CŒUR SIMPLE
Dans les douces tiédeurs des chambres d'accouchées. Quand à peine à travers les fenêtres bouchées Entre un filet de jour, j'aime, humble visiteur. Le bruit de l'eau qu'on verse en un irrigateur Et les cuvettes à l'odeur de cataplasme. Puis la garde-malade avec son accès d'asthme, Les couches où s'étend l'or des déjections, Qui sèchent en fumant devant les clairs tisons, Me rappellent ma mère aux jours de mon enfance ; Et je bénis ma mère, et le ciel, et la France !
Vous voyez que d'après Charles Gros M. Coppée était déjà nationaliste.
L'influence la plus considérable sur la littérature et le roman contemporains, fut celle de Zola et de son école, et j'entends par là de ceux qui, fervents adeptes du progrès moderne, soumirent, sous le nom de réalisme, de naturalisme, leur imagination et leurs facultés d'artistes à dis méthodes scieniifiques et rationnelles d'investigation.
Déjà dans sa Comédie humaine Honoré de Balzac n'avait pas craint de mêler tous les hauts et les bas, tout le terre-à-terre et le grandiose de la vie contemporaine. César Birotteau, Carausot et l'illustre Gaudissart y frayaient avec le père (ioriot, ce nouveau roi Lear, et Modeste Mignon ; M"i« Grasiin commuait à porter éperdument son cilice tandis que Grandet moribond tentait de voler la croix d'argent que lui donnait le prêtre à baiser ; et un homme capable «le toutes les bassesses et de toutes les grandeurs, de tous
les héroïsmes et de toutes les vilenie?, Vautrin, dépassait de toute la puissance de son criminel génie la foule des comparses autour de lui.
Chez Zola le même mélange de grandes figures de révolte et d'une tourbe humaine conduite par les sens et par l'instinct apparaît. On a reproché souvent à ce maître, d'une puissance étonnante et d'un labeur infatigable, sa hantise du stupre et de la luxure, et l'on a dit qu'il n'apercevait l'humanité qu'à travers ses plus bas côtés. Je ne le crois pas, et faisant d'ailleurs mes réserves sur le sens et le but de son œuvre, je le louerai au contraire de n'avoir pas craint de conserver son tempérament intégral au cours de ses œuvres, et d'avoir persisté à voir le monde à travers ce tempérament ! Je le louerai d'avoir écrit Pot-Bouille aussi bien que Germinal, le Rêve comme le Ventre de Paris, montrant par là qu'aucune manifestation de la vie contemporaine, aussi grotesque ou d'ailleurs aussi tragique fût-elle, ne devait laisser indifférent un vrai romancier.
Vous savez la foule d'auteurs, qui d'ailleurs avec une technique fort diverse, et des moyens d'exécution souvent opposés la plupart du temps, se recommandent en France d'Emile Zola. Je n'insisterai pas sur leur compte.
Mais je tiens à signaler ici deux grands romanciers dont la conception, sans avoir rien de commun avec celle de l'auteur des Rougon-Macquart, est pourtant parallèle à la sienne, mais qui sont encore bien davantage, Mesdames, Messieurs, des fils de vos grands peintres flamands, de votre merveilleux Rubens, de votre grande et forte race d'artistes épris follement de toute la vie quelle qu'elle soit, où qu'elle se trouve, révoltés furieusement contre tout ce qui n'est pas cette vie, débordants de sève, d'énergie et de sang, j'ai nommé Georges Eekhoud et Camille Lemonnier.
Er surtout je m'incline jirofondément devant un de vos très grands poètes, dont j'ai déjà parlé tout à l'heure, peut-être le plus grand poète français contemporain, l'auteur des Villages illusoires et des Campagnei< hallucinées, Emile Verhaeren.
J'entends encore son Passeur d'eau, cherchant à aller retrouver celle qui le hèle là-bas sur la rive, celle qui sans doute lui révélera le rêve, l'idéal, la beauté, son Passeur d'eau dont les rames éclatent et cassent, tandis ([ue tout son corps craque d'efforts et que son cœur tremble de fièvre et d'épouvante :
Le passeur d'eau comme quelqu'un d'airain
Planté dans la tempête blême
Avec l'unique rame entre ses mains
Battait les flots, mordait les flots quand même.
Ses vieux regards hallucinés
Voyaient les loins illuminés
D'où lui venaient toujours la voix
Lamentable, sous les cieux froids.
La rame dernière cassa Que le courant chassa Gomme une paille, vers la mer.
Le passeur d'eau, les bras tombants S'aflaissa morne, sur son banc, Les reins rompus de vains efforts.
Un choc heurta sa barque à la dérive.
Il regarda derrière lui la rive :
Il n'avait pas quitté le bord.
Les fenêtres et les cadrans.
Avec les yeux béats et grands
Constatèrent sa ruine d ardeur,
Mais le tenace et vieux passeur
Garda tout de même, pour Dieu sait quand,
Le rameau vert entre ses dents.
Nous aussi, gardons un rameau vert, nageons toujours vers ridéal et la beauté, mais sachons, comme l'admirable passeur d'Emile Verhaeren que toute la vie consiste à se débattre au milieu des remous sinistres et grotesques de la rivière.
D'autres poètes, Verlaine par exemple, ont mêlé dans leurs œuvres la tendresse la plus active à l'ironie, et malgré son expresse recommandation de fuir du plus loin « la pointe assassine », que d'ailleurs il n'observa jamais, la caresse & l'esprit et à la raillerie.
Y a-t-il rien de plus grotesque et de plus sinistre à la fois que ces fameux vers représentant l'intérieur d'une geôle oii tournent en rond des prisonniers.
La cour se fleurit de souci
Comme le front
De tous ceux-ci
Qui vont en rond,
En flageolant sur leur fémur
Débilité,
Le Icng du mur
Fou de clarté 1
Tournez, Samsons sans Dalila.
Sans Philistin.
Tournez bien la Meule au destin !
Vaincu risible de la loi Mouds tour à tour Ton cœur, ta foi Et ton amour !
Ils vont ! et leurs pauvres souliers
Font un bruit sec,
Humiliés,
La pipe au bec!
Pas un mot, ou bien le cachot,
Pas un soupir;
Il fait si chaud,
Qu'on croit mourir !
J'en suis de ce cirque effaré
Soumis d'ailleurs
Et préparé
A tous malheurs 1
Et pourquoi, si j'ai contristé
Ton vœu têtu.
Société.
Me choierais-tu ?
Allons, frères, bons vieux voleurs,
Doux vagabonds,
Filous en fleurs,
Mes chers, mes bons.
Fumons philosophiquement.
Promenons-nous
Paisiblement :
Rien faire est doux.
A côté de l'école des humoristes dont je parlais tout à l'heure, je dois aussi noter une école de moralistes qui ne négligent pas non plus le mélange des deux éléments dont je parle.
Vous n'ignorez pas par exemple toute la drôlerie et le sérieux que comporte le Prométhée mnl enchaîné de .M. André Gide, qui déclare que, pour atteindre au bonheur, nous devons complètement nous débarrasser de ce qui constitue notre raison d'être, notre légende, notre marotte; et la toute récente Ariane à Naxos, également si profonde et gaie, de M. André Ruyters, qui prétend au contraire que nous devons rester fidèles à cette raison d'être et à cette légende?
D'ailleurs, où est le bonheur, est-ce dans l'abandon des rêves et le retour à la religion de la vie comme le prétend noblement M. Camille Mauclair ? Ou dans l'agenouillement forcené devant ce que cette vie a de moins engageant, comme l'affirme avec bien du talent aussi M Charles-Louis Philippe dans un livre qui vient de paraître et qui a un si joli titre, Bicbu de Montparnasse !
Je ne veux pas décider, car je tiens beaucoup, avant de terminer cette conférence, à vous dire en quelques mots combien cette révolution du grotesque et du terrible, du ?ini>tre et de la joie, du rire et des larmes que je prône, a surtout eu d'influence sur le théâtre contemporain.
Vous savez le grand mouvement dont M.Antoine fut ces derniers temps le promoteur, M.Gémier et d'autres, le? continuateurs, et quibrisn irrésistiblement tous les anciens moules dramatiques? Eh bien, il est à constater qu'il reposa précisément sur ce principe de ne représenter que des pièces montrant l'existence sou? les deux aspects concomitants dont je parle, sans donner la prééminence à l'un ou à l'autre.
Pour ce qui est du jeu des acteurs, il déclara que les classifi-
cations ha})ituelles entre comédiens et tragédiens étaient périmées, n'avaient plus de raison d'être, et qu'il ne fallait plus que des artistes capables, comme la vie elle-même, de nous faire frissonner ou de nous mettre en joie, indifféremment.
Aussi vraiment se demande-t on, puisqu'il ne se trouve plus dans l'existence d'autour de nous d'hommes jouant seulement la tragédie ou seulement la comédie ou le vaudeville, pourquoi la différence entre ces deux genres surannés persiste encore dans les conservatoires de déclamation, et pourquoi l'on n'y avertit point les élèves qu'il n'y a qu'une chose à apprendre pour eux, l'étndo sans parti pris de tout ce qui existe autour d'eux
En somme et pour conclure, Mesdames et Messieurs, en vous parlant si longuement de ce mélange du comique et du tragique, du sinistre et du grotesque s'accentuant ainsi que vous le voyez chaque jour un peu plus, j'ai voulu vous montrer qu'une évolution analogue à celle qui se produisit en politique il y a un siècle, vers une plus grande justice par l'abolition des castes et des privilèges, se produit aujourd'hui en littérature et on art vers une plus grande vérité par l'abolition des genres et des catégories !
En insistant, comme je l'ai fait, sur les côtés même les pins absurdes et les plus déroutants de la réalité extérieure, j'ai tenu à vous prouver que rien désormais ne saurait laisser l'artiste ou le littérateur indifférent ; que la grandeur tragique sort souvent du comique même et non d'un genre dit grand et intitulé tragique^ et que le comique se dégage des plus terribles aventures, sans avoir besoin non plus d'un genre dit comique^ pour apparaître.
Enfin j'ai ùésiré mettre en lumière cette vérité, que puisqu'il n'y a plis de raisons depuis 89, de refuser l'entrée de l'existence à qui que ce soit, puisque tout homme possède le droit imprescriptible d'y avoir accès, il n'y a plus de raison non plus
de refuser à qui que ce soit l'entrée de l'art et de la littérature^ de les tenir fermés, puisque cet art et cette littérature se rapprochant chaque jour davantage de l'existence I
Mesdames et Messieurs,
J'ai souhaité déclarer ceci : Que puisqu'on va de plus en plus vers la vie toute entière, on doit également aller de plus en plus vers l'âme humaine toute entière, qui est son miroir, comme vous le savez.
La Bibliothèque
Unîversîté d'Ottawa
Echéance
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