‹ Du hachisch et de l'aliénation mentaleChapitre 14 sur 15 · IV. — M. LÉLUT · texte numérisé non relu

IV. — M. LÉLUT

Ri. le docteur Lélut dit en parlant du mélancobque: « Ses sentiments, ses idées se transforment en véritables sensations externes, aussi distinctes, je dirai presque aussi physiques que les objets euxmêmes. C'est la pensée qui semble se matérialiser, qui devient une image visuelle, un son, une odeur, une saveur, une sensation tactile; ce sont des hallucinations. »

Une première remarque sur ces paroles du savant psychologiste que nous venons de citer. En s'exprimant ainsi , l'état de rêve n'était assurément pas dans sa pensée , et pourtant , ses paroles sont telles, qu'il faut de toute nécessité en faire application à cet état, ou bien elles sont dépourvues de sens , même dans leur acception métaphorique. Quoi qu'il en soit, tout en méconnaissant la nature

réelle de l'étal hallucinatoire, M. le docteur Lélut l'a défini beaucoup plus exactement qu'on ne l'avait l'ait avant lui. Il s'est approché de la vérité aussi près qu'il pouvait le faire, n'étant pas guidé par l'observation intérieure.

Tous les auteurs ont signalé le rapport qui existait généralement entre les pensées, les sentiments affectifs habituels aux malades et leurs hallucinations. M. Lélut a cru voir, dans un certain ordre d'hallucinations, la transformation de la pensée ellemême, c'est-à-dire de l'acte cérébral le plus relevé, et qui semble le plus dégagé de la matière.

C'était appeler l'attention sur un côté, jusque là inaperçu, du phénomène des hallucinations , mais en usant d'expressions qui prouvent que la nature psychique de ce phénomène était méconnue. Il n'existe d'autre transformation de la pensée que celle qui a lieu dans l'état de rêve, qui est, à proprement parler, une transformation de l'ensemble des fonctions intellectuelles. Pris dans un autre sens, le mot transformation porte complètement à faux. En effet , comment admettre que les voix , les mois, les phrases, les discours qu'entend l'halluciné ne sont que sa pensée transformée, c'est-à-dire revêtue de sons , parlée haut , appréciable à lui seul, comme le seraient des sons venus du dehors, si ces voix , en lui apprenant des choses qu'il ignore, en résolvant affirmativement ou négativement des questions sur lesquelles lui -même ne saurait se prononcer, ot enfin en l'entretenant de choses auxquelles il ne pensai/ pas, semblent ex-

primer la pensée d'êtres étrangers à lui? M. X..., par exemple, dont nous avons parlé, pag. 10G, doute si ses ennemis lui susciteront un procès, et une voix lui fait entendre ces propres mots : « Tu auras un procès. » — M. Lélul dit à un malade « qu'il s'occupe des moyens de le délivrer des importuns qui le tourmentent. » Le malade a toute confiance-, que lui disent ses voix, cependant? « Qu'il aura beau faire, qu'il ne viendra pas à bout de son dessein , qu'il faudra qu'il vienne se ranger à l'obéissance du diable. »

Évidemment, dans ces deux cas , l'hallucination est dans le sens des préoccupations habituelles des malades; elle exprime, mais elle ne traduit pas leur pensée, pour ainsi dire, mot à mot, littéralement, comme l'impliquerait le mot transformation ; ils doutent , et les voix prononcent! Tel lypémaniaque se croit en butte à des persécutions; on le menace, on l'injurie , on lui reproche des méfaits, des crimes qu'il n'a pas commis, dont il n'a jamais eu la pensée ; on le pousse au désespoir, au suicide, au meurtre d'autrui, etc., et ces menaces, ces reproches, ces homicides conseils, il n'en est pas comme de ces pensées vagues, passagères, qui se jouent dans un esprit inattentif; non, tout cela est précis, distinct, a un sens parfaitement déterminé, est nettement formulé : « Tu seras pendu , tu es un scélérat, tue-toi, tue cet autre, ou il te tuera, etc.. »

On ne saurait le méconnaître, il y a autre chose ici que la pensée transformée ou parlée haut, car

alors, il faudrait que les signes sensibles dont elle se revêt, que les sons, les perceptions auditives fussent calqués rigoureusement, et, comme nous l'avons déjà dit, mot pour mot, phrase pour phrase, sur cette pensée même.

M. Baillarger, dans un mémoire intitulé : Fragments pour servir à l'histoire des hallucinations , en adoptant l'opinion de M. Lélut, l'appuie de nouvelles observations.

Il est des cas, fort rares, à la vérité, où l'hallucination auditive paraît être la reproduction exacte de la pensée; mais il ne faut pas perdre de vue que cette pensée, transformée en sensation , est étrangère à la personnalité de l'individu , échappe à sa conscience , à son sens intime ; aussi est-elle rapportée par lui à un autre être que lui-même; et alors, il n'y a pas seulement transformation, il y a véritablement aliénation de la pensée.

De toute nécessité, il faut rattacher cette pensée transformée, qui n'a plus conscience d'elle-même, ne se connaît plus, ne se sait plus en vertu des nouvelles conditions psycho-cérébrales dans lesquelles elle s'est développée, il faut la rattacher, dis-je, comme tous les autres modes d'action du cerveau, à une autre existence intellectuelle, à une autre vie morale, vie tout intérieure, toute de souvenirs, toute d'imagination, vie du rêve enfin, qui est aussi celle de la folie.

Nous avons déjà fait cette remarque : l'état liai lucinaloire n'est pas seulement, comme on l'a dit,

un fait anormal de la faculté perceptive. Il comprend l'intelligence tout entière réfléchissant, comprenant, jugeant, exprimant ses craintes, ses désirs, ses espérances, son désespoir, n'ayant plus conscience de ses propres actes, privée de son moi, se dédoublant, pour ainsi dire, de telle sorte, qu'une partie d'elle-même puisse entrer en relation d'idées, en conversation avec l'autre partie.

Admettez l'identité psychologique de la folie et de l'état de rêve, et vous admirerez la facilité avec laquelle l'état hallucinatoire, envisagé dans toutes ses formes, sous toutes ses faces, dans ses plus minimes détails, s'explique et se comprend ; combien, encore dans ce cas-ci, est juste celle locution vulgaire: « C'est un fou; il a des visions; il prend ses rêves pour des réalités ! » II n'est pas de rêve dans lequel ne se retrouvent tous les phénomènes de l'état hallucinatoire.

En état de rêve, quoi de plus commun que d'entendre les conversations d'êtres imaginaires, de causer avec eux, le plus souvent des sujets qui nous ont préoccupé pendant la veille, souvent aussi de sujets indifférents qui se relient entre eux, à notre insu, par les lois ordinaires de l'association des idées, lois qui, comme on sait, se fondent sur des affinités, des analogies, de temps, de lieu, etc. ? Comme dans le délire, que nous ayons, ou non, conscience de l'état dans lequel nous nous trouvons, la présence de nos interlocuteurs est un fait réel, positif, disons le mot, matériel. C'est bien leur pen-

sée, et non la nôtre, qu'ils expriment; car leurs paroles sont celles d'êtres entièrement distincts de nous-mêmes.

Ainsi donc, on peut dire que la théorie, fondée sur l'observation extérieure même la plus avancée qui ait été formulée jusqu'à ce jour, confirme le fait qui nous est révélé par l'observation intime, en ce sens que toute explication du phénomène des hallucinations échoue, si elle ne s'appuie sur l'identité de ce phénomène avec l'état de rêve.

§ V. — M. Baillarger.

De même que certaines idées, avant de revêtir des caractères de fixité, avaient préexisté dans le cerveau des individus que le délire a frappés plus tard ; de même que certaines impulsions maladives sont les mêmes, à l'irrésistibilité près, que celles qui se faisaient sentir pendant l'état sain; ainsi, «une sensation vive, antérieure, peut se reproduire spontanément et toujours la même, formant ainsi une hallucination isolée et d'une nature particulière. » Après avoir été produite par une cause extérieure, réelle, la sensation se reproduit spontanément, c'est-à-dire en dehors de l'action de la cause primitive; le fait sensorial a été transformé en fait purement cérébral. Cette proposition a été développée par M. Baillarger, dans un mémoire dontnous avons déjà eu occasion de parler, et appuyée de faits intéressants.

Nous nous proposons d'examiner ces faits au point île vue de l'opinion que nous avons émise relativement à la cause immédiate et primordiale des hal- 1 ucinations en général .

Nous avons dit que, antérieurement à tout phénomène d'aliénation mentale, il existait une modification psycho-cérébrale qui les engendrait tous et sans laquelle ils ne pouvaient se développer. Cette modification se retrouve encore (il nous sera facile de le démontrer), alors même que le phénomène hallucinatoire, réduit, pour ainsi dire,àsa plus simple expression, « n'est que la sensation répétée, reproduite spontanément. »

II ne saurait y avoir hallucination, c'est-à-dire transformation d'une impression extérieure en sensation intra-cérébrale, par cela seul que cette impression aura été vive, saisissante comme toutes celles dont il est question dans les faits relatés par M. Baillarger. La vivacité de l'impression a eu pour résultat immédiat de déterminer le fait primordial, lequel à son tour, d'effet devenant cause, a transformé l'impression reçuepar l'intermédiaire des sens en sensation intérieure.

En effet, étudions ces sensations qui devien nent des hallucinations, analysons-les: nous nous apercevions tout d'abord qu'elles doivent leur énergie à des passions vives, perturbatrices, à de violentes émotions; la terreur a toujours joué un rôle dans les cas auxquels nous faisons allusion. Au reste on peut dire, en thèse générale, qu'au point

de vue moral, les sensations de l'ouïe et de la vue sont indifférentes en elles-mêmes; elles n'impressionnent, elles n'émeuvent qu'en vertu des idées qu'elles s'associent et des passions qu'elles soulèvent.

Or , nous avons suffisamment établi , dans les pages qui précèdent, que le résultat immédiat des émotions brusques, instantanées, était, dans beaucoup de cas , ou du moins pouvait être un ébranlement, une secousse plus ou moins durables de l'organe de la pensée, un état de stupeur dont le passage rapide laissait à peine de traces dans la conscience , et enfin la dissociation et l'incohérence absolue des idées.

La confirmation pratique de ce que nous avançons, nous ne voulons pas la chercher ailleurs que dans les faits mêmes que contient le mémoire de notre collègue, où nous retrouverons toujours le fait primordial , soit isolé , soit dépendant de vives émotions causées par une impression sensoriale. La malade qui fait le sujet de la première observation avait déjà eu quatre accès d'aliénation mentale; elle avait, depuis quelques années, contracté l'habitude le l'ivresse, et enfin elle était restée quelques jours plongée dans un état de stupeur, lorsqu'elle éprouva des hallucinations (i)

(1) En traversant une rue du faubourg Saint-Antoine, elle reçoit sur la tête un pot à fleurs tombé d'une croisée. Après quelques jours de stupeur, elle s'imagine par moments être atteinte du même accident. « La douleur lui arrache un cri , et à peine elle a

Ces antécédents établissent une triste prédisposition aux hallucinations qui , comme on sait , ne sont, le plus souvent, qu'un incident, un épiphénomène du trouble intellectuel. Il existait donc , indépendamment de l'ébranlement du cerveau produit par la chute du pot à fleurs, long-temps avant que le symptôme se manifestât, une cause latente et primordiale. L'accident n'a été que cause occasionnelle.

La deuxième observation est d'une grande valeur dans la question qui nous occupe. « Dans l'une des émeutes qui ont ensanglanté Paris en i83i, la femme d'un ouvrier, enceinte de huit mois, cherchant à rentrer chez elle, voit son mari tomber mortellement frappé d'une balle. Un mois plus tard, elle accouche heureusement; mais le dixième jour après l'accouchement, le délire éclate. Dès le début, la malade entend le bruit du canon , des feux de peloton, le sifflement des balles. Elle se sauve dans la campagne, etc. »

Ainsi, à quelle époque voit-on se manifester les hallucinations? Est-ce au moment où la femme en question voit tomber son mari, où elle est abasourdie parle bruit du canon et le sifflement des balles qui viennent tuer son mari sous ses yeux? En ce moment terrible, les sensations sont à leur apogée d'intensité ; ce n'est pas alors cependant qu'elles

été frappée qu'elle entend bien distinctement le bruit du pDt qui sj brise en éclats sur le plancher. »

sont changées en hallucinations : c'est quarante jours plus tard, alors que la vivacité des sensations a eu le temps de s'amoindrir considérablement.

Mais aussi , à celte époque, il était survenu une modification psycho- cérébrale que nous savons être éminemment favorable au développement des hallucinations; nous entendons parler du délire qu'amène le travail de l'accouchement, état mental qui, comme nous l'avons déjà dit, est l'expression la plus complète et absolue du fait primordial.

Nous pensons qu'il serait superflu d'analyser , avec le même détail, les autres faits consignés dans le mémoire de notre collègue de la Salpêtrière. Qu'il suffise de faire observer qu'ils présentent tous, plus ou moins, les circonstances psychologiques qui, ainsi que nous l'avons prouvé tant de fois, développent la cause primitive , nécessaire, des phénomènes fondamentaux du délire, telles qu'un profond saisissement, de l'effroi, ou tout simplement la modification intellectuelle particulière qui forme l'état intermédiaire à la veille et au sommeil.

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