! elle ne s'indigne pas de nos chutes et ne se rebute pas de nos lenteurs. Pour accroître nos forces et relever notre volonté qui s'abat presque à chaque pas , elle nous anime tout doucement et nous porte comme une tendre mère. Elle étudie, pour ainsi dire, notre tempérament et consulte nos dispositions : car elle ne détruit pas la nature, mais elle la perfectionne; elle ne déracine pas nos passions, elle ne fait que les rectifier en substituant des objets innocents à des objets criminels, et produit ainsi nos vertus du même fond qui produisait nos vices. Comme la rosée tombant du ciel diversifie ses saveurs et ses couleurs selon les fleurs et les fruits qu'elle ar-
rose, pour èlrc en même temps la pourpre des roses et la blancheur des lis; ainsi la grâee divine se transforme-t-elle selon le caractère de chacun de nous, et nous présente-t-elle Tappàt qui est le plus de notre goût. Elle montre aux uns la beauté de la vertu, aux autres la laideur du vice; elle terrasse celui-ci par la crainte , relève celui-là par Tespérance ; elle rappelle à ce cœur généreux les bienfaits dont elle l'a comblé , à ce cœur ami de l'équité les droits inaliénables du Créateur sur sa créature. Â-t-elle donné à Paul Un caractère tranquille , à Marie- Magdeleine un cœur indifférent? Non, elle a laissé à l'un toute sa vivacité, à l'autre toute sa sensibilité naturelle ; et pourquoi? pour faire de la fureur d'un persécuteur le zèle d'un apôtre, et des ardeurs impures de l'amour profane le feu sacré de la charité. Son grand art est de triompher de nos passions par nos passions, d'enter la vertu sur le vice , de nous rendre saints comme nous voudrions l'être si nous pouvions choisir le genre de notre sainteté , de nous proposer le bien qui est le plus conforme à notre humeur, et de ne Texii^cr qu'en le faisant aimer et en y répandant une onction mille fois plus délicieuse que tous les plaisirs auxquels elle nous fait renoncer.
Que le Supérieur, persuadé que chaque sujet a un assemblage de défauts qui lui sont propres et qu'il doit réprimer, de bonnes qualités qui lui sont personnelles et qu'il doit perfectionner, mette son habileté à employer les bonnes qualités de ses religieux contre leurs défauts, à se servir de ce qu'ils sont pour les rendre tels qu'ils doivent être. Quoiqu'il faille quelquefois, selon le conseil d'Akempis , brusquer et violenter la nature pour la redresser et la perfectionner , ordinairement néanmoins, la nature doit aider l'instruction et l'instruction aider la nature, comme s'exprime Quintilien, et l'on ne saurait trop imiter la sagesse et la providence divines, dont Salomon a dit qu'elles nous traitent avec respect et circonspection. (Sap. xn). Dès lors, qu'il s'applique à découvrir leur penchant pour la vertu et les ressources dont ils disposent , qu'il sache aussi leur penchant pour le vice et les séductions qui les sollicitent, afin d'offrir à l'attrait naturel un objet bon, si le pre-
niier objet était mauvais, ou de fortifier et de développer Tatirail, si l'objet était déjà légitime cl saint.
On doit procéder lentement et ne pas prétendre élever tout d'un coup h la
perfection.
Tout Supérieur qui , avec l'esprit de Dieu , a les en^ Irailles d'un père, saura condescendre, attendre, se proportionner. Une mère ne mesure point ses pas sur la longueur de ses jambes, mais sur la petitesse de celles de son enfant. La nature et l'art vont lentement dans leurs œuvres, Le froment, avant de donner son grain , n'est d'abord qu'un germe, puis une berbe , ensuite une tige vide. Que de coups de ciseau ne faut-il pas pour faire une statue ! Que de coups de pinceau pour un tableau ! Dieu prend aussi du temps pour perfectionner ses élus ; sa grâce procède graduellement, parfois d'une manière imperceptible. Compte-t-on beaucoup de Saints élevés, subitement au faîte de la perfection ? Ce Supérieur si argent a-t-il été parfait en un jour?
Il ne faut donc point exiger que des novices, ou des religieux encore peu avancés, soient immédiatement affrancbis de leurs imperfections et disciplinés comme les vétérans de la religion. On ne peut pas corriger tout à la fois, ni faire tout en un jour» Dans la vertu , on ne va que du moins au plus ; on s'essaie avant de produire des chefs-d'œuvre. Le voyageur tombe quelquefois, le soldat reçoit quelques blessures; la faiblesse humaine s'échappe par intervalles. C'est le privilège de Marie d'avoir été parfaite dès le début, et c'est de nous tous que Salomon a dit : « Le juste croît et s'avance comme le jour vers « son jnidi. » (Prov, iv). Au reste, la vertu est assez belle pour qu'on se résigne à l'acquérir au prix de travaux immenses.
Ne vous affligez pas si vos inférieurs ne vont qu'à petites journées et n'arrivent pas à la perfection au gré de vos de-
— 605 ^ sirs, c'est-à-dire tout d'un coup ou en peu de temps. Mesurei voire zèle à leur portée , non leur portée à votre zèle. 11 vaut mieux quelquefois n'aller qu'au pas que de courir de toutes ses forces; car plus on s'élance, si c'est dans les ténèbres, plus la chute est effroyable. « On brouille , on rompt, on fait mille « nœuds, dit la Mère Marie de Joseph dans ses Maximes, « lorsqu'on veut dévider trop vite un écheveau de fd. C'est « ce que font les Supérieurs quand ils veulent à la hâte dévi- « der la perfection dans leurs religieux. Notre-Seigneur ne « donna pas tout d'un coup la perfection à ses Apôtres. Un « jardinier, content de voir les arbres nouvellement plantés « prendre racine, n'en attend pas d'abord du fruit, et il ne se « décourage pas, alors même qu'ils tardent quelque temps à « en produire. Aux uns, il faut plus de temps 5 aux autres) « moins ; ceux-ci donnent beaucoup ; ceux-là, peu. »
Sans nul doute, il faut conduire les religieux à la vertu; mais il faut les y conduire d'un pas réglé, non par des marches forcées qui les mettraient hors d'haleine, ou par des bonds impétueux qui les exposeraient à heurter contre quelque obstacle imprévu , avec suavité et délicatesse, comme en flattant et caressant, non avec rigueur et violence, comme en poussant ou traînant de vive force. Un filet d'eau intarissable est préféré à un torrent qui ne coule qu'après l'orage. On fait mourir un arbre en le hâtant ; on tue le cheval par une charge excessive.
Sans doute encore, certains instituts aspirent à une plus haute perfection : ils ont voué à Dieu une vie sanctifiée par les jeûnes , les macérations , la prière ; dès lors ce qui serait assez parfait pour d'autres l'est trop peu pour eux, et les Supérieurs ne sauraient arguer de la faiblesse de la nature pour relâcher de la rigueur de la règle. Cependant, dans toute espèce d'instituts et à l'égard de tout religieux , il faut se souvenir que Dieu est un créancier de bonne composition, qui reçoit peu à peu et avec remise.
« Celles qui servent les âmes, écrivait sainte Chantai, ne « doivent point s'étonner des petits pas qu'elles font, mais les « pousser doucement et suavement, pour leur faire suivre
« tranquillement les avis qu'on leur donne, et enfin, faisant ce « qui est en nous, remettre le tout à Dieu qui a plus d'intérêt « que nous à leur perfection , et demeurer en repos. » (Lettre 31% liv. m). « Ne prenez point trop à cœur les fautes el « inutilités des filles , Dieu ne vous les a pas commises pour les « rendre parfaites, mais seulement pour leur enseigner la per- « fection et leur devoir : si elles vous croient, vous serez bien- « heureuses,sinon, vous ne sauriez qu'y faire; car c'est à vous « de planter et d'arroser, et à Dieu de donner l'accroissement. « Tirez de chacune ce que vous pourrez, dites-leur ce qui est « de leur devoir selon leur portée. Il faut avoir patience, aller « pied à pied, et se contenter du peu que chacune vous pourra « donner, et ne se point fâcher de ce que quelques-unes ne « donneront rien. Faites doucement ce que vous pourrez par « prières, remontrances, corrections et pénitences, et laissez « à Dieu le reste , car il a plus d'intérêt que vous en ces âmes- « là. » {Lettre 40®, liv. m.)
Mais laissons parler Jésus-Christ : « Personne ne met à un « vieil habit une pièce prise d'un habit neuf : autrement on « gâte le neuf. » [Luc. v). « Personne non plus ne met du vin « nouveau dans de vieux vaisseaux : autrement le vin rompra « les vaisseaux et il se répandra, et les vaisseaux se perdront. » [Marc, n). C'est-à-dire que, généralement parlant, plus les choses sont excellentes en elles-mêmes, moins elles sont bonnes aux commençants, selon le commentaire du P. de Ligny -, qu'il faut donc se proportionner à leur faiblesse, ne leur présenter la perfection que de loin, et comme l'objet de leur admiration plutôt que de leurs efforts; les y inviter tout au plus, et ne pas paraître vouloir les y forcer 5 de peur qu'en se pressant trop d'en faire des hommes parfaits, on n'en fasse que des pécheurs de rechute, achevant ainsi de briser le roseau déjà froissé cl d'éteindre la mèche qui fumait encore»
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On peut et on doit, dans certains cas, avoir une sage et paternelle condescendance pour la faiblesse des religieux. i >
Tout ou rien , mot fatal en direction non moins qu'en açj-*, ministration.
Que le Supérieur considère attentivement ces cinq choses :
1° Ses religieux n'ayant pas tous reçu les mêmes ressources pour le bien , ainsi que nous l'avons dit , ni peut-être des ressources égales aux siennes, ne peuvent évidemment atteindre à la même hauteur de perfection ; les y pousser sans relâche et de front, ce serait se fatiguer et les fatiguer beaucoup sans fruit.
« Il faut tirer de chaque esprit ce qu'on peut en avoir , « écrivait sainte Chantai à une Supérieure , avec douceur , « sauf le train commun de l'observance extérieure : les petits « esprits n'étant pas capables d'une grande perfection , on doit « les mener chacun selon sa portée et son attrait , couvrant « leurs défauts , exigeant peu d'eux , évitant de les efFarou- « cher 5 et veillant par-dessus tout à ce qu'ils soient contents « et à ce qu'ils fassent avec joie ce qu'ils peuvent faire , sans « jamais les exposer à la désobéissance. Toutes les fdles n'ont « pas une égale capacité ni les mêmes dispositions , et cepen- « dant on veut bien souvent d'elles les mêmes choses : cela « apporte beaucoup de trouble aux mères et aux filles , et tt leur Ole cette sainte et très-désirable liberté d'esprit, si utile « aux âmes religieuses , que sans elle aucun progrès n'est « possible» »
2** Quelle que soit la bonne volonté de quelques-uns, ils ont de temps à autre des intervalles de faiblesse et de découragement. Un Supérieur n'a pas à conduire des anges, ni à gouverner dans le ciel ; c'est le propre de la misère humaine de ne pouvoir se soutenir également et toujours. Donc refuser dans ces moments quelque légère satisfaction , ce serait ex» poser la vertu à de grands dangers.
« Pour attirer plus suavement à la perfection , disait sain! « François de Borgia , on doit condescendre à bien des im- « perfections. Les habiles tireurs ont grand soin de propor- « tionner le coup au calibre de la pièce , de peur de la faire « éclater. » Nous lisons, dans sa Fie , que deux jeunes seigneurs, hésitant à entrer dans la Compagnie , l'un parce qu'il voulait changer de linge tous les jours, l'autre parce qu'il désirait, au lieu d'une cellule, une chambre spacieuse , le Saint fit donner à chacun d'eux ce qu'il souhaitait. L'esprit de pauvreté les engagea bientôt à renoncer à ce privilège.
3** A peine rencontre-t-on quelques rares âmes qui aillent à la perfection par tous les chemins et du même pas. Prétendre les pousser sans ménagement dans le chemin qui leur est difficile , c'est souvent ralentir leur marche dans le chemin qui leur est facile. Il faut les laisser racheter avec usure d'un côté ce qu'elles paraissent perdre de l'autre.
« Le mérite d'un précepteur , dit saint Jean Climaque , « n'est pas de faire de bons écoliers avec des gens d'esprit , « mais de savoir polir et cultiver les plus grossiers : comme « l'adresse d'un cocher n'est pas de conduire des chevaux « domptés, mais de remporter le prix avec les plus fougueux. » {Epist, ad Pas^, cap. 5). Ainsi un Supérieur n'est pas habile pour pousser à la vertu des religieux qui y courent d'eux-* mômes j mais pour y acheminer doucement les lâches et les faibles.
4** Une des sages et souveraines adresses dont les directeurs se servent pour dégager les âmes de leurs imperfections , est de les contenter dans leurs imperfections mêmes , tantôt permettant Une satisfaction innocente , tantôt dissimulant à dessein une de ces faiblesses qui se réparent bientôt. La nature , ainsi soulagée, reprend force et vigueur pour porter gaîment la charge.
Cette règle de sagesse rappelle celte maxime de saint Ignace : « Cédez volontiers le commencement de la conver- « sation, dans l'espoir de vous réserver la lîn. » C'cst-à-dir<^ , abondez d'abord , du moins en apparence , dans le sens do
celui que vous voulez gagner à Dieu , afin de l'amener au vôtre. L'histoire de ce Saint est pleine de traits de condescendance. Un jeune novice , fatigué de la règle , commençait à se dégoûter de sa vocation ; saint Ignace l'ayant su, lui permit de vivre pendant quelques jours à sa fantaisie, se levant, mangeant, se promenant comme il l'entendrait. Touché de cette bonté et un peu délassé , le novice eut honte de sa délicatesse et redemanda le train commun. On avait un jour ordonné à un autre novice , noble romain , de servir publiquement les maçons ; saint Ignace, l'ayant appris, révoqua l'ordre, disant que c'était soumettre ce jeune homme à une trop dure épreuve. Le Père Gonzalve lui ayant demandé s'il pouvait , par de petits présents , exciter les jeunes gens au travail : « Oui, oui, répondit le Saint, attirez par de petits présents ces enfants du bon Dieu , je le veux , je le désire. » 11 fit lui-même distribuer peu à peu à deux frères, encore enfants et novices , des confitures que leur mère leur avait envoyées. Il laissa assez longtemps un beau crucifix à un novice qui l'avait apporté de sa famille ; puis, quand ce novice eut fait des progrès dans la vie spirituelle : « C'est maintenant , mon Frère , dit-il , qu'il faut ôler le crucifix de vos mains pour le graver dans votr^ cœur. »
5° Le joug de la religion est fort pesant pour toute une vie , si pesant que, au dire des saints Pères, le religieux qui le porte est un martyr. N'est-il donc pas du devoir d'un Supérieur de cherchera l'adoucir autant qu'il est en lui, surtout quand nous voyons Jésus-Christ lui-même adoucir par son onction suave le joug de son Evangile? Or l'onction du Supérieur , c'est sa condescendance.
Toutefois le Supérieur , en usant de condescendance , doit prendre quelques précautions : 1° tenir les concessions et les dispenses aussi secrètes que possible, de peur que les autres , s'imaginant être dans le même cas, ne veuillent participer au même privilège ; 2° ne point les rendre habituelles , ni les accorder pour toujours : car , si le religieux les regarde jamais comme un droit , ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'on
parviendra à les lui retirer ; S** les restreindre à un petit nombre, car du moment que le grand nombre vivrait d'exemptions, la discipline serait perdue, sinon gravement compromise.
Toute cette doctrine est empruntée de Modeste de Saint- Amable. {Parf, Sup., liv. i, chap. 5.)
ARTICLE 111
■pu j'0V\ER'tVRE DE GOWSCIENCB,
But do l'ouverture de conscience.
On peut réduire à quatre les raisons qui ont porté quelque» Fondateurs d'Ordres, saint Ignace en tète, à établir la règle de l'ouverture de conscience.
La première , afin que le Supérieur puisse diriger plus sûrement ses inférieurs dans les voies de la perfection , selon le devoir de sa charge : car , s'il ne connaît leurs dispositions par les confidences qu'ils lui en feront , comment pourrat-il éclairer les uns, encourager ou affermir les autres, donner à chacun des règles de conduite appropriées à ses besoins ? Tel est l'ordre de la Providence : un autre doit nous gouverner, même dans ce qui nous paraît évidemment bon , et jusqu'au terme de la carrière. Dieu seul n'a pas besoin de conseillers ni de guide : Moïse a eu Jélhro , saint Paul, Ananie ; les Pères du désert, leur Abbé. C'est la punition de l'homme, qui n'a pas voulu se soumettre à son Créateur commandant par lui-même, et qui expie son orgueil en se soumettant à la créature commandant au nom de Dieu.
Quelque éclairé que soit le confesseur, il ne peut aider ses ^ciiiients que selon la connaissance qu'ils lui donnent d'euxmêmes, or la connaissance que les pénitents ont d'eux-mêmes €£t souvent altérée par les passions et les faux jugements:
tantôt ils justifient à leurs yeux ce qui est blâmable, et tantôt il? s'exagèrent certaines fautes. Pour les bien connaître, il faudrait joindre ces deux lumières : celle que Ton tire des actions , et celle que l'on tire de l'aveu sincère que chacun peut faire de ce qu'il découvre en soi. C'est cette double connaissance quepos-r sède le Supérieur : il voit agir ses religieux , témoin perpétuel de leur conduite; et il reçoit leur aveu, confident intime de leurs dispositions et de leurs pensées.
La deuxième , afin de prévenir les illusions des inférieurs abandonnés à eux-mêmes. Dans la poursuite de la vertu, les meilleurs esprits sont fréquemment exposés à faire fausse route. Eclairés pour les autres , nous sommes aveugles pour nous, l'amour -propre nous trompant et nous faisant croire vrais des jugements faux , et sur un chemin qui conduit au précipice.
Quel est donc le rôle du Supérieur dans l'ouverture de conscience? de démasquer les ruses du tentateur, dont le secret ' est de flatter nos passions les plus chères ; de faire toucher du doigt les sophismes de la raison égarée par le cœur 5 de montrer ce point délicat où finissent les inspirations de la grâce et ou commencent les suggestions de la nature ; de ramener ceux qui courent hors de la voie; de modérer ceux qui, courant trop, épuisent leurs forces ; de presser ceux qui , sous lé spécieux prétexte de se ménager, ne courent pas assez.
La troisième , afin de consoler et de rassurer. La vie religieuse a ses ennuis, ses chagrins, ses mécomptes, ses persécutions domestiques ; il nous faut une main qui nous soutienne, une voix qui nous encourage, un cœur qui compatisse à nos douleurs. Le Supérieur à qui l'on dit ses peines , ses joies , ses secrets, ses craintes , ses espérances , est cet ami que l'âme réclame et dont elle ne peut se passer.
IN'est-ce pas d'ailleurs une grande paix, une sécurité infiniment désirable, de pouvoir se dire à soi-même : « Ainsi conduit par mon guide, comme l'enfant par sa mère , je ne puis me tromper dans l'affaire du salut ; ou, si je me trompe , j'ai une excuse devant Dieu , ce n'est pas ma faute. Sans le con-
Irôie de la direction, la volonté propre m'enlèverait peut-être une partie du mérite de mes œuvres , avec lui, non-seulement je conserve, mais je double encore ce mérite.
La quatrième , afln de forcer chacun à se connaître et à progresser dans la vertu. On vivrait souvent de longues années dans la plus complète et la plus pernicieuse ignorance de son intérieur , si l'obligation d'en rendre compte ne contraignait h certaines époques de sonder le fond de son cœur et d'en analyser les secrètes dispositions. Et combien rencontrerait-on de religieux qui, sous le manteau de la pénitence, cacheraient mille immoriifications ; en qui les observances extérieures suppléeraient la vertu, au lieu de la compléter , et dont l'édifice spirituel, faute d'avoir été basé par un habile architecte sur le renoncement et l'abnégation, menacerait ruine de tous côtés et s'écroulerait à la moindre secousse?
C'est sans doute ce qui faisait dire à sainte Chantai : « 0 « mes chères Sœurs ! voici l'article qui aide bien à observer « tous les autres, et lequel étant bien pratiqué, comme s'ex- « prime notre bienheureux Père , remplira le ciel d'âmes. En « même temps qu'une Sœur perdra la confiance à sa Supé- « rieure , elle perdra l'esprit de l'institut. Pratiquons donc « fidèlement et naïvement cet article, et nous serons bienheu- « reuses, dit la Règle. » (Rép,)
Matière ordinaire de l'ouverture de conscience dans quelques Ordres religieux proprement dits , approuvés avec celle règle.
La plupart des instituts déterminent les points sur lesquels porte l'ouverture de conscience. Voici les principaux, les plus communs, les plus nécessaires pour la direction.
V Focaiion : si l'on s'en dégoûte , ou si Ton continue de l'aimer.
2"^ Fœux : la pratique en est-elle pénible ou aisée?
di^'^fionstilutions et règles : les comprend-on et les oh-eerve-t-on ?
4* Exercices de piété : dans quelles disposions les fait-on? quel fruit en rclirc-t-on ?
5** Conlentemenl ou chagrin : quelle en est la cause? quels en senties effets?
6* Consolations ou désolations spirituelles : viennent-elles du bon ou du mauvais esprit ? quelle conduite tenir?
7^ Emploi : s'y plaît-on ? en remplit-on les obligations avec fidélité? quelles difficultés y rencontre-l-on ?
8** Fertus : quels attraits et quels obstacles? pour quelle vertu plus spécialement?
9** Tentatio)is : leur nature et la résistance qu'on y oppose.
10» Mortifications : trop ou pas assez : quelle espèce?
11^ Sacrements : comment on se prépare à leur réception, les grâces qu'on s'efforce d'y puiser.
12'' Lecture : choix et profit.
13** Charité fraternelle : y a-t-il antipathie, amitié particulière , indifl'érence ?
14** Supérieurs : confiance ou éloignement.
15* Ensemble delà communauté : si l'on est édifié ou scandalisé , et par quoi ?
16** Santé : si elle s'affaiblit par un travail excessif ou par les pénitences 5 ce qui pourrait être utile.
17"* Remarques particulières sur le régime, les personnes, les choses.
18° Passion dominante : la combat-on? comment? avec quel succès?
19** Exameiî particulier : son objet, avec quel soin en suiton la méthode ?
20'' Désir de la perfection : s'il augmente ou diminue; si, depuis la dernière ouverture, il y a eu perte ou progrès.
Dans les Ordres religieux de femmes, et même d'hommes lorsque le Supérieur n'est pas prêtre et qu'on ne peut recourir au saint tribunal , trois choses sont censées ne pas tomber sous la règle de l'ouverture de conscience : 1** ce qui tient aux péchés ; 2** ce qui demande une décision théologique ; Z^ae qui, dans les tentations, peut faire rougir ou exciter les
passions : tout cela est du ressort de la confession. Néanmoins une inférieure comptant sur la discrétion de sa Supérieure, peut dans certains cas, pour son utilité et sa consolation, aller plus loin sur ce point que ne l'exige la Règle.
De plus, la théologie enseignant que l'obligation d'accuser tous les péchés mortels en confession cesse , quand on ne pourrait les dire sans s'exposer soi-même ou sans exposer un tiers à un grave danger, le religieux accomplissant une simple règle, peut à plus forte raison glisser sur certains points, lorsqu'il prévoit qu'en les abordant il s'exposerait à être diffamé, vu Tindiscrétion connue de son Supérieur, ou qu'il exposerait le Supérieur lui-même à prendre feu, vu son caractère susceptible ou jaloux.
« Défait, dit sainte Chantai, si une Supérieure manquait ^ « de fidélité au secret , elle ne serait pas digne d'être Mère, et « donnerait sujet aux Sœurs de quitter la confiance de se dé- « couvrir à elle. Dieu nous garde d'avoir jamais des Mères qui « pèchent en cette occasion , ni des Sœurs qui tombent en « ombrage et en soupçon de ce côté-là, sur de vaines appré- « hensions ! Oh î non , nous ne sommes point gênées par « la peine du péché à tout dire , notre bienheureux Père le « dit dans un entretien, mais, certes, nous ne saurions dou- « ter que ce ne soit une plus grande perfection de ne tenir « rien de caché à nos Supérieures, et de leur manifester en- « tièrement notre bien et notre mal , avec une sincère con- « fiance, que non pas de marcher avec réserve en leur endroit. « j'en appelle à témoin toutes celles de l'institut , lesquelles « possèdent le repos et la tranquillité, ou bien le trouble et « l'inquiétude, selon qu'elles sont fidèles ou non à la pratique « de ce point. Dieu remplira de grâce le cœur qui se videra « avec cette candeur dans le sein de sa Supérieure. »
La Sainte donne ensuite ces conseils et aux inférieures qui font l'ouverture de conscience , et aux Supérieures qui la reçoivent :
« ïl faut être briève, claire et simple ; car quelquefois l'a- « mqur-propre nous peut faire biaiser. Je vous assure qu'il
« est tics-l)on de dire en commençnnl les choses qui nous « donnent plus de peine à dire : cela ouvre le cœur, et cette « petite victoire que l'on remporte sur soi, attire la bénédiction « de Dieu, Je crois que pour l'ordinaire une demi-heure peut « suflire. Celles qui travaillent à leur perfeclion sont volontiers « courtes et claires, parce qu'elles ne s'amusent pas aux suce perfluités. Celles qui ne font rien ou peu, disent grande « quantité de choses; mais il les leur faut retrancher, et les « renvoyer toujours encouragées à mieux profiter de leur « vocation. Il faut avoir patience avec ces âmes-là, et attendre « le temps que Dieu les touchera. » (Réf.)
Matière rcslreinte de l'ouverture de conscience dans les Congrégations modernes de religieuses.
La Sacrée Congrégation des Evêques et des Réguliers établie à Rome par les Souverains Pontifes , en approuvant les instituts de religieuses soumis à son examen dans ces derniers temps, a toujours mis à la règle du compte de conscience, quand elle renfermait des dispositions contraires, ces sortes de restrictions : « Pour le moment, nous restreignons le compte « de conscience aux transgressions publiques de la Règle et au <f progrès dans les vertus, tout le reste devant se traiter avec « le confesseur ; encore ce compte est-il simplement facultatif, « non obligatoire et formellement imposé, et même ne doit-il « être rendu que de vive voix, non par lettres. »
La manifestation des transgressions publiques de la Règle tend au bien général de la communauté où doit constamment fieurir la discipline, celle du progrès dans les vertus est pour le bien du sujet que la Supérieure a mission d'aider dans le chemin de la perfection.
— Les religieuses Passionisles obtinrent l'approbation d€ leurs Constitutions en 1790. La Sacrée Congrégation fit plusieurs corrections dans ces mêmes Constitutions ; une était
relative au compte de conscience que les religieuses ont coutume de rendre à la Supérieure. C'était l'objet du chapitre 36- Les Eminentissimes Cardinaux prescrivirent l'addition d'une disposition conçue en ces termes : « Si quelque religieuse « avait difficulté à le faire avec la Mère-Présidente , qu'elle le « fasse avec le confesseur. » Ainsi la Sacrée Congrégation voulut laisser les religieuses libres de rendre compte de leurs dispositions, soit à la Supérieure , • soit au confesseur, au gré de chacune.
— En 1854 la Sacrée Congrégation examinait les Constitutions d'un institut de religieuses récemment fondé. Le Révérendissime Consulleur proposa plusieurs corrections , qui furent agréées par les Eminentissimes Cardinaux. Or, sur l'article de la direction , et par rapport au compte de conscience , le Consulteur fit les observations suivantes :
« Les Constitutions portent que tous les mercredis toutes « les Sœurs, en chaque maison, doivent se présenter à la Suce périeure ; et se mettant à genoux, lui manifester leurs im- « perfections, leurs manquements contre la Règle, leurs peines €< intérieures, en un mot, faire bien connaître le fond de leur « âme, etc. »
« Je ne puis pas approuver (disait le Révérendissime Con- « sulteur) ce compte-rendu détaillé secret. Cela ressemble trop « à la confession sacramentelle, et pourrait être censuré comme « un faux mysticisme. En outre , cela peut devenir très-dan- « gereux pour les consciences , donnant facilement lieu à des « peines intérieures , des scrupules, des péchés. Je n'ignore « pas que ces comptes-rendus de conscience se trouvent aussi « dans d'autres Constitutions; mais je sais aussi qu'ils ont tou- « jours donné lieu à des remarques fort sérieuses delà part de « la Sacrée Congrégation, etc.
« Dans les Constitutions dont il s'agit aujourd'hui, le compte « de conscience est verbal pour les religieuses présentes; « mais on veut obliger celles qui sont loin à le faire par lettres « une ou deux fois par mois. La Supérieure générale devra le « faire au Supérieur général. Les Supérieures locales, les
« Assistantes, la Maîtresse des novices devront le faire à laSu- « périeure générale. Leurs Eminences décideront si ce comptem rendu par écrit ne serait pas encore plus embarrassant et « plus dangereux, surtout pour les Sœurs qui doivent l'en- « voyer à la Supérieure générale; car celle-ci a des Assistantes « et des Secrétaires à l'égard desquelles les Sœurs qui écrivent « n'auront peut-être pas cette pleine et entière confiance filiale « que la Supérieure générale pourra mériter. »
Il a été question tout récemment d'approuver les Constitutions d'un institut de religieuses qui s'est propagé en plusieurs pays. Un pieux et savant évêque , qui a été consulté sur ces mêmes Constitutions , a fait , entre autres observations , celles qui suivent :
« Il est parlé (n"* 2) de l'ouverture de conscience que les « Sœurs doivent faire à la Supérieure de temps en temps. Je « crois indispensable de prescrire ce qui suit pour obvier à « une foule d'inconvénients et d'imprudences : V que les « Sœurs, quoique devant rendre compte de leurs dispositions « intérieures avec confiance et franchise , ne sont nullement « obligées de lui manifester leurs péchés passés ou présents, « suivant ce qui est marqué dans les Constitutions du Sacré- « Cœur ; 2** que ce compte-rendu ne peut pas empêcher les « Sœurs de parler et traiter de leur intérieur , en toute lise berté et franchise , avec leur confesseur ; 3** que ce même « compte-rendu doit se faire régulièrement aux Supérieures « locales, ou bien à la Supérieure générale, lorsqu'elle fait la « visite des maisons et que les Sœurs peuvent traiter avec elle « personnellement. Sans ces dispositions , il n'y aurait pour « les Sœurs que la direction de la Supérieure générale , ce « qui produirait , d'une part , un certain esprit d'indépen- « dance de la direction des prêtres , et, d'autre part, une cer^ i( taine contrainte des consciences , laquelle pourrait facilem ment dégénérer en tyrannie du côté de la Supérieure , et « en dissimulation du côté des Sœurs.
« Je croirais grandement nécessaire d'exhorter les Sœurs , « non-seulement à nourrir une profonde estime pour le cou-
« fesseur que leur donne l'évèque, mais en outre à regarder * îa confession elle confesseur ordinaire et sa direction comme « le plus sûr moyen que Dieu leur offre pour sanctifier et « sauver leur âme, ainsi que saint François de Sales Tenjoint « à ses filles. » (Jnal., livr. 30, 38, 42, 45, 46.)
L'état précaire des Congrégations modernes, où la formation des sujets est parfois incomplète et les défections fréquentes, et qui ne peuvent s'assimiler aux Ordres religieux , explique ces mots : pour le moment, que la Sacrée Congrégation a coutume de mettre en restreignant la règle de l'ouverture de conscience ^ et l'infirmité du sexe naturellement inflammable , moins discret, plus enclin à la curiosité, privé d'ailleurs des garanties qu'offre pour l'ouverture de conscience faite en confession le Supérieur prêtre, explique pourquoi ces mots se rencontrent surtout dans l'approbation des instituts de femmes. Il est donc permis de croire que ces restrictions ne sont ni définitives, ni applicables aux instituts d'hommes, au moins prêtres.
Voici toutefois une dernière disposition de la Sacrée Congrégation qui , dans les remarques faites sur un institut de Frères , semble mettre à néant l'ouverture de conscience : « On effacera dans les Constitutions tout ce qui est dit du « compte de conscience » (1863) ^ sur quoi le rédacteur des Jnalecta ajoute : « L'ouverture de conscience a donné lieu à « de tels abus , que la Sacrée Congrégation a pris le parti , « dans ces derniers temps , de la rayer entièrement des Con- « slitutions. » {Anal., livr. 63.)
Que chacun suive sa Règle approuvée.
Manières de faii'e propres à ouvrir les cœurs et à inspirer la confiance.
1** Porter habituellement dans sa conduite l'empreinte de la gravité et de la bonté. « 11 faut, dit saint Grégoire, que la vie du pasteur soit telle , que les fidèles n'aient jamais honte de lui découvrir leurs secrets , et qu'au moment où les flots des tentations les inoîulent , ils puissent recourir à lui, se
réfugier dans son sein comme dans celui d'une mère , et trouver dans ses exhortations et ses prières le secours n<^.cessaire pour tenir tète à l'orage. » {PasLy P. II, cap. 4.)
C'est pour favoriser ces communications franches et cordiales, qu'il est prescrit au Supérieur d'éviter, dans le train comnmn , certains points de contact pénibles , comme : reprendre le lecteur, imposer des pénitences pour les légères infractions à la règle , donner ou refuser les petites permissions, etc. Tout ce qui peut éveiller une idée de sévérité et de rigueur , dans les cas ordinaires , est le rôle de l'officier chargé de la discipline ; tout ce qui gagne le cœur et fait ressortir la clémence, est l'apanage exclusif du Supérieur.
2*^ Etre réservé dans les questions , surtout en ce qui touche aux péchés et à certaines tentations.
Attendez que l'inférieur se porte de lui-même à de plus amples détails j ne manifestez aucun désir empressé d'en savoir plus qu'il ne juge à propos d'en dire. Moins vous le presserez, plus il s'épanchera, au contraire, plus vous l'interrogerez, plus il s'enveloppera en lui-même.
S"* Ecarter tout ce qui sentirait la correction et le reproche, non-seulement pendant le compte de conscience , mais même aux approches du temps où on le rend.
Ne traitez alors que les choses propres à dilater le cœur; vous avez toute l'année pour avertir et punir , réservez-vous le compte de conscience pour n'être qu'ami, consolateur et père. Si vous avez à rappeler des griefs , failes-le quelque temps avant ou quelque temps après, sauf le cas où il régnerait entre vous et l'inférieur une grande intimité , le cas encore où luimême vous permettrait de lui tout dire et où vous seriez sur de ne donner lieu à aucune explication tant soit peu vive. Fussiez-vous Provincial ou Visiteur, conlcntez-vous de ce qu'on vous dit, et présumez que le Supérieur local a fait son devoir pendant l'année. S'il y a un averlisscmenl à donner, renvoyezle après la séance ou avant voire départ.
4° User de saintes adresses pour mettre à l'aise les cœurs serrés et les amener à s'ouvrir.
Commencez à entrer dans les petits intérêts du religieux ; informez-vous de sa santé, de son emploi, de sa famille. Parlez en général du bonheur qu'il y a d'être à Dieu, des vertus que la vie de communauté met dans la nécessité de pratiquer ; manifestez le désir d'être utile, et adressez quelques questions sur ces vertus. Faites tomber le discours sur les ennuis et les défauts les plus ordinaires et les plus inséparables de notre humanité. Profitez des réponses indirectes et voilées que fait le sujet, pour connaître le fond de son âme , ou du moins sa peine ; car il ne saurait être si profond et si dissimulé qu'il ne donnât quelque indice. Si la dissimulation persévère , et qu'il faille néanmoins soulager un cœur malade, laissez entendre que vous entrevoyez sa difficulté à s'ouvrir; au besoin, appuyez l'énoncé de votre soupçon. Bientôt, voyant votre pénétration et l'inutilité de ses artifices , surtout votre charité et votre réserve, il révélera tout. Après l'aveu, ne témoignez ni surprise ni mépris; louez la franchise; remerciez de la confiance accordée ; redoublez d'estime et de tendresse.
Quelques règles de discrétion relatives au compte de conscience.
Il s'agit ici des Ordres religieux proprement dits , où le compte de conscience est d'usage d'après les Constitutions approuvées, et peut se rendre au tribunal de la Pénitence.
Première règle. On ne peut user des connaissances acquises au compte de conscience pour refuser ou retarder la profession ou le sacerdoce , à moins que le sujet pour une raison grave ne le demande.
Deuxième règle» On ne doit point demander à celui qui rend le compte de conscience s'il est tombé dans un cas réservé , ni exiger qu'il dise ses fautes hors de la confession,
Lancitius établit péremptoirement ces deux règles. (De Condit. bon» Sup., cap. 14.)
Troisième règle. Quoique Rodrigucz paraisse insinuer lo
contraire , le Supérieur ne peut se servir des connaissances acquises au compte de conscience , ni pour le gouvernement extérieur du sujet , sans sa permission librement donnée , ni pour le gouvernement général de l'Ordre ou de la Congrégation , si peu que la mesure prise puisse donner l'éveil ou attrister le sujet qui en a été l'occasion. La moindre indiscrétion sur ce double point rendant la règle odieuse, la ruinerait aussitôt.
Les autres règles se concluent des réponses suivantes faites au Père Lancitius lui-même, durant son provincialat en Lithuanie, par le P. Mutins, Général de sa Compagnie :
« Voici ma réponse aux doutes que m'a proposés votre Ré- « vérence touchant la manière d'exiger le compte de con- « science.
« V Votre Révérence faisait cette question : « Le Supérieur « qui a déjà reçu une fois le compte de conscience d'un reli- « gieux, peut-il, les années suivantes, ne point exiger un « compte de conscience aussi exact qu'on a coutume de l'exi- « ger des plus jeunes, surtout lorsqu'il s'agit d'hommes d'une « grande vertu et d'une grande autorité, tels que les profès « anciens, ceux qui ont gouverné avec éloge, et autres sem- « blables ? »
« Je réponds : « Le Supérieur peut ne pas exiger de ces reli^ « gieux un compte de conscience aussi exact et aussi précis ; « il ne le doit même pas faire , à moins qu'une raison ex- « traordinaire , telle qu'il s'en présente rarement , ne l'y « oblige. »
« 2** Votre Révérence faisait celte question : « Le Supérieur « qui a déjà une pleine connaissance de ses inférieurs, peut- « il ordonner que chacun rende son compte de conscience « au confesseur ou au Père spirituel ? »
« Je réponds : « Quoique le quarantième paragraphe du som- « maire des ConstiliUions insinue que le Supérieur peut quelce quefois confier à un autre la réception du compte de con- « science , cependant , sauf une grave raison , il n'est pas à « propos qu'il le fasse ; car la réception du compte de con^
a science , dans la Société , étant un des principaux devoirs « du Supérieur et singulièrement inhérent à sa charge, ne « doit pas être confiée facilement à un autre. »
« 3" Votre Révérence faisait cette question : « Le Supérieur « satisfait-il au devoir de sa charge , lorsque, ayant déjà reçu « une fois exactement le compte de conscience, il se contente, « les années suivantes, de dire à des Pères avancés en âge et « en vertu : « Si vous avez , depuis la dernière fois , quelque « chose que vous jugiez convenable de manifester, manifeslez- « le ? »
« Je réponds : « Ce Supérieur me paraît satisfaire au devoir « de sa charge par une semblable manière de faire , et n'être « point obligé à des questions plus précises. »
« 4^ Votre Révérence faisait cette question : « S'il s*agit de « religieux d'une grande autorité et dont la vertu a été depuis « longtemps reconnue par divers emplois , peut-on , même la « première année de son gouvernement , ne pas exiger un « compte de conscience entier et exact, ainsi qu'on l'exige « des autres , mais se borner à leur dire que , s'ils ont quel- « que chose dont ils désirent donner connaissance au Supé- « rieur pour la manifestation de leur conscience, ils en fassent « part ? »
« Je réponds : « Le Supérieur, même la première année , « peut ne pas exiger d'eux autre chose 5 les convenances « mêmes veulent le plus souvent qu'il ne demande rien de « plus , attendu surtout que ces Pères , pour la plupart du « moins, ont coutume de se présenter au Supérieur avec <c plus de simplicité et de spontanéité que ne le font d'or- « dinaire ceux dont on exige un compte de conscience plus « entier. »
« De Rome, 11 janvier, Tan 1631. » (Ibid,) •
Si la discrétion est telle dans les Ordres proprement dits de religieux prêtres, jusqu'où ne doit-elle pas aller dans les simples Congrégations de femmes, et même dans les Ordres où Congrégations d'hommes où le Supérieur n'est pas prêtre?
ARTICLE IV
DE QUELQUES AUTRES POINTS QUI SE RATTACHENT A LA DIRECTIOl.
Ces points se réduisent à cinq principaux : la passion dominante , la méthode pour combattre le vice et acquérir la vertu, les tentations , le troisième degré d'oraison , et la pratique du plus parfait.
PARAGRAPHE 1er.
De la passion dominante.
Règles qu'on peut indiquer au religieux pour l'aider à découvrir sa passion dominante.
11 n'est sans doute aucune passion dont nous n'ayons en nous le germe , et sous ce point de vue tous les hommes se ressemblent. Cependant chacun a un penchant plus rapide que les autres penchants , un attrait plus impérieux que les autres attraits, un vice favori qu'on appelle passion dominante.
Voici les règles à l'aide desquelles on parvient à la découvrir :
V Analyser noire tempérament, dont l'influence sur nos mœurs est incontestable. Au deuxième Article du premier Chapitre de ce Livre, nous avons donné les traits les plus saillants de chaque tempérament.
2" Rappeler les exemples que nous avons eus sous les yeux, et les penchanls qu'a développés la première éducation. L'en-
fant est essentiellement imitateur ; il apprend à vivre comme il apprend h parler, en copiant ceux qui l'entourent ; et , s'il est vrai que nous suçons le venin avec le lait , il ne l'est pas moins que nous le suçons avec l'éducation , et que trop souvent nous avons à combattre en nous les vices que nos parents et nos maîtres n'ont pas eu soin de combattre en eux.
3° Examiner nos pensées les plus ordinaires , celle qui nous surprend la p remière à notre réveil , qui nous quitte la dernière à notre coucher, qui se présente tout naturellement à notre esprit quand il est calme , qui vient nous distraire dans nos prières et nos emplois, qui nous préoccupe même quelquefois en songe : « Là où est votre trésor, dit Jésus - Christ , là aussi est votre cœur. »
4* Remonter à la source de notre plus grande joie et de notre excessive tristesse , à l'occasion de nos dépits et de nos fausses démarches , à l'objet de nos craintes les plus vives et de nos désirs les plus violents. C'est la passion dominante qui, contrariée ou satisfaite , fait dans notre âme le trouble ou la paix , le calme ou la tempête ^ c'est elle qui nous rend susceptibles , imprudents , à charge à nous-mêmes et insupportables aux autres.
5** Revenir sur certaines paroles qui nous échappent à notre insu , certaines maximes dont nous n'apercevons pas toute la portée , certains proverbes jetés au hasard et qui trahissent l'homme tout entier : « La bouche , dit Jésus-Christ , parle de l'abondance du cœur, » dans ces moments surtout où le cœur s'épanche en toute liberté, à table, au jeu , dans une conversation amicale et prolongée.
6** Consulter ceux qui vivent habituellement avec nous ; rappeler les invectives et les paroles piquantes de ceux qui nous ont haï ou jalousé , les bruits et les soupçons qui circulent sur notre compte , les avertissements de nos parents et de nos maîtres , et surtout les observations qui nous ont été faites au noviciat.
7<> Rechercher le principe secret qui nous fait agir, nos motifs déterminants , nos intentions intimes. C*cst la passion
aominanle qui , par des voies couvertes et imperceptibles , se mêle à tout , déciclc de tout , est l'àme , le mobile de toute iiolre conduite.
b" Jeter un coup d'œil sur les fautes que nous commettons chaque jour, chaque semaine, chaque année, et tenir pour certain que la passion dominante revendique pour ses fruits propres les fautes les plus grièves et les plus nombreuses. C'est Tarbre dont le terrain de notre cœur favorise le plus la culture et le développement.
9"Démasqucr la lactique du démon et du monde contre nous.
Du démon. « Comme un général habile qui, avant d'assiéger une place , va reconnaître les bastions les plus ruineux pour les battre d'abord en brèche , ou qui , avant de livrer bataille , étudie le caractère du chef ennemi , pour tirer parti de sa timidité ou de sa présomption ; ainsi , dit saint Ignace , le démon s'applique-t-il à découvrir le vice de notre caractère , le côté par où nous sommes plus accessibles, afin que, secon* dant notre passion dominante et se mettant d'accord avec elle, il nous entraîne plus sûrement au fond de l'abime. Profitons de son étude ; remarquons le point où il dirige le plus souvent et le plus vivement ses attaques, et disons : « Voilà ma passion dominante. »
Du monde. 11 faut prendre chacun par son faible , dit-on; les passions humaines veulent être apprivoisées , on ne réussit auprès des hommes que par là 5 il faut flatter la sensuaîité de celui-ci, entrer dans les antipathies de celui-là.... On appelle cela savoir son monde , posséder le secret de s'ouvrir dans les cœurs UD chemin facile et de les tourner comme on venu i;ésirons-nous nous connaître ? Démêlons tous ces mystères de séduction ; rendons-nous compte des manœuvres de quiconque a quelque intérêt a gagner nos bonnes grâces ; répondons franchement, après un mome?it de réflexion, à ces questions: Quelle arme le monde va-t-il prendre dans mon cœur pour me soumettre ? Quel penchant caresse-t-il de préférence par ses louanges ou par ses promesses ? Comment se sert-il de moi contre moi?
1 0* Ecouter l'Esprit-Saint parlant à notre cœur dans Toraîson , à la communion , dans les visites au Très-Sainl-Sacrement. 11 s'efforce surtout de combattre la passion qui s'oppose le plus à ses desseins , qui rend inefficaces les sacrements, qui nous fait courir les plus grands risques. Sur quoi portent ses avis et ses reproches intérieurs ?
IV Entre toutes nos passions , remarquer celle qui , à considérer la longueur du temps qu'elle nous tyrannise , la continuité de ses attaques , l'accroissement de ses forces , le peu de succès qu'ont eus nos combats contre elle , est évidemment la plus importune , la plus impérieuse, la plus enracinée.
12'' Nous avouer à nous-mêmes le point que nous combattons avec le plus de répugnance dans notre conduite, celui que nous défendons avec le plus de chaleur, celui que nous cherchons à justifier par plus de prétextes. Ce point touche à la passion dominante. Cette passion est l'endroit sensible ; on rompt avec quiconque ose la contredire. « Tout le reste dont on veut nous dépouiller, dit Fénelon , ne tient presque pas ; ce sont des habits qui se lèvent du bout du doigt ^ mais essayer de nous enlever cette passion , c'est arracher la peau , c'est nous écorcher tout vifs, c'est nous déchirer jusque dans la moelle des os. »
Quiconque voudra faire usage de ces règles , arrivera d'une manière sûre et prompte à la connaissance de sa passion iominantc.
Motifs qu'on doit proposer au religieux pour i' igagcr à combattre sa passioa
dominante.
1** Elle dégrade et empoisonne nos vertus.
(^Vi'vîsV-xîe , en cifel , que la vertu d'un religieux dominé par une passion favorite, sinon une vertu pleine de défauts et vide de mérites ? La passion a tellement débauché son cœur et déréglé son esprit, qu'il ne juge que sur ses fausses lamièrcS;
n*agit que sur son impression , ne raisonne que selon son caprice. C'est sa passion qui préside à sa piété , règle ses exercices, dicte en quelque sorte sa prière. S'il est retiré et ami du silence , c'est par humeur chagrine i s'il est actif et entreprenant , c'est par désir de faire du bruit et de se produire ; s'il est respectueux et soumis à l'égard de ses Supérieurs, c'est pour se faire bien venir et obtenir ce qu'il convoite.
11 se fait de ses prétendues vertus comme un voile pour couvrir la malignité trop apparente de sa passion. Ainsi celui qui a des attaches naturelles ne s'en fait point de scrupule , parce qu'il se sent d'ailleurs assez porté aux choses de la dévotion 5 celui qui est impatient et brusque ne s'en étonne point, parce qu'il ne manque pas de zèle ; celui qui est avide de louanges se retranche sur le besoin qu'a le religieux d'une bonne réputation.
Tout ce qui ne se rapporte pas à la passion dominante, on le critique, on le repousse, on ne connaît pour ainsi dire qu'une vertu sur la terre, celle qui s'engendre de la passion dominante. Je ne sais, dit l'un, en quelle conscience on peut monter à l'autel ou communier, après a\oir perdu dans l'oisiveté des heures entières 5 mais il conçoit admirablement bien qu'on puisse célébrer la messe ou s'approcher de la Table sainte, après des médisances qu'il jugerait graves dans un laïque. Un autre déclame hautement contre l'imprudence de quelquesuns de ses frères , il exagère les échecs qu'ils ont éprouvés ; mais lui-même s'engourdit dans l'inaction, et, de peur d'échouer dans une entreprise téméraire, il n'en tentera jamais aucune.
Sur tout le reste, on raisonne à merveille, on est sévère même au-delà de l'Evangile *, on ne se dément que sur la passion dominante -, et tel qui n'a pas assez de larmes pour déplorer une distraction, ne songe pas même à se reprocher sa sensualité dans les repas et mille infractions qu'il fait à la vie commune.
Ainsi se fait-on une régularité de tempérament, une vertu bizarre qui n'est au fond qvi'unc inclinalion qui règne sur les autres inclinations.
2" Elle nous conduit à une foule de fautes.
C*esl Vexpérience constante : dès qu'une passion trop ménagée s'est rendue maîtresse de notre cœur, elle veut se satisfaire à tout prix, se satisfaire par tous les moyens. Supposez les attentats les plus énormes , le religieux jusque-là le plus fervent en est capable, dès que la passion commence à le solliciter et qu'il y prête l'oreille. Qu'est-ce qui a poussé Judas au déicide, Arius et Luther à l'hérésie, tant d'illustres personnages aux plus scandaleux excès? une passion indomptée. Ils étaient loin , dans le principe, de prévoir que le dénoûment serait si désastreux , ils se rassuraient sur leurs victoires passées, ils se plaisaient à mesurer la hauteur des retranchements qui semblaient devoir les mettre pour toujours à couvert ; mais un instant a fait ce que n'avaient pu faire tant d'années , les barrières en apparence insurmontables se sont renversées tout-à-coup , ils en sont venus jusqu'à se familiariser avec les iniquités auxquelles ils avaient dit mille fois anathème.
3" Elle réussit à nous faire excuser et même canoniser nos vices.
On serait trop importuné par les remords de la conscience^ si ce que l'on fait se montrait toujours sous l'image du péché j il faut donc trouver le moyen de concilier tout, la conscience avec la passions Par exemple, on est en peine si ces assiduités n'ont rien de coupable ou de dangereux, on ne sait si la froideur où l'on est avec ce religieux ne va pas jusqu'à intéresser la charité , la conscience fait sentir à ceux-ci le péril d'une vie désœuvrée , elle reproche à ceux-là des conversations où l'autorité est censurée. Qui ne sait que ces retours seraient capables de répandre l'amertume sur toutes les satisfactions que procure la passion dominante ? Que fait-elle? Elle détourne l'esprit de tout ce qui pourrait la faire condamner, et ne l'applique qu'aux prétextes qui peuvent la justifier. Tantôt elle nous exagère le grand nombre de ceux qui sont comme nous sensuels, oisifs, murmurateurs : comme si le dérèglement des autres pouvait légitimer le nôtre. Tantôt elle nous rassure par
ce témoignage secret, que nous ne voulons pas donner à la passion son dernier effet : cette attache n'ira pas jusqu'au pdché, ces plaintes n'aboutiront pas à la desobéissance : comme si la passion , pour n'être point portée à l'cxtrémilé , cessait detre répréhensible. Enfin, elle se canonise elle-même, appelant cette attache , charité ; cet emportement , zèle ; cette liberté de censurer , amour de l'ordre.
Et n'allons pas croire qu^il soit besoin d'un long cornbat pour faire taire la conscience. Du moment que la passion est d'un côté et le devoir de l'autre , ou plutôt , du moment que le cœur a pris parti , ce serait un miracle si la conscience demeurait droite et saine. Peut-être ne laissons-nous, pas de disputer un peu avec nous-mêmes, mais enfin nous nous rendons, et la cause est jugée en notre faveur.
La belle parole de saint Augustin ! « Tout ce que nous vour « Ions est bon, tout ce que nous voulons est juste, tout ce que « nous voulons est saint. » D'où vient cela ? de l'ascendant que notre cœur, séduit, prend insensiblement sur notre esprit pour lui faire juger des choses, non selon ce qu'elles sont, mais selon ce que nous voudrions qu'elles fussent,
h!" Elle a pour terme le plus fatal aveuglement.
Qui pourra, en effet, rompre le charme et dissiper l'illusionî — Le religieux que cette passion domine? — Mais comment se résoudre de soi-même à combattre une passion qu'on chérit , avec laquelle on a pour ainsi dire contracté une alliance éternelle , à qui on a promis de n'agir que par son mouvement 5 une passion qu'on regarde comme une vertu, qu'on défend envers et contre tout, avec laquelle on s'est comme identifie? — Le confesseur de ce religieux? — Mais il lui répondra qu'il s'alarme sans raison , que sa conscience lui rend bon témoignage. Et puis, quand nous consultons notre confesseur, ce n'est pas toujours pour avoir son avis , mais pour l'amener au nôtre. Non contents de suivre notre passion, nous prétendons l'appuyer du conseil d'autrui. Ceux qui abondent dans notre sen^ sont les seuls sages ; tous les autres sont des esprits étroits , scrupuleux, outrés. De là ce soin si attentif de bien marque:*
toutes les circonstances qui nous sont favorables , et de supprimer ou dissimuler toutes celles qui nous sont contraires.
C'est donc au Supérieur qu'il appartient de désabuser ses religieux, en les forçant de reconnaître leur passion dominante à l'aide des règles indiquées, et de leur fournir de pressants motifs de la combattre avec courage et persévérance. A lui de faire retentir à leurs oreilles ce cri de guerre :
« C'est ici une question de vie ou de mort : notre ennemi a « juré notre perte, il faut jurer la sienne j nous recevrons iné- « vitablement de lui le coup mortel, s'il ne le reçoit de nous. « Tombe, passion perfide \ il est temps que je t'immole et que « je tire vengeance de tout le mal que tu m'as fait. Tant de « fois j'ai fait entendre la menace! et toujours j'ai fait grâce; « aujourd'hui je sens que tout mon courroux se rallume , je « veux te frapper sans pitié. 11 faudra redoubler mes coups, « je les redoublerai ; tu renaîtras de la cendre comme l'iiydre, « je t'abattrai encore. Et ne disons pas: Je n'ai qu'une passion, « du reste je suis tranquille. Eh! qu'importe? peut-on nous « répondre, vous n'avez qu'une maladie, mais elle est mortelle, « il faut la guérir 5 vous n'avez qu'une chaîne, mais elle vous « retient captif, il faut la mettre en pièces. Tous ensemble, « descendons dans notre conscience 5 descendons-y, le flam- « beau à une main , et le glaive à l'autre : le flambeau pour « découvrir cette passion ennemie, le glaive pour Tégorger. « Est-il possible qu'on balance à tuer les monstres? Seigneur, « affermissez mon braSj prenez vous-même le glaive j frappez-, r. arsacUez^ s'il le faut, coupez et brûlez. »
-'"<B'âJ^l?!<â3—
^ 631 — Qi la mélliode pour combattre le vice et acquérir la verk/h
Méthode pour comballre le vice.
L'auteur de \ Imitation dit que deux choses contribuent surtout à opérer dans l'àine une pleine et entière réforme : attaquer avec énergie le vice auquel la nature incline davantage, et s'exercer avec ferveur à la vertu dont on a un plus pressant besoin. {Lih. i, cap. 25.)
Donnons d'abord la méthode employée et recommandée par les Saints pour combattre le vice , nous donnerons ensuite la méthode pour acquérir la vertu. Ces méthodes sont aussi simples que sûres.
Quatre règles constituent la première :
V Attaquer d'abord le vice dominant. Droit au cœur, à la source même du mal : sans cela, peine perdue, c'est toujours à recommencer. Quand la langue est chargée , au lieu de s'amuser à la nettoyer, on confie à l'estomac, vrai et unique siège du mai, la potion salutaire qui doit chasser les mauvaises humeurs. A quoi servirait de cicatriser une plaie , tant que le virus séjournerait dans les veines?
La passion dominante est la colonne dont la chute entraînera la ruine de l'édifice, le Goliath dont la mort sera suivie d'une complète déroute, la capitale qui une fois prise décidera de la conquête du royaume entier.
2** Commencer par les effets du vice les plus extérieurs, les plus grossiers, les plus capables de scandaliser, les plus faciles à réprimer, et arriver insensiblement à ce qu'il y a de plus intimée, de plus subtil, de plus difficile. Dieu lui-même avait dit à son peuole de ne pas entreprendre simultanément l'exter-
minnlion de tous les peuples de Chanaan, ce qui serait au dessus de ses forces, mais de les ruiner peu à peu et par parlies. {Deut, VII.)
Qu'on ne craigne pas, en attendant, d'être vaincu sur d'autres points ou envahi par d'autres vices : celui qui combat avec énergie un vice, conçoit de l'horreur pour tous ; et l'habitude qu'il contracte de se tenir en garde d'un côté, le rend comme inexpugnable de tous les autres côtés.
3" Concentrer sur ce point unique toutes nos forces spirituelles : l'examen, qu'il soit fréquent et sévère ; la confession, que l'accusation et le ferme propos portent spécialement sur les fautes que le vice fait commettre; la prière, qu'elle se propose d'obtenir la grâce de la victoire ; la lecture, qu'elle inspire ou l'horreur du vice ou l'amour de la vertu opposée ; les pénitences , qu'elles soient multipliées en raison des chutes ; la méditation , qu'elle considère souvent la laideur et les suites désastreuses du vice.
Puisque la passion dominante est de tous nos ennemis le plus implacable et le plus terrible, celui qui porte l'étendard, qui a le commandement général, qui est l'âme et le conseil de tout le camp, imitons le vindicatif qui fomente dans son cœur une haine toujours plus vive contre son adversaire , e t jour et nuit ne cesse de machiner sa ruine.
4° Combattre le vice par des actes contraires : la colère par la douceur, la paresse par l'exactitude, la dissipation par le recueillement, l'orgueil par l'humilité. Pour le vice impur, quoique les austérités soient utiles, il serait souvent dangereux de vouloir l'affronter et de se mesurer corps à corps avec lui : mieux vaut s'abîmer dans son néant, se distraire et prier.
La victoire ne consistant pas précisément à éteindre lejvice dominant et à n'en plus sentir les atteintes, mais à lutter sans cesse pour n'être pas vaincu, il ne faut jamais désespérer du succès , mais se persuader qu'avec la grâce de Dieu on peut tout , et que tôt ou tard l'ennemi cédera aux efforts continus.
Méthode pour acquérir la vertu,
(/uatre règles encore la constituent :
1" Choisir d'abord la vertu dont Tacquisition est d'une plus grande importance : ou celle opposée au vice dominant , on celle pour laquelle nous avons plus de ressource et d'attrait. En choisissant la première, nous remporterons un double avantage : nous abattrons et nous édifierons, nous arracherons et nous planterons; en choisissant la seconde, nous pouvons espérer d'aller et plus vite et plus loin dans la pratique de cette vertu.
Rien n'est beau comme le firmament, vu à travers un puissant télescope; chaque astre a son mouvement propre, son volume, sa nuance : faible image et pâle reflet du ciel, où chaque élu dépose sur le manteau royal de Notre-Seigneur, telle qu'un diamant et un rubis, la vertu qui a le plus brillé en lui sur la terre! Avec quel soin le religieux, sous l'inspiration de la grâce, ne doit-il pas discerner d'abord et cultiver ensuite la vertu par laquelle il veut éternellement et resplendir luimême et faire resplendir la robe mystique de Jésus-Christ!
2*^ iN'en prendre qu'une à la fois, et la diviser par degrés. On connaît les adages : Qui n'a qu'une affaire , la fait bien mieux. —Divisez pour régner. — Qui veut tout faire à la fois, ne fait rien.
Ici encore, on doit être sans crainte sur les autres vertus et sur les autres actes de la même vertu. Comme toutes les vertus se tiennent, les efforts qu'on fait pour Tune portent par contre-coup sur toutes les autres ; et celui qui , par amour pour Dieu, s'applique avec tant d'ardeur à l'acquisition d'une vertu sur an point, ne laissera pas échapper l'occasion de pratiquer ceae même vertu sur les autres points, quand la Providence la fera naître.
3*^ Exciter en nous un vif désir et une haute estime de cette
vertu : car le succès est proportionné aux eiïorts, les efforts au désir, le désir à leslirae. Qui bien estime, bien désire ; qui bien désire, bien cherche; qui bien cherche, bien trouve.
Or, pour estimer et pour désirer une vertu , il faut considérer souvent et attentivement combien elle est excellente, utile , nécessaire ; il faut l'étudier dans Jésus-Christ , dans Marie, dans les Apôtres et les Saints de notre état; il faut lire quelques traités de cette vertu, recueillir les maxinies les plus frappantes et les mieux adaptées à notre position -, il faut avec ces extraits, comme le recommandait saint Ignace, composer à notre usage des sujets de méditation.
4° Exercer le plus souvent possible des actes de cette vertu. Qui dit vertu, dit courage, habitude : courage contre soi-même, habitude acquise par des actes réitérés. La vertu s'apprend comme la lecture, comme la musique, comme la peinture.
Point de vertu sans travail. Le royaume du ciel souffre violence : chacun doit payer de sa personne, dresser ses batteries, monter à l'assaut. Illusion de croire que Dieu nous donnera des vertus toutes faites, c'est à nous de faire nos vertus : à l'exception de la foi, de lespérance et de la charité, qui sont des vertus infuses, toutes les autres sont des vertus acquises ; et, quand on les demande à Dieu , il exauce en ce sens 1" qu'il lait naître les occasions d'en produire les actes, 2° qu'il confère la grâce nécessaire pour se vaincre soi-même. Saint François Xavier répétait sans cesse : « Surmontez-vous vous-même, surmontez-vous vous-même; » et, quand on paraissait étonné de cette insistance, il répondait : « Tel est l'avis que m'a légué Ignace, mon Père; si vous le suivez, il suffit. »
Au reste , qu'on travaille à l'extirpation d'un vice ou à l'acquisition d'une vertu , on ne doit jamais limiter le temps de la lutte ou de l'exercice, de peur de trouver du mécompte; mais combattre le vice jusqu'à ce qu'il soit hors d'état de nous nuire et que ses mouvements soient aisément apaisés, et pratiquer les actes de la vertu jusqu'à ce que l'habitude en soit contractée. Ce grand chêne qui couronne la montagne, est-il venu en un jour et l'abattra-t-on d'un seul coup ? Ainsi en est-
il de la vertu, elle croît peu à peu; ainsi en est-il du vice, il diminue insensiblement. Que si Ton interrompt pour quelques jours, revenir bientôt à la charge : car l'ennemi n'attend que le moment opportun pour nous surprendre à Timproviste.
Tel est l'enseignement peut-être le plus nécessaire et le plus pratique que le Supérieur ait mission d'inculquer à ses religieux; et ces questions doivent lui être familières : « Quel vice attaquez-vous? quelle vertu poursuivez-vous ?» La réponse lui donnera immédiatement et infailliblement la juste mesure de leurs progrès, en tenant compte toutefois des difficultés et des résistances que chacun rencontre ; car la vertu consiste dans une résolution forte d'obéir à Dieu , et non dans tous les mouvements qui rendent nos actions agréables ou pénibles , faciles ou difficiles : un religieux d'un naturel rude et revêche , s'il lutte avec énergie et persévérance, profite incomparablement plus en vertu qu'un autre d'un caractère doux et facile, qui s'abandonne nonchalamment à son impulsion naturelle et ne donne presque jamais des preuves de sn !>onne volonté, ainsi que nous l'avons déjà plusieurs fois remarqué.
Des tentations.
Principes généraux que le Supérieur ne peut laisser ignorer à ses inférieurs.
Ces principes se rapportent à îa conduite que le religieux doit tenir avant la tentation, pendant la tentation et après la tentation.
Jvant la tentation : V Que le religieux n'ait pas de la tentation une crainte exagérée. Outre que la tentation n'est point d'ciie-mème un péché , à moins qu'on n'y ait donné occa-
sion; que la délectation elle-même n'est point criminelle, tant que la partie supérieure s'en retire et la désavoue; qu'il n*y a que le consentement, fruit de la volonté, qui soit à nous et qui nous souille; la tentation, dans les desseins de Dieu qui la permet, est un moyen de nous punir, de nous humilier, de nous détacher, de nous purifier, de nous aguerrir, de nous instruire, d'augmenter notre mérite. C'est le soufflet qui réprime l'orgueil, l'éperon qui tient en haleine , le creuset où For s'épure; c'est l'orage qui apprend au matelot à prier, la difficulté du voyage qui fait soupirer après la patrie , l'épreuve qui nous fait reconnaître ce que nous pouvons par nous-mêmes ; c'est le couteau qui émonde la vigne pour lui faire produire des fruits plus excellents et plus nombreux, le marteau qui dégrossit et façonne les pierres vivantes de la Jérusalem céleste, le coup de pinceau qui forme en nous les traits du divin Crucifié ; souvent c'est l'apprentissage dans l'art de conduire les âmes, car « celui , dit V Ecclésiastique, qui n'a « pas été tenté, que sait-il? » (EcclL xxxiv). Toujours et pour tous, c'est le combat qui fait triompher la grâce et multiplie nos couronnes, puisqu'il est bien plus glorieux de battre sans cesse un ennemi qui ne meurt jamais, que d'être privé, par une extermination complète, de l'occasion de prouver à Dieu sa fidélité et son amour.
2° Qu'il soit attentif aux ruses et aux manœuvres du tentateur. Tantôt Satan jette un bandeau sur notre esprit en justifiant à nos yeux, par de spécieux sophismes , ce qui est blâmable. Tantôt il nous agite de scrupules, de désirs bizarres et opposés, cherchant à nous rendre le joug de la vertu intolérable et à nous le faire secouer. Tantôt, pour nous dégoûter des observances, il nous dit : « Ne peut-on pas être un bon religieux, devenir un saint, sans toutes ces minuties? Dieu fait-il dépendre sa grâce de si peu?.».» Il a bien soin de n'exiger que peu en commençant, de peur d'effaroucher, se réservant de demander toujours davantage. Il se transfigure même en ange de lumière , nous poussant au bien pendant quelque temps, mais à un bien moindre; ou à un bien plus grand, mais im-
possible; ou à un bien qui ne convient pns à notre état-, ou à un bien qui n'est tel qu'en apparence. Surtout, et c'est sans contredit de toutes ses ruses la plus dangereuse et la plus fatale, afin de n'avoir affaire qu'à nous et de se servir pour nous perdre de toute sa malice, il nous isole de notre Supérieur et nous persuade de lui caclier les assauts qu'il nous livre.
Pendant la leniatîon : V Que le religieux n'accorde rien à la tentation , pas le plus léger consentement , repoussant brusquement la pensée mauvaise , retranchant sans délai ce qui est ou peut devenir une occasion de péché.
2" Qu'il ne mette point en question s'il lâchera pied sur quelque point de ses règles ou de ses résolutions. Ce n'est pas le moment propre à la délibération. Tout homme fatigué cherche à se soulager : or, dans la tentation, nous souffrons du travail de la lutte ; pour peu que nous délibérions sur ce qu'il faut faire ou omettre, nous ne manquerons pas de décider en faveur de la liberté et de la nature.
3" Qu'il multiplie les actes de vertu et prenne ainsi l'offensive, au lieu de se tenir simplement sur la défensive : des actes d'humilité, de patience, de mortification, d'amour de Dieu; des examens plus sévères, des oraisons plus prolongées.
4° Qu'il redouble de confiance en Dieu, appuyé sur la parole de l'Apôtre : « Dieu est fidèle , et il ne souffrira pas que vous « soyez tenté au-dessus de vos forces. » (!. C(y)\ x). En permettant la tentation qu'il tempère et proportionne , Dieu , dit saint Jean-Chrysostôme , se comporte comme un joueur de luth, qui pince ses cordes, assez pour en tirer un son harmonieux, mais non de manière à les rompre (^oîw. 4 , adpopul.) ; comme un potier , dit saint Ephrem , qui met au four des vases de différents calibres, et qui, sûr dans ses calculs, laisse plus longtemps les grands , moins les moyens , moins encore les petits.
5^ Qu'il ne se replie point avec anxiété sur lui-même pour examiner ce qu'il voit , ce qu'il entend , ce qu'il ressent , s'il consent ou non, s'il commet un péché mortel ou véniel. îl risquerait ainsi de rentrer plus avant dans la tentation , sur-
tout si elle a pour objet la sensualité. Le plus sûr est d'imiter l'enfant à qui l'on montre une bête horrible, il se rejette et se cache aussitôt dans le sein de sa mère pour ne rien voir.
Après la tentation : 1° Si le religieux a été vainqueur, qu'i? remercie Dieu; l'action de grâces est un titre pour recevoir des faveurs nouvelles , et un préservatif contre la vaine gloire. Qu'il vise à profiter de la victoire , en recherchant les motifs qu'a pu se proposer Dieu dans cette tentation; en constatant par quels moyens il a réussi à la dissiper , afin de les employer en pareille circonstance; en redoublant de vigilance , de peur que le démon ne revienne à l'improviste avec sept esprits plus méchants encore.
2° S'il a été vaincu , qu'il se relève au moment même. « Quand nous avons failli, dit saint François de Sales, deman- « dons aussitôt à notre cœur s'il n'a pas toujours vive et en- « tière la résolution de servir Dieu , et j'espère qu'il nous ré- « pondra qu'oui , et qu'il souffrirait plutôt mille fois la mort « que d'abandonner cette résolution. — Pourquoi donc bron- « ches-tu? pourquoi es-tu si lâche? — Il répondra : Je ne sais t( comment, j'ai été surpris, ma pesanteur m'accable.— Hélas! « il lui faut pardonner, ce n'est pas par infidélité , c'est par « infirmité qu'il pèche. Il le faut corriger doucement, tranu quillement, et non pas le courroucer et le troubler davan- «( tage. Eh bien! mon cœur, mon ami, au nom de Dieu, « prends courage, cheminons, prenons garde à nous, élevons- <( nous à notre secours et à notre Dieu. » (Esprit). On doit aussi, pour venger sa défaite et montrer à Dieu son repentir, faire avec la plus grande ferveur quelque acte de contrition, d'humilité, d'amour de Dieu.
Principes relatifs à certaines tentations » que le SujA^.rieur ;2e ^eui }gQ9f^T,
Il est des tentations dites extraordinaires , tant à causô da leur violence et de leurs effets, qu'à cause du petit nombre et
(ic la saînlclc Jcs personnes qui les éprouvent. Du côté du démon, c'est le suprême effort de la rage ; du côté de Dieu, c'est un trait merveilleux de sa sagesse qui veut ou épurer, ou exercer, ou instruire certaines âmes d'élite.
Les principales sont : 1" des impressions de désespoir : celui qui subit cette tentation, tout en aimant Dieu très-parfaitement, se croit réprouvé ^ il entend une voix intérieure qui lui dit : (c Tue-toi, finis une vie misérable •, » parfois il lui semble qu'il ferait à Dieu un sacrifice agréable, s'il s'arrachait l'existence. 2° Des doutes sur la foi : tous les mystères n'apparaissent plus que comme des rêveries et des fables ridicules; il vient à l'esprit des objections insolubles , qui mettent à néant d'une manière évidente tout ce qui est le mieux établi dans le christianisme ; on ne peut pas dire seulement, je crois}) on se regarde comme un païen et un athée. 3° Des désordres impurs qui ont toutes les apparences du crime , et auxquels pourtant la volonté n'a aucune part. L'imagination est fascinée , les sens emportés , le cœur pris et épris ; c'est à peine si la volonté peut se rendre compte de sa liberté et de sa résistance. 4" La haine de Dieu , au point de trouver ses délices dans les outrages qu'on fait à Dieu, de détester ceux qui s'appliquent à servir Dieu, de regretter de n'avoir pas à sa disposition les langues et les cœurs de toutes les créatures pour maudire Dieu. On trouve dans son esprit , quelquefois sur ses lèvres, des formules de blasphèmes et d'imprécations exécrables. 5^ L'aversion pour le Supérieur ou pour d'autres religieux : en eux tout choque , leurs discours , leurs actions , leur visage , leur démarche , le son de la voix ; on interprète tout en mal, on transforme leurs vertus en vices ; on ne voit en eux que des ennemis ou des hypocrites, 6° Le dégoût de la vocation et une indicible horreur pour les choses saintes : oraisons , sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, prédication j ministères de charité et de zèle ; tout ce qu'on aimait jusque-là, tout ce qu'on estimait déplus sacré, paraît détestable ; on ne se traîne qu'à regret aux exercices ; on ronge sa chaîne , on voudrait en être débarrassé pour toujours.
Il est aisé de comprendre quelle doit cire la prudence , la charité, la patience du Supérieur à l'égard des religieux soumis à ces sortes d'épreuves.
D*abord, qu'il les rassure et les empêche de se laisser aller au découragement. « La rage de Satan suppose que vous êtes « les amis de Dieu , et ses plus violents assauts indiquent que « votre vertu est très-parfaite : « car , disait saint François de « Sales, les chiens n'aboient qu'aux étrangers, et l'on ne dé- « ploie les formidables batteries que contre les citadelles bien « fortifiées. » Votre conduite est d'ailleurs exemplaire \ la « tentation passée, vous frémissez au seul souvenir de ce que « vous avez ressenti ; vous ne négligez aucun des moyens qui « vous sont prescrits pour vous prémunir ; c'est dans les plus <c saints exercices , lorsque vous aspirez à vous unir à Dieu , « que Satan vous harcelle : autant d'indices de votre fidélité et « de votre résistance. Peut-être Dieu veut-il appliquer vos mé- « rites à des âmes pour le salut desquelles vous vous êtes dé- « voués. Peut-être vous destine-t-il à diriger un jour des âmes « en butte aux mêmes tentations. Peut-être vous fait-il ainsi « expier et racheter le passé* »
Il faut ensuite leur recommander trois choses : robéissance aux avis de celui qui a grâce et mission pour les conduire , quelque peu importants et même nuisibles qu'ils leur paraissent; la fidélité à tous leurs exercices spirituels , quelque dégoût qu'ils y ressentent ; le mépris du tentateur et de la tentalion. Sur ce dernier point, saint François de Sales dit admirablement : « Le démon étant essentiellement un esprit d'or- « gueil qui ne peut souffrir le dédain , rien ne le chasse plus « efficacement et ne dissipe plus promptement ses suggestions, « que le mépris ; d'autant que, combattre un ennemi, est un « signe qu'on fait état de sa force *, mais le mépriser, est une « marque qu'on le tient pour vaincu. Une abeille se pose sur i « votre visage : vous y portez le doigt , elle vous pique ; vous « ne bougez, elle s'envole. » ( Espril.)
Que si le religieux est tenté contre sa vocation , le Supérieur doit lui dire que les raisons qui ont déterminé son élection ,
raisons qui consistaient dans des lumières surnaturelles et des louches secrètes de la grâce, subsistent , quoique le sentiment ait disparu , que Dieu, qui ne fait rien en vain ni à moitié, ne l'a pas appelé, par un enchaînement si admirable de circonstances, pour le renvoyer; que ses promesses et ses rénovations, étant de vraies grâces et des grâces insignes , indiquent assez qu'il est dans sa vocation et que Vinlention de Dieu est qu'il y persévère ; que, d'après les Docteurs, il est dans la voie du salut la plus sûre, tant à cause des grâces que Dieu répand sur le religieux, qu'à cause de l'éloignement des occasions de péché où le place sa règle ; tandis qu'au témoignage des Saints, s'il quitte et perd par sa faute sa vocation, il se jette dans la voie la plus difficile , tant à cause des dangers auxquels il va de nouveau s'exposer, qu'à cause de la malédiction presque inévitable qu'attireront sur lui son infidélité et son inconstance. Alors même que le Docteur le plus savant , le plus grave , le plus saint, donnerait une décision contraire, il faudrait le regarder comme un ministre de Satan \ car le religieux doit moins de déférence à l'autorité d'un homme quelconque, que de soumission au jugement de son Supérieur , à la voix du Ciel qui l'appelle, et à l'inspiration surnaturelle qu'il suivit en se donnant à Dieu.
On vit saint Ignace s'imposer un jeûne de trois jours entiers, accompagné de prières et de gémissements continuels devant Dieu, afin d'obtenir pour un de ses novices la délivrance de cette tentation. Il passa avec un autre la plus grande partie de la nuit, frappant à la porte de son cœur, lui exposant , avec cette persuasion qui accompagnait toutes ses paroles , les puissantes raisons qui devaient l'éclairer , l'altérant ou le consolant , lui faisant verser tour à tour les larmes de l'effroi et celles d'une profonde contrition. Quand il découvrait par une lumière surnaturelle que le vrai motif de la tentation était une faute grave, cachée par le novice ou le religieux, il mettait le doigt sur cette plaie secrète, cherchait par tous les moyens à en obtenir l'aveu, faisait quelquefois lui-même l'accusation de ses fautes les plus considérables, et n'hésitait pas
k réveiller au milieu de la nuit un des confesseurs de la maison, pour ne pas remettre au lendemain ce qui devait rendre la paix à un malheureux.
PARAGRAPHE 4e. j. <,<
Dm troisième degré d'oraison. \ ;
En qiipi consiste le troisième degré d'oraison , et quels sont les religieux qui
y sont appelés.
Nous ne parlerons ni du premier degré d'oraison , qui consisle à chercher Dieu par la méditation , ni du second degré, qui consiste à s'approcher de Dieu par les affections, ni du quatrième , où l'âme se repose en Dieu , ni du cinquième , où l'âme s'unit à Dieu : les deux premiers sont les plus ordinaires et présentent peu de difficultés ; les deux derniers se rencontrent rarement , et sont expliqués dans plusieurs ouvrages : qu'il suffise de donner ici quelques notions générales sur le troisième degré.
V Le troisième degré d'oraison , autrement dit de recueillement actif ou d'attention amoureuse à Dieu présent , consiste en trois choses : dans un regard sur Dieu, dans un souvenir de Dieu , dans une tendance vers Dieu ; en sorte que notre esprit , notre mémoire , notre volonté concourent ensemble pour produire cette attention amoureuse qui est tout à la fois regard, souvenir et tendance. L'esprit, parle moyen delà foi, voit Dieu présent, c'est-à-dire qu'il le croit présent, et, dans cette croyance , le considère d'une simple vue, sans réflexion, sans raisonnement , sans autre acte de l'entendement. La mémoire rappelle souvent le souvenir de Dieu présent , et , avec le temps , rend ce souvenir habituel. La volonté tend amoureusement vers Dieu , et vivifie cette vue et ce souvenir qui ne sauraient rester froids et indifférents.
Quelques-uns, surtout dans les commencements, regardent Dieu comme remplissant l'univers ; ils marchent en Dieu , parlent en Dieu , voient et agissent en Dieu. D'autres sont attirés à regarder Dieu dans la suprême partie de leur âme ; d'autres , et ce sont ordinairement les plus avancés , sont attirés à le regarder au milieu de leur cœur. Chacun doit suivre son attrait.
Dans cet état , on peut et on doit sans doute penser aux mystères de Notre-Seigneur et de la Sainte-Vierge : V quand Dieu les met dans l'esprit , 2° dans les solennités de l'Eglise , 3° quand on croit en avoir besoin pour ranimer son attention amoureuse ; mais cette pensée , plus simple et plus spirituelle qu'autrefois , est moins accompagnée de réflexions et de représentations.
2° On peut être appelé à cet heureux état par une vocation extraordinaire ou par une vocation ordinaire.
Dieu appelle de la première manière qui il veut et quand il veut , sans qu'on ait rien fait dans l'intention d'acquérir cette faveur, sans qu'on s'y attende, et quelquefois sans avoir jamais entendu parler de cette oraison. Dans ce cas , l'attention est attirée tout à coup avec force et suavité , par une grâce non commune à laquelle on s'abandonne. Dieu a coutume de n'appeler ainsi que les religieux qui s'appliquent à lui rendre de grands services , ou à le chercher de toute l'étendue de leurs désirsw
Dieu appelle de la seconde manière ceux qui , ayant ou entendu parler de cette oraison , ou lu les avantages qu'on en retire, ou admiré la sainteté des personnes qui s'y trouvent , se sentent intérieurement pressés de prendre cette voie pour arriver à la perfection. On reconnaît que l'attrait vient de Dieu, non de la nature ou du démon , à trois marques : 1° lorsqu'on éprouve une certaine absence de goût pour la méditation ou pour l'oraison affective, et qu'on en retire peu de fruits malgré la bonne volonté d'en profiter •, 2" lorsqu'on se sent porté à l'unité de pensée et d'affection , à une sorte de silence intérieur, et éloigné de cette multiplicité d'actes et de réflexions qu'on produi-
sait autrefois ; 3** lorsqu'on a une vertu solide et constante , éprouvée et accompagnée d'une grande pureté d'âme et d'un désir sincère d'être tout à Dieu et de mourir à tout le reste.
11 est de la plus haute importance de s'en rapporter aux lumières d'un sage Supérieur, pour ne point tomber dans l'illusion.
Quels sont les avantages de cette oraison , et comment doivent se comporter les religieux que Dieu y a élevés.
V Les avantages qu'on retire de cette oraison sont aussi excellents que nombreux : 1° on connaît mieux les perfections de Dieu sur qui on a les yeux incessamment fixés , et l'on connaît mieux ses propres misères , parce qu'on se voit en Dieu comme dans un miroir limpide où les moindres taches paraissent à découvert ^ 2** on se détache plus absolument de toute chose pour s'attacher à Dieu seul : car , dans cet exercice , on éloigne son esprit et son cœur de tous les objets créés pour se porter uniquement vers Dieu ; 3° on commence à pratiquer cette belle maxime des Saints : tout et rieriy c'est-à-dire à regarder Dieu comme tout et le reste comme rien ; 4° on se fortifie dans l'humilité , en voyant sa faiblesse , son dénûment , son néant en présence du Dieu tout-puissant, souverainement riche et infiniment grand ; 5" on vit dans la mortification la plus excellente et la plus nécessaire, qui consiste à réprimer les mouvements intérieurs et à reporter constamment vers Dieu toutes les pensées et toutes les affections ; 6** on possède cet œil simple dont parle l'Evangile, qui regarde purement Dieu en toute chose , sans retour sur soi-même ou sur la créature : semblable à l'aiguille aimantée qui se tourne toujours vers le nord , sans pouvoir se fixer d'un autre côté ; 7° on aime Dieu de tout son cœur, de tout son esprit, de toutes ses forces, puisqu'on ne voit que Dieu , on ne se souvient que de Dieu , on ne veut
tendre qu'à Dieu j 8° on jouit de la vérilable paix qui ne se trouve qu'en Dieu , notre centre , notre fin , notre félicité et notre vie 5 9* on se transforme peu h peu en l'image de Dieu , ainsi que s'exprime saint Paul , par l'habitude de le contempler, de converser avec lui , de s'épancher en lui , de l'étreindre et de l'embrasser par des transports toujours plus purs , toujours plus doux , toujours nouveaux.
2" Quant à la manière de se comporter dans cet état d'oraison , ce qu'on peut dire en général , c'est qu'il faut éviter avec soin tout ce qui serait capable de ralentir ou de détruire l'attention amoureuse à Dieu présent. Donc : 1** ne pas trop s'exciter soi-même à produire certains actes utiles et même nécessaires autrefois , prières particulières , sentiments de regret, etc. : les accepter cependant et s'y abandonner doucement , lorsque Dieu les met dans l'esprit ; 2'' faire ses examens , ses communions , ses prières vocales d'obligation ou de règle, autant que possible sans interrompre son simple regard ; 3" vaquer à l'étude et aux emplois , prendre la récréation , aller au réfectoire , en se conservant toujours dans l'attention à Dieu présent, sinon actuelle , du moins habituelle : pour cela, faire par intervalles de petites pauses, afin de rentrer en possession de soi-même et de son trésor ; 4° dès le réveil, en même temps qu'on ouvre les yeux du corps, il faut ouvrir les yeux de l'esprit pour contempler Dieu , et comme on a commencé et continué la journée en ce saint exercice, on doit l'achever par un dernier regard sur Dieu.
Les défauts dans lesquels le religieux élevé à cette oraison serait exposé à tomber, sont : P l'incertitude sur la bonté de cette oraison ou sur la vocation à cette oraison : au lieu de perdre le temps en mille réflexions inutiles , qu'il consulte son Supérieur et s'en tienne à sa décision ; 2*^ la résistance aux desseins de Dieu , qui demande certains sacrifices ou certains actes de vertu : en regardant Dieu , il faut écouter ses ordres et être prompt à les exécuter ; 3° la négligence à vaquer à l'oraison durant le temps déterminé par la règle , sous prétexte qu'on est tout le jour en oraison : sans ce secours , l'attention amou^
— 646 -^ reuse à Dieu présent s*affaiblirait bientôt et finirait par s'évanouir; 4° l'oisiveté, lorsque, dans Toraison, cédant à Tengourdissement et aux distractions , on n'a pas soin de se recueillir et d'exciter son esprit abattu , qu'on ne correspond pas à l'opéra* tion intérieure de Dieu , qu'on se laisse entraîner volontairenneni à des pensées vaines 5 5^ le découragement que produisent d'un côté la crainte d'offenser un Dieu si bon et l'impuissance de l'aimer comme on voudrait, de l'autre la vue des désordres où la plupart des hommes sont plongés et la triste nécessité où l'on est de converser avec le monde.
Dans chaque institut , il y a des méthodes tracées de prier et de méditer ; le Supérieur doit en exiger la pratique , sans doute , mais sans contrarier les attraits particuliers et les desseins de Dieu sur certaines âmes. Ces attraits et ces desseins constatés , c'est pour lui un impérieux devoir de les seconder et de s'y adapter.
PARAGRAPHE 5e.
, De la pralique du plus parfait.
Quelques questions sur l'habitude du plus parfait.
L'Apôtre écrivait aux Romains : « Réformez-vous dans vos idées et vos sentiments , afin de reconnaître quelle est ïa « volonté de Dieu bonne, meilleure et parfaite. » (Cap. xii). Voilà donc trois degrés d'excellence dans nos actes : le bien , le mieux, le plus parfait : « le bien, dit saint Anselme , qu convient aux commençants ; le mieux, où s'exercent ceux qui profitent ; le plus parfait , qui est le point culminant où nous puissions viser. »
Saint Paul proposant le second et même le troisième degré à de simples fidèles récemment convertis du paganisme , un
Supérieur craindra-l-il de proposer Tun et l'autre h des religieux nourris dans la piélc et spécialement engagés à la perfection ?
1^ En quoi consiste l'habitude du plus parfait?
A choisir, entre deux choses ou entre deux manières de faire la même chose, la plus parfaite. Nulle obligation pour le reli* gieux , dans certains cas , de faire ceci qui est bien ou cela qui est mieux , de préférer telle manière d'agir meilleure à telle autre manière simplement bonne : quelque parti qu'il prenne, il restera irrépréhensible ; son action ne sera même pas sans mérite. Mais, pour se conformer au conseil de l'Apôtre, il laisse habituellement le bien pour le mieux , il laisse même le mieux pour le plus parfait.
2** Que peut-on , dans le détail de la vie religieuse , appeler le plus parfait?
Dans les devoirs envers Dieu , c'est C€ qui lui procure plus de gloire, vu l'excellence de la chose que l'on fait pour lui et la ferveur dont on est animé en la faisant. Dans les devoirs envers le prochain , c'est ce qui lui est le plus avantageux , vu la grandeur et les conséquences des services temporels et surtout spirituels qu'on lui rend. Dans les devoirs du religieux envers lui-même , c'est ce qui contrarie davantage la nature corrompue, vu les sacrifices qu'on lui impose et l'impuissance où on la met de résister à la grâce. En général , c'est ce qui se rapproche le plus de l'esprit des conseils évangéliques dans Finstitut que l'on suit et dans la position où l'on se trouve.
3" Le plus parfait est-il absolu et invariable ?
ïl dépend assez souvent des circonstances : telle chose sera plus parfaite pour l'un et moins parfaite pour Vautre , à raison du caractère différent , des tentations opposées , des obligations diverses ; telle chose sera plus parfaite dans un temps et moins parfaite dans un autre temps , parce que ks événements auront amené des besoins nouveaux, ou que les desseins de Dieu mieux connus auront changé ou modifié la situation. Inutile d'avertir que le plus parfait se combine avec Tcnscmble des devoirs et ne doit jamais préjudicicr à
aucun. D'ailleurs, comme le dit saint François de Sales, la perfection ne consiste pas dans la multiplicité des actions que nous faisons , mais dans la perfection avec laquelle nous les faisons.
4° Est-il facile de discerner en toute chose le plus parfait!
Oui , si l'on est attentif à écouter la voix intérieure de l'Esprit-Saint et à consulter la droite raison éclairée par la foi. Dans le doute , on peut s'adresser à soi-même les questions suivantes : Quels sont sur ce point les exemples de Jésus- Christ et des Saints? — Quelles sont leurs maximes? — Que feraient-ils à ma place? — Que voudrais-je avoir fait à l'heure de la mort et au jugement particulier ? — Quel parti prendraient un réprouvé et un saint renvoyés sur la terre, l'un pour expier ses fautes, l'autre pour embellir sa couronne? — Quel conseil donnerais-je dans le cas présent à un religieux dont j'aurais à cœur la perfection? — Au reste, le religieux a d'une part ses règles qui lui donnent sur la perfection de son état les idées les plus sures et les plus claires, de l'autre son Supérieur établi de Dieu pour lever ses doutes et éclaircir ses dilTicultés.
Quelques questions sur le vœu du plus parfait.
1" A quoi s'engage-t-on par le vœu du plus parfait?
Les obligations contractées par les vœux, en dehors des vœux de religion, dépendant de la libre volonté de celui qui les fait, on peut s'engager sous peine de péché mortel ou sous peine de péché véniel, pour toutes les vertus et toutes les règles ou pour quelques-unes, pour toute la vie ou pour un laps de temps déterminé. Si l'on se lie sous peine de péché véniel, la transgression n'ira jamais jusqu'au mortel ; si sous peine de péché mortel, la transgression n'atteindra les limites du péché grave que lorsqu'elle sera devenue grave à raison du nombre et de l'importance des négligences ou des dispositions du cœur.
2° Tout religieux peut-il faire le vœu du plus parfait?
Pour faire ce vœu, il faut y ^'tre poussé par l'esprit de Dieu, être autorisé par son Supérieur, avoir une conscience droite et un jugement sain, remplir exactement les devoirs de la vie religieuse, s'être fortifié dans la pratique de toutes les vertus. Un sage Supérieur conseillera d'abord l'habitude du plus parfait au religieux qui lui demandera à faire le vœu; il attachera ensuite à l'habitude la sanction générale des règles ; plus tard il permettra le vœu pour une tendance à faire le plus parfait, pour un temps assez court et sous peine de péché véniel ; il pourra enfin prolonger le temps et laisser resserrer plus étroitement Fobhgationj il ne permettra jamais ou presque jamais ce vœu à perpétuité *, il devra quelquefois le suspendre pour un temps, par exemple, s'il y avait trouble, perplexité, défaut de confiance au Supérieur, négligence habituelle; et, pour aller au-devant des scrupules , il mettra toujours cette condition, que le religieux ne s'engage à rien dans le doute.
3** Pour quels motifs fait-on ce vœu?
Pour se mettre dans l'heureuse nécessité d'c'ire fidèle à Dieu en toutes choses, dans les petites comme dans les grandes; de l'aimer de toutes ses forces , du moins d'un amour effectif, sans réserve et toujours ; de reconnaître, autant qu'il est possible , ses miséricordes infinies par l'accomplissement de ses moindres ordres et de tous les devoirs de son état.
Pour retrancher brusquement et sans quartier à la nature l'espérance de se satisfaire, espérance qui semble toujours subsister au fond du cœur, en quelque état de mortification qu'on puisse être, et la contraindre de réparer par cette expiation forcée les fautes anciennes et celles que la fragilité fera commettre encore.
Pour acquérir tout d*un coup le mérite d*une longue vie , dans l'extrême incertitude où l'on est d'avoir seulement un jour devant soi, et se mettre en état de ne pas craindre que la mort vienne ravir les moyens de glorifier Dieu de plus en plus : car la volonté , manifestée par le vœu , de glorifier Dieu par tous les moyens, embrassant toute la vie et la plus longue vie , ne peut manquer d'être prise pour l'effet et imputée à ni <' ri te.
4* Ce vœu n'esl-il pas une entrave à la liberté d'esprit et de cœur?
Non, s'il est fait selon les conditions indiquées. « Je ne « crains pas, écrit le Père de Lacolombière, que ce vœu m*ôte « le repos de l'âme, et devienne pour moi une pierre de scan- « dale. Plus on aime la loi divine, dit le Psalmiste , plus le « cœur se dilate et se trouve à l'aise. Le soin exact d'obéir aux « règles et aux plus menues observances met l'esprit en liberté, « au lieu de lui causer de la contrainte; et le vœu facilite ce « soin , non-seulement parce qu'il éloigne les tentations par « la crainte de commettre un péché grief, mais encore parce « qu'il engage Dieu à donner de plus forts secours dans l'orai- « son. La seule pensée de ce vœu me réjouit , loin de m'ef- « frayer; il me semble que je vais entrer dans le royaume « de la liberté et de la paix , que je touche à mon bonheur, « et que j'ai enfin trouvé le trésor qu'il faut acheter si cher, » (Sa Relr,)
Combien il est avantageux et convenable au religieux de s'exercer à la pratique
du plus parfait.
Ne faisons qu'indiquer les avantages de cette pratique.
Affranchissement des péchés délibérés; puisqu'on ne choisit plus entre le bien et le mal, mais entre le bien et le plus parfait. — Nulle attache aux moindres imperfections ; puisqu'on vise à s'éloigner de l'ombre même du péché. — Pureté d'intention, conformité à la volonté de Dieu, soin des petites choses; puisque, dans toute circonstance, on se propose et l'on s'efforce de rendre à Dieu la plus grande gloire. — Où sera la ferveur, si elle n'est là? — Attention continuelle à la présence de Dieu, dont on cherche, à chaque instant, à connaître le bon plaisir. — Mortification incessante, par la réduction de tous les appétits déréglés de la nature, r— r Efficacité du zèle , car Dieu a coutume de bénir les travaux de ceux qui se dévouent sanc
réserve à son service. — Sainteté portée en peu de temps au degré le plus sublime, par l'habitude contractée de toutes les vertus. — Trésors incalculables de satisfactions et de mérites. — C'est-à-dire que la pratique du plus parfait est la voie du salut la plus sûre, puisqu'elle arrache à tous les périls ; la plus courte , puisqu'elle fait monter en un instant au faîte de la sainteté ; la plus méritoire , puisqu'elle résume tout le bien possible dans son état.
Maintenant demander s'il est convenable au religieux de s'exercer à cette pratique , c'est demander s'il est convenable qu'un voyageur, pour arriver à son but , prenne le chemin le plus direct ; qu'un débiteur, pour s'acquitter , fasse toute la diligence dont il est capable; qu'un général d'armée ne laisse échapper aucune occasion d'étendre le royaume de son prince et de mériter pour lui-même de nouveaux triomphes. Le religieux , par le fait seul de son entrée en religion , ne tend-il pas à la perfection ? Ses vœux ne sont-ils pas comme une dette rigoureuse de vertus angéliques et une profession solennelle de vie toute céleste? Ne s'est-il pas enrôlé sous l'étendard du Roi des cieux , pour lui conquérir des âmes ? A qui s'adresseront ces paroles : « Soyez saints , parce que je suis saint^ » et ces autres: « Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait, » si ce n'est au religieux?
« Ah ! lâches que nous sommes, s'écriait quelquefois saint « Ignace j dans la cour des princes, il est des officiers incom- « parabîement plus dévoués à un roi mortel que nous ne le « sommes au Roi des rois. Combien peu profitent , autant « qu'ils le pourraient et le devraient, du sang de Jésus-Christ « versé pour leur salut ! Combien peu comprennent ce que « Dieu ferait en eux et par eux, s'ils se livraient entièrement « à la grâce ! » Il ajoutait : « Un seul acte parfait vaut et (c avance plus devant Dieu que mille actes vulgaires : le fer- « vent franchira d'un saut l'espace que le tiède ne parcourra « pas en plusieurs années. »
Heureux, même dès cette vie, les religieux qui s'immolent à la gloire de Dieu constamment, par le motif le plus pur, de
— 6Ô2 — la manière la plus excellente! Sans parler de la surabondance des grâces obtenues, de la paix du cœur, de l'onction de l'Esprit-Saint, de l'assurance morale de la prédestination, qui pourrait dire toutes les consolations que Dieu leur prodigue? Non moins heureux le Supérieur qui compte dans sa communauté de tels religieux ! En même ten'ips qu'ils apparaissent au milieu de leurs frères comme la règle vivante et la sainteté personnifiée, ils attirent sur son gouvernement mille bénédiolions et lui rendent au centuple le biea qu'il leur fait.
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