CHAPITRE PREMIER
De rinipossibilUc où se trouve le Supérieur d'échapper aux
contradictions.
Ni Dieu ni les Saints les plus sages n'ont pu contenter tout le monde.
Aux Supérieurs qui aspireraient à contenter tout le monde, nous dirons avec le Père Binet, dans son ouvrage qui a pour titre : Quel est le meilleur gouvernement?
Vous êtes donc plus sages que Dieu ! Il a créé des anges, et un tiers s'est révolté contre lui; il a donné une loi aux hommes, et la plupart la transgressent; il a envoyé son Fils sur la terre, elles Juifs Font fait mourir. Fait-il briller son soleil, on demande la pluie; et dès qu'il pleut, on soupire après le beau temps. A peine trouve-t-on un seul homme satisfait de la position qui lui est faite par la Providence. Nul gouverne-
ment plus parfait que celui de Dieu, et nul gouvernement qui donne lieu à plus de murmures et de plaintes.
Vous êtes donc plus sages que Jésus-Christ! S'il mange avec les pécheurs, on dit que c'est un homme de bonne chère. S'il fait des miracles, on dit que c'est un possédé ; s'il ravit le peuple par sa doctrine, on dit que c'est un séducteur. Pourquoi n'est-il pas venu plus tôt? disent les uns. Pourquoi n'est-il pas venu plus tard? disent les autres. Ne pouvait-il pas choisir une autre mère qu'une pauvre femme, un autre genre de mort que la croix, d'autres apôtres que des pêcheurs? Notre-Seigneur disait ouvertement aux Juifs qu'il ne savait plus comment les prendre.
Vous êtes donc plus sages que Marie ! Elle savait bien la perplexité où se trouvait Joseph, après ce qui s'était passé en elle ; mais que faire? Révéler le mystère? c'est aller contre l'ordre de Dieu. Le tenir caché ? c'est laisser son chaste époux dans les angoisses. Il faut que Dieu vienne au secours de l'un et de l'autre.
Vous êtes donc plus sages que les Anges ! Dieu, ditCassien, n'a pas voulu donner aux hommes des Anges pour gouverneurs, dans la persuasion que ces esprits bienheureux ne contenteraient personne. Quoi! leur dirait-on sans cesse , vous sied-il de mettre le faix sur nos épaules , à vous qui n'avez ni infirmités à souffrir, ni tentations à vaincre, ni chair à porter? Est-ce que le moindre d'entre vous ne donnerait pas en une heure plus d'ordres et de conseils que n'en pourraient accomplir en cent ans tous les religieux et tous les Papes ? Il fait bon commander, mais essayez, essayez un peu d'obéir.
Saint Paul veut qu'on laisse à Antioche Jean Marc qui, autrefois, refusa de l'accompagner à Jérusalem. Saint Barnabe, au contraire, est d'avis qu'on oublie le passé et qu'on le garde. Que feront-ils? l'un ira d'un côté, et l'autre de l'autre.
Saint Bernard avait reçu le don des miracles; mais quand il en faisait, son oncle et son frère venaient lui dire : « Vous êtes un téméraire , l'orgueil vous perdra. » Et quand il s'abstenait d'en faire, les moines lui disaient: «Maître, vous enfouissez le
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non dcDioii, vous privez l'Ordre de la gloire que vous pourriez faire rejaillir sur lui, vous conlristez vos religieux et les saints Anges. »
Saint Epiphane et saint Jean - Chrysostôme agitaient un jour la question des Origénistes. Le pren^ier dit qu'il ne souffrira jamais les hérétiques. Le second proteste qu'il ne confondra jamais l'innocent avec le coupable. « Je vois bien, reprit saint Epiphane , que vous penchez du côté d'Origène. — Et moi, répliqua saint Jean-Chrysostôme, je crains fort que vous ne soyez du côté des ennemis de la vérité. — Eh bien! ajouta saint Epiphane , je m'en vais et je vous dis , de la part de Dieu, que vous ne mourrez pas à Conslantinople, mais en exil. — -Et moi, reprit saint Jean-Chrysostôme, je vous annonce que vous n'arriverez même pas chez vous, et qu'aussi bien que moi vous mourrez en route et sur mer. » (Baron. , in Jnnal.)
Tous deux étaient des Saints, tous deux prophétisèrent, tous deux avaient raison , et tous deux semblaient avoir un peu tort.
Les cai'actères étant si divers et les jugements si malins , c'est chimère de viser à contenter tout le monde.
Comment ferez-vous, lorsque plusieurs vous demanderont une chose que vous ne pouvez accorder qu'à un seul? et lorsque vous ne plairiez aux hommes qu'à la condition de déplaire à Dieu? et lorsqu'un secret confié vous empêchera d'exposer les véritables motifs d'une démarche qu'on critique? et lorsque les goûts seront différents, les vues opposées, les intérêts incompatibles?
Pourrez-vous contenter à la fois et les courageux qui ne demandent qu'à s'élancer dans la carrière, et les lâches qui se sentent écrasés par un atome, arrêtés par un brin d'herbe; et les doux qui veulent qu'on répande l'huile à profusion, et les
sévères qui désirent entendre gronder sernpiternellemenl le tonnerre; et les prudents qui toujours pèsent et discutent , et les insensés qui se hâtent d'agir et d'exécuter ? L'un est vif comme le feu, l'autre lourd comme le plomb, celui-ci plane comme l'aigle, celui*là rampe comme la tortue.
Quel secret si beau et si rare possédez-vous donc pour contenter, hors de la communauté, quelquefois même au dedans, tant d'esprits occupés à examiner tout ce que vous dites et tout ce que vous faites : ces esprits orgueilleux qui n'applaudissent qu'à leur manière de penser et de faire ; ces esprits envieux, aux yeux de qui n'avoir pas tort c'est avoir celui de tous les torts qu'ils pardonnent le moins ; ces esprits ombrageux qui se nourrissent de soupçons et de conjectures; faux et opiniâtres qui veulent toujours ce qu'ils ont voulu d'abord, et qu'un concile n'aurait pas la force de redresser; pointilleux et brouillons qui trouvent des difficultés partout ou qui en font naître, pour qui l'évidence même n'est pas assez lumineuse , et qui triomphent du malheureux talent qu'ils ont d'entraver ou de faire échouer tout projet qui tourne à la gloire de Dieu ; ces esprits singuliers et originaux que le plaisir de penser seuls touche infiniment plus que la honte de penser *nal?
Non, vous changeriez plus souvent de conduite que les ^nts ne changent de direction, que vous ne réussiriez pas à contenter ces esprits inquiets et fantasques qui trouvent à redire à tout, quelque parti qu'on prenne, qui ne peuvent souffrir ni leur propre repos ni celui des autres, qui ne savent ce qu'ils veulent et seraient bien fâchés que quelqu'un les contentât, fjui ne se contentent point eux-mêmes, et dont la plus douce et la plus habituelle jouissance est d'être mécontents de tout.
« 0 mon Dieu! s'écrie saint Pierre Damien, de quelle paît tience n'a pas besoin un Supérieur pour supporter tant « d'humeurs différentes! Si c'est un homme d'affaires, on dit « que ses sorties ruinent l'esprit intérieur; s'il demeure dans « la retraite, on dit qu'il perd les amis et laisse tomber le « temporel. Une juste sévérité passe pour cruauté , une sage
« condescendance pour mollesse. Et il n'est personne qui ne •t croie son jugement fondé , et qui ne s'imagine avoir les « meilleures raisons de le divulguer et de le faire partager aux « autres. » (Ep. 21.)
« On étudie vos défauts, on les exagère, on vous en attribue que vous n*avez pas. Vous ne faites pas une fausse démarche qui ne soit impitoyablement relevée. On donne un mauvais tour à vos actions les plus innocentes. Vous distinguez le mérite dans la distribution des emplois, c'est partialité 5 vous les partagez sans prédilection et sans choix, c'est injustice. Vous êtes sérieux et grave, on vous accuse d'être fier et hautain. Vous cherchez à édifier, on appelle cela hypocrisie. Vous avez des déférences pour les anciens et des ménagements envers les jeunes , c'est ruse , c'est politique , vous n'en usez ainsi que pour gagner des suffrages et vous faire des appuis. On traitera votre sagesse d'artifice, votre piété de scrupule, votre zèle d'emportement. Parlez, on vous fera dire des choses auxquelles vous n'avez jamais pensé. Gardez le silence, on trouvera dans votre silence du mystère. Agissez, n'agissez pas, observez-vous, contraignez-vous, on fera venin de tout. » (Beaufils, Leltre 1^®.)
« Les plus spirituels étant souvent les plus attachés à leur sens, sont les plus intraitables. Combien qui s'interdisent volontiers tous les autres plaisirs, excepté celui de censurer et d'exhaler leur mauvaise humeur t Chaque particulier prétend se dédommager, par des coups de langue, des rigueurs de la dépendance. C'est un continuel conflit que le démon s'efforce de fomenter entre le chef et les membres, dont l'un s'occupe à édifier et les autres à détruire : car nous sommes naturellement ennemis de la sujétion, et il n'est point de joug assez léger pour nous plaire. » (Ibid.)
« Oh! qu'il est rare , dit Thritème , de trouver un Abbé qui « plaise à tous ses inférieurs ! Trop souvent l'Abbé porte le « poids de la haine universelle, tous se raidissent contre lui, « et lui contre tous. » (Ind., cap. 2 Reg»)
Que le Supérieur s'allende au blâme dans les corrections et la réforme des abus.
Qui voulut jamais arrêter une passion , s'opposer à une erreur , sans provoquer une réaction ? « Est-il bien facile , « dit saint Augustin, de trouver un homme qui veuille être « repris? Où est ce sage à qui l'Esprit-Saint rend ce témoi- « gnage : « Reprenez-le, et il vous aimera? » {Episl. 87-210). « Tout méchant poursuit le juste , parce que le juste ne « veut pas consentir à sa méchanceté , dit ailleurs Je même « Docteur. Que le méchant fasse le mal , et que l'évêque se « taise, voilà un bon évêque ; mais si l'évêque parle, voilà un te détestable évêque. » (FnPsal. 128.)
Saint Paul écrivait aux Romains : « S'il est possible, autant « qu'il est en vous , ayez la paix avec tout le monde. » (Cap. xn). Sur quoi saint Grégoire pape fait cette réflexion : (c L'Apôtre savait bien qu'il est impossible aux bons de vivre « avec les méchants, c'est pourquoi il a soin de mettre cette « clause : s'il est possible. » (Epist. ad Eulog,). Et dans une lettre à Maxime, évêque de Solone : « Ayez cette conviction « intime et inébranlable , que nul ne peut plaire en même '< temps à Dieu et aux hommes pervers. Que votre Frater- « nité s'estime donc d'autant plus agréable au Dieu tout- « puissant , qu'elle l'est moins aux hommes méchants. » (Lib. 111%., ind. 3, Ep. 36.)
« Voilà deux propositions , dit saint Bernard , qui me pa- « raissent également fondées en preuves : Celui qui plaît aux « bons ne peut pas n'être pas bon lui-même. — Celui qui dé- « plaît aux méchants ne peut pas être lui-même méchant. •» ( Ep, 248). Il écrivait aux Abbés assemblés à Soissons pour la réforme d'un monastère de Saint-Benoît : « Il est impossible de faire exécuter les règlements et de rétablir la discipline , sans que les hommes lâches et déréglés s'en offensent et s'en scandalisent. Il est tout naturel que ces
nouveaux Pharisiens, dont l'indignation est provoquée non par rintror|nption d'un babil cffrcnc , mais par le rclabïisscn.out d'un silence religieux, cherchent une occasion de se déchaîner contre vous. Mais laissez-les crier : ce sont des aveugles et des conducteurs d'aveugles. Ayez plutôt égard au salut des simples qu'aux murmures des malins. Il ne faut pas se soucier beaucoup de scandaliser ceux qu'on ne peut guérir sans devenir soi-même malade. Non , n'espérez pas que l'universalité de vos statuts plaise à l'universalité de vos inférieurs : aussi bien faudrait-il renoncer à en faire. Il est plus sage de s'accommoder plutôt à leurs besoins qu'à leurs désirs, de préférer leur avancement spirituel à leur satisfaction naturelle, et, puisqu'ils ne peuvent aller d'eux-mêmes à Dieu , de les y traîner de vive force, au lieu de les abandonner aux passions de leur cœur. J'avoue que vous ne pourrez réussir sans souffrir d'étranges contradictions, mais c'est en ce point, plus qu'en tout autre, que doit se signaler votre magnanimité. » Ep. 91.)
Saint Jérôme , écrivant à saint Augustin , lui rend cet illustre témoignage : « Tous les catholiques vous aiment et « vous respectent -, et, ce qui relève plus encore votre gloire , « tous les hérétiques vous détestent. Ils ne me détestent « guère moins que vous , et , s'ils ne nous assassinent pas « l'un et l'autre , ce n'est pas la volonté qui leur manque. » [Ep, 80.)
Le Bienheureux Pierre Fourrier , pressé par sa Congrégation d'accepter le généralat, s'en excusait pour trois raisons ; la première, parce qu'il s'en reconnaissait indigne; la deuxième, parce qu'il s'exposait, en accepttmt , au danger de perdre son âme ; la troisième , parce que l'obligation où il serait de faire des corrections, qui le plus souvent seraient mal reçues , changerait bientôt en haine l'amitié qu'ils avaient pour lui. {Sa Vie.)
Quelle alternative! Si le Supérieur fait observer la Règle selon le devoir de sa charge , quelques-uns se plaignent ei murmurent. Sil est négligent et laisse le relâchement s'intro-
duire, il devient responsable des fautes de ses religieux. Dana le premier cas, il ne saurait toujours plaire aux hommes j dans le second, il déplaît sûrement à Dieu.
Que le Supérieur s'attende à l'ingratitude pendant et après son gouvernement.
« Se fier à la reconnaissance, dit Gracian , c'est simplicité. « Car il est aussi ordinaire à la reconnaissance d'oublier , « qu'à l'espérance de se souvenir. Dès que l'on a bu , on « tourne le dos à la fontaine. Dès qu'on a pressé Torange , on « la jette à terre. Se souvenir des bienfaits est à charge , dit « quelque part Tacite. » (Homme de cour, max. 5.)
Jean de Luque , religieux Minime, donnait à tous les prélats ces trois avis , comme moyen d'avoir quelque paix d'esprit : « Ayez soin de demander conseil dans les affaires, ne vous « hâtez pas de faire la correction , n'attendez qu'ingratitude « pour prix de vos peines. »
Les persécutions , les calomnies , l'ingratitude : tel est, au dire de Dom Barthélemi des Martyrs, le partage des prélats.
« La prélature , dit Modeste de Saint-Amable , se montre « riante et gracieuse, pour se faire aimer et rechercher; mais « à peine est-on pris dans ses filets, elle fait payer avec usure « ses caresses, donnant le travail pour le repos qu'elle pro- « mettait , la servitude pour la domination , et l'on voit bien « alors qu'elle ne flattait que pour opprimer. » (Parf. Sup ^ liv. II, chap. 4.)
« Avant d'être en charge , vous jouissiez de Testime et de « l'affection de tous vos frères ; devenu Supérieur , et parce « que vous êtes Supérieur , vous en voyez plusieurs s'éloigner « de vous, quelques-uns même se tourner contre vous. C'est « peu encore : après avoir été longtemps plein de ménagements « et d'égards pour un religieux, s'il vous arrive par inadver- •( tance de le froisser, c'en est fait, tout le bien est oublié, vous H n'êtes plus qu*un Supérieur fâcheux. » {Ibicl. , liv. n^ chap. 11.)
Les services que vous avez rendus à la communauté, peu de religieux les prennent pour eux et vous en savent gré ^ chacun, au contraire , sent la peine que vous avez pu lui faire et ne Toublie guère. Faut-ii vous voter des actions de grâces et des éloges, quelques rares voix se font entendre ; s'agit-il de vous blâmer , c'est un concert presque unanime de clameurs et de plaintes.
Vraiment : les ennuis d'un Supérieur sont parfois bien amers ; ses intentions sont méconnues , ses efforts ne sont pas secondés. S'il a l'esprit de sa charge, il n'a rien plus à cœur queleprogrès des siensjmaislorsque, après des avis multipliés, des exhortations pressantes , il en verra plusieurs toujours au même point, quel dégoût et quel déboire n'éprouvera-t-il pas ? 11 est sans cesse en mouvement, et point ou peu de progrès ; il est tout de feu, et autour de lui il lui semble que tout est de glace. 11 se demande tous les soirs ., toutes les semaines , tous les mois : Qu'ai-je obtenu ? et sa conscience lui répond avec douleur : « Presque rien. » îl sera à se dire : Peut-être ai-jc été trop doux ou trop sévère envers celui-ci ; si j'eusse pris celui-là d'une autre manière, j'aurais réussi. D'un autre côté , emporté par les affaires, lui-même se verra distrait, froid, ne faisant aucun progrès. Avec tout cela, l'assurance que son gouvernement est blâmé , que les cœurs qu'il ambitionne le plus de gagner et d'ouvrir se détachent et se resserrent.
Attendez-vous , après votre déposition , à quelque chose de pire encore : quelques-uns se vengeront de la contrainte où ils avaient vécu, en s'exprimant librement sur votre conduite, en donnant des signes non équivoques de leur allégresse , en se montrant aussi ouverts et confiants avec votre successeur qu'ils l'avaient été peu avec vous.
Etre ainsi payé d'ingratitude , paraissait à saint Bonavenlure la plus rude épreuve.
Le plus doux des hommes. Moïse, ne s'écriait-il pas? « Je ne puis soutenir ce peuple , car il m'est à charge. Si vous « ne voulez pas m'affranchir de l'autorité , je vous en conjure, « faites-moi mourir, et j'estimerai que j'ai trouvé grâce à vos
K yeux ; mais ne me condamnez pas à tant de maux. » (Num»