TROISIEME PARTIE
THÉRAPEUTIQUE
§ I e '. — Considérations générales.
Nous ne pouvons nous dispenser, en terminant ce travail, d'ajouter quelques considérations relativement, i° aux conséquences thérapeutiques qui dérivent des aperçus physiologiques que nous venons d'exposer; i" aux ressources que peut offrir l'extrait du chanvre indien , à titre de médicament.
Nous nous sommes assuré qu'il n'existait aucun désordre des facultés morales qui ne dût son origine à une modification primordiale essentiellement la môme dans tous les cas. C'est là un fait de pathologie mentale qu'on ne devra jamais perdre de vue, dans le traitement de la folie.
Il importe peu que les désordres de l'esprit soient
— 39-2 plus ou moins profonds , comprennent un plus ou moins grand nombre de facultés , sous les formes variées à l'infini de la manie, de la monomanie, etc. ; nous savions déjà que ces différences portent exclusivement sur les signes extérieurs de la maladie et n'ont aucun rapport avec son degré de gravité; nous savons, de plus, maintenant, qu'antérieurement à ces désordres . et comme point de départ, il existe une modification psycho- cérébrale une lésion dynamique de l'organe intellectuel , variable seulement dans son intensité.
Il faut en dire autant des différentes causes de la folie qui toutes n'arrivent à troubler l'esprit, à déterminer de lésion fonctionnelle, même la plus restreinte, la plus délimitée, sans bouleverser, d'abord, toute l'économie intellectuelle, soit d'une manière instantanée et qui tient de la commotion électrique, soit lente et graduée.
Une question pleine d'à-propos , au point de vue actuel , est celle relative à la nature de la lésion primordiale. De quelque cause que provienne cette lésion , on ne saurait méconnaître ses caractères purement organiques. Que l'on ait bien présents à l'esprit les symptômes que nous lui avons assignés , d'après les données les plus claires et les plus précises de l'observation intérieure; qui ne verrait dans celte désassociation rapide ou lente des idées, cette véritable dissolution de la pensée, des phénomènes liés essentiellement à un trouble organique quelconque? Que l'on ne redoute pas de s'é-
clairerel do voir par soi-même. Avec un peu d'ex- Irail de chanvre indien, on peut se donner un spectacle bien fait, assurément, pour intéresser. On assiste, pour ainsi dire, à la dissolution plus ou moins rapide de son être pensant ; on sent ses idées, toute son activité intellectuelle emportées par le même tourbillonnement qui agite les molécules cérébrales soumises à l'action toxique du hachisch. Je doule que quiconque aura tenté cette épreuve et se sera , ainsi , placé momentanément dans la condition d'un aliéné, il lui vienne jamais à la pensée de croire qu'il peut se rencontrer tels cas où l'organisme ne serait pour rien dans le trouble de l'intelligence. D'instinct, par une sorte d'aperception intérieure, l'esprit tend à s'identifier avec les organes, qu'on me passe le mot, à se matérialiser.
Que si, pénétrant au-delà des limites naturelles de l'observation intérieure , nous cherchons à nous faire une idée de l'espèce de lésion d'organe à laquelle il faut rattacher le fait primordial de la désassociation des idées , tout nous porte à croire' qu'elle résulte de quelque trouble, d'une modification quelconque de la circulation (i).
fi) On ne saurait révoquer en doute l'extrême importance du rôle que joue la circulation sanguine dans la production des phénomènes nerveux de tout ordre, a Aucun organe, dit M. Rochoux (Du ramollissement du cerveau et de sa curabiiité), à l'exception du poumon , n'est traversé par autant de sang que le cerveau ; aucun n'en conserve aussi peu dans son tissu et n'est plus véritablement exsangue que lui. Aussi ceux des anciens qui avaient entrevu relie
C'est là, du moins, le phénomène pathologique le plus immédiatement appréciable, comme l'indiquent les symptômes qui éclatent au début du délire. Lorsque l'excitation se l'ait sentir, que l'on entend dans sa tète ce bruissement ou mieux ce bouillonnement qui coïncide avec les désordres de l'esprit, on ne saurait se défendre de rattacher tous ces phénomènes au trouble survenu dans la circulation. En outre, nous ne devons pas oublier que dans toutes les circonstances où nous avons vu se produire le fait primordial , il s'est rencontré des indices à peu près certains de quelque désordre survenu dans le cours du sang, par
importante particularité la rangeaient-ils, à l'exemple de l'auteur du livre des glandes , parmi les organes à parenchyme humide. Évidemment, la circulation si abondante et si active dont il est incessamment le siège a pour but et pour résultat de produire cette excitation , sans laquelle les fonctions du système nerveux s'arrêtent instantanément. Tout a donc été merveilleusement arrangé pour en assurer l'accomplissement. Les vaisseaux sanguins, d'autant plus nombreux que l'animal appartient à une classe plus élevée dans l'échelle *, déjà divisés en capillaires dans les méninges , et avant de pénétrer dans l'encéphale , s'y distribuent d'une façon 1res égale. Une portion de ceux qui traversent la substance corticale se croisent avec d'autres , venus de la substance médullaire , île manière à établir des courants en sens opposé , comme l'a très bien vu M. Guillot**. C'est ainsi que la circulation s'opère dans l'encéphale, avec une régularité dont aucun organe n'offre l'exemple. »
* Guillut. Exposition anal, de Vargan. du centre nerveux.
*' Op. cil. — RI. GutlIoL ne s'est pas borné à cette remarque ; il a en ou Ire constate (jue, chez les iiliots , les vaisseaux sanguins du cerveau sont beaucoup moins tinmljieux rjiic riiez les autres hommes,
suite de raptus congestif, de coups ou de chutes sur lu tôle , d'hémorrhagies, d'évacuations sanguines habituelles supprimées, de l'action de certains excitants nerveux tels que les alcooliques, le chanvre indien, l'opium, et en général tous les narcotiques , ou bien sous l'influence des causes morales , influence qui, comme on sait, se révèle si énergiquemont, par l'accélération ou le ralentissement des battements du cœur , par des-frissons, des chaleurs a ers la tête, des éblouissements, des étourdissements , des défaillances, etc., etc.
On a souvent agité et l'on agite encore tous les jours une question bien facile à résoudre , selon nous , et que pourtant on est parvenu à tellement embrouiller, qu'aujourd'hui elle est regardée comme à peu près insoluble. C'est que jusqu'ici on ne l'avait pas examinée du seul point de vue d'où on put l'apercevoir sous son véritable jour, l'observation intime.
La folie, comme toute autre maladie , dépendelle de lésions organiques, ou bien n'est-elle qu'un trouble purement fonctionnel de l'intelligence?.... Les partisans des lésions physiques, dans l'impossibilité absolue où ils se trouvent de montrer ces lésions, comme cela se pratique pour les dépôts tuberculeux dans la phlhisie pulmonaire, le boursouflement des glandes de Peyer et Brunner, dans la dolhinenlérie, etc., et s'en prenant à l'imperfection de nos moyens d'investigation, ont recours au raisonnement pour établir l'existence de ces mêmes lésions : point de trouble fonctionnel sans
lésion des organes chargés de ces fonctions. — C'est clair, c'est sansréplique ; mais que disent ceux qui D'admeltentque des désordres fonctionnels? — Tant qu'on ne nous aura pas fait voir de lésion dans les organes, on nous permettra au moins de rester dans le doute. De plus , si l'on considère attentivement à quelle espèce de désordres fonctionnels on a affaire; si l'on considère que dans bien des cas, la folie consiste, tout simplement, dans une manière de voir qui diffère de celle du commun des hommes, dans quelques idées excentriques, isolées, dont le contact n'a absolument rien de contagieux pour l'ensemble des facultés morales; quand on voit certains délires se dissiper, comme par enchantement, sous l'influence d'une émotion morale, disparaître avec la même rapidité qu'ils s'étaient montrés; alors il devient tout-à-fait impossible d'admettre aucune altération matérielle, à propos de pareils désordres. C'est au moral seul qu'il faut demander compte des désordres du moral. Est-il jamais venu à l'idée de s'enquérir à quelle lésion du cervau, à quelle disposition de molécule cérébrale, pouvaient se rattacher les convictions fausses , les idées erronées dont nous sommes tous susceptibles , depuis les plus instruits jusqu'aux plus ignorants?....
Des deux côtés , comme on le voit, on a d'excellentes raisons à donner pour soutenir son opinion. Abordée de cette manière , la question , nécessairement, restera insoluble.
Il faut l'attaquer par un autre côté, celui qu'éclaire l'observation intérieure.
Oui, incontestablement, des modifications (nous n'osons nous servir du terme de lésion) existent dans l'organe chargé des fonctions intellectuelles, mais ces modifications ne sont pas ce que l'on veut qu'elles soient généralement; et, sous la forme qu'on s'imagine et qu'on leur prête, elles échapperont toujours aux recherches des investigateurs. Ce n'est pas dans telle ou telle disposition particulière, anormale, des diverses parties de l'organe de la pensée, disposition moléculaire, fixe, dont la texture de l'organe se trouverait altérée, qu'il faut les chercher, mais dans une altération de la sensibilité, c'est-à-dire l'action irrégulière, exaltée, diminuée, pervertie, de ces propriétés spéciales, d'où dépend l'accomplissement des fonctions intellectuelles. Nous disions tout-à-1'heure quelle part la circulation paraissait avoir dans ces anomalies. C'est là la seule modification, le seul dérangement d'organe qu'il convient d'admettre.
On voit, d'après cela , que nous aussi , nous admettons une lésion fonctionnelle , non pas indépendante des organes, comme le croient les partisans de je ne sais quel dynamisme moral, mais liée essentiellement à une modification toute matérielle et moléculaire,. quoique insaisissable de sa nature, insaisissable comme le sont, par exemple, les changements qui surviennent dans l'intime texture d'une corde à laquelle on imprime des mouvements vibratoires d'intensité variable.
Cette modification, l'observation intérieure nous
en découvre l'existence d'une manière presque certaine; mais comment en retrouver les traces, lorsque la vie s'est retirée des organes, en supposant même qu'elle puisse laisser des traces? Démontez, pièce par pièce, le clavier qui naguère résonnait d'une manière si discordante sous une main inexpérimentée, vous y chercherez en vain la cause de la désharmonie qui blessait votne oreille ; de môme vous interrogerez vainement, dans le but de vous rendre compte du délire , la texture intime de l'organe dont une cause quelconque aura troublé les fonctions pendant plus ou moins de temps.
Maintenant, si nous cherchons quels seraient les moyens les plus efficaces à employer pour combattre cette modification d'organes dont nous faisons dépendre tous les désordres inlellecluels , cette modification n'étant elle-même qu'un effet, il serait rationnel de s'adresser d'abord aux causes diverses qui la produisent.
Malheureusement, si un très petit nombre de ses causes nous est connu, nous sommes dans l'ignorance la plus complète relativement au plus grand nombre, à celles, par exemple, qui se cachent et s'élaborent dans la profondeur intime de nos tissus, qui se déversent, pour ainsi dire, d'un organisme dans un autre, et se transmettent par voie héréditaire (1).
(I) A cette occasion, nous ferons ici une remarque. Selon nous, les causes morales qui se montrent si fréquentes dans le rlévelop-
Ne pouvant faire mieux, c'est donc contre la modification primordiale elle-même qu'il convient de diriger nos moyens thérapeutiques, sans plus tenir compte des causes qui la produisent.
Nous ne sommes nullement préparés à traiter ici incidemment une question de thérapeutique générale, dont le développement exigerait un volume tout entier; nous comptons bien y revenir plus tard, dans un travail pour lequel nous aurons bientôt, je l'espère, amassé suffisamment de matériaux.
pement de la folie n'ont , la plupart du temps , qu'une valeur pour ainsi dire occasionnelle ; je veux dire qu'elles ne renferment pas en elles-mêmes la puissance nécessaire pour engendrer le mal de toutes pièces. Il y a presque toujours prédisposition organique plus ou moins prononcée, patente; aussi voit-on les causes morales les plus insignifiantes, véritablement sans aucune efficacité réelle, déterminer l'explosion des plus violents désordres. Cela nous explique peut-être aussi pourquoi , lorsque nous voyons les causes morales occasionner si facilement les troubles de l'esprit, les moyens de même nature sont si radicalement impuissants à les guérir, excepté dans quelques circonstances où nous trouvons encore la confirmation de ce que nous avançons ; car si l'influence morale a paru dans ces cas à peu près incontestable, c'est que : 1° ou bien il existait déjà une modification cérébrale qui prédisposait à la guérison , ainsi que je l'ai démontré précédemment en rapportant l'observation de M. *** (page 112), modification à laquelle on n'a presque jamais pris garde , et que l'on constatera facilement toutes les fois qu'on y fera attention ; 2° ou bien (ceux-là sont les plus rares) ces moyens pouvaient être assimilés, pour leur mode d'action, avec les agents physiques ; tels sont les émotions vives , les impressions capables de changer par un violent ébranlement le cours des idées
Nous ne voulons en dire présentement que ce qui concerne la substance dont l'action physiologique a lait le sujet principal de ce travail.
§ II. — Essais thérapeutiques. — Observations.
Si l'on se rappelle les détails dans lesquels nous sommes entré relativement au genre d'influence qu'exerce l'extrait de chanvre indien sur les fonctions cérébrales, nous aurons lieu de nous étonner qu'une substance aussi énergique, qui depuis des siècles est en usage dansles pays orientaux, soit restée à peu près inconnue en Europe, et que l'on n'ait pas songé à en tirer parti pour la thérapeutique. ( i ).
(1) Hâtons- nous de faire ici une exception en faveur de M. le docteur Aubert-Roche , qui le premier dans notre pays a appelé l'attention sur le hachisch, dont il avait appris à connaître les effets pendant son long séjour au milieu des Arabes. « Je signale , dit-il (voyez son livre De la pente ou typhus d'Orient , 1 840), cette substance, qui peut devenir très utile en médecine; je crois qu'elle n'est pas un médicament à négliger. Ceux qui l'expérimenteront reconnaîtront bien vite sa valeur en thérapeutique , soit dans la peste, soit dans d'autres maladies. » M. Aubert, dans le livre dont nous extrayons ce passage, a consigné les résultats qu'il avait obtenus de l'usage du hachisch contre la peste. Sur onze cas graves de peste, sept ont été guéris! Ces résultats sont de nature assurément à inspirer une certaine confiance, et, comme M. Aubert, nous souhaitons qu'ils servent de point de départ à de nouvelles expériences , qui , pour être concluantes , ont besoin d'être plus nombreuses.
Je crois me rappeler encore avoir lu dans un journal de médecine, la Gazette médicale, qu'un médecin anglais dans l'Inde avait
Combien de substances mériteraient moins que celle-ci d'être placées dans les immenses collections qui encombrent les arsenaux pharmacologiques! Quels que soient les effets du hachisch, n'estil pas évident que, du moins, il devrait être, pour ainsi dire, sous la main de tous les gens de l'art qui pourraient , dans une foule de cas, et, je n'en
fait usage du hachisch contre quelques affections convulsives , et en avait obtenu d'assez bons résultats. Toutefois nous devons rester dans le doute quant à la nature de ces résultats , car nous savons que dans l'Inde l'extrait de chanvre ne s'emploie que mélangé avec d'autres substances, aphrodisiaques la plupart, susceptibles d'en modifier les effets propres.
Je ne suppose pas que le hachisch , dont l'action sur les fonctions cérébrales peut être portée jusqu'à l'exaltation la plus extrême, soit doué d'ailleurs d'une influence toxique bien marquée.
En 1 841 , j'ai fait avaler à des pigeons et à deux lapins, dont un âgé de trois mois, l'autre de sept mois, de très fortes doses d'extrait puf, sans déterminer d'autres effets qu'une légère excitation suivie d'une apparente somnolence de peu de durée. Il serait intéressant de répéter ces expériences, mais sur des animaux d'un ordre plus élevé dans l'échelle, tels que le chat, le chien, sur des singes surtout.
A celle même époque, désireux de savoir si notre chanvre d'Europe ne possédait pas au moins quelques unes des propriétés du chanvre indien, j'en fis venir des environs de Tours, et j'en recueillis dans les champs qui avoisinent Bicêtre. M. Cloës , élève en pharmacie de l'hospice, en prépara des extraits avec beaucoup de soin ; nous en prîmes lui et moi des doses élevées (de 1 à 30 et 4 grammes), sans en éprouver aucun effet sensible. Il en fut de même d'un extrait gras, que je préparai exactement à la façon des
Arabes
doule pas, au grand avantage de la science, utiliser la puissante action de ce médicament?
Pour moi , dès que je fus à même d'en apprécier les effets, non pas sur le rapport de ceux que j'avais vus en faire usage, mais par moi-même, je songeai aux avantages qu'il serait possible d'en retirer dans l'étude de la folie d'abord , peut-être aussi dans le traitement qu'il convient de diriger contre cette maladie.
Un des effets du haschisch qui m'avaient le plus frappé, et qui est, en effet, celui auquel on fait généralement le plus attention , c'est cette sorte d'excitation maniaque toujours accompagnée d'un sentiment de gaieté et de bonheur dont rien ne saurait donner idée à ceux qui ne l'ont pas éprouvé. Je vis là un moyen de combattre efficacement les idées fixes des mélancoliques, de rompre la chaîne de ces idées, de briser la tension exclusive de leur attention sur tel ou tel sujet; c'en était un peut-être encore non moins propre à réveiller l'intelligence assoupie des aliénés stupides, ou bien en core, à rendre un peu d'énergie, de ressort à celle des déments.
31e trompais-je dans mes conjectures? Je suis porté à le croire, sans toutefois regarder la question comme jugée. J'ai fait prendre le hascliisch, soit sous forme de dawamesc, soit d'extrait au beurre, à des doses successivement plus élevées, à des déments , des mélancoliques, à un aliéné slupide. Chez les déments, les résultais (je n'entends parler
ici que de l'action physiologique) ont été à peu près nuls, malgré l'élévation de la dose. Il en a été de même pour le stupide. Deux mélancoliques, au bout de cinq à six heures, ont éprouvé une excitation assez vive avec tous les caractères de gaieté et de bavardage que nous lui connaissons. L'un d'eux surtout, à qui depuis plus de neuf mois il n'était peut-être pas arrivé de proférer plus de dix paroles dans une journée, tourmenté qu'il était constamment par des terreurs imaginaires et des idées fixes , ne cessa de causer , de rire , de faire , comme on dit, des folies, pendant toute une soirée. Chose digne de remarque! rarement je trouvai à ses paroles quelques rapports avec les idées qui le préoccupent habituellement. Quoi qu'il en soit , l'excitation passée, l'un et l'autre sont bientôt retombés dans leur état antérieur.
Virey (Bulletin de pharmacie , i8o3) rapporte le fait suivant : « Le botaniste Guillandin avait rapporté d'Egypte une racine qu'il donna à Bernardin Petrella , professeur de logique à Pavie. Celui-ci ayant un jeune étudiant plongé dans la mélancolie, lui fit prendre un peu de cette racine dans du vin. En un demi-quart d'heure l'élève éprouva une si vive joie, qu'il sortit ivre d'allégresse, et se mil à courir par les rues. »
Faut-il conclure de ce qui vient d'être dit qu'il n'y a rien à attendre du hachisch , dans les genres de délire dont il vient d'être question? Ce serait à tort évidemment. De pareils essais thérapeutiques
sont trop imparfaits. Ce n'est pas sur des résultais aussi restreints, d'après quelques épreuves seulement, que l'on peut juger l'action d'un médicament quelconque. Ne possédant qu'une petite quantité de hachisch, j'ai dû en être avare ; d'autant que les lypémaniaques et les déments surtout paraissent être des plus rebelles à son action , et que des doses très fortes ne suffisent pas toujours pour les exciter. Je ne puis donc savoir si, en revenant plus souvent à la charge, on ne finirait pas par triompher de la fixité de leurs idées, si, en les arrachant ainsi, de temps à autre , à leurs rêveries, on ne viendrait pas à bout de briser la chaîne de leurs pensées.
Quoi qu'il en soit, ayant échoué de ce côté, je me tournai vers un mode de médication pour lequel j'avoue une préférence bien décidée, parce qu'il me semble s'adresser directement aux effets les plus immédiats des causes morbides, sans rien préjuger de leur nature ; je veux parler de la méthode dite substitutive. Nous songeâmes à diriger nos efforts contre l'excitation maniaque , forme de délire avec laquelle nous avions reconnu, depuis longtemps, que les effets propres au hachisch avaient la plus frappante analogie. Par la nature de ces effets, le hachisch paraissait devoir satisfaire à toutes les exigences de la médication substitutive.
D'autres motifs encore nous poussèrent dans celle direction : t°On pourrait regarder comme un axiome de médecine mentale que tant que le délire (en
dehors do la démence) conserve quelque aGuité, on ne doit pas désespérer de la guérison.
2° Pinel , et avec lui tous les médecins d'aliénés, ont vu l'aliénation mentale sejugeipardes accèsd'agitation ; et cela arrive précisément dans des cas où la durée du mal, la prostration, l'affaiblissement apparent des forces intellectuelles étaient lout espoir.
3° Les guérisons coïncident le plus ordinairement avec le renouvellement des saisons, et il est loin d'être rare de les voir précédées d'un retour d'excitation.
4° La stupidité, en particulier, parait affecter celte forme de terminaison.
ô° J'ai remarqué plusieurs fois que, lorsqu'il survient de l'excitation chez les aliénés paralytiques, on les trouve souvent plus raisonnables.
De ces diverses considérations il ressortait pour nous une indication précise que nous pourrions formuler ainsi : — (.'onserver au délire tendant à l'état chronique son acuité première , ou bien rappeler cette acuité, la raviver lorsqu'elle menace de s'éteindre.
L'extrait de chanvre indien était, de tous les médicaments connus , le plus éminemment propre à remplir cette indication.
Le délire à forme générale est , comme on sait , celui qui présente le plus de chances de guérison. Dans les réunions d'aliénés qui ne subissent aucun traitement, les maniaques guérissent quelquefois, les malades à idées fixe rarement. Je devais donc
prendre garde de me faire illusion, et apporter le plus grand soin à bien distinguer les effets propres du remède, l'influence ( si tant est qu'influence il y eût) de la médication avec la marche naturelle de la maladie. Combien de remèdes ont dû à l'erreur qu'il est si facile de commettre, en pareil cas, les honneurs d'un succès usurpé! On verra, par les détails qui suivent , que nous avons fait choix à dessein de cas qui , pour n'être pas incurables , du moins n'offraient plus, à cause des antécédents des individus, delà durée du mal, de sa résistance opiniâtre à tout traitement, que peu de chances de guérison. J'en excepte toutefois les deux premiers. Les malades étaient dans d'excellentes conditions ; mais la rapidité avec laquelle la guérison a paru suivre l'action du remède ne nous a pas permis de les passer sous silence.
Malheureusement, je n'ai qu'un nombre très minime de faits à présenter, et je suis loin de croire que ces faits puissent fonder une opinion quelconque sur l'efficacité de l'extrait de chanvre indien dans une forme déterminée d'aliénation mentale. Je crois connaître aussi bien que personne toutes les bonnes raisons qui empêchent d'en tirer aucune conclusion précise. Je ne les consigne donc ici, enquclquesorle, que pour mémoire, et connue propres à appeler l'attention sur l'action prophylactique d'une substance qui pourrait offrir de précieuses ressources à la thérapeutique.
Pour éviter les longueurs, je me contenterai
d'énumérer les principaux symptômes , ceux qui caractérisent le plus nettement le délire et présentent le plus de valeur relativement au pronostic.
D*** (Éléonore-Louis). Né à Paris, âgé de vingt-deux ans, garçon épicier. — Entré à Bicètre le 23 décembre 1840.
Depuis près de six mois, ce jeune homme est dans un état d'excitation maniaque qui a fini par nécessiter son isolement. Au dire des parents, cet état, dont le début réel nous parut remonter à une époque bien plus éloignée, aurait été provoqué par des peines de cœur. D*" s'était épris de la femme de son patron , bien que celle-ci eût presque le double de son âge et n'eût d'ailleurs rien d'attrayant. D'un caractère vif, inconstant, excessivement irritable, il a fait preuve, dans sa jeunesse, d'une remarquable facilité à s'instruire. Sa mère, en le mettant au monde, a été prise d'un délire aigu qui a duré près de deux mois.
A son arrivée dans l'hospice , D*** présente les symptômes d'une excitation maniaque franche et exempte de toute complication. Point d'incohérence dans les idées; une grande mobilité de pensées, de paroles, d'actes. D*'* parle sans cesse, passant facilement d'un sujet à un autre, mais cependant avec un certain ordre et souvent avec sens. Sa captivité, les causes qui l'ont provoquée, l'erreur (jue l'on commet en le regardant comme aliéné , semblent le préoccuper principalement. D'une
susceptibilité extrême, un mot, un geste équivoque l'irritent et le mettent en colère. I! se plaît à taquiner les autres malades , à leur dire des paroles désagréables. Les gens de service sont particulièrement l'objet de ses sarcasmes , de ses plaisanteries injurieuses. 11 est indocile et refuse de travailler, ainsi que ses compagnons d'infortune lui en donnent l'exemple. Pour le plus léger motif, il rit aux éclats ou verse des larmes abondantes.
La santé physique paraît excellente. « C'est fort singulier, me disait un jour le malade, on veut que je sois malade et jamais je ne me suis mieux porté , j'engraisse à vue d'œil. On dit môme que je suis fou et jamais je ne me suis senti plus de lucidité dans l'esprit , plus d'imagination; je serais tenté de croire, parfois , que je suis un génie! »
Le 29 mai, D*** avala 16 grammes environ de dawamesc, que je fis précéder d'une tasse de café à l'eau. Je le fis déjeuner avec moi, afin de ne pas le perdre de vue un seul instant. D*** était à jeun , et la veille , suivant ma recommandation , il n'avait pris qu'un léger potage à dîner. L'action du hachisch fut rapide, sans être très énergique. Un quart d'heure s'était à peine écoulé que D*"* est pris d'un rire immodéré, que je réprime pourtant sans peine en feignant de le trouver inconvenant. D**" s'excuse en disant qu'il ne s'est jamais senti si gai, si heureux. lime raconte une foule d'histoires sur lesquelles il brode quelquefois avec esprit; je l'envoie rejoindre ses compagnons , et D*** de leur
— Û09 — raconter qu'il venait de déjeuner avec le docteur; que je l'avais traité avec une magnificence extraordinaire ; que la table était couverte de mets les plus exquis et les plus recherchés, servis dans de la vaisselle d'or et d'argent ; qu'il avait bu du Champagne à plein verre , et une foule d'autres extra-
vagances.
Ses rêves de bonheur furent de courte durée ; au bout d'une heure , son exaltation tomba brusquement et le reste de la journée se passa dans un état de calme inaccoutumé. J'observe même une certaine disposition à la mélancolie. Le soir en se mettant au lit, un peu de moiteur à la peau, légère sensation de courbature; pendant la nuit , sommeil profond , sans rêves.
Le lendemain D"* se rappelle tout ce qui s'est passé la veille, il est le premier à rire des idées extravagantes dontil avait été dupe. Cependant l'excitation première tend à reparaître. Le soir, elle avait acquis une certaine intensité , mais reste bien audessous, encore, de ce qu'elle était précédemment.
Je regrette de ne pouvoir plus lui administrer du hachisch pour combattre ce retour de la maladie. Je n'en avais plus à ma disposition pour le moment. Je cherche à distraire le malade , et malgré son mauvais vouloir, je le force à travailler. L'excitation reste stationnaire encore dix-huit ou vingt jours, puis elle disparaît complètement, et D'**, revenu à un état de santé tout à fait normal, est rendu à sa famille.
— liiO —
Certaine prédisposition héréditaire, la durée et la nature du délire qui semble n'être qu'une exagération du caractère habituel du malade, dans le cas dont il s'agit, donnaient quelque gravité au pronostic.
Pour peu qu'elle se prolonge, il est à craindre que l'excitation maniaque ne guérisse pas, alors surtout qu'elle se cache sous des apparences de raison plus spécieuses.
L'administration du hachisch , après avoir fait prendre aux idées du malade un cours inaccoutumé et causé une légère surexcitation, est suivie de calme et de quelques heures de lucidité pendant lesquelles le malade juge sainement sa situation.
Tout porte à croire que, combattue plus énergiquemenl et d'une manière plus soutenue, l'excitation eût cédé plus vile et que laguérison se serait moins fait attendre.
H... (lMathias). Agé de vingt-deux ans, profession de journalier, né à ... (Moselle). — Entré à Bicêtre le 20 mai 1842.
R* avait quitté son pays (la Lorraine) dans l'espoir de trouver plus facilement de l'ouvrage à Paris. Il eut à souffrir beaucoup de la fatigue de la route. La chaleur était grande et il voyageait à pied. Arrivé à Paris , il ne sait à qui s'adresser pour avoir de l'ouvrage; il s'inquiète , sa tète se perd, et un délire général éclate tout-à-coup. Un cousin, qu'il
avait fini par rencontrer à Paris , le fait admettre à Bicêtre.
Point d'hérédité. Point de maladies antérieures. Beaucoup de douceur et de gaieté dans le caractère. R* était bon travailleur, rangé, d'une sobriété rare. — A son arrivée dans l'hospice (20 mai) , délire général , cris , vociférations , extrême incohérence des paroles, turbulence incoercible; prédominance de certaines idées; les mots de douaniers , de contrebandiers reviennent souvent et sont prononcés avec des sentiments de colère, parfois de terreur.
Le 2 juillet, M. le docteur Voisin, dans le service duquel il se trouvait, profita de quelques moments de calme pour l'envoyer à la ferme Ste-Anne. 11 en est ramené dans un état d'agitation pire, peut-être, qu'auparavant, le 5 juillet. — Le lendemain , 6 , je lui fais prendre huit grammes de hachisch (extrait pur) dans une tasse de café. Une demi-heure après, un rire inextinguible s'empare de lui et paraît faire diversion à son flux de paroles habituel. Du reste, l'excitation est la même et, en général, le délire ne subit aucune modification bien sensible; cependant la face s'est vivement colorée, les yeux sont plus animés et larmoyants comme au début d'un accès de fièvre. Je prie un des malades de la salle de jouer de la flûte. R* n'y prête aucune attention ; mais il rit à se tordre, en voyant un. autre malade soumis au même traitement que lui , danser, chanter et faire mille gambades. Je le fais descendre dans la cour. R" s'y promène pendant une heure
— hl-2 — cl demie environ, marchant très vite, s'amusànt à regarder les autres malades sous le nez et ne cessant de rire aux éclats. Je le perds de vue vingt minutes et je le retrouve profondément endormi au pied d'un arbre. Dans la soirée, R\ dont le fou rire a entièrement cessé, éprouve encore un peu d'excitation, parle seul, mais à demi-voix , sans cris , sans gestes désordonnés. Il paraît fatigué , se plaint d'avoir de temps en temps comme des frissons par tout le corps; il a la bouche sèche, pâteuse. Je prescris un pot de limonade. La nuit , l'infirmier de sa salle ne l'entend point « faire son tapage » accoutumé. R* m'assure qu'il a dormi au moins trois heures, ce qui ne lui était pas arrivé depuis quelque temps.
Le lendemain matin (7 juillet) je le trouve assez bien pour juger à propos de le renvoyer à Ste-Anne. Là, la convalescence fait des progrès rapides. R" travaille avec ardeur ; il juge son état et songe à sa sortie. Le délire général a cessé complètement, mais il reste encore une sorte de prédisposition aux illusions; ainsi, quelques jours après, R" se persuade qu'il a vu son frère parmi les autres malades. Je lui fais observer que cela ne saurait être, et il reconnaît sans difficulté qu'il a été le jouet d'une dlusion. Durantlesjoursquis'écoulèrentjusqu'àla sortie, je n'ai pas observé la moindre trace de délire.
B... (Jacques). Agé de vingt-quatre ans, profession de ... (israélite). — Entré à Bicêtre le 1 6 août 1841.
Ce n'est point un cas de guérison que je consigne ici , puisque le malade est encore dans l'hospice , à l'heure qu'il est. Cependant l'observation m'ayant paru propre à faire ressortir le mode particulier , ou, si l'on veut, la spécificité d'action du hachisch, je crois devoir en dire quelques mots.
Depuis plus de neuf ou dix mois, B* était tourmenté par des hallucinations de l'ouïe. L'inquiétude parfois assez vive qu'elles lui occasionnaient ne lui firent cependant point interrompre ses travaux. Enfin, il survint tout-à-coup et sans cause appréciable une vive agitation qui , en peu de jours, acquit toute l'intensité d'une manie furieuse. Cette agitation se calme peu de jours après l'entrée du malade à Bicêtre.
(Le octobre) B* est encore vivement excité.
Hallucinations de l'ouïe. Ce sont, du reste, toujours les mêmes et elles se bornent exclusivement à l'audition d'une voix qui répète sans cesse le nom du malade : Jacques , Jacques !
Le 10 octobre, B* prend le matin à jeun, dans une tasse de café noir, i6gram. d'extrait pur de hachisch. Une demi-heure après, au lieu de la surexcitation à laquelle je m'attendais, un état tout particulier se manifeste. B* se laisse aller insensiblement à une douce quiétude, à une sorte de ré-
vassericqui ressemble au recueillement de l'extase. Il éprouve le besoin de reposer ses membres. Couché sur son lit, les yeux demi-ouverts, quelques mots, dont je ne puis saisir le sens, errent sur ses lèvres entr'ouvertes par un perpétuel sourire. Il reste près de 20 minutes sans répondre à nos questions. Enfin il s'écrie qu'il aperçoit les fenêtres des Tuileries; on y donne un bal magnifique; des femmes étincelantes de diamants sont aux croisées, etc.
Deux heures après, environ, B* s'endort profondément. Je le quitte pour ne plus le revoir que le lendemain malin. L'excitation maniaque est moindre. La voix qui le poursuit depuis si longtemps s'est encore fait entendre. Dans la nuit, peu de temps après s'être couché, B* s'éveille en sursaut. Il s'est entendu appeler : Jacques , Jacques ! Depuis ce moment, la voix continue ses importunités.
B* est resté dans l'état que je viens de décrire. Il s'irrite parfois vivement contre la voix ; il lui répond , l'interpelle , la menace. Un jour il a lancé son sabot à travers une croisée par laquelle il lui avait semblé qu'elle venait, etc. Mais il n'est jamais retombé dans le délire maniaque primitif.
F... Agé de quarante ans, né à Falaise, commerçant. — Entré à Bicêtrele 7 juillet 1842 ; sorti guéri le 1 er septembre 1843.
F... en est à son troisième accès de folie, ou plutôt c'est la troisième fois qu'il est soumis à un traitement; car, d'après les renseignements les
plus précis donnés par sa femme, F..., depuis son premier accès, qui remonte à 1826, n'a jamais recouvré complètement la raison. Ses antécédents de famille, ceux qui le concernent personnellement , sont on ne peut plus mauvais. Sa mère est folle depuis longues années ; son père a été atteint de congestion et frappé d'hémiplégie, sans toutefois que le moral ait paru sensiblement altéré. L'enfance de F... a été exempte de maladies graves. F... a reçu de l'éducation ; il montrait une grande aptitude au travail, mais son caractère était bizarre, irrésolu , inquiet. Livré de bonne heure aux affaires, il y trouva beaucoup de mécomptes, voulant trop embrasser à la fois ou manquant de persévérance dans ses entreprises. F... ne voulait jamais faire qu'à sa tête et ne tenait compte d'aucun conseil.
En i836, ayant fait de mauvaises affaires , il devient triste, soucieux, mélancolique, et fait une tentative de suicide. 11 est envoyé à Bicêtre, y séjourne trois mois, après lesquels sa femme réclama sa sortie , bien que le médecin déclarât qu'il n'était pas complètement rétabli. Peu de temps après, F..., dans l'espoir de rétablir sa fortune, et quoi qu'on eût fait pour l'en détourner, part pour la Nouvelle-Orléans, emmenant sa femme et deux enfants encore en bas âge. Quelque? mois se sont à peine écoulés que sa tristesse, sa taciturnité habituelles font place d'abord à une grande indifférence pour tout ce qui concernait ses affaires, puis à une
gaieté que rien ne justifiait. Bientôt enfin éclate un violent délire maniaque, avec fureur, idées ambitieuses, etc. Placé dans un hospice, l'agitation se calme au bout de cinq à six mois. Il revient à Paris au commencement de 1842. Vers le mois de mars de la même année , nouvel accès en tout semblable au précédent. Lorsque F... nous est amené à Bicôtre, l'agitation n'est pas très vive. Le délire est général; idées ambitieuses, F... est prince, empereur; il commande à toute la terre, il est descendu du ciel ; il est fils de Dieu , il est Dieu, etc. Au bout d'un mois et demi de séjour, après avoir été saigné plusieurs fois, après avoir eu des ventouses scarifiées à la nuque, des vésicatoires aux jambes, l'excitation disparaît presque entièrement ; mais ses idées extravagantes ne l'ont point abandonné, et elles sont d'autant plus saillantes qu'il y a moins d'incohérence dans ses paroles. F... ne prend aucun soin de sa personne, il est sale, malpropre, déchire ses vêtements, les laisse au milieu de la cour, ou bien les jette dans les lieux d'aisance. 11 s'affuble parfois de la manière la plus bizarre, se couvre de rubans ou de lambeaux d'étoffes de couleurs, donne à son chapeau de paille une forme originale. Il erre ça et là dans les cours ramassant toute sorte d'ordures ; on le surprend quelquefois les bras croisés , fixant le soleil. A quelques modifications près, telle a étéhi situation du malade jusqu'au mois de juillet j8'|3, époque à laquelle je lui fis prendre douze grammes
de hachisch (extrait pur) dans une tasse de café, le malin à jeun. Plus d'une heure et demie après, F.. . n éprouvait aucun effet si ce n'est un vif appétit ; aussi réclamait-il instamment son déjeûner. Je prescrivis une tasse de café concentré, dans l'espoir d'accélérer l'effet du médicament. Une bonne demiheure après , je l'aperçois assis auprès de son lit, la tête cachée dans ses deux mains, et riant de tout son cœur, mais sans bruit et sans éveiller l'attention de ses voisins. Je lui demande ce qui le fait rire ; il ne répond pas, nous montre du doigt un malade placé à côté de lui , puis se met à rire de plus belle. Je fais approcher le joueur de flûte dont j'ai déjà eu occasion de parler. A peine a-t-il essayé quelques vieux airs de contredanse vifs et animés, que F..., cessant de rire, paraît écouter avec beaucoup d'attention; puis tout-à-coup il s'élance au milieu de la salle et se met à danser, en redisant de la voix les airs joués par l'instrument. A ma prière, le musicien exécute quelque chose comme une marche guerrière. F... se met aussitôt à marcher au pas , ses yeux s'animent , il agite ses bras comme s'il eût tenu un sabre ou un fusil , frappe la terre
du pied L'excitation s'accroît rapidement, et en
quelques minutes elle atteint le degré d'acuité que l'on observait au début de la maladie. Je n'en étais pas effrayé ; je savais un moyen sûr de calmer cette grande effervescence. La musique avait causé le mal. elle devait le guérir. En effet, le calme reparut dès les premières notes d'un air empreint de tristesse
et de mélancolie. Le malade, dont la physionomie s'était tout-à-coup rembrunie, alla reprendre sa place au pied de son lit, et bientôt on le vit verser des larmes abondantes ; je le laissai sous cette dernière impression. Dans la soirée, se plaignant d'être très fatigué , il voulut se coucher de meilleure heure que d'ordinaire; la nuit on ne l'entendit pas souffler mot. Le lendemain, l'état du malade ne paraissait pas avoir été sensiblement modifié, les idées extravagantes étaient les mêmes ; l'incohérence des idées, l'excitation générale, l'irritabilité, étaient même un peu plus prononcées.
Le 9 du même mois, j'administrai de nouveau le hachisch à la même dose que la première fois. Comme la première fois aussi , excitation générale, rires inextinguibles, bavardage intarissable , etc. , suivis de fatigue, d'un sentiment de courbature par tout le corps, et, en définitive , d'un sommeil prolongé et profond.
Ce ne fut que vers la fin d'août que F... parut entrer franchement en convalescence. Ses idées extravagantes ne l'avaient pas complètement abandonné, mais il n'en parlait presque plus , s'en défendait même devant nous. Il retourna à Sainte- Anne, où il se mit avec ardeur aux travaux qu'on exigea de lui. Je le revis cinq ou six jours après; dès lors F... pouvait être considéré comme guéri. U était sur le point de quitter l'hospice, lorsqu'il fut atteint d'une ophthalmie intense du côté droit qui retarda sa sortie.
Q... (Adolphe). Agé de trente-cinq ans, né à Paris, se disant tailleur, batteur d'or, etc.
Depuis une dizaine d'années , l'existence de Q* a été soumise à des vicissitudes étranges et faites pour exciter la compassion. Les prisons et les maisons de fous se la sont tour à tour disputée. Q* est sujet à des accès de manie intermittente. Les accès n'éclatent pas d'une manière brusque et instantanée , atteignant en peu d'heures ou de jours leur summum d'intensité. C'est d'abord , par une excitation extrêmement légère, à peine sensible pour ceux même qui connaissent le mieux le malade, par une remarquable instabilité d'idées et de projets , un besoin invincible de changer de place, de passer d'une occupation à une autre, que l'affection débute. Peu à peu , on voit Q*, de doux , de pacifique, de sobre et rangé qu'il était, devenir emporté, irritable, querelleur, l'hôte assidu des lieux de prostitution et des tavernes. Dans cette situation d'esprit, où il s'appartenait à peine à luimême, Q* devait céder facilement , ou mieux , irrésistiblement à toutes les influences; toute volonté un peu forte devait pouvoir se substituer à la sienne. Aussi . par deux fois , malgré l'éducation qu'il avait reçue , malgré les honorables traditions de sa famille, malgré ses propres antécédents à lui-même qui étaient irréprochables, Q*, cédant aux conseils de quelques misérables que sa mauvaise étoile lui
avait fait rencontrer, se laissa-t-il entraîner à commettre plusieurs vols.
En i833, il est condamné à sept années de réclusion et enfermé à Poissy. Dès le premier mois , il éprouve un accès de délire maniaque peu intense dont il guérit rapidement. Depuis lors, il mène dans la prison une conduite exemplaire. A l'expiration de sa peine, nouvel accès de folie beaucoup plus violent que le premier, pour lequel sa mère obtient son admission dans l'hospice de Bicôtre. Il en sort guéri au bout de quatre ou cinq mois. A peine rendu à la liberté , il s'empare d'un cabriolet qui stationnait sur une place publique. Arrêté presque aussitôt , il est envoyé à Gaillon pour cinq ans. Dans cet intervalle , il est atteint par deux fois d'accès de manie. Sorti de prison , Q* retomba dans l'état d'excitation dont j'ai parlé plus haut. 11 était placé sous la surveillance de la police ; il fut envoyé à Ste-Pélagie pour avoir rompu son ban. C'est de cette prison qu'on l'amène pour la seconde fois à Bicêtre.
Des prédispositions héréditaires (son père avait été maniaque à la suite de congestions cérébrales) , des convulsions épilepliformes dans son enfance , plus lard des habitudes de masturbation poussées à l'excès , telles sont les principales causes qui paraissent avoir faussé, d'une manière si déplorable, l'organisation du malade qui fait l'objet de celle observation.
A son entrée dans l'hospice, Q* offre tous les
symptômes d'une agitation maniaque vive. Incohérence des idées , gestes désordonnés , colère incessante, emportements contre les gens de service, etc. Au bout de quelques jours, l'agitation cesse, mais le désordre des idées continue. Q" ne prononce peut-être pas deux phrases qui aient quelque liaison entre elles. Il est parfaitement inoffensif vis-à-vis des autres malades , cependant on ne peut le laisser sans camisole , attendu qu'il met tous ses vêtements en lambeaux. Juillet 1842 , l'état du malade n'a fait que s'aggraver. Le délire semble avoir perdu toute son acuité primitive ; il reste à peine une légère excitation. Q* passe des journées entières assis près de son lit ou sur une marche de l'escalier. On l'entend marmotter une foule de mots incohérents. Il rit comme un hébété, quand on lui adresse quelque question. Pour peu qu'on le perde de vue , il court ramasser toute sorte d'ordures , y compris même des excréments , et s'en barbouille le visage. La santé physique est excellente et le malade engraisse à vue d'oeil. En un mot, tout présage et fait craindre un état chronique, et, parlant, l'incurabilité. Le 17 septembre, Q* prend i5 grammes environ d'extrait pur de hachisch. Il est onze heures, et le malade n'a pas mangé depuis la veille à quatre heures. L'action du médicament est prompte et énergique. Comme toujours , elle débute par un fou rire qui dure dix à douze minutes. Peu à peu le malade s'anime et entre dans une vive agitation. Par moments , il semble rêveur
— Û22 — et comme absorbé en lui-même. Si on l'interpelle, il tourne la tête brusquement de votre côté , comme si on lui eût imprimé une forte secousse , répond d'abord avec assez de justesse, et puis débite avec volubilité , mais non parfois sans hésitation , et avec un peu de bégaiement , une foule de mots in ■ cohérents. Bientôt on le voit se livrer à une pantomime des plus actives et qui ne permet pas de douter qu'il ne soit le jouet d'hallucinations nombreuses , de la vue et de l'ouïe en particulier. Il semble affecter certaines poses bizarres et qui exigent un grand déploiement de forces musculaires. Tantôt il se tient complètement immobile, les yeux fixés vers le plafond , prêtant attentivement l'oreille, et paraissant indiquer quelque chose du doigt. Après un brusque éclat de rire , il se met à sauter , à gambader , à courir dans la salle. Le visage est assez animé; le pouls donne 80 à 85 pulsations. Vers deux heures, l'agitation commence à se calmer; Q* s'assied sur son lit, visiblement fatigué. Ses idées paraissent prendre une direction nouvelle, car, de temps à autre, il interrompt ses rires pour verser des larmes.
La nuit, le malade ne paraît pas avoir reposé plus de deux ou trois heures. Vers trois heures du malin, l'agitation est redevenuc plus vive. Il a fallu maintenir le malade sur son lit. pour l'empêcher de se lever. Il était du reste peu bruyant. — A l'heure de la visite , nous trouvons 0* dans la cour, s'agilanl beaucoup cl déclamant avec force. Il est
impossible de fixer son attention et d'obtenir qu'il reste tranquille un moment.
Même situation jusqu'à la fin de novembre , où le malade redevient insensiblement plus calme, moins turbulent , commence à prendre un peu plus de soin de lui-même et à mettre quelque ordre dans ses discours. Peu de jours après, il entrait franchement en convalescence.
Sa mère, craignant, avec raison, qu'en sortant de l'hospice son fils ne se trouvât de nouveau exposé aux mauvais conseils d'anciennes connaissances qu'il ne manquerait pas de retrouver à Paris, obtint qu'il resterait à Bicêtre en qualité de garçon de service. Q* lui-même sollicita vivement cette faveur, se défiant de lui-même et craignant, comme il le disait, de retomber sous l'empire des mauvais penchants qui lui avaient occasionné tant de chagrins.
Depuis près de onze mois, nous voyons notre ancien malade tous les jours. Sa raison est aussi lucide que sa conduite dans l'établissement est bonne et , à tous égards , irréprochable.
D... (Louis). Agé de trente-trois ans, né à Soissons, coiffeur, demeurant à Paris.
Un de ses cousins ( côté maternel) est à Bicélre depuis plusieurs années , pour cause d'aliénation mentale. D... a passé cinq années au service militaire. Il a été congédie à la suite d'un accès de fo
lie (manie avec fureur) de quelques jours seulement de durée. Santé générale ordinairement bonne ; vie sobre , conduite régulière ; beaucoup de gaieté et d'enjouement. Depuis quelque temps, il est devenu sujet à de violents maux de tête, à des bourdonnements d'oreille. Son caractère change au point que sa femme ne le reconnaît plus et commence à craindre quelque malheur. Enfin, en décembre 1841 , ayant fait une petite spéculation assez avantageuse, D .. devient d'une gaieté extravagante ; sa tête s'exalte-, ses espérances, ses prétentions, sa vanité, ne connaissent plus de bornes. Il se croit riche, ou du moins assuré de le devenir ; il achète des objets de luxe , des chiens de chasse , des fusils , etc. Il se croit un génie, un poëte de premier ordre ; il se dit le perruquier-poëte. a Ne crains rien , répète-t-il souvent à sa femme, on parlera de moi. » Il charbonne sur les murs de sa chambre des mots , des phrases tronquées, incohérentes, qu'il dit être de la poésie à faire crever de dépit , selon son expression , Racine et Corneille, s'ils étaient encore de ce monde. D... est amené à Bicêtre le 16 février 18^2.
Son état varie peu jusqu'à la fin de mars.
Cependant l'excitation s'était peu à peu calmée. D... griffonnait toute la journée, et ce qu'il écrivait, non moins que son bavardage continuel, trahissait tout le désordre de son esprit. Les gens do service étaient sans cesse à le gourmander pour l'empêcher de se travestir de la manière la plus extravagante, ou bien le forcer à garder ses vête-
ments. Les bains prolongés, les ventouses scarifiées à la nuque, les purgatifs, etc., furent employés sans succès.
Le 5 juin, je fis prendre à D. .., en même temps qu'à un autre malade dont j'ai consigné plus bas l'observation , environ trente grammes de dawaraesc.
Les effets ne se manifestèrent pas avant une heure et un quart. Gaieté excessive, rire immodéré. D. .. paraît être évidemment sous l'influence d'illusions et d'hallucinations dont il nous est impossible de connaître la nature, le malade ne faisant aucune attention à ce que nous lui disons, complètement absorbé par les idées qui le préoccupent. Je le fais conduire dans la salle de chant. Les sons d'un orgue expressif et d'autres instruments exercent sur lui une influence immense. D... s'agite, danse, trépigne, ou bien s'arrête court, se couche, se met à genoux, les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel , verse des larmes, gémit, suivant que la musique, qui le pénètre, le maîtrise entièrement, devient tour à tour grave , enjouée, religieuse ou mélancolique. Avec la musique, toute agitation cesse ; D... va tranquillement s'asseoir sur un banc et paraît vouloir s'assoupir. Mais il n'y a là que des apparences de sommeil, car il sufit de le toucher du doigt, de lui parler bas à l'oreille, pour qu'il secoue brusquement la tête , portant ses regards de côté et d'autre; ses yeux à moitié ouverts, l'agitation de ses lèvres, ses gestes, le jeu extrêmement
énergique de sa physionomie , disent assez que son esprit est loin d'être inactif ainsi que cela a lieu dans un profond sommeil, mais que, plongé dans une sorte de somnambulisme, il est tout entier livré à la contemplation d'objets fantastiques.
Vers le soir, il ne restait plus trace des symptômes que nous venons de décrire. D... a dîné avec le même appétit que d'ordinaire. Jusqu'au moment de se mettre au lit, il est demeuré parfaitement calme, ne bavardant plus comme auparavant, mais déraisonnant toujours, et ne voulant pas rendre compte de ce qu'il avait éprouvé après avoir mangé les confitures que je lui avais données. Il affirmait ne se souvenir de rien, si ce n'est d'avoir éprouvé un grand contentement et d'avoir beaucoup ri. — La nuit a été calme, presque entièrement exempte de rêve. — Le lendemain , l'état du malade en général est bien évidemment amélioré. Il y a moins d'incohérence dans ses discours; les nuits sont généralement plus calmes. L'orgueil, la vanité sont encore au fond de tout ce qu'il dit ; mais il montreplus de retenue, moins d'assurance, ne s'irrite plus quand on le contredit. Quelques jours après, il est envoyé à la ferme Sainte-Anne, où des travaux manuels contribuent promptement à son rétablissement.
D... L Agé de trente-neuf ans, né à ... (Angleterre), docteur en chirurgie.
Nous ne possédons que de vagues renseignements sur les antécédents du malade. Son père et sa mère sont encore vivants et jouissent d'une lionne santé. Lui-même nous a appris que sa jeunesse avait été fort dissipée; qu'il avait abusé des plaisirs vénériens, avait contracté plusieurs gonorrhées, mais n'avait jamais fait de traitement mercuriel. Il y a cinq ou six ans, des peines de cœur lui font perdre la tête et lui occasionnent une vive agitation maniaque pour laquelle il passe deux mois à Bedlam. L'agitation s'étant calmée et ayant été remplacée par une simple excitation, D. L..., à force de sollicitations, obtint sa sortie de l'hôpital. Cependant, comme il n'était qu'imparfaitement guéri et que sa conduite donnait les plus vives inquiétudes, on parla bientôt de le renvoyer à Bedlam. D. L..., effrayé, résolut de se rendre sur le continent ; il vint à Paris, sans même songer à s'assurer des moyens d'existence, au moins pour les premiers mois de son séjour. Heureusement il trouva hospitalité chez un pharmacien de sa connaissance, qui lui fit le plus bienveillant accueil , malgré l'état d'excitation trop évident clans lequel il se trouvait. D. L.. se plaignait amèrement de sa famille, de sa mère en particulier, qui, «sous prétexte de folie, l'avait fait enfermer dans un hôpital. Peu de lemps
après, l'excitation s'était accrue au point qu'il de vint indispensable de provoquer son isolement.
Lorsque D. L... fut amené à Bicêtre (19 janvier 1842), l'excitation maniaque avait tout-à-coup fait place à une mélancolie profonde , ou plutôt à une taciturnité dont aucune question, aucune sollicitation ne pouvait le faire sortir. La physionomie du malade , la manière dont il se posait en quelque sorte vis-à-vis de nous, ses airs de hauteur et de dédain, indiquaient suffisamment qu'il étaitdominé non pas par des chagrins ou des craintes chimériques, mais bien par des préventions, de la défiance, des instincts de colère. Après de vaines exhortalions, j'essayai de vaincre par la douche son mutisme obstiné. II fallut y renoncer. La diète eut plus de succès. Feignant de le regarder comme très malade, j'avais défendu qu'on lui donnât d'autre nourriture qu'un bouillon matin et soir et deux pots de tisane. Le lendemain. D. L... m'interpelle vivement au moment où je passe devant son lit , en me demandant pourquoi je le mettais à la dicte ; puis il se plaint qu'on l'ail fait enfermer dans un hospice comme un mendiant : « s'il était malade , comme on a l'air de le croire , on aurait dû le placer dans une maison de santé; il était assez riche pour cela. » — 23 janvier. Un état de vive excitalion se manifeste lout-à-coup : ventouses scarifiées à la nuque ; vésicatoire à la jambe , limonade émélisée-, bains. — Février, môme état : excitation déplus en plus vive ; extrême volubilité de paroles ;
. peu ou point d'incohérence dans les idées ; mobilité extrême. Toujours actif, toujours affairé, le malade ne cesse d'aller et venir, lie conversation avec l'un et avec l'autre, etc. Bientôt survient une violente exaltation maniaque : idées incohérentes, cris, vociférations, emportements; D... met ses vêtements en lambeaux ; il faut le maintenir avec une camisole de force. Cet état dure jusqu'au milieu de mars ; puis l'excitation que nous avions constatée à l'époque de son arrivée reparaît insensiblement , mais avec de notables modifications. D. L... retrouve, parmi les autres malades et les infirmiers, différents personnages de sa connaissance. Il témoigne aux uns une vive amitié , aux autres de l'aversion. Il salue du titre de majesté le chef infirmier de sa salle , prétendant que c'est Louis-Philippe déguisé. Il se montre très empressé auprès d'un jeune malade qu'il dit être son fils -, en un mot, il n'est entouré que de parents, d'amis, d'illustres personnages, d'espions, d'agents de police, etc. D... semble être encore sous l'influence d'instincts erotiques qui souvent se traduisent par des paroles ordurières, par des gestes obscènes.
5 j uin. — La situation du malade n'a point changé. Prescription de 3o grammes environ de dawamesc. Immédiatement après, une forte tasse de café.— Les effets ordinaires du hachisch sont lents à se manifester. Près de deux heures s'écoulent sans autre modification de l'état habituel du malade qu'un peu d'anxiété, d'inquiétude vague et sans motif. D' a
cessé de parler autant. Il semble pourtant que ce n'est pas l'envie qui lui manque ; mais il ne sait pas exprimer ce qu'il veut dire; il n'achève jamais ses phrases , et il porte sa pensée sur mille sujets à la fois. Il hésite dans la prononciation de certains mots, par suite d'un léger tremblement des lèvres, à peine sensible , mais pourtant facile à remarquer. Insensiblement le malade se laisse aller à une sorte de rêvasserieet de demi -sommeil, interrompu seulement, de temps à autre, par de bruyants éclats de rire. D.... considère, parfois , avec une sorte de stupéfaction qui se reflète énergiquement dans sa physionomie, ses mains , ses pieds qu'il agite vivement en les secouant comme s'il voulait en détacher quelque chose qui lui fait peur. Je le fais conduire dans une salle où Ton faisait de la musique; il paraît n'y prêter aucune attention, et continue, encore, pendant près d'une heure, sa silencieuse pantomime. — La nuit suivante se passe dans un calme profond. Contre son habitude, le malade ne souffle pas mot , jusqu'à cinq heures du matin où son excitation première reparaît.
i er juillet. — Jusqu'ici, point d'amélioration bien sensible. Le malade paraît même contracter des habitudes demalproprelé. Il devient insouciant et apathique. — i juillet. Nouvelle prescription dedawamesc (3o gram.). Deux tasses de café, lune avant, l'autre après. —Cette fois, l'action du médicament est plus franche et plus énergique , plus durable aussi; il y eut même, pendant cinq ou sis
heures, une véritable agitation maniaque qui rappelait, sous presque toutes ses formes, l'agitation primitive. Nuit calme, profond sommeil. — Du 3 juillet, vers le aô, l'excitation diminue sensiblement, le malade se soigne davantage et marche évidemment vers la guérison. Le 1 4 septembre suivant , il quittait l'hospice en parfaite santé.