CHAPITRE PREMIER
rin'iiotiK-ins psychologiques.
§ I er . — Modifications physiques.
Je dois, d'abord, appeler l'attention sur les modifications purement physiques qui , d'ordinaire, précèdent ou accompagnent les troubles intellectuels causés par le hachisch.
i u — A une close encore faible, mais cependant capable de modifier profondément le moral , les effets physiques sont nuls , ou du moins si peu sensibles que , certainement, ils passeraient inaperçus si celui qui doit les éprouver n'était pas sur ses gardes et n'épiait en quelque sorte leur arrivée. On pourra, peut-être, s'en faire une idée, en se
rappelant lé sentiment de bien-être, de douce expansion que procure une tasse de café ou de llié prise à jeun.
2° — Par l'élévation de la dose , ce sentiment devient de plus en plus vif, vous pénètre et vous émeut davantage, comme s'il devenait surabondant et allait déborder. Une légère compression se fait sentir aux tempes et à la partie supérieure du crâne. La respiration se ralentit, le pouls s'accélère, mais faiblement. Une douce et tiède chaleur comparable à celle qu'on éprouve en se mettant au bain, pendant l'hiver, se répand par tout le corps, à l'exception des pieds, qui d'ordinaire se refroidissent. Les poignets et les avant-bras semblent s'engourdir et devenir plus pesants; il arrive même qu'on les secoue machinalement, comme pou ries débarrasser du poids qui les presse. Alors aussi naissent, dans les extrémités inférieures principalement, ces sensations vagues et indéfinies que caractérise si bien le nom qu'on leur a donné, des inquiétudes. C'est une sorte de frémissement musculaire sur lequel la volonté n'a aucun pouvoir.
3° — Enfin , si la dose a été considérable , il n'est pas rare de voir survenir des phénomènes nerveux qui, sous beaucoup de rapports, ressemblent assez à des accidents choréiques. Des bouffées de chaleur vous montent à la tète, brusquement, par jets rapides , comme ceux de la vapeur qui s'échappe du tuyau d'une locomotive. Ainsi que je l'ai entendu dire plusieurs fois, le cerveau bouillonne et semble
soulever la calotte du crâne pour s'échapper. Cette sensation , qui cause toujours un peu de frayeur , quelque aguerri que l'on soit, a son analogue dans le bruit que l'on entend quand on a la tète plongée dans l'eau. Les éblouissements sont rares; je n'en ai jamais éprouvé. Les tintements d'oreilles, au contraire, sont fréquents. — On éprouve parfois de l'anxiété, une sorte d'angoisse, un sentiment de constriclion à l'épigastre. Après le cerveau, c'est vers cette région que les effets du hachisch paraissent avoir le plus de retentissement. Un jeune médecin disait qu'il croyait voir circuler le fluide nerveux dans les rameaux du plexus solaire. Les battements du cœur paraissent avoir une ampleur et une sonorité inaccoutumée. Mais si on porte la main dans la région précordiale , on s'assure facilement que le cœur ne bat ni plus vite ni plus fort qu'à l'ordinaire. — Les spasmes des membres acquièrent parfois une grande énergie sans devenir jamais de véritables convulsions. L'action des muscles fléchisseurs prédomine. Si l'on se couche, ainsi qu'on en éprouve presque toujours le besoin, involontairement les jambes se fléchissent sur les cuisses , les avant-bras sur les bras ; ceux-ci se rapprochent des parties latérales de la poitrine; la tête, en s'inclinant, s'enfonce entre les épaules; l'énergique contraction des pectoraux s'oppose à la dilatation du thorax et arrête la respiration .. Ces symptômes n'ont qu'une durée passagère. Ils cessent brusquement pour reparaître tout à coup, après des
intervalles d'un calme parfait de quelques secondes d'abord, puis de quelques minutes , d'une demiheure, d'une heure.... , suivant qu'on s'éloigne davantage du moment de leur apparition. Les muscles de la face , ceux de la mâchoire surtout , peuvent être pris également de mouvements spasmodiques; j'ai éprouvé, une fois, un véritable trismus , ou au moins quelque chose d'analogue ; — les mains semblent se contracter d'elles-mêmes pour saisir et serrer fortement les objets.
Tels sont , ou à peu près , les désordres physiques causés par le hachisch , depuis les plus faibles jusqu'aux plus intenses. On voit qu'ils se rapportent tous au système nerveux. Nous l'avons déjà dit, ils se développent beaucoup plus tardivement que les troubles intellectuels (1); et ces facultés peuvent être profondement modifiées sans que l'éveil ait encore été , pour ainsi dire , donné à la sensibilité organique. On dirait que l'agent modificateur , à la manière des affections morales, s'adresse directement, et sans l'intermédiaire des organes , aux facultés de l'âme.
N'est-ce pas ainsi que, le plus souvent, la folie éclate , sans que ceux qui en sont atteints aient été avertis par aucun dérangement appréciable de l'or-
(1) Ceux qui ont l'habitude du hachisch savent très bien les éviter. Cela est facile en graduant la dose, et l'on peut toujours s'initier aux merveilles de la fantasia sans acheter ce plaisir au prix d'aucun trouble nerveux désagréable.
ganisnie ; sans que le médecin puisse la rattacher à aucun trouble matériel? C'est là un premier point de similitude des effets du hachisch avec l'aliénation mentale. La cause est évidente , mais l'origine demeure inconnue. N'est-ce pas , d'ailleurs , ce qui arrive le plus souvent, lorsque cette cause, quelle qu'elle soit, agit directement, immédiatement, sur l'organe intellectuel? Nous verrons encore, parla suite, que lorsque l'action du hachisch se révèle par des troubles organiques comme ceux que nous signalions tout-à l'heure, se matérialise pour ainsi dire, nous verrons, dis-je, que ses effets ont la plus complète analogie avec ceux dont rendent compte les aliénés qui ont pu étudier et suivre, dès l'origine , le développement de leur maladie. Aliénés et mangeurs de hachisch s'expriment de môme quand ils veulent faire comprendre ce qu'ils ont éprouvé ; on dirait que les uns et les autres ont été sous l'influence de la môme cause morbide.
§ II. — Premier phénomène : Sentiment de bonheur.
Je disais dans le mémoire que j'ai déjà cité : « A une certaine période de l'intoxication, alors qu'une effervescence incroyable s'empare de toutes les facultés morales , un phénomène psychique se manifeste, le plus curieux de tous , peut-être, et que je désespère de pouvoir caractériser convenablement : c'est un sentiment de bien-être physique
et moral, de contentement intérieur, de joie intime; Lien-être, contentement , joie indéfinissable que vous cherchez vainement à comprendre, à analyser, dont vous ne pouvez saisir la cause. Vous vous sentez heureux , vous le dites, vous le proclamez avec, exaltation , vous cherchez à l'exprimer par tous les moyens qui sont en votre pouvoir, vous le répétez à satiété ; mais pour dire comment, en quoi vous êtes heureux , les mots vous manquent pour l'exprimer, pour vous en rendre compte à vous-même. Me trouvant un jour dans celte situation , et désespérant de pouvoir me faire comprendre par des mots, je poussais des cris, ou plutôt de véritables hurlements. Insensiblement, à ce bonheur si agité, nerveux, qui ébranle convulsivement toute votre sensibilité, succède un doux sentiment de lassitude physique et morale , une sorte d'apathie, d'insouciance, un calme complet, absolu, auquel votre esprit se laisse aller avec délices. Il semble que rien ne saurait porter atteinte à cette tranquillité d'àme, que vous êtes inaccessible à toute affection triste. Je doute que la nouvelle la plus fâcheuse puisse vous tirer de cet état de béatitude imaginaire , dont il est vraiment impossible de se faire une idée si on ne l'a pas éprouvé. »
Je viens d'essayer de donner une idée des jouissances que procure le hachisch. Je me bàle de faire remarquer que je ne les ai présentées ici qu'à l'état brut, pour ainsi dire , cl dans leur plus simple
expression. Il dépendra des circonstances extérieures, en les dirigeant vers un but déterminé, et en les concentrant en un foyer unique, de leur donner encore plus d'intensité. On conçoit tout ce que la réalité peut y ajouter, et quel puissant aliment elles trouveront dans les impressions venues du dehors , dans l'excitation directe des sens, ou l'exaltation des passions par des causes naturelles. C'est alors que, prenant un corps, une forme, elles arriveront jusqu'au délire. Cette disposition d'esprit , jointe à une autre dont nous parlerons tout-àl'iieure, telle était, selon nous , la source féconde où les fanatiques habitants du Liban puisaient ce bonheur, ces ineffables délices, en échange desquels ils donnaient si facilement leur vie.
Une remarque ici est nécessaire pour faire bien comprendre ce que nous venons de dire. C'est réellement du bonheur que donne le hachisch, et par là j'entends des jouissances toutes morales et nullement sensuelles , comme on serait peut-être tenté de le croire. Cela est fort curieux, assurément! et l'on pourrait en tirer de bien singulières conséquences; celle-ci, entre autres: Que toute joie, tout contentement, alors même que la cause en est exclusivement morale, que nos jouissances les plus dégagées de la matière, les plus spirilualisées , les plus idéales, pourraient bien n'être en réalité que des sensations purement physiques, développées au sein des organes , exactement comme celles que procure le hachisch. Au moins,
si l'on s'en rapporte à ce que l'on sent intérieurement, il n'y a aucune distinction à faire entre ces deux ordres de sensations, malgré la diversité des causes auxquelles elles se rattachent ; car le mangeur de hachisch est heureux , non pas à la manière du gourmand, de l'homme affamé qui satisfait son appétit, ou bien du voluptueux qui contente ses désirs , mais de celui qui apprend une nouvelle qui le comble de joie , de l'avare comptant ses trésors , du joueur que le sort favorise, de l'ambitieux que le succès enivre, etc.
Au reste , si nous avons fait les remarques qui précèdent, ce n'est pas dans le but de soulever une question psychologique. Nous racontons , tout simplement, et nous n'avons d'autre prétention que celle d'être l'historien fidèle et exact de nos sensations. En second lieu , c'est que nous avons vu dans les phénomènes que nous décrivions toul-à-1'heure , un tableau frappant de ce qui se passe si fréquemment au début de la folie : nous voulons parler de ces impressions de bonheur, de joie intime (je ne saurais employer d'expressions plus convenables que celles dont je me suis servi pour caractériser les effets du hachisch ), dans lesquelles les malades puisent tant d'espoir, tant de confiance dans l'avenir, et qui ne sont , hélas ! que les symptômes précurseurs du plus violent délire. — La perle d'une brillante fortune, des chagrins sans nombre, jettent madame de.... dans un étal d'hypocliondrie profond. Cet état durait depuis plusieurs années.
lorsque la malade a été placée dans notre établissement. Sauf quelques amendements passagers, il était resté toujours le même , lorsque , il y a quelques jours , madame vient à ressentir dans tout son être moral une modification profonde qui lui inspire un vif contentement et lui fait voir l'avenir désormais sous les plus riantes couleurs. Ses espérances égalent l'abattement dont elle sort à peine et où elle était plongée depuis des années. Son visage est rayonnant, une légère teinte rosée a remplacé sa pâleur habituelle , la joie de son âme semble s'échapper par éclairs, de ses yeux vifs et animés : « Je ne sais ce qui se passe en moi , me disait cette dame , mais je dois rendre grâces à Dieu et à vous, mon cher docteur, car je sens intimement que je suis arrivée au terme de ma maladie et de tous mes maux. Me voilà enfin délivrée de ces souffrances atroces , incroyables , dont je vous ai si souvent entretenu. Plus de craintes, plus de terreurs, plus de damnations, plus d'enfer; je me trouve enfin ce que j'étais autrefois , je puis encore être heureuse, je saurai me faire à ma situation ; vous voyez que je suis devenue raisonnable, et que
j'ai su profiter de vos bons conseils » Quelques
jours sont à peine écoulés, et cette intéressante malade était en proie à un délire maniaque extrêmement intense.
Voici encore ce que me disait , tout récemment , une autre jeune femme d'un esprit fin et observateur, convalescente d'une manie , suile découches:
«Dix-sept jours après mon accouchement, qui , du reste, fut on ne peut plus heureux, j'éprouvai quelque chose de fort extraordinaire: il me semblait que ma tête était agitée d'un mouvement de rotation sur elle-même, et, en même temps, que mon cerveau se dilatait. Je savais parfaitement que c'était une illusion; cependant je ne pouvais ra'em pêcher de regarder dans une glace pour bien réassurer si mon visage n'était pas comme sens devant derrière. J'éprouvais aussi, et cela était bien réel, de légères secousses dans la tête, et dans le cou , quelque chose de semblable au torticolis. Dans la nuit, je m'éveillai avec un sentiment de bien-être indicible. Je me sentais heureuse comme jamais je ne l'avais été. Mon bonheur , ma joie, me débordaient, pour ainsi dire, et j'avais besoin d'en déverser une partie sur tout ce qui m'entourait. J'attendis le jour avec impatience pour annoncer celte bonne nouvelle. J'étais d'une gaieté folle ; je voulais embrasser tout le monde, jusqu'à mes domestiques, etc., etc » J'aurai occasion de revenir
sur l'état de cette malade, dont je possède un curieux manuscrit où sont détaillées toutes les sensations qu'elle éprouva dans le cours de sa maladie. « Un négociant, ditEsquirol, âgé dequarantecinq ans, éprouve une banqueroute qui le gêne momentanément, sans altérer sa fortune-, le même jour son caractère change; il est plus gai qu'à l'ordinaire, se rit de ce contre-temps, se félicitant d'avoir appris à mieux connaître les hommes; il forme des projets
incompatibles avec sa foi lune et ses affaires. Huit jours se passent dans un état de joie , île satisfaction, d'activité qui fait craindre une maladie grave, dont M... lui-même a le pressentiment. Après celle époque, des événements politiques, qui sont parfaitement étrangers à ses intérêts, mais qui blessent les opinions de M..., le plongent dans un délire mélancolique dont rien n'a pu le tirer. »
Le phénomène dont il est question se fait principalement remarquer au début de la folie qui se complique d'une lésion générale des mouvements. Cherchant à nous rendre compte des idées de grandeur, de richesse, qui caractérisent, comme on sait, ce genre de maladie, nous nous exprimions ainsi qu'il suil, dans un au Ire travail publié en 1840, dans le journal l'Esculape (De la folie raisonnante) : « En même temps que le jeu des facultés semble devenir plus facile, la sensibilité plus excitable, le jugement plus hardi et plus prompt, que les idées, plus abondantes et plus neuves, semblent couler de source, il est manifeste que l'individu éprouve un bien-être intérieur qui fait son âme s'épanouir et la dispose éminemment à recevoir, à embrasser avec ardeur les idées propres à caresser ses passions vaniteuses , à agacer ses désirs déjà rendus plus irritables par le fait seul de l'excitation. »
Les faits que nous venons de citer suffiront, je pense, pour en rappeler une foule d'autres semblables à ceux de nos lecteurs qui ont vu des aliénés , et nous dispensent d'en rapporter un plus
grand nombre. Cependant nous jugeons utile de faire encore une réflexion.
Ces faits, d'une très haute importance à notre point de vue, ont à peine fixé, ou plutôt n'ont jamais fixé l'attention des observateurs. Ils n'ont de valeur que par leur fréquence, j'ai presque dit leur généralité, et c'est à peine s'ils ont été notés dans quelques cas de délire maniaque. Cependant nous avons la conviction (et cette conviction s'appuie sur l'aveu précis d'un grand nombre de malades interrogés par nous) que le phénomène en question marque presque toujours l'invasion du délire , général ou partiel , gai ou triste; nous n'en exceptons que les cas où cette invasion est tellement brusque qu'elle échappe à toute conscience. Il s'en faut, assurément, qu'il soit toujours facile de le découvrir. Si peu de malades sont en état de bien rendre compte de ce qu'ils éprouvent, de remonter par le souvenir aux premiers symptômes insidieux , plus faits d'ailleurs pour endormir que pour éveiller leur attention , il s'en rencontre , pourtant, et ceux-là manquent rarement de confirmer parleur dire ce que nous avancions tout-à l'heure.
Nous n'ajouterons plus qu'un mot en fermant ce paragraphe :
Un des effets du hachisch, qui généralement rencontre le plus d'incrédules , c'est précisément celui sur lequel nous venons d'insister avec quelques détails; c'est cet état de béatitude, de bonheur ima-
ginaire, dont la réalité la plus séduisante n'est pas même l'ombre.
Et cependant nous le voyons se reproduire sous l'influence des causes si nombreuses et si variées qui amènent le désordre de nos facultés morales ! Sous ce rapport, fou et mangeur de hachisch, ou hnchache, comme disent les Arabes, ont une parfaite ressemblance.
§ III. — Deuxième phénomène : Excitation , dissociation des idées, etc.
Quand un écrivain assiste à la représentation d'un drame ou de toute autre pièce scénique dont il est l'auteur, ses inquiétudes, son attente anxieuse, se concentrent surcerlainepartie de son œuvre, à laquelle le succès est attaché , parce qu'elle est la pierre angulaire de l'édifice. C'est le cas où nous nous trouvons, au moment de rendre compte du phénomène psychologique qui fait le sujet de ce paragraphe. Nous savons tous ce qu'il faudrait de talent pour le décrire; mais nous ne pouvons non plus nous dissimuler que, quoi que nous fassions, nous serons toujours au-dessous de la haute importance qui s'y rattache. Ce phénomène, en effet, est comme le point culminant ou central auquel se relient presque toutes les parties de ce travail. C'est le fait primordial que nous avons annoncé en
commençant, et qui est la source nécessaire, essentielle , de tout désordre de l'intellect.
La cause la plus légère peut troubler l'exercice de nos facultés intellectuelles ; et Pascal a dit quelque part que le vol d'une mouche suffisait pour déranger les plus profondes combinaisons du génie. Dans l'état régulier ou normal , lorsque nous voulons penser à quelque chose , méditer sur un sujet, c'est-à direl'cnvisager sous ses divers points de vue, il arrive presque toujours que nous en sommes distraits par quelque idée étrangère. Mais cette idée ne fait que traverser notre esprit, sans laisser de traces , ou bien il nous est facile de l'écarter, et la série de nos pensées n'est point interrompue.
Un des premiers effets appréciables de l'action du hachisch, c'est l'affaiblissement gradué, de plus en plus sensible du pouvoir que nous avons de diriger nos pensées à notre guise, là où nous voulons et comme nous voulons. Insensiblement nous nous sentons débordés par des idées étrangères au sujet sur lequel nous voulons fixer notre attention. Ces idées, que la volonté n'a point évoquées, qui surgissent dans votre esprit, on ne sait ni pourquoi ni comment, qui viennent on ne sait d'où , deviennent de plus en plus nombreuses, plus vives, plus saisissantes. Bienlôtony prête plus d'attention ; on les suit dans leurs associations les plus bizarres , dans leurs créations les plus impossibles et les plus fantastiques Si, par un effort de votre volonté,
vous reprenez le fil interrompu de vos idées, celles
— (51 — que vous venez decarter retentiront encore dans votre esprit, mais comme dans m passé déjà éloigné, avec la forme fugitive , vaporeuse, des rêves d'une nuit agitée.
En poursuivant nos recherches , à chaque instant j'aurai occasion de ramener l'attention du lecteur sur le fait psychologique que je viens de signaler. Je dois me contenter d'insister sur les expressions dont je me suis servi pour le caractériser.
Ces idées, en effet, ou plutôt ces séries d'idées auxquelles vous vous laissez aller par moments , sont bien des rêves , de véritables rêves , si vous en croyez du moins le sens intime, qui ne saurait absolument faire la moindre distinction entre ceux ci et ceux que procure le sommeil naturel. Les uns et les autres vous arrivent de la même manière , et, pour ainsi dire, par la même porte, celle du sommeil.
A ce propos , et à l'appui de cette opinion , je rappellerai que Cabanis ne faisait aucune différence entre le sommeil artificiel et le sommeil naturel; que, pour lui, assoupissement et sommeil étaient synonymes. C'est, disait-il, le reflux des puissances nerveuses vers leur source, ou la concentration des principes vivants les plus actifs qui les constitue et les caractérise; soit qu'ils arrivent «par le besoin du repos dans les extrémités sentantes et dans les organes moteurs , par la simple action périodique du cerveau , qui rappelle spontanément dans son sein le plus grand nombre des causes de mouvement... »,
soit par l'application de l'air frais , l'audition d'un bruit monolone, le silence, l'obscurité, les bains tièdes , les boissons rafraîchissantes , soit enfin par l'ingestion de « boissons fermentées, dont l'effet est d'exciter d'abord l'activité de l'organe pensant, et de troubler bientôt après ses fonctions, en rappelant dans son sein la plus grande partie des forces sensilives destinées aux extrémités nerveuses; de narcotiques, qui paralysent immédiatement ces forces , et qui jettent encore en même temps un nuage plus ou moins épais sur les résultats intellectuels, par l'afflux extraordinaire du sang qu'ils déterminent à se porter vers le cerveau. ... »
Les inductions de la physiologie s'accordent donc avec l'observation intime pour reconnaître que le sommeil naturel et le sommeil provoqué artificiellement représentent une modification organique analogue, et dont les résultats intellectuels, pour me servir de l'expression de Cabanis, sont identiques.
Pour ramener la question sur ceux qui sont particuliers au hachisch , nous ferons remarquer que les idées ou séries d'idées qui se constituent dans l'esprit à l'état de rêve, mêlant ainsi bizarrement l'idéal et la réalité , se rapportent bien plus au passé qu'au présent. Vous oubliez les choses qui , présentement, excitent le plus votre intérêt, et même remuent le plus vivement vos passions, absorbent toute votre attention quand vous êtes dans votre état ordinaire , pour ne songer qu'à celles pour lesquelles il y a, en quelque sorte, prescrip-
tion dans votre esprit. La mémoire est la source à laquelle les nouvelles idées s'alimentent, et la vivacité, l'éclat, la multiplicité des images et des tableaux excitent puissamment l'imagination qui les associe, et à son tour enfante de nouveaux produits.
Nous vivons dans le présent par un acte de la volonté qui dirige notre attention vers des objets qui ont pour nous un intérêt actuel.
Par la mémoire, nous vivons dans le passé ; par elle nous pouvons, en quelque sorte, recommencer notre existence dès le point précis où elle a commencé avec la conscience de nous-mêmes.
Par l'imagination, nous vivons dans l'avenir; par elle nous pouvons nous créer un monde nouveau et, si j'osais employer une expression dont la justesse excusera peut-être la barbarie, une nouvelle extériorité. Par elle, réagissant sur lui-même, le moi semble pouvoir se transformer, comme elle modifie, change à son gré les choses, les personnes, les temps et les lieux.
L'action du hachisch venant à affaiblir la volonté, la puissance intellectuelle qui domine les idées, les associe, les relie entre elles, la mémoire et l'imagination prédominent, les choses présentes nous deviennent étrangères, nous sommes tout entiers aux choses du passé et de l'avenir.
La conscience apprécie diversement ces effets, suivant le degré de violence du trouble intellectuel soulevé par l'agent modificateur.
Tant que le désordre n'a pas dépassé certaines limites , on reconnaît facilement l'erreur où l'on est momentanément entraîné , non pas au moment même où elle vous domine, ce qui impliquerait contradiction , au moins quant aux erreurs de l'intellect ou fausse conviction, mais immédiatement après que, rapide comme l'éclair, elle a traversé l'esprit. Il en résulte alors une succession non interrompue d'idées fausses et d'idées vraies, de rêves et de réalités , qui constitue une sorte d'état mixte de folie et de raison , et fait qu'un individu peut être, sinon absolument parlant, du moins quant aux plus spécieuses apparences, fou et raisonnable tout à la fois.
Au fur et à mesure que le désordre des facultés augmente, que la tempête qui les agite et les remue sévit avec plus de violence, la conscience se sent elle-même entraînée par le tourbillon , et devient le jouet des rêves. Les moments lucides sont de plus en plus courts. L'activité intellectuelle semble se replier et se concentrer tout entière dans le cerveau ; nous nous abandonnons sans réserve à nos sensations intérieures : nos yeux, nos oreilles n'ont cessé d'être ouverts, mais pour ne plus admettre (yic les impressions fournies par la mémoire ou l'imagination; enfin, pour rendre brièvement et lidèlement ma pensée, nous nous endormons en rêvant.
Mais alors, comme si la conscience ne pouvait jamais être éteinte complètement, voici ce qui arrive. . . Je me ferai mieux comprendre en rappe-
lanl un fait bien connu do ceux qui rêvent beaucoup. Sans cesser de dormir, nous avons quelquelois conscience de nous-mêmes, nous savons que nous rêvons ; mieux que cela, lorsque le rêve nous plaît, nous craignons de nous éveiller, nous nous efforçons de prolonger le rêve, et lorsque nous sentons qu'il va finir, nous nous disons à nous-mêmes : Pourquoi tout cela n'est-il qu'un rêve? . . . C'est absolument l'état dans lequel se trouve celui qui éprouve l'influence du hachisch, dans son plus haut degré d'intensité.
Cependant, l'analogie que nous venons de constater entre les rêves qui sont le résultat du sommeil naturel , et les modifications intellectuelles que détermine le hachisch, ne doivent pas nous faire oublier que ces derniers se distinguent par certains caractères qui leur sont exclusivement propres. Et d'abord, elles sont loin d'avoir jamais le décousu, l'incohérence des rêves ordinaires. Le reste de conscience et de volonté qui , comme nous le disions lout-à-l'heure, survit aux plus graves désordres, semble modérer la fougue de l'imagination , et l'empêche de trop s'écarter de la réalité. En second lieu (nous ne saurions trop fixer l'attention sur ce fait), elles se bornent le plus souvent, c'est-à-dire lorsque l'action du hachisch est modérée, soit à des erreurs des sens ou de la sensibilité générale , soit à de fausses convictions , à une ou plusieurs idées extravagantes, etc. , sans que les facultés soient autrement altérées. Déplus, ces
convictions, ces idées ne se rapportent pas toujours à des objets imaginaires; le plus souvent elles tirent leur origine d'impressions venues du dehors, impressions réelles, mais mal interprétées, d'apparences plus ou moins spécieuses, véritables produits de l'imagination, dont la source primitive est dans la vie réelle.
Avant de les soustraire complètement au monde extérieur, aux impressions qu'elles reçoivent du dehors , l'action du hachisch, s'exerçant sur toutes les facultés à la fois, se signale , ainsi que nous le disions dans le mémoire déjà cité, par un surcroit d'énergie intellectuelle, la vivactitédes souvenirs, une conception plus rapide , etc. Insensiblement elle arrive à produire dans la volonté, dans les instincts, un tel relâchement, que nous devenons le jouet des impressions les plus diverses. Le cours de nos idées peut être rompu par la cause la plus légère ; nous subissons les influences les plus opposées : nous tournons , comme on dit vulgairement, à tout vent. Par un mot, par un geste, nos pensées peuvent être dirigées successivement sur une foule de sujets divers avec une rapidité, et, malgré cela, une lucidité qui tient du prodige. . . Un sentiment intime d'orgueil vous saisit, en rapport avec l'exaltation croissante de vos facultés, dont vous sentez grandir l'énergie et la puissance Il dépendra des circonstances dans lesquelles nous nous trouvons placés , des objets qui frapperont nos yeux, des paroles qui arriveront à notre oreille,
de faire naître en nous les plus vifs sentiments de gaieté ou de tristesse, d'exciler en nous les passions les plus opposées et quelquefois avec une violence inaccoutumée; car de l'irritation on peut passer rapidement à la fureur, du mécontentement à la haine et à des désirs de vengeance, de l'amour le plus calme à la passion la plus emportée. La crainte devient de la terreur, le courage un emportement que rien n'arrête et qui semble ne pas voir le danger ; le doute, le soupçon le moins fondé peut devenir une certitude. L'esprit est sur la pente de l'exagération en toutes choses ; la plus légère impulsion manque rarement de l'entraîner. Ceux qui font usage du hachisch, en Orient, lorsqu'ils veulent s'abandonner à l'ivresse de la fantasia, ont un soin extrême d'écarter d'eux tout ce qui pourrait tourner leur délire vers la mélancolie , exciter en eux autre chose que des sentiments doux et affectueux. Ils profitent de tous les moyens que les mœurs dissolues de l'Orient mettent à leur disposition. C'est au fond de leur harem, entourés de leurs femmes, sous le charme de la musique et des danses lascives exécutées par des aimées, qu'ils savourent l'enivrant dawamesc, et, la superstition aidant, en voilà assez pour qu'ils soient transportés au sein des merveilles sans nombre que le Prophète a rassemblées dans son paradis.
Présentement , nous ne ferons point application de ce qui vient d'être dit à L'aliénation mentale.
— es —
Celle application trouvera sa place lorsque nous entrerons dans les détails relatifs aux divers phénomènes qui découlent du fait primordial dont nous venons de tracer un tableau succinct. Je dois inc borner, pour le moment, à faire remarquer combien ce tableau rappelle les symptômes du délire maniaque dans toutes ses nuances. Je ne me suis pas seulement observé moi-même ; j'ai vu plusieurs personnes qui avaient pris du hachisch clans l'état d'excitation que j'ai décrit, et j'affirme qu'il était impossible d'établir la moindre différence entre eux et les malades que nous soignons dans nos maisons de santé.
g IV. — Troisième phénomène : Erreur sur le temps et l'espace.
Sous l'influence du hachisch, l'esprit peut tomber dans les plus étranges illusions relativement au temps et à l'espace Le temps semble d'abord se traîner avec une lenteur qui désespère Les minutes deviennent des heures, les heures des journées; bientôt, d'exagération en exagération, toute idée précise de durée nous échappe , le passé et le présent se confondent. La rapidité avec laquelle se succèdent nos pensées, l'état de rêverie qui en est la suite , expliquent ce phénomène; car si le temps parait plus long que s'il était mesuré par des horloges terrestres , ce sont les actions ou les faits ren-
fermés dans cet intervalle qui en reculent les limites par leur ampleur.
«Mahomet, dit A. Delrieu , emporté soudainement par les' fantaisies d'une vision, culbute une jarre d'eau qui se trouvait près de lui ; la chute avait presque vidé le vase, dès le commencement du somnambulisme du Prophète; il aperçut toutes les merveilles du ciel et de la terre, et lorsqu'il se retrouva dans la vie mondaine, l'eau de la jarre n'était pas encore complètement écoulée.»
Le temps et l'espace se mesurent par des points intermédiaires qui sont comme autant de jalons que la réflexion pose entre deux limites extrêmes, entre le point de départ et le point d'arrivée. L'intervalle s'agrandit et peut acquérir des proportions indéfinies, en raison du nombre de ces jalons. Il faut que l'attention puisse se fixer d'abord sur un point, puis sur un autre pour les considérer, ensuite tous les deux à la fois.
J'étais encore assez peu familiarisé avec les effets du hachisch , lorsque un soir traversant le passage de l'Opéra , je fus frappé de la longueur du temps que je mettais pour arriver jusqu'au bout. J'avais fait quelques pas, au plus, qu'il me semblait qu'il y avait bien deux ou trois heures que j'étais là. Je fixai mon attention sur les personnes , qui étaient nombreuses, comme d'habitude; je remarquai très bien que les uns me dépassaient , tandis que j'en laissais d'autres derrière moi J'eus beau faire,
je ne pouvais me désabuser. J'eus beau bàler le pas, le temps n'en marcha pas plus vite.
Il me semblait, en outre, que le passage était d'une longueur à ne pas finir, et que l'extrémité vers laquelle je me dirigeais s'éloignait à mesure que j'avançais. J'éprouvai plusieurs fois ce genre d'illusion en parcourant les boulevards. Vus à une certaine distance , les personnes et les choses m'apparaissent comme si je les eusse considérées par le gros bout d'une lunette d'approche.
Nous nous rappelons que M. Th. Gauthier, cherchant à apprécier la durée d'un accès de hachisch, « calculait qu'elle avait été d'environ trois cents ans. Lessensationss'ysuccédèrentlellementnombreuses cl pressées que l'appréciation réelle du temps était impossible. — I/accès passé, dit-il, je vis qu'il avait duré un quart d'heure. »
Du phénomène que nous venons de décrire, nous pouvons rapprocher certaines idées extravagantes que l'on rencontre, parfois, chez les aliénés. On sait que quelques uns se croient âgés de cent, de mille ans. II en est même qui se disent éternels.
La jeune dame dont j'ai parlé, page i4, dans les premiers jours de son exaltation maniaque, ne croyait plus avoir d'âge. Elle s'imaginait avoir vécu à toutes les époques historiques vers lesquelles sa mémoire la reportait. — «J'eus une mesurecolossale ( je copie textuellement) ; auprès de Dieu ctde moi, loul me parut petit, chétif et laid. Je reprochai à
ceux qui m'entouraient de m'avoir volé la mesure du temps ; pour moi , il n'en est plus, leur disaisje; mes jours et mes nuits s'écoulent comme des instants, trop rapides pour que je puisse mettre à exécution les vastes conceptions dont mon cerveau est plein. Je reniai ma mère, par cette raison que je ne pouvais avoir une mère plusjeuneque moi, etc..» L'action du hachisch ne saurait déterminer des convictions aussi erronées que celles que nous venons de signaler. Avec la conscience de soi-même, on apprécie facilement l'illusion dont les aliénés sont nécessairement dupes , et on évite d'en tirer , comme eux , des conclusions plus ou moins extravagantes Toutefois, n'oublions pas que la source de cette illusion est la même dans tous les cas, et qu'elle n'est autre que l'excitation cérébrale.
§ V. — Quatrième phénomène : Développement de la sensibilité de l'ouïe ; influence de la musique.
Le sens de l'ouïe, comme tous les autres sens, est renduextraordinairementimpressionnable par l'action du hachisch. Je ne saurais mieux faire , pour en donner idée, que de citer les paroles dont M. Th. G*** se sert pour caractériser ce phénomène, malgré la poétique exagération dont elles sont empreintes et qu'il est inutile de relever; je cède au plaisir de
les citer une seconde fois. « Mon ouïe, dit-il ,
s'était prodigieusement développée ; j'entendais le bruit des couleurs; des sons verts , rouges, bleus, jaunes, m'arrivaient par ondes parfaitement dis-
lincles. Un verre renversé, un craquement de fauteuil, un mol prononcé bas, vibraient et retentissaient en moi , comme des roulements de tonnerre; ma propre voix me semblait si forte que je n'osais parler de peur de renverser les murailles ou de me faire éclater comme une bombe; plus de cinq cents pendules me chantaient l'heure de leurs voix Mutées, cuivrées, argentines. Chaque objet effleuré rendait une note d'harmonica ou de harpe éolienne. Je nageais dans un océan de sonorité où flottaient, comme des îlots de lumière, quelques motifs de Lucia ou du Barbier. Jamais béatitude pareille ne m'inonda de ses effluves , etc....»
Il faut attribuer, en partie du moins, à ce développement excessif de la sensibilité de l'ouïe, la puissante influence qu'exerce la musique sur ceux qui ont pris du hachisch. C'est ici vraiment que les expressions manquent pour peindre les émotions de toute sorte que peut faire naître l'harmonie. La musique la plus grossière , les simples vibrations des cordes d'une harpe ou d'une guitare vous exaltent jusqu'au délire ou vous plongent clans une douce mélancolie. Suivant même la disposition d'esprit où l'on se trouve, l'ébranlement moral se communique à l'organisme , les fibres musculaires et les fibres de l'àme vibrent à l'unisson, et il survient de véritables mouvements choréiquesou hyslé ri formes.
J'ai constaté ces effets sur plusieurs personnes. J'ai été témoin de leurs cris de joie, de leurs chants
cl aussi de leurs larmes et de leurs lamentations , de leur profond abattement ou de leur folle gaieté , suivant le mode harmonique dont on frappait leurs oreilles. Il y a plusieurs mois, l'Expérience a publié un article dans lequel M. le docteur Carrière décrit avec l'esprit et la finesse d'observation qui le distinguent, l'étatd'exal ta lion où il avait vu plusieurs élèves en médecine auxquels j'avais fait prendre du hachisch. — «Un confrère, M. le docteur... , désireux de connaître par lui-même les effets du hachisch , avala quelques grammes de dawamesc. La dose était minime, aussi s'écoula l-il assez de temps sans que M... eût encore rien éprouvé d'extraordinaire. Cependant une voix de femme vient à se faire entendre. C'était celle d'une fille de service occupée à ranger des effets dans une chambre voisine de celle où nous nous trouvions. Cette voix n'avait rien de désagréable , mais c'est là tout l'éloge qu'on pouvait en faire. Néanmoins , notre confrère y prête une vive attention ; bientôt il s'approche de la porte de la chambre d'où venaient les chants, colle son oreille contre le trou de la serrure, afin de ne pas perdre une seule note. 11 reste ainsi sous le charme pendant près d'une demi heure, et ne se retire que lorsque sa syrène en cornette et en sabots eut cessé de se faire entendre. M.... subissait à son insu l'influence du hachisch, et tout on avouant que jamais musique n'avait fait sur lui semblable impression , il ne pouvait se persuader que le hachisch y fût pour rien. Il ne changea d'opinion que beaucoup
plus tard , alors que toute action toxique fut éteinte.
Pour ce qui me regarde, j'essaierais vainement de faire comprendre à quel point la musique m'impressionne, dans les circonstances que nous venons de dire. Agréables ou désagréables, gaies ou tristes, les émotions qu'elle fait naître ne sont comparables qu'à celles qu'on éprouve en état de rêve. Il ne suffit pas de dire qu'elles sont plus vives que dans l'état ordinaire; leur nature est pour ainsi dire transformée, et ce n'est qu'en passant à l'état d'hallucination qu'elles atteignent toute leur énergie et peuvent, déterminer de véritables paroxismes de plaisir ou de douleur. C'est qu'alors, à l'action immédiate et directe de l'harmonie, aux sensations propres à l'oreille, se joignent les émotions bien plus vives et bien plus variées , résultant des associations d'idées que fait naître la combinaison des sons.
Un jour,, j'avais pris une dose assez forte de hachisch. J'étais entouré d'amis intimes dont la bienveillance m'était connue, .le les avais priés de m'observer avec une scrupuleuse attention , de tenir fidèlement compte de mes paroles , de mes gestes, de l'expression de ma physionomie, etc. Je n'étais pas encore bien sûr de moi-môme à celte époque, et je voulais, par le contrôle d'autrui, m'assurer de l'exactitude de mes propres observations. Arrivé à un degré assez haut d'e>:citation , et dans le but de modérer la fougue des idges et des sensations en leur donnant une direction unique, je priai une
jeune dame, artiste d'une grande distinction, de se mettre au piano et de jouer quelque air triste et mélancolique. Ce fut la valse de Weber qu'elle choisit. Dès les premières notes de cet air si profondément empreint de douleur, je sentis comme un frisson me parcourir tout le corps ; mon excitalion tomba tout-à-coup, ou plutôt changea brusquement de nature. Tout entière concentrée en moi , comme un feu intérieur, elle ne s'alimentait plus que d'idées tristes, de souvenirs affligeants, de tableaux plus lugubres les uns que les autres. Les physionomies de quelques unes des personnes qui m'entouraient reflétaient la teinte sinistre de mon imagination.... Ces personnes n'étaient que sérieuses; d'autres, qui riaient en me regardant, me semblaient faire des grimaces et me menacer; elles m'inspiraient de l'effroi , et j'étais bien près de leur supposer des desseins hostiles à mon égard. Je fermai les yeux pour ne plus voir personne, je m'étendis sur un divan, je me recueillis de mon mieux pour être tout entier à mes impressions intérieures ; mais alors la tristesse, une sombre mélancolie , je ne sais quelle anxiété pénible,, me gagnèrenttellementque jesentais ma poitrine comprimée au point de suspendre ma respiration : mes larmes coulèrent en abondance , et si j'eusse été seul , j'aurais poussé des cris. Je ne pus y tenir plus longtemps, et j'éprouvai le besoin de secouer tout cela comme un affreux cauchemar. . La prière de Moïse, de l'opéra de ce nom, ramena peu à peu le calme
dans mon âme. Il me semblait que ma poitrine était débarrassée du poids qui 1 opprimait. J'éprouvais ce bien-être pbysique et moral que donne le réveil au sortir d'un mauvais rêve , ou que l'on goûte à la suite d'un accès de fièvre. Je n'avais pourtant pas été dupe un seul instant de mes illusions ; mais ces illusions avaient eu sur moi l'empire de la réalité même. J'écoulai avec ravissement ces accents religieux qui éveillaient en moi des souvenirs que je croyais éteints depuis des années, de douces émotions, de celles que connaît seul le premier âge. et qu'étouffe si vite le doute et le scepticisme, dès nos premiers pas dans la vie réelle. Puis l'idée me vint d'aller m'agenouiller devant le piano, et là , dans l'attitude d'un profond recueillement, les yeux fermés et les mains jointes, j'attendis que la musique cessât de se faire entendre. — Un instant après, je me levai comme réveillé en sursaut ; mes oreilles avaient été, tout-à-coup, frappées par des airs de valse et de contre-danse ; jetant les yeux autour de moi , je m'étonnai un instant de voir tout le monde tranquillement assis: — Vous ne dansez pas! vous pouvez écouler une pareille musique et rester en place, immobiles comme des statues !.... L'expression était exacte, —c'est justement l'effet que produisaient sur moi toutes les personnes qui m'entouraient, et dont quelques unes, par leur roideur et la fixité de leur regard , me rappelaient cette belle et effrayante automate quimagina Hoffman , telle que INatbanai'l l'entrevit, un jour, inoccupée , les
mains posées sur une petite table , et les yeux invariablement dirigés vers lui. Je n'étais point dupe de cette singulière illusion , je l'attribuai à l'état d'agitation auquel je me sentais de plus en plus entraîné, et au contraste qui en résultait. Il me semblait que des courants électriques me passaient par tous les membres , et les forçaient de se mouvoir en cadence. C'est comme si j'avais été piqué de la tarentule. Je priai une dame de valser avec moi (c'était la maîtresse de maison ). Je valsai pendantplus d'un quart d'heure, dans un état de demi-somnolence dont je rendrais difficilement compte , je sentais le parquet se dérober à chaque instant sous mes pas , durant un espace de temps que je ne pouvais mesurer. Il me semblait que ma volonté n'était pour rien dans le tournoiement rapide qui m'emportait, et que mon corps obéissait irrésistiblement aux impulsions sonores qui partaient du piano , comme le jouet de l'enfant se meut sous les coups de lanière dont il est frappé. Je ne manquai cependant pas une mesure , et j'échangeai quelques paroles avec la personne qui valsait avec moi.
Cet exercice quelque peu violent ne me causa pourtant pas le plus léger sentiment de fatigue; néanmoins il provoqua une transpiration abondante, et amena ainsi plus rapidement la fin de l'accès, dont la durée en tout fut de quatre heures ou quatre heures et demie.
Pour expliquer les phénomènes que nous venons de décrire, évidemment il ne suffirait pas dédire
que le hachisch excite , avive la sensibilité de l'ouïe. Les causes en sont beaucoup plus compliquées, et méritent d'être examinées chacune en particulier.
L'action de la musique sur les facultés morales à l'état sain , et dégagées de toute influence étrangère, peut être envisagée de deux manières distinctes: Tau point de vue purement physique, ou, si l'on veut, organique; 2° au point de vue intellectuel.
Nous aurons encore à l'envisager sous un troisième point de vue lorsque nous tiendrons compte des modifications apportées par le hachisch.
i° «La puissance, en quelque sorte générale, de la musique sur la nature vivante, dit Cabanis, prouve que les émotions propres à l'oreille sont loin de pouvoir être toutes ramenées à des sensations perçues et comparées par l'organe pensant; il y a dans ces émotions quelque chose de plus direct. Les hommes dépourvus de toute culture ne sont pas moins avides de chants queceuxdontla vie sociale a rendu les organes plus sensibles et le goût plus fin. Sans parler de ce chantre ailé , dont le gosier brillant est sans doute , à cet égard , le chef-d'œuvre delà nature, un grand nombre d'espèces d'oiseaux remplissent l'air d'une agréable harmonie; plusieurs animaux domestiques et quelques races encore insoumises , paraissent entendre avec plaisir les chants de l'homme et les voix artificielles des instruments qui résonnent sous ses mains. Il est des associations particulières de sons
et même de simples accents qui s'emparent de toutes les facultés sensibles; qui, par l'aclion la plus immédiate , font naître à l'instant dans 1 ame certains sentiments que les lois primitives de l'organisation paraissent leur avoir subordonnés »
C'est cette action que nous avons appelée organique , parce que , en effet , elle semble tout entière concentrée dans l'organe auquel les sons s'adressent directement. C'est une sensation, et rien de plus , et cette sensation n'a de retentissement ni dans l'intellect proprement dit, ni dans la mémoire, ni dans l'imagination. Les organes sont plus ou moins aptes à l'éprouver, suivant une disposition originelle, ou bien acquise et développée accidentellement. Celte disposition peut se rencontrer même chez les idiots. On connaît le goût que quelques uns de ces pauvres êtres manifestent pour la musique. Cela n'est assurément pas aussi fréquent qu'on se l'est imaginé et qu'on s'est plu à le répéter dans ces derniers temps , où la musique, pour la cure radicale des maladies mentales , a été mise de mode; mais enfin cela se voit quelquefois. Au reste, le seul exercice d'une faculté quelconque est toujours accompagné de bien-être et d'une jouissance à laquelle nous finissons , il est vrai , par ne plus prendre garde, à cause de l'habitude, mais qui n'en est pas moins réelle et vive quand il y a eu arrêt momentané dans cette sensation et qu'elle vient à reprendre. On sait que le sourd de naissance , Honoré Trézel , les premiers jours qui suivi-
reulle développement de son ouïe lurent pour lui des jours de ravissement. Tous les sons, les bruits mêmes lui causaient un plaisir ineffable, et il les recherchait avec avidité (Magendie).
La surexcitation que le hachisch cause à tout le système nerveux en général paraît se faire sentir plus particulièrement à la portion de ce système chargée de la perception des sons. Nous l'avons fait remarquer précédemment : l'ouïe acquiert une délicatesse , une sensibilité incroyables. Les sons retentissent jusque dans le centre épigastrique ; ils dilatent ou compriment la poitrine, accélèrent ou ralentissent les battements du cœur, remuent convulsivement tout le système musculaire , ou le jettent dans l'engourdissement.
2° Il est un autre mode d'action de l'harmonie auquel principalement il faut rapporter l'influence qu'elle exerce sur l'économie vivante. Les sons ont le pouvoir d'éveiller nos souvenirs, de provoquer certaines associations d'idées, qui, à leur tour, mettent en jeu nos affections. Dans ce cas , ils s'adressent bien plus à notre entendement, à notre imagination qu'à notre sensibilité. Pour sentir la musique, il faut la comprendre. N'est-ce pas à dire que les sons ne doivent pas être pour nous lettre morte; qu'à chacun d'eux, ou du moins aux différentes combinaisons raisonnées dans lesquelles ils entrent, il faut associer des idées? Là est tout le secret de la puissance de l'harmonie. Quelque belle que soit la musique d'un opéra que nous en-
tendons pour la première fois, si les paroles n'arrivent pas jusqu'à nous, si nous ne les comprenons pas, si au moins nous ne saisissons pas les situalions, l'intention, la pensée des acteurs, nous ne pourrons être que médiocrement impressionnés. Ainsi de la musique instrumentale, qui n'arrivera jamais à exciter notre enthousiasme si nous ne pouvons suivre la pensée du compositeur dans ses diverses transformations harmonieuses. C'est en vain que vous ferez entendre les oeuvres les plus remarquables de nos grands artistes à des individus dont les habitudes , les mœurs politiques et religieuses, diffèrent essentiellement des nôtres ; vous les trouverez indifférents , parce que ces œuvres leur parleront une langue qui leur est étrangère et qu'ils ne comprennent pas, J'ai été témoin de quelques tentatives de ce genre en Orient, au Caire, à Constantinople, où notre musique militaire avait été introduite depuis plusieurs années. Rien n'égalait la parfaite indifférence avec laquelle elle était écoutée des Turcs et des Arabes , si ce n'est le plaisir extrême , l'avidité que montraient les mêmes individus à entendre les sons discordants d'une mauvaise llùte et d'une espèce de tambour de basque en usage parmi eux. Suivant certaines circonstances relatives aux temps, aux lieux, à la disposition de notre esprit , les plus simples mélodies, la musique la plus vulgaire, peuvent exercer sur nous une influence qui tient du merveilleux, et dont l'imagination fait tous les frais. Il faut avoir passé quelques
années loin de son pays, dans des contrées où rien ne rappelait l'image des personnes ou des choses parmi lesquelles on avait vécu, pour bien se rendre compte de la nature des impressions que peut faire naître l'harmonie. C'est alors que le plus mince ménétrier, exécutant des airs de la patrie absente, peut s'élever à toute la hauteur d'un Paganini. Évidemment l'harmonie n'a qu'une part bien minime dans les émotions qui vous saisissent; les souvenirs, le travail de l'imagination, font tout.
Maintenant , si l'on veut se rappeler ce que nous avons dit de l'exaltation delà mémoire et de l'imagination par le hachisch , l'influence de la musique sera expliquée déjà en partie. On concevra que dos idées, des souvenirs de deuil et de mort s'allient tout aussitôt à des airs tristes et mélancoliques , des pensées de bonheur à des airs gais , des souvenirs religieux à des airs religieux, etc., et que ces pensées , ces souvenirs exercent sur l'entendement une influence presque sans bornes. La réflexion étant anéantie , ou à peu près , l'àme s'abandonne tout entière et sans réserve à des impressions qui n'ont plus decontre-poids et que tout, au contraire, pousse à l'exagération.
3» — De la surexcitation de la mémoire et de l'imagination , surexcitation assez vive pour ne laisser que très peu de place aux impressions extérieures, jointe à l'excitation générale de l'entendement , au trouble des idées, naît un état mental particulier sur lequel j'ai déjà appelé l'attention, cl qni n'est
autre que l'élat de rêve. Cet état modifie les sensations produites par l'harmonie, de telle sorte que. bien que venues de l'extérieur, et a vaut leur origine, leur point de départ dans le monde réel, elles ressemblent à ees créations imaginaires que développe l'état de rêve. Elles prennent, en un mot, tous les caractères des faits psychologiques que l'on est convenu d'appeler hallucination. Nous verrons plus tard qu'un état pathologique des organes de l'entendement peut être la source de phénomènes de
ce genre.
De celte manière s'explique l'énergie des sensations , le ravissement, l'espèce d'extase que fait éprouver la musique à ceux qui ont pris du hachisch. La surexcitation delà sensibilité spéciale de l'ouïe, de la mémoire et de l'imagination, sur laquelle nous avons dit quelques mots en commençant cet article, serait impuissante à en rendre compte, si elle n'était, en quelque sorte, secondée par la modification mentale dont il a été question en dernier lieu. C'est là un fait d'observation intérieure que, du reste, on comprendra facilement si l'on se rappelle que les sensations et les émotions propres à l'état de rêve arrivent parfois à un si haut degré d'intensité et de puissance que rien dans la vie réelle ne saurait leur être comparé.
L'étrange influence qu'exerce la musique sur les facultés mentales lorsqu'elles ont été préalablement modifiées par l'action du hachisch , appelle naturellement notre attention sur une question qui ,
bien souvent, a préoccupé les médecins d'aliénés. A toutes les époques, on a essayé d'agir sur le moral des fous par la musique. On a échoué; mais les insuccès n'ont jamais profité qu'à ceux qui avaient tenté les expériences. On a fait de nouvelles tentatives , toujours en se promettant monts et merveilles d'un moyen thérapeutique que l'on veut trouver bon quand même , et qui semble hors d'atteinte de toute espèce de déconsidération (i).
La musique, pour l'homme sain d'esprit, est une source féconde d'émotions-, cela est incontestable. Mais en est-il ainsi lorsque nos facultés morales sont lésées? C'est là une question qu'il importait de vider tout d'abord , et à laquelle cependant personne ne paraît avoir songé !... Il en est une autre également importante , et qui n'a guère moins été négligée que la précédente, que personne ne s'est faite, celle-ci : S'il se rencontre des aliénés susceptibles d'être impressionnés par la musique , de quel genre de délire sont-ils atteints? à quelle
(1) Notre opinion sur ce sujet ressortira des quelques considérations dans lesquelles nous allons entrer : mais si nous devions l'exprimer dès à présent dans toute sa franchise et sa naïveté, nous ne pourrions mieux faire que de répéter ces paroles d'un écrivain moderne : ;- La musique, comme moyen curatif, ne réussit guère qu'à l'Opéra-Comique. Là, on guérit la folie avec une romance, la fièvre avec un solo de flûte , le choléra-morbus avec un air varié de trombone: c'est fort ingénieux. — Mais nous avons maudit souvent la harpe de David et l'hypochondrie de Saiil. qui ont manifeslement produit toutes ces billevesées. »
classe de malades appartiennent-ils?.... Celait , à notre sens , procéder d'une manière bien peu ra tionnelle que d'appliquer un remède avant de connaître son mode d'action, ou même de savoir s'il était doué d'une action quelconque. En agissant ainsi, dans l'immense majorité des cas, selon nous, on a parlé à des sourds. Le sens et la longueur des discours, les formes oratoires ont pu varier, mais on ne s'en est pas moins adressé à des individus qui ne vous comprenaient pas, par la raison que la nature les a privés de la faculté de vous entendre. En outre , dans un petit nombre de cas, on n'a fait que fournir un nouvel aliment à l'excitation qu'on voulait calmer. Voici les faits sur lesquels nous appuyons ces deux propositions :
i° Les aliénés sur lesquels la musique exerce une influence réelle (bonne ou mauvaise , la question n'est pas là , pour le moment) sont excessivement rares. Je n'entends parler ici que des aliénés curables, depuis ceux qui offrent le plus de chances de guérison jusqu'à ceux qui en offrent le moins. Je fais abstraction des cléments, qui, malheureusement, sont partout si fort en majorité. Restent les aliénés atteints de délire partiel cl les maniaques. En vain nous chercherons, parmi les premiers, des individus accessibles aux impressions musicales. Nous n'en rencontrerons que parmi les maniaques, et encore parmi ceux-là seulement dont le délire ne dépasse pas la simple excitation.
Pour donner à notre pensée toute la portée qu'elle
doit avoir, nous ajouterons que nous n'entendons pas parler seulement de l'excitation propre à l'état de manie, mais encore de celle qui survient parfois dans le cours d'une maladie mentale à forme partielle , et même aussi, quoique beaucoup plus rarement, dans la démence ; mais ce cas est loin d'être commun , et je ne le mentionne que par crainte d'être inexact.
C'est une remarque à faire que, parmi les aliénés, ceux-là seulement sont susceptibles d'être impressionnés plus ou inoins vivement par la musique, qui, par l'étal de leur esprit, ont le plus de ressemblance avec les individus qui ont pris du hachisch. Depuis quelques années, comme chacun sait . on fait beaucoup de musique à l'hospice de Bicêtre. Plusieurs fois la semaine, cinq ou six cents aliénés assistent à de grands concerts, auxquels quelques uns d'entre eux, quand ils ont le bonheur d'avoir recouvré la santé , prennent quelquefois part , et dont les principaux acteurs sont recrutés parmi les épileptiques non aliénés, et parmi les vieillards dits reposants, qui , eux , sont chargés de la partie instrumentale.
Grâce au choix judicieux des morceaux qu' composent le répertoire, et, par-dessus tout, au zèle infatigable d'un jeune professeur (M. F. Ronger, ancien élève de Wilhem) dont le talent distingué mériterait de briller sur un autre théâtre , ces concerts sont loin d'être aussi défectueux qu'on pourrait le penser, et la musique qu'on y exécute
est faite [jour impre ssionner vivement le genre d'auditeurs aux oreilles desquels elle s'adresse. Voyons donc le résultat, et, pour en juger par nos propres yeux, entrons dans la salle destinée aux concerts, et où retentissent, en ce moment, des airs de Gluck et de Lully, avec accompagnement d'orgue expressif , de violons, violoncelles, flûtes, etc. L'assistance est divisée en deux parties, qu'il est important de ne pas confondre. La première, la plus nombreuse, se compose des simples auditeurs; la seconde, en tête de laquelle vous voyez l'orgue expressif tenu parle professeur de chant et la double file d'instrumentistes , ne compte dans s<(s rangs que des exécutants. Maintenant fixons notre attention sur toutes ces physionomies, dont l'âge, la na- .. turc de la maladie, la couleur des idées dominantes, varient si étonnamment les caractères. Seulement, passons les deux ou trois premiers rangs des exécutants ; il n'y a là que desépileptiques , nous n'avons point affaire à ces malades. N'èles-vous point frappé de l'immobilité de tous ces visages, de l'impassibilité évidente, de l'indifférence complète avec laquelle lous ces individus que vous avez sous les yeux, écoutent, je devrais plutôt dire entendent la musique que l'on fait à leur intention, et dont les modes habilement variés s'adressent pourtant aux différentes situations de leur esprit? Quoi ! le chant même de la Parisienne cl les roulemenls des tambours ne sauraient les émouvoir ! Ne les perdez pas de vue un seul instant et dites-moi , en conscience,
si vous pouvez saisir, quelque passager qu'il soit, le moindre signe qui révèle la puissance de l'harmonie sur ces pauvres cerveaux désorganisés; si vous vous apercevez que ce lypémaniaque que vous voyez là-bas dans ce coin obscur, les yeux fixés vers le sol, le coude appuyé sur ses jambes entrecroisées et la moitié du visage caché dans la paume de la main , semblable au pensieroso de Miclicl-Angelo , si ce lypémaniaque, dis-je, a fait trêve une seule minute aux idées noires qui le préoccupent ; si cet autre, tout bouffi d'orgueil et plein d'idées de grandeur, a cessé de tenir la tète haute et de jeter autour de lui des regards de dédain et de mépris; si ce jeune maniaque dont l'état incline vers la chronicité, a cessé un seul instant de marmotter entre ses dents, portant de droite et de gauche ses regards incertains, et gesticulant sanscessede manière à importuner ses voisins. Je n'appelle pas votre attention sur celte foule de visages sans expression , masques de chair, dont l'intelligence s'est retirée. Ce sont de pauvres malades en démence , et ils ne sont là que pour faire nombre. Il en est cependant quelques uns parmi eux qui écoutent avec une certaine attention; vous les voyez même sourire lorsque la musique éclate avec force, et que le rinforzando est à son plus haut degré. Mais qu'est-ce que cela prouve? que des individus en démence sont encore susceptibles d'émotions: qui en a jamais douté? Avez-vous pour cela la prétention de les guérir avec de la musique? vous n'y avez jamais
songé. Qu'un pauvre dément écuutc votre musique avec plaisir, avec passion, si vous voulez; qu'il en fasse par lui-môme, et d'assez bonne, comme cela se voit assez souvent; tant mieux pour lui, assurément; ce sont autant de douces distractions qui allègent son infortune , mais qui ne sauraient , enfin, l'arracher à son incurabilité. Nulle harmonie , nul maestro, qu'il s'appelle Mozart , Beethoven ou Rossini, ne sauraient rendre l'intelligence à celui qui l'a perdue. Je concevrais encore la possibilité d'utiliser l'influence de l'harmonie, tant que les facultés ne sont pas affaiblies, dégradées, de rétablir, comme c'était l'avis des pythagoriciens et du philosophe de Genève, « l'harmonie intellectuelle par l'harmonie sensuelle»; mais nous avons fait voir que les aliénés qui se trouvaient dans ce cas, les fous à idées tixes, étaient, par la nature du délire auquel ils sont en proie, complètement soustraits à cette influence.
Il est une autre classe d'aliénés , cependant, qui se trouvent dans le même cas, c'est-à-dire dont les facultés , loin d'être affaiblies, sont au contraire plus ou moins exaltées, et dont quelques uns peuvent être impressionnés de la manière la plus énergique par le même moyen que nous avons vu échouer sur les malades livrés à des idées fixes ; ce sont les maniaques à l'état de simple excitation. Nous avons déjà exprimé cette opinion, et je ne la rappelle ici que pour arriver aux faits sur lesquels elle est fondée. Ces faits sont en bien petit nombre.
Doux seulement, dans l'espace de quatre années , ont pu être observés par nous. Ils sont relatifs à deux maniaques du service de M. le docteur Voisin, mon honorable collègue. L'un d'eux était atteint de paralysie générale, avec idées de grandeur, de force, de puissance, etc. Son élal habituel était une vive excitation, qui n'allait jamais jusqu'à la fureur, et une gaieté inaltérable. L'autre, dont nous avons rapporté l'observation a la fin de ce travail , était également dans un état d'excitation habituel, avec idées ambitieuses, mais sans paralysie. Chez ces deux malades, le premier surtout , nous avons pu constater, à diverses reprises , une iinpressionnabilité vraiment extraordinaire, et dont l'action du hachisch nous a seule fourni quelques exemples. A peine les premiers chants venaient à frapper son oreille, que L*** se levait précipitamment du banc sur lequel il était assis, s'avançait au milieu de la salle, et là se livrait à une mimique en rapport avec la nature de la musique qui s'exécutait. Son visage extrêmement mobile, les yeux tantôt animés, tantôt abattus ou pleins de larmes, les gestes, les attitudes variées de son corps paraissaient exprimer vivement les émotions de son àme. Rien ne pourrail peindre l'énergie de sa pantomime, lorsqu'un chant guerrier se faisait entendre. C'était un soldat intrépide marchant à l'attaque dune colonne ennemie, la baïonnette en avant, ou bien un cavalier monté sur un che\al fougueux, s'escrimanl à droite et à gauche , repoussant de son sabre les ennemis
qui l'environnaient . . Toute cetle ardeur , toute cette fougue tombait immédiatement lorsque les chants cessaient, et s'ils reprenaient sur un mode mélancolique, une expression indicible de tristesse, de découragement , de douleur, assombrissait son regard, semblait enchaîner tous ses mouvements. Les effets que nous avons observés sur le second malade différaient peu de ceux que nous venons de décrire. Ils étaient moins intenses, ce qui provenait sans doute d'un degré moindre d'excitation.
Nous ne possédons, comme nous l'avons dit toutà-1'heure . que ces deux exemples de l'influence de\ l'harmonie dans le cas dexcitation maniaque. Ils seraient bien plus nombreux , nous n'en doutons pas, si , au lieu de faire de la thérapeutique musicale sur les aliénés en masse , d'essayer la puissance des sons et des rhythmes indistinctement sur tous , quel que soit le genre de leur délire, ainsi que cela a été pratiqué jusqu'à ce jour, on eût soumis à cette médication mixte qui semble jouir d'une action tout à la fois physique et morale , précisément ceux d'entre les aliénés auxquels on a pris soin d'interdire l'entrée des salles de concert, à cause du trouble que leur turbulence y apporterait infailliblement De ce que nous venons de dire, tout le monde, je pense , conclura avec nous qu'il serait légitime d'espérer quelque succès dans le cas particulier que nous signalons. De la méthode suivie jusqu'ici,
il ne faut attendre rien de bon; l'excitation du maniaque ne peut que s'accroître et son état empirer.
§ VI. — CINQUIÈME phénomène : Idées fixes; convictions délirantes.
Ce genre de lésion intellectuelle si fréquent dans l'aliénation mentale, cl qui constitue à lui seul la classe d'aliénés la plus nombreuse, celle des monomaniaques, se rencontre également dans le hachisch , mais alors seulement que le délire est porté à un degré très élevé, et auquel on se livre, rarement, de propos délibéré.
Je n'ai eu qu'une fois l'occasion de l'observer sur moi-même, et cette occasion , je l'avoue, je ne l'avais pas cherchée; la dose du hachisch avait été un peu forcée. C'était à l'époque où je me livrais à mes premières expériences, en i84( ■ Encore mal aguerri, je me laissai effrayer par les effets que j'éprouvais, h idée me vint que j'étais empoisonné. Nous étions trois qui avions pris du dawamesc, M. 11'" (i) et le docteur Aubcrl Roche. D'abord , je n'accusais personne; je remarquai bien que mes. deux commensaux étaient infiniment moins agités
(I) Architecte distingué de la ville de Paris, <|ui , dans l'intérêt de l'art, a entrepris plusieurs voyages dans diverses parties du monde , notamment en Egypte et en Nubie , dont il public en ce moment un magnifique Panorama avec texte.
que moi ; je non confluais rien cependant qui leur fût défavorable. Insensiblement, dans mon exaltation croissante , je me persuadai que le confrère qui avait apporté le hachisch m'en avait donné à moi d'une qualité différente et beaucoup plus active, qu'il l'avait mélangée avec de Y extrait pur. — C'est une épreuve, me disais-je , qu'ii a voulu faire; c'est une grave imprudence!... Mais qui me répond qu'il n'a pas voulu m'empoisonner?... Il a voulu m'empoisonner; et de m'écrier avec force: « Auhert, vous êtes un assassin, vous m'avez empoisonné! » L'air enjoué avec lequel celui-ci écoute mes lamentations , les paroles de consolation qu'il me donne, ne font qu'accroître ma conviction. Je luttai quelque temps contre celte pensée, don I je ne méconnaissais en aucune manière l'absurdité. Mais comme elle se représentait incessamment à mon esprit à travers les mille et une autres pensées qui l'assiégeaient , elles finirent par me dominer de la manière la plus absolue. — Bientôt une illusion, dont je rendrai compte plus lard, fil surgir une autre pensée fixe , qui paraissait être une conséquence de la première, mais qui était bien plus extravagante : j'étais mort, on était sur le point de m'enlerrer, c'est-à-dire, mon corps était mort ; mon àme en élail sortie. — Sans doute la conscience obscure qui m'était resiée, sinon de ma personnalité, du moins de mon existence, me faisait établir cette importante distinction. — 11 était difficile de pousser plus loin l'extravagance. On peut rencontrer de
semblables idées chez les aliénés ; mais il son faut de beaucoup qu'elles soient communes. En quelques minutes, j'avais parcouru tous les degrés du délire partiel le mieux caractérisé. — Un jeune homme qui avait pris du hachisch fut frappé de terreur et se persuada qu'il allait mourir. On se moqua de lui. Quelqu'un s'avisa de suspendre un traversin à la muraille, et le lui montrant -. — C'est vous, dit-il, que l'on a pendu ainsi; vous n'êlesplus de ce monde. — Je le savais bien , s'écrie le pauvre diable ; c'est affreux, n'est-ce pas, de mourir si jeune, et de celte
manière!
Lorsque l'excitation produite par le hachisch est peu intense, les convictions fixes, erronées, se présentent encore , et même en très grand nombre ; mais elles sont fugaces , ne font que paraître et disparaître. Ce n'est que difficilement et seulement à la faveur d'un grave désordre qu'elles pénètrent profondément dans l'esprit et y restent plus ou inoins de temps. C'est que, pendant longtemps , elles sont combattues par le sentiment intime, par la conscience que nous savons être si vivace au milieu des (roubles causés par le hachisch. Dans le cas de délire spontané ou de folie, les idées fixes, quelle que soit leur nature, ont pour caractère essentiel de dominer l'intelligence d'une manière exclusive, absolue, d'absorber en elles la personnalité de l'individu. Il ne saurait en être autrement des idées fixes développées par le hachisch, lesquelles ne sauraient exister avec leurs caractères dislinclil's (piaulant
que la conscience, le moi, sont faussés et participent au désordre général.
Voyons maintenant ce que nous apprend l'observation intime sur la manière dont se forment ces idées.
Reportons-nous à ce qui se passe dans notre esprit, dans cet état de rêvasserie, dans ces moments où nous laissons nos idées aller, pour ainsi dire, là où bon leur semble , libres de toute contrainte. Elles se jouent en foule dans notre esprit; mais elles sont loin de nous être toutes indifférentes, car elles éveillent plus ou moins vivement notre attention suivant qu'elles se rattachent à quelque passion dominante, à quelque instinct de notre nature,secretou avoué. Soldat ambitieux, vous rêverez batailles, grades, honneurs; vous serez colonel, maréchal de France.... Fanatique religieux, vous songerez à l'enfer , aux tourments qui attendent les damnés; et vous-même, si vous n'avez pas le bonheur d'être du petit nombre des élus, vous vous représenterez le démon saisissant sa proie, avant même que votre àme ait été dégagée de ses liens mortels. Ou bien le paradis et ses joies ineffables captiveront vos pensées , vous entrerez en relation avec la divinité, vous lui adresserez la parole, et elle vous répondra.... Amoureux, vous serez le maître , l'époux de celle que vous adorez; tous vos désirs se réaliseront ; son image sera sans cesse sous vos yeux, embellie par votre imagination. Haineux et plein de sentiments de vengeance , vous poursui-
vrez votre ennemi d'invectives et de paroles de malédiction...., etc.
Dans l'état normal, c'est-à-dire, dans notre étal de puissance rélleclive et de parfaite indépendance, de self-power , suivant l'énergique expression anglaise, nous voyons ces idées se jouer dans notre esprit, comme si elles nous étaient en quelque sorte étrangères; la moindre impulsion partie de notre volonté les fait varier à l'infini , comme les images du kaléidoscope que notre main agile ; nous nous en débarrassons sans peine.
Mais, ainsi que cela arrive par faction du hachisch ou par des causes d'une nature différente, que celte puissance intellectuelle, dont nous parlions lout-à-l'heure, vienne à s'affaiblir, à s'annihiler, même complètement, passagèrement ou d'une manière permanente, et tout aussitôt cette pensée, ce rêve, qui ne faisait que traverser votre esprit, est transformé en conviction , en croyance (ixe , parce que la réflexion guidée par la conscience intime ne vient pas la combattre, l'accuser d'imposture et la faire rejeter. Dans le hachisch, à moins, comme nous l'avons dit, que l'excitation ne soit excessive, les idées fixes sont très éphémères. On se surprend, parfois, s'imaginant les choses les plus incroyables, les plus monstrueuses bizarreries auxquelles on s'abandonne corps et âme; puis tout-à-coup, comme par éclairs, la réflexion vous revient, vous ressaisissez votre pouvoir sur vous-mêmes, vous reconnaissez l'erreur à laquelle vous vous laissez aller;
vous étiez fou , en un mot , et vous êtes devenu raisonnable. Mais vous demeurez convaincu qu'en poussant les choses un peu plus loin , l'idée fixe avait grande chance de vous dominer complètement et pour un espace de temps dont on ne saurait fixer le terme.
Comme on le voit, c'est un point sur lequel on ne se méprendra pas, j'espère, ce n'est point de la théorie en matière de psychologie que nous faisons ici ; nous signalons simplement des faits d'observation intime; nous décrivons des phénomènes que chacun est à même de vérifier tout aussi bien que nous, et qui , à nos yeux , ont ta même garantie de certitude que les opérations normales de notre esprit qui sont le plus faciles à apprécier et sur lesquelles personne n'a jamais élevé de doute.
Locke a dit quelque part, en parlant des convictions délirantes des aliénés : «Il ne me paraît pas que les fous aient perdu la faculté de raisonner; mais ayant joint mal à propos certaines idées, ils les prennent pour des vérités.» Et ailleurs : «Après avoir converti leurs propres fantaisies en réalités, par la force de leur imagination , ils en tirent des conclusions fort raisonnables. »
Jusqu'ici, on n'est pas allé au delà de celle explication donnée par le philosophe anglais. Est-il besoin d'eil démontrer l'insuffisance ? Locke se borne évidemment à exprimer le fait fondamental de la folie par ces mots : ayant joint mal à propos certaines idées. Il ne dit pas. il n'essaie pas même
dédire pourquoi cette association vicieuse a eu lieu, et surtout comment il se fait que ceux chez qui elle s'est opérée s'en laissent imposer par leurs idées fausses, y adhèrent irrésistiblement, dételle sorte que nul raisonnement, nulle puissance morale ne puisse les en détourner. Est-ce que tous les jours , à tous les instants , si nous nous examinons attentivement , de pareilles associations ne se forment pas dans notre esprit, sans que nous nous laissions induire en erreur par elles? Locke paraît s'en prendre à l'imagination; mais il n'indique pas la source où l'imagination puise cette force toute nouvelle, extraordinaire. Ce que nous venons de dire prouve qu'elle réside essentiellement dans {excitation, fait primitif générateur de tous les phénomènes du délire. En effet, si je me suis bien fait comprendre, si l'on n'a pas oublié au sein de quelles circonstances, de quelles conditions intellectuelles les idées ou convictions délirantes ont pris naissance et se sont fixées dans l'esprit, on reconnaîtra tout d'abord ce phénomène de l'excitation dont j'aurais si fort à cœur île donnorune idée exacte, et que j'appellerais \olontiers une dissolution, une désagrégation moléculaire de l'îii tel ligence, si j'osais l'exprimer comme je le sens. L'idée fixeesl le résultat de celte décomposition intellectuelle, résultat qui persiste, alors même qu'à beaucoup d'égards cette décomposition a cessé et que l'intelligence s'est, en quelque sorte, recomposée: c'est l'idée principale d'un rêve qui survit au rêve qui l'a engendrée.
Le mode de génération que nous venons de reconnaître pour les idées fixes nées sous l'influence du hachisch, l'induction la plus légitime nous autorise, ce me semhle , à l'admettre pour celles qui caractérisent les divers genres d'aliénation mentale compris sous le nom générique de délire partiel.
Voyons encore si l'observation ordinaire ne nous en fournit pas de nouvelles preuves.
Disons d'abord, ou plutôt répétons ce qui a été dit dans nos prolégomènes : il s'agit ici d'un fait tout de conscience, d'observation intime, nue rien ne révèle au dehors, si ce n'est quelques symptômes, trop fugaces le plus souvent pour pouvoir être remarqués. L'exploration , dans ce cas, doit donc s'adresser directement aux malades eux-mêmes. C'est à eux de nous dire ce qu'ils ont éprouvé , ce qu'ils ont senti ; et en un mot, c'est de leur propre bouche que nous devons apprendre ce que nous cherchons à savoir. De notre côté , en précisant bien nos questions, faisons en sorte de les mettre sur la voie-, ils n'y entreraient jamais d'eux-mêmes. Examinons d'abord dans quelles circonstances se développent les convictions délirantes, chez les aliénés.
Physiques ou morales , les causes morbides ont pour résultat immédiat d'ébranler d'une manière plus ou moins brusque les facultés intellectuelles en exagérant leur action, autrement dit, en les surexcitant. Antérieurement à toute idée fixe, il a existé cet état d'excitation générale des facultés
intellectuelles, cette agilalion confuse, rapide des idées , cette espèce de mouvement oscillatoire de l'action nerveuse, qui caractérisent le fait psychologique que nous avons nommé : fait primordial.
Prenons pour exemple les affections tristes, qui sont incomparablement la cause la plus fréquente des idées lypémaniaques. Leur action est d'autant plus redoutable qu'elle est brusque et instantanée. Or . que l'on examine de près cette action , et on lui trouvera une complète analogie avec les résultats immédiats d'une commotion plus ou moins forte imprimée au cerveau , d'une congestion de cet organe , d'une syncope ou d'un évanouissement, etc., c'est-à-dire trouble, obscurcissement plus ou moins rapide et complet de la faculté de penser, dissociation des idées , perte plus ou moins complète , mais peu durable, de la conscience intime.
Les choses ne se passent jamais autrement, do quelque nature que soient les causes que l'on fera intervenir dans la production des idées fixes.
Nous ne pouvons invoquer à l'appui de ce que nous venons de dire le témoignage des auteurs qui ont écrit sur l'aliénation menlale. En voici la raison.
Les recherches auxquelles on se livre concernant les causes de la folie , les premiers symptômes qui ont signalé son invasion, etc., se bornent exclusivement aux accidents physiques et moraux qui ont paru avoir les rapports les plus immédiats avec la manifestation du dciirc, ou même, si l'on veut, avec les changements les plus insignifiants qui ont pu
survenir dans le caractère, les habitudes, les affections du malade; on ne va pas au-delà. — M
ayant essuyé de vifs chagrins, ou bien à la suite d'un violent accès de colère, ou bien encore par suite de la suppression d'un flux hémorrhoïdal, devient taciturne, bizarre; il se persuade qu'on en veut à ses jours. Ses habitudes ont changé du tout au tout. Il était rangé, économe ; il est devenu dissipateur et prodigue , etc
Telle est la formule invariablement suivie pour la description des différents cas d'aliénation. Mais on s'aperçoit qu'au point de vue psychologique y a là de profondes lacunes , et que les choses n'ont été vues que par leur côté superficiel.
Pour pénétrer plus avant dans la maladie naissante , la suivre pas à pas dans son développement , non pas seulement extérieur et sensible, mais intérieur, au fond même de la conscience, c'est sur soi-même qu'il faut pouvoir l'étudier; ou bien encore, quoique ce soit infiniment moins sûr, s'en faire rendre compte par les malades eux-mêmes.
Il se rencontre, en effet, parfois , trop rarement malheureusement, des malades placés dans des circonstances exceptionnelles d'éducation qui, soit après une bonne et complète guérison , soit dans les intervalles de santé que leur laissent certaines intermittences, sont parfaitement à même de nous fournir les plus précieux renseignements , si l'on vient à diriger leur pensée vers le sujet qui nous occupe.
Parmi les aliénés à délire partiel, il s'en trouve, comme on sait , un certain nombre chez lesquels cette forme de délire a été précédée de celle qui résume dans sa plus haute expression , au début et dans le cours de la maladie , la modification primitive à laquelle nous rattachons toutes les lésions intellectuelles, le désordre maniaque. Dans ce cas-ci, du moins, il est incontestable que, suivant les expressions dont Esrjuirol se sert pour caractériser spécialement la manie, « la multiplicité, la rapidité , l'incohérence des idées, en un mol, le bouleversement de tous les éléments de l'intelligence » ont précédé les idi'es fixes.
Ces paroles du maître, nous sommes en droit de les revendiquer pour toute espèce de délire partiel.
J'en appellerai au souvenir des médecins qui ont quelque habitude des aliénés, qui ont vécu parmi eux; lorsque ces malades étaient en état de les comprendre, ils leur ont souvent adressé cette question ou d'autres semblables : « — Comment votre maladie a-t-elle commencé? Comment avezvous pu vous mettre dans la tête des idées aussi absurdes, aussi extravagantes? - Cela m'a fait tant de chagrin, j'ai été si vivement ému que/e me suis senti tout bouleversé ; je n'y étais plus du tout; j'avais perdu la tête ; mes idées étaient sens dessus dessous ; je ne savais plus ce que je disais ni ce que je faisais , et
alors je me suis imaginé que » C'est l'idée fixe ,
l'idée qui , par la suite, dominera l'intelligence et survivra au trouble général, au bouleversement des
facultés, qui, lui, aura passé avec la rapidité de l'éclair.
Les idées lixes ne prennent pas toujours ainsi l'intelligence d'assaut; elles ont. parfois, certaine lutte à soutenir avec la conscience intime. C'est le moment des incertitudes, de l'irrésolution, de l'anxiété, de la mobilité extrême des pensées, en un mot; c'est encore de l'excitation, moins intense si l'on veut, et, que l'on nie passe l'expression, plus délayée que dans le premier cas; mais c'est toujours le même phénomène psychologique. c'eslle fait primordial.
Une fois le délire partiel déclaré, une fois que les convictions délirantes ont, pour ainsi dire, pris droit de bourgeoisie dans l'intelligence, il est extrêmement rare qu'elles y restent dans un état sta tionnaire. Leur intensité , le degré d'influence qu'elles exercent sur l'ensemble des facultés morales , les déterminations de l'individu sont loin d'être toujours les mêmes. Quelquefois même elles disparaissent complètement, pour reparaître ensuite, presque toujours avec une énergie nouvelle et une autorité plus absolue. En d'autres termes, elles subissent des phases de rémiltence et d'intermittence.
Que l'on étudie avec un soin scrupuleux et persévérant les modifications que nous venons de signaler , les circonstances dans lesquelles elles se développent; (pie l'on questionne minutieusement les malades sur ce qu'ils éprouvent au moment
— loi — mèine où leurs idées fixes les pressent le plus .... Pour parcourir de suite les deux points extrêmes, chez les uns , ce sera simplement les signes extérieurs d'une légère excitation qui contrastera avec le calme dont ils jouissaient précédemment; chez les autres, apparaîtront tout- à-coup, ou dans une progression rapide, tous les symptômes qui caractérisent la manie intense. Le plus grand nombre offrira des symptômes intermédiaires tels que, durant le sommeil, agitation, rêve, cauchemar, réveil en sursaut, elc. ; pendant la veille, irrésolution, mobilité des idées, rêvasseries, distractions de toute espèce, crainte vague, pressentiments, sentiment
do pression dans la région précordiale Puis, au
sein de ces désordres toujours croissants, réapparition des idées fixes, d'abord fugaces, passagères, et bientôt enfin reprenant tout leur empire. Personne n'ignore que, dans les hospices et dans nos maisons de santé, il faut redoubler de surveillance envers les monomaniaques que leurs idées fixes rendent dangereux pour les autres ou pour euxmêmes, alors qu'apparaissent quelques signes d'excitation.
Ce qui prouve encore d'une manière qui ne laisse pas de réplique que les modifications intellectuelles que nous venons de signaler sont bien la source première de toute idée fixe, c'est que fréquemment les malades chez lesquels on les observe oublient, laissent, pour ainsi dire, de côté leurs idées fixes habituelles, pour en adopter de non-
velles , le plus souvent dans le sens de leur préoccupation actuelle.
N'est-ce pas là l'état particulier du cerveau qu'Esquirol a nommé avec ce pittoresque et tout à la fois celte vérité d'expression qui lui soûl familiers, un élat cataleptique? J'en citerai lout-à l'heure un exemple remarquable. En voici deux que j'emprunte à Esquirol :
« Une clame croit que son mari veut la tuer d'un coup de fusil , elle s'échappe de son château et va se jeter dans un puits; on lui dit que si l'on voulait la faire périr , le poison est un moyen plus facile : aussitôt elle a peur du poison et refuse toute espèce de nourriture.
» Un mélancolique se croit déshonoré; après avoir cherché vainement à le rassurer, on lui donne des consolations prises dans la religion , et bientôt il se persuade qu'il est damné. »
Le lien de l'association régulière des idées étant une fois brisé, les pensées les plus bizarres, les plus extravagantes, les combinaisons d'idées les plus étranges se forment et s'installent pour ainsi dire d'autorité, dans l'esprit. La cause la plus insignifiante peut leur donner naissance, exactement comme dans l'état de rêve. « La ville de Die est dominée par un rocher qu'on nomme le V ; un jeune homme s'avise d'ajouter la lettre v au mot Die, en fait le mot Dieu, et tous les habitants de Die sont dieux pour lui. Bientôt il reconnaît l'absurdité de ce polythéisme, et il concentre alors la di-
vinilé dans la personne de son père ; comme étant l'individu le plus respectable de celte contrée. » (Esquirol.) Dans la manie , ou simplement l'excitation maniaque, ces associations vicieuses se font et se défont avec la même rapidité; le malade est le jouet des convictions les plus variées. Dans le délire partiel, quelques unes seulement de ces combinaisons qui, par la réaction probable de quelque passion énergique, ont surnagé, pour ainsi dire, au milieu de cette confusion , de ce chaos d'idées, occupent exclusivement l'esprit.
M. X..., négociant retiré des affaires depuis quelques années, se préoccupait beaucoup du mariage d'une fille unique sur laquelle il avait concentré toutes ses affections. Il apportait dans cette affaire importante l'irrésolution, l'incertitude, la prudence méticuleuse et craintive qui faisaient le fond de son caractère, et qui, cette fois, étaient accrues de toute la vivacité de son amour paternel.
Cette irrésolution avait été cause que divers partis fort convenables avaient été refusés. Des regrets s'en étaient suivis, et M. X... se faisait à luimême d'amers reproches , craignant d'avoir compromis le bonheur de sa fille. Celle-ci enfin ayant atteint un âge qui ne permettait plus guère de différer, M. X... approuva les poursuites d'une personne qui lui paraissait remplir les conditions de fortune et tle position sociale qu'il désirait. Déjà les choses étaient fort avancées, lorsque M. X..., re-
tombant dans son état d'indécision, crut devoir demander de nouveaux sursis.
Bientôt après, sa raison parut évidemment altérée. M. X... craignait d'avoir manqué aux plus simples exigences de la probité et de la loyauté, en agissant avec une prudence injurieuse à l'égard de son futur gendre. Celui ci ne pouvait manquer de vouloir se venger en l'attaquant en calomnie devant les tribunaux. Dès lors, il était un bomme perdu , déshonoré ; sa honte rejaillirait sur toute sa famille. Il ne vit plus qu'un moyen de prévenir tous ces malheurs : c'était de se tuer. Heureusement, ses funestes desseins n'échappèrent pas à la vigilance de sa famille, qui sut déjouer toutes ses tentatives. M. X... fut amené dans notre établissement.
Tels sont les symptômes de la maladie, décrits d'après les renseignements fournis par les parents.
Mais nous ne saurions nous en tenir à cet examen superficiel, qui ne nous apprend absolument rien de l'étal psychologique du malade. C'estM. X.. . lui-même qui y suppléera.
Quelques semaines après son arrivée dans l'établissement, M. X. . recouvra la raison. Il fut en état, non seulement de rendre un compte exact de ce qui s'était passé en dernier lien , mais encore de remonter vers l'époque où il commença à être malade. Je transcrirai fidèlement ses propres paroles. Lui ayant demandé comment il avait pu se mettre dans la tète des idées aussi absurdes que celles dont
il nous avait si souvent entretonus; .s'il lui était possible de s'en rendre compte : — Cela, dit-il, n'est pas chose facile ; tout cela est très confus dans mon esprit. Ce que je sais, c'est que peu de jours auparavant, sans que je puisse m'expliquer pourquoi, j'étais comme abasourdi; par moments, je savais à peine ce que je faisais. J'avais des distractions incroyables ; je me surprenais à penser à toute autre chose que je n'aurais voulu. Ce qui ne m'était jamais arrivé, je parlais tout seul , ou plutôt je murmurais quelques paroles sans suite. Je sentais bien que ma tète fermentait, mais je n'y éprouvais aucun mal , et je n'aurais pas songé à prendre avis de mon médecin , si , fatigué de ne plus avoir de sommeil depuis quelques temps, et tourmenté par je ne sais quels fâcheux pressentiments, je n'avais craint enfin de tomber malade. Ces prcssenlimcnls n'étaient que trop fondés; car peu de jours après , mon état ayanl empiré, éprouvant dans la tète une sorte de vide immense, en même temps que je sentais sur l'estomac comme un poids qui m'empêchait de respirer, lout-àcoup il me vint à l'idée que M...., mécontent de mes procédés, pourrait m'intenter un procès, me poursuivre en diffamation. Depuis lors, celte maudite pensée ne m'a plus quitté...
— Dans vos moments d'insomnie, n'étiez-vous pas tourmenté toujours par les mémos idées, la crainte d'avoir offensé M....?
— Mon Dieu non; dans mes crises, dans mes
accès de fièvre morale , comme je disais , je ne pensais à rien à force de penser à trop de choses à la fois. Ce n'est que lorsque je recouvrais un peu de calme que je me préoccupais de toutes ces sottises.
Les premiers jours de son arrivée à Ivry, M. X... paraît quelque peu ébranlé dans ses fausses convictions , par la mesure que l'on venait de prendre à son égard. Il en parle continuellement, mais avec une sorte de retenue; il est même facile d'appeler son attention sur des sujets étrangers. Quelque temps après, un matin, au sortir de son lit, M. X .. est pris d'une excitation assez vive. Une profonde inquiétude est peinte dans sa physionomie. Les yeux sont animés ; la langue est couverte d'un enduit jaunâtre; l'haleine est forte et fétide; la peau sèche; le pouls varie de 7a à 76. M. X... est toujours en mouvement; il va cl vient comme s'il ne savait que faire, ni à quoi se prendre. Il n'attend plus qu'on lui adresse la parole, pour parler de ses chagrins, de ses craintes. C'est une véritable excitation maniaque entée sur le délire partiel, car toutes ses pensées gardent l'empreinte de ses fausses convictions; mais alors ces convictions ont acquis une puissance d'entraînement extraordinaire qui nécessite la plus active surveillance. Pour la première fois, M. X... a eu une hallucination. Il a, dit-il, été éveillé en sursaut par une voix qui lui a dit à diverses reprises et d'une manière parfaitement intelligible : « Tu ne saurais en dou-
» ter, il y aura procès ; lu es perdu, toi. ta femme, » ta fille !. .. » En peu de jours , le mal a acquis toute la violence d'un accès de manie , mais sans incohérence dans les idées : c'est la passion maniaque jointe à la fixité des idées qui caractérise le délire partiel. Comme chacun sait , les principaux caractères du délire maniaque sont : i" le dévergondage , l'incohérence des pensées ; 2" une sorte d'irritation, de colère, de fureur toujours imminentes et prêtes à faire explosion; chez M. X..., ce sont les passions mises en jeu par ses idées fixes qui semblent gronder danssen sein, obscurcissent son sens intime, entraînent sa volonté, trop affaiblie par l'ébranlement cérébral pour résister à la moindre impulsion. Bien évidemment, les idées fixes n'ont pas changé de nature et sont restées ce qu'elles étaient auparavant ; mais l'excitation maniaque (on n'a pas oublié ce que nous entendons par là : mobilité des idées, rapidité de conception , vivacité de sensations intimes , rêvasserie, etc. ) leur a communiqué une énergie, une violence qui ne leur est pas habituelle. Cet étala duré quatre ou cinq jours ; après quoi , sous l'influence d'une médication dériva tive très énergique, M. X... reprit peu à peu son calme habituel et finit même par se rétablir complètement.
Ici commence une nouvelle et courlc période de symptômes qui semblent être la contre-épreuve dé celle dont je viens de rendre compte.
De même que nous avons vu les idées fixes deve-
nir plus intenses par suite de l'aggravation du désordre général , de môme nous les verrons s'affaiblir au fur et à mesure que le désordre s'amoindrira. Il fut facile, en effet, de suivre pour ainsi dire pas à pas ces deux ordres de symntômes dans leur décroissance progressive. Devenu plus calme, M. X... était plus accessible à nos conseils, qu'il comprenait mieux, et qui môme le portaient à réfléchir; il se remettait de plus en plus en rapport avec les choses extérieures. Naguère presque entièrement concentrée en lui-même, son existence morale commençait à s'épandre au dehors. Il donnait plus de prise aux raisonnements avec lesquels on combattait ses idées dominantes.
Ainsi j insistons sur ce point, car il est important, avec la cessation graduée de l'excitation, disparaissaient, non pas les idées fixes, mais la conviction, la ténacité inébranlable sur laquelle elles s'appuyaient D'absolues, d'irrésistibles, de fatales qu'elles étaient, tant que durait la modification psycho-cérébrale qui leur avait donné naissance, elles deviennent de plus en plus semblables aux simples idées erronées auxquelles personne n'échappe dans l'état de santé morale le plus parlait.
Arrivé à cette période, M. X .., qui, par mille raisons, les unes plausibles , du moins en apparence, les autres évidemment absurdes, n'avait voulu faire jusqu'ici aucune concession , et s'était livré à tout l'entraînement de ses idées dominantes , tout en les soutenant encore, déclara cependant que si
une personne en qui il avait toute confiance et qui était bien au courant de ses affaires, son frère, venait lui assurer qu'il était dans l'erreur, il le croirait. Son frère fut admis à le visiter, elM. X... après quelques heures de conversation avec lui, nous annonça qu'il ne croyait plus rien de tout ce qu'il nous avait dit, traita tout cela de chimères , etc. : il était guéri.
Qui n'aurait pas suivi, ainsi que je l'ai fait, le délire dans toutes ses transformations , jour par jour, heure par heure, aurait Lien pu , assurément, se méprendre sur les caractères d'une semblable guérison et en faire honneur à une influence toute morale. (Les auteurs ont consigné plus d'un fait de celte nature, et ces faits ont été aussi mal interprétés, à mon sens du moins, que celui-ci aurait pu l'être.)
Mais cela n'a été qu'apparent ; car lorsque le malade put converser avec son frère, déjà les voies étaient préparées; la cause organique de la maladie avait presque entièrement disparu; le malade avait cessé d'ôtre le jouet d'une idée fixe, pour tomber sous le joug d'une simple erreur ; et celte erreur , rien d'étonnant qu'elle se dissipât devant l'affirmation d'une personne en qui M. X... avait confiance.
Comme je l'ai dit précédemment, l'amélioration que j'ai signalée dans l'état de M. X... n'a duré que très peu de temps, quarante-huit heures au plus. Depuis lors, la maladie a persévéré en conservant son type rémittent , avec les symptômes signales
— lia —
plus haut , sauf , pourtant , quelques modifications dans la nature des idées fixes, sur lesquelles il importe d'arrêter un moment notre attention.
Presque à chaque accès, ces idées se sont portées sur des sujets différents. Dans le principe , on doit se le rappeler, elles étaient relatives à un prétendu procès dont M. X... se croyait menacé par son futur gendre. Plus tard, parfaitement rassuré sur ce point, M. X... se persuada qu'une personne avec qui, il y a déjà bien des années, il a eu quelques différents relativement à des affaires de commerce, renouvelant des querelles éteintes, et donnant cours à des rancunes dissimulées jusqu'à ce jour, allait mettre tout en œuvre pour le perdre , lui enlever sa fortune acquise par vingt années de travail. Une autre fois , c'est sur sa santé que se tournent ses craintes. Tant d'émotions, tant d irrégularités de régime occasionnées par ses cxlra\aganees l'avaient, disait-il, jeté dans un état de délabrement dont il ne pouvait se relever ; son existence était désormais impossible. Enfui , en dernier lieu , se croyant coupable de toute sorte de mauvaises actions, la police, qui jusque là s'était montrée tolérante à cause de son état d'aliénation mentale , n'attendait que son entier rétablissement pour s'emparer de sa personne.
Ces variations si nombreuses et si faciles des idées fixes ne sont-elles pas un indice certain qu'en dehors de ces mêmes idées, il existe un état parii-
ctilier de l'entendement, qui en est la source primitive et nécessaire?
Parmi quelques autres observations du même genre; celle que nous \enons de rapporter tient le premier rang , pour ses caractères fortement accusés et capables de flxer l'attention. 11 n'est pas commun de rencontrer des malades qui puissent analyser avec quelque exactitude leurs sensations intimes, alors même que la conscience est, pour ainsi dire, prête à leur échapper. Le plus souvent l'observateur en est réduit aux signes extérieurs , et nous savons qu'il y a là de nombreuses chances d'erreur , attendu que ces signes peuvent manquer alors même que le désordre psychique primitif est assez intense. C'est précisément là ce qui est arrivé cbez M. X .. au début de sa maladie. Déjà., en effet, ses idées étaient, ainsi qu'il le dit lui-même, tout embrouillées, du moins par moments, sa tête n'y était plus, qu'on ne voyait encore en lui que de l'irrésolution, une faiblesse de caractère qui ne savait prendre aucun parti.
.le citerai encore un ou deux autres faits qui, s'ils sont moins complets à quelques égards que leprécédent, peuvent néanmoins contribuer à éveiller l'attention des observateurs sur le sujet qui nous occupe.
M""' ... est tourmenlée depuis quelques années par des idées fixes et dos hallucinations de la vue , de l'ouïe , du goût et de l'odorat. Je ne dirai
rien pour le moment des hallucinations, dont il sera Question dans un chapitre spécial. M me ... est persuadée que certains membres de sa famille ont voulu l'empoisonner pour s'approprier sa fortune ; elle est également convaincue que beaucoup d'autres moyens encore ont été mis en usage pour la faire périr.
Ces idées ne la quittent jamais ; mais elles sont loin d'avoir toujours la même intensité, c'est-à-dire d'exercer la même influence sur la malade. D'habitude M me ... parait à peine s'en préoccuper, en parle rarement , même lorsqu'on la met sur la voie. Elle se conduit fort convenablement, et rien absolument ne trahit le trouble de ses facultés.
Par intervalles assez éloignés, il survient de l'excitation. La physionomie s'anime, les joues se colorent vivement, M"' e ... devient irritable , cherche querelle à ceux à qui elle reproche son isolement, est d'une extrême loquacité. Ses discours sont interminables etonl rapport exclusivement à ses idées dominantes. Elle veut entretenir tout le monde des persécutions auxquelles elle est en butte; elle reçoit avec dédain et souvent avec colère les conseils que nouslui donnons. Elle ne se lasse pas de solliciter sa liberté; elle invente mille ruses pour la recouvrer, contre la volonté des chefs de l'établissement.
Quelquefois celte excitation atteint la violente d'un accès de manie, sans que jamais les idées deviennent incohérentes et sortent du cercle des idées fixes.
M. N... ne compte dans sa famille, qui est très nombreuse, aucun membre qui ait été atteint d'affection cérébrale ou de toute autre maladie nerveuse; il est âgé de 48 ans. En 1 8.3 1 , il a été pris d'un violent rbumalisme articulaire qui a duré six semaines, cl contre lequel les saignées locales et sans doute les opiacés ont été employés En i83a, peu après la disparition du choléra, M. N .., que l'épidémie avait fort effrayé, fut atteint d'une gastrite qui résista à toute espèce de traitement. « Au bout de quinze mois environ, mes nerfs, dit le malade, commencèrent à se prendre, à l'exception de ceux de la tète; c'est-à-dire que j'avais dans les bras, dans les jambes des inquiétudes, des frissons ou plutôt des frémissements qui m'étaient très pénibles. Mes souffrances d'estomac diminuèrent sensiblement, et, pendant les trois années qui suivirent, elles furent très supportables. A partir de cette époque jusqu'en i84i, je ne les ai ressenties que de temps à autre.
>j Depuis bien des années je suis sujet à des maux de tète. Vers la fin de 1 84 1 > ces maux de tête devinrent lout-à-coup extrêmement violents, en même temps que mes maux d'estomac disparaissaient complètement. De ce moment date ma maladie morale... »
Avant d'aller plus loin , je prie M. N... de préciser, autant que possible, ce qu'il ressentit à cette époque. — Qu'éprouviez -vous dans la tête? Où aviez-vous mal? — Portant ses deux mains sur
chaque côlé du front : « Il me semblait, dil-il, qu'on me la comprimait de la sorte; j'y sentais des chaleurs, et, ainsi que je l'ai souvent dit à ma femme, j'aurais cru que mon crâne allait s'enlever. — Estce alors que vos idées se dérangeaient?— J'étais tout abasourdi , j'avais des éblouissemcnls , je ne pouvais plus penser : vous m'auriez adressé la plus simple question, que je ne vous aurais pas coinpris. J'étais obligé de cesser toute espèce d'occupations ; je n'étais pas assez maître de mes idées pour les continuer. C'est ainsi que je suis tombé dans l'état où vous me voyez maintenant. » — Voici quel est cet élal : la pensée est bien véritablement dans un état cataleptique; les idées les plus indifférentes peuvent ro\clir tout-à-coup les caractères des idées fixes. En vain M. N.. . s'efforce de les renvoyer, de les oublier, en portant son attention sur des sujets qui l'intéressent vivement ; ces idées restent, se représentent sans cesse à son esprit : c'est son cauchemar perpétuel . « il en est de ces idées, me disaitil, comme de ces airs que nous répétons involontairement, sinon de vive voix, du moins mentalement, et cela pcndantdes heures entières, et môme des journées, sans que nous puissions nous en empêcher. »
Il est digne de remarque que, dans ce cas, la lixité des idées est tout-à-fait indépendante des affcclions. Elles sont, comme nous l'avons dit, complètement indifférentes ; elles ne sont pas même de nature à exciter sa curiosité. Ainsi, par
exemple, M. N... fait un jour une longue prome nade au-dehors de l'établissement, avec son domestique. Il engage ce dernier à se rafraîchir en prenant un peu d'eau et de vin comme il fait luimême. 11 se dit : Cetliommc a accepté mon offre, c'est que peut-être il aime le vin !... El cette idée ne le quittera plus de quelques jours; elle le tourmentera sans cesse. M. N... se dit et se répètemille ei mille fois : Mais que m'importe que cet homme aime le vin (s'il l'aime)? Qu'ai-je à voir à cela? Pourquoi m'en inquiéter? D'où vient que cette idée saugrenue s'acharne après moi , et , qui pis est , qu'elle m'affecte aussi vivement que la pensée la plus triste? M. N... vient me faire part de cette nouvelle bizarrerie. Il se persuade qu'un moyen de s'en débarrasser, c'est d'en faire la confidence à son domestique ; mais, en même temps, il craint qu'une autre idée plus extravagante ne la remplace aussitôt. Je lui conseille de n'en pas parler, et, pendant plus de trente-six heures, il n'en a pas eu d'autre, mais il en a été très tourmenté. Enfin elle a dû céder la place à cette idée d'un autre genre : un soir, en se mettant à table, M. N... remarque qu'une dame avec laquelle il dinc ordinairement , a mis, ce jour-là, contre son habitude, une chemisette à boutons d'or : « Mais pourquoi donc celte dame a-t-elle mis une chemisette aujourd'hui?" se demande M. N... Dès lors, il n'y a plus de place dans son esprit que pour celte pensée -, l'image de la dame à la chemisette ne sort plus de
son souvenir; elle éveille des idées erotiques qui lui font beaucoup de mal.
M. N... est plus particulièrement tourmenté par ses fixités, comme il les appelle, la nuit, quand il ne dort pas. C'est alors aussi qu'il éprouve le plus vivement une sensation d'une nature particulière, et qui lui annonce infailliblement l'arrivée de ses idées extravagantes. M. N,. la décrit ainsi : « C'est comme une nappe de fluide électrique qui m'enveloppe tout à-coup des pieds à la tète, une espèce de frisson général ; j'ai des éblouissements , je suis étourdi , la tête me tourne. Il y a des moments où je pourrais comparer mon individu à une corde de harpe que l'on a pincée fortement... » Tout cela est caractéristique; nous n'avons pas besoin d'insister.
La maladie suit une marche assez franchement rémittente, au moins depuis que nous l'observons.
Les rechutes sont invariablement annoncées par une excitation plus ou moins vive Les traits du malade, où règne habituellement le calme le plus parfait, deviennent mobiles, inquiets; les yeux s'animent, le visage pâlit. M. N.,. ne peut rester en place, s'agite sur sa chaise; ses paroles sont précipitées; elles ne sont pas toujours, au dire du malade, en harmonie avec sa pensée, mais elles ne sont pas non plus incohérentes. Les fixités sont nombreuses alors. M. N... désespère de plus en plus de sa guérison; il se lamente, s'irrite contre luimême , etc.
Nous bornerons là nos citations pour résumer en quelques mots ce que nous venons de dire.
i" Antérieurement aux faits que nous avons rapportés; et dont il eùl été facile, mais, peut-être aussi, fastidieux de grossir le nombre, l'observation intérieure, l'observation par la conscience intime, nous avait permis d'établir en principe que la désassocialion des idées et l'état de rêve qui est sa conséquence naturelle étaient la source première, le fait psychique primordial des idées fixes.
2° Nous avons constaté pour ces mêmes idées une source absolument identique chez les aliénés, soit qu'on les considère à leur point de départ , ou bien dans d'autres périodes de la maladie.
Il nous reste à parler d'un fait de pathologie mentale d'une haute importance et qui vient à l'appui de la thèse que je viens de développer.
On sait que, dans l'immense majorité des cas, pour peu que le délire partiel se prolonge, les individus qui en sont atteints finissent par tomber dans la démence.
Or, au point de vue psychique, il y a peu de différence entre le délire des déments et celui des maniaques Chez les uns comme chez les autres, la lésion intellectuelle pèse également sur l'ensemble des facultés morales. Je ne méconnais pas la différence de nature de celle lésion dans la manie et clans la démence ; je ne confonds assurément pas la surabondance des idées, l'activité excessive, l'énergie des souvenirs et de l'imagination qu'on trouve
d'une; pari uec l'affaiblissement de l'intellect, de la mémoire cl de l'imaginalion que l'on observe de l'autre ; nais, dans les deux cas, le résultat psychique est essentiellement le môme, c'est-à-dire l'incohérence, la desassociation des idées, l'impossibilité de former des jugements, etc. , etc.
De ces considérations ne ressort-il pas que les idées fixes ou convictions délirantes qui constituent ce que l'on est convenu d'appeler le délire partiel ou la monomanie n'ont point une existence absolue, mais, comme tous les autres phénomènes fondamentaux du délire , dépendent essentiellement d'une lésion générale des facultés? La preuve qu'il en est ainsi , c est que, par le seul fait de la durée du mal, celle même lésion ne manque jamais de se reproduire, après avoir été quelque temps plus ou moins dissimulée par la prédominance de certaines idées extravagantes dans lesquelles le trouble général a paru se concentrer momentanément.
lin terminant ces considérations sur le délire partiel , nous dirons quelques mois delà nature psychique des idées fixes.
Jusqu'ici, selon nous, comme lous les phénomènes primitifs du délire , les idées fixes n'ont été envisagées que d'une manière superficielle , dans leur expression extérieure plutôt que dans leur nature intime. En disant : il est des malades qui se persuadent, qui affirment telle ou telle chose, on a cru exprimer le phénomène tout entier, sans re-
chercher de quelles combinaisons nien laies ce même phénomène était le produit.
A nos yeux , quelque simple qu'on la suppose, de quelques apparences de raison qu'elle s'enveloppe , l'idée fixe, ne peut être que le résultat d'une modification profonde, radicale, de l'intelligence , d'un bouleversement général de nos incultes.
Elle est l'indice d'une transformation totale de l'être pensant, du moins dans les limites d'une certaine série d'idées.
On l'a quelquefois, surtout dans ces derniers temps, confondue avec Yerreur. C'est une faute contre toutes les notions psychologiques.
Un fou ne se trompe pas . Il agit intellectuellement dans une sphère essentiellement différente de la nôtre , de celle « in quel movemur et sumus. >< Comme aliéné, il a une conviction contre laquelle ni la raison d'aulrui ni la sienne propre ne sauraient prévaloir; non plus que nul raisonnement, nulle pensée de l'état de veille, ne sauraient redresser les raisonnements et les pensées de l'étal de rêve.
La même différence existe entre l'homme aliéné et 1 homme raisonnable (j'entends toujours parler du même individu), qu'entre l'homme qui rêve et l'homme qui est éveillé.
Les idées fixes ne sont , pour ainsi dire , que des parties détachées , de véritables phénomènes épisodiques d'un état de rêve qui , dans les limites de ces idées, se continue pendant la veille.
De tout temps , le langage vulgaire a consacré
cette vérité, en appliquant particulièrement aux aliénés dominés par des idées fixes, la dénomination de rêveurs!
Et, chose digne de remarque! ces malades euxmêmes ne croient jamais mieux caractériser leurs idées extravagantes, qu'en les appelant des rêves; quand ils viennent à recouvrer la santé, ils ne se les rappelent que comme les accidents d'un rêve plus ou moins bizarre, plus ou moins prolongé.
Je n'ignore pas qu'on ne saurait se résoudre facilement à admettre qu'un individu dont les idées , les paroles . la conduite , sont celles d'un homme qui a conscience de sa situation vis-à-vis des personnes et des choses au milieu desquelles il vit, que cet individu, disons-nous, soit réellement en état de rêve lorsqu'il exprime des idées bizarres , en opposition avec le sens commun.
Cependant rien de plus réel que cet état de rêve partiel et, circonscrit dans les limites de quelques idées. Il est on ne peut plus facile de s'en assurer en se soumettant, pour quelques instants seulement, à l'influence du hachisch. On se convaincra parfaitement que l'on peut être tout à la fois le jouet des rêves les plus extravagants et conserver la conscience de ses rapports extérieurs , la liberté de son jugement , etc.
S VII. — Sixième phénomène : Lésion dos affections.
Dans le hachisch, les facultés effectives paraissent éprouver le même degré de surexcita lion que les facultés de l'intellect. Elles ont la mobilité et, tout à la fois, le despotisme des idées. Au fur et à mesure que l'on se sent plus incapable de diriger ses pensées, on perd le pouvoir de résister aux affections qu'elles mettent en jeu et dont la violence ne connaît plus de hornes, lorsque le désordre de l'intellect est arrivé jusqu'à l'incohérence.
Pour mieux les étudier, nous les examinerons séparément , suivant :
i" Qu'elles ont rapporta des choses passées, mais dont nous avons conservé le souvenir;
2° Qu'elles se rapportent à des choses présentes, ou qui nous impressionnent à l'instant même et pour la première fois.
Dans celle seconde catégorie nous rangerons celle vive irascibilité qui nous porte à saisir avec empressement toute cause capable d'exciter noire colère, noire haine et tous nos plus mauvais instincts; cette sensibilité outrée qui nous fait exagérer nos sentiments d'amitié , de reconnaissance ; notre joie, notre tristesse, nos espérances, nos craintes, nos terreurs, etc. Avec de semblables dispositions, telle cause qui, dans l'étal ordinaire, eut loul au plus excite noire méconlenlement, nous met immédiatement en fureur ; et cette fureur que l'on sent
gronder dans son sein, mais que l'on comprime facilement par la conscience qu'on a de la situation dans laquelle on se trouve, c'est aux moyens les plus extrêmes que l'on songe tout d'abord pour la satisfaire. Si quelque cliose \ienl à nous effrayer, nous sommes bientôt assaillis par des craintes, des angoisses inexprimables qui jettent comme un voile sombre sur tout ce qui vous environne. Un jour au milieu d'un accès de hachisch assez intense et dont j'ai déjà rendu compte dans un autre travail, mes oreilles sont lout-à-coup frappées d'un bruit de cloches. Ce n'était point une hallucination; mais, étant mal disposé, j'attache à ce bruit auquel je n'aurais certainement pas pris garde dans toute autre circonstance, l'idée d'un glas ou de funérailles que l'on sonnait. « Je tombe immédiatement dans un véritable étal de par.ophobie. Je me sens loul-à-coup saisi d'une terreur que je ne puis m'expliqucr, et dont je cherche en vain à m'affranchir. Je demande instamment que l'on ferme une croisée de la chambre où je me trouvais, non pas que j'éprouve le désir de me précipiter par celte croisée, mais je crains que la fantaisie ne m'en prenne. Je ne vois plus qu'avec effroi différentes armes antiques appendues à la muraille , et que j'avais à peine remarquées jusqu'alors ; je me demande si elles ne sont pas destinées à me faire du mal, à me tuer, peut-être. La présence de quelques amis est loin de me tranquilliser. A l'exception d'un seul, je ressentais pour eux une vive défiance;
je les détesfais sans savoir pourquoi. Je trouvais moyen de jeter du ridicule sur lout ce qu'ils disaient; en un mot, toutes les mauvaises passions fermentaient dans mon âme. » (Mémoire sur le traitement des hallucinations , etc.)
Comme les idées auxquelles elles se rattachent, les affections ont sur l'intelligence un empire absolu, précisément parce que leur action s'exerce isolément, sans le contre-poids que, dans l'état normal, la réflexion leur oppose toujours. Ce sont des impulsions instinctives , aveugles, auxquelles la conscience ne prend aucune part
Je voudrais être bien compris : je ne crois point à une lésion essentielle de ce que l'on est convenu d'appeler facultés affectives. Celte lésion n'est qu'apparente et consécutive à celle de l'intellect; elle découle de l'état pathologique que nous avons signalé, c'est-à-dire de l'excitation; tant que l'association des idées est régulière, tant que la rapidité incoercible des perceptions ne trouble pas l'intellect, les affections quelles qu'elles soient, gaies ou tristes, haineuses ou bienveillantes, n'éprouvent, pour ainsi dire, aucune fermentation, elles restent sous la main de la volonté L'état d'irréflexion qui est la conséquence nécessaire de l'excitation fait toute leur puissance.
Voilà, du moins, ce que nous apprend la conscience intime et, nous ajouterons, ce que confirme l'observation exacte des maladies mentales. Rien, comme on sait. n'égale la fougue, la violence
des passions du maniaque, si ce n'est l'extrême incohérence de ses idées. Et si on observe de près les monomaniaques, si surtout on s'éclaire des remarques que quelques uns ont pu faire sur euxmêmes , on s'assurera que toutes les fois que leurs passions se sont traduites au dehors par des actes qui attestaient une grande puissance d'entraîné ment, c'est à un état d'excitation plus ou moins apparent qu'il fallait l'attribuer. Nous avons en ce moment sous les yeux une dame qui , depuis plusieurs mois, est en proie à des idées fixes et à des terreurs imaginaires ; elle était assez calme depuis un mois environ qu'elle est dans la maison ; il fallait beaucoup la questionner pour obtenir d'elle quelques paroles, quelques demiconfidences relativement à ses idées dominantes. Sous l'influence d'un froid rigoureux , un état d'excitation assez vive est survenu. Les idées de .M"""..., le plus souvent en rapport avec le sujet de son délire, sont parfois décousues ; les conceptions sont rapides, les mouvements sont brusques, saccadés , une sorte de tremblement nerveux agile
tous les membres Les craintes, les terreurs
imaginaires de la malade sont portées au dernier degré: c'est l'épouvante et l'effroi personnifiés, c'est l'état prolongé d'un individu qui toul à-coup, à l'improviste , est saisi de la plus vive terreur, cl qui, dans son trouble , ne sait ce qu'il dit ni ce qu'il fait, et, comme on dit si énergiquement , ne sait oii donner de la tête.
Tous les ailleurs onl admis l'existence d'une lésion essentielle des facultés affectives dans certains cas de folie.
Pinel, le premier, a admis l'existence d'un délire spécial portant exclusivement sur les affections. «On peut, dit-il, avoir une juste admiration poulies écrits de Locke , et convenir cependant que les notions qu'il donne sur la manie sont très incomplètes , lorsqu'il la regarde comme inséparable du délire. Je pensais moi-même comme cet auteur, lorsque je repris à Bicèlremes recherches sur cette maladie , et je ne fus pas peu surpris de voir plusieurs aliénés qui n'offraient à aucune époque aucune lésion de l'entendement , et qui étaient dominés par une sorte d'instinct de fureur, comme si les facultés affectives seules avaient été lésées. »
Esquirol partage l'opinion de Pinel: il ne le fait cependant qu'avec une certaine réserve; il n'exclut pas absolument toute lésion intellectuelle. « Les signes de la monomanic raisonnante, dit cet auteur, sont le changement, la perversion des habitudes, du caractère, des affections. Dans la monomanie (ordinaire) il est évident que l'intelligence est lésée, et que celle lésion entraîne le désordre des affections et des actions. Dans la monomanie raisonnante, l'intelligence n'est pas essentiellement lésée, puisqu'elle assiste aux actes de l'aliéné , puisque le malade est toujours prêt à justifier ses sentiments et ses aclions. »
M. Calmeil est encore moins affirmatif que son
maître, car il reconnaît « que, dans la monomanie morale, l'aliénation de l'intellect était difficile à saisir et à caractériser; l'aliénation affectant surtout les sentiments, les penchants et les instincts, il n'est pas toujours également facile d'apprécier à sa juste valeur l'anomalie qui se manifeste dans les fonctions de l'encéphale. » (Dict. en i5 vol. art. Monomanie.)
Enfin , un auteur anglais recommandable par d'excellents travaux sur l'aliénation mentale, le docteur Prichard, admet une folie morale qu'il définit : «Morbid perversion of the feelings, affections and active powers , withoul any illusion or erroneoas convictions impressed upon the understanding. »
Je regrette assurément de me trouver en opposition avec les auteurs que nous venons de citer; mais nous croyons que, faute de pouvoir s'appuyer sur l'observation intime , ils ont donné beaucoup trop de valeur à de simples apparences ; l'intellect seul est essentiellement lésé dans la folie morale; le désordre des affections est consécutif au désordre des pensées. Le trouble de l'entendement, la désassociation des idées est la source première de toute lésion affective; des signes certains, évidents, le révèlent toujours au début de la folie dite morale ou affective ; il peut s'effacer plus ou moins dans le cours de cette maladie , mais il est rare aussi qu'il n'apparaisse pas de nouveau de temps à autre , ravivant toujours la lésion affective ; sa cessation définitive fait disparaître plus ou moins ra-
pidement lous les autres symptômes ; c'est la guérison.
Ajoutons ici une remarque déjà faite par Esquirol , c'est que la variété de délire dont il est question passe fréquemment à l'exaltation maniaque et se termine fréquemment par la démence.
L'action surexcitante du hachisch porte également sur des affections dont les causes sont passées, depuis plus ou moins de temps , à l'état de simples réminiscences , et qui n'ont laissé clans l'âme que de légers vestiges. Il arrive encore que telle affection, que l'on croyait complètement éteinte, se ravive tout-à-coup , ou hien que telle autre , qui était jusqu'alors demeurée comme ensevelie au fond de l'âme, que l'on s'avouait à peine à soi-même, et qui, de cette manière, échappait à sa propre conscience, atteint brusquement un tel développement qu'on serait tenté de se croire placé sous l'influence de quelque charme. Cela est vrai surtout des sentiments amoureux , probablement à cause de cette tendance, de cette sorte d'aspiration vers le bonheur que détermine le hachisch. La vivacité des souvenirs , qui donne une sorte d'actualité aux choses passées , l'imagination qui se plaît à parer l'objet de nos affections de tout ce qui peut en rehausser le prix , expliquent le phénomène dont nous parlons.
Le hachisch, dans ce cas, peut avoir la puissance d'un véritable philtre, en ce sens, du moins, que, s'il ne fait pas naître l'amour , il imprime à
— îâi —
ce sentiment une énergie et une activité inattendues, et dont il est difficile qu'il ne reste pas quelque chose , alors même que tous les autres effets du philtre ont disparu.
Je pourrais raconter, à ce propos, plus d'une anecdote qui viendrait à l'appui de ce que nous venons de dire. Il est sans doute plus convenable que je m'en abstienne. Des récits de cette nature présentent toujours un côté tant soit peu léger, disons le mot, scandaleux, qui siérait mal à un travail aussi sérieux que l'est celui-ci
Je me bâterai d'ajouter encore, au risque, ou plutôt malgré la certitude de désappointer certaines gens, beaucoup de gens peut-être, que les effets dont nous venons de parler sont exclusivement intellectuels. L'imagination en fait tous les frais, les sens n'y sont pour rien. Platon lui-même n'eût pas rêvé des feux plus purs et plus immatériels que ceux qu'allume le hachisch.
§ VIII. — Septième phénomène : Impulsions irrésistibles.
Les impulsions , ces sortes de mouvements instinctifs qui se font en nous, presque à l'insu de la conscience, acquièrent, par l'influence du hachisch, une puissance d'entraînement extraordinaire, et même tout-à-fait irrésistible si l'action toxique est très intense.
Il en est des impulsions comme dos passions af-
lectives; elles puisent toule leur énergie dans l'excitation, c'est-à-dire dans l'ébranlement intellectuel qui met obstacle à l'association régulière et libre des idées.
Comme les idées, elles dominent d'autant plus complètement l'intelligence que l'incohérence est plus prononcée et que, par cela même , leur action est plus isolée et plus indépendante.
Toujours mobiles et fugaces lorsque l'action toxique commence à se faire sentir, elles peuvent avoir, comme les idées qui les font naître , leur période de fixité.
Mais elles ne sont réellementirrésistiblesquelorsque l'excitation primitive reparaît.
Je rappellerai, à cette occasion , un fait dont j'ai déjà parlé : en voyant une croisée ouverte dans la chambre où je me trouvais , l'idée me vint que je pourrais, si je voulais, me précipiter par cette croisée. Je demandai qu'on la fermât. Je ne songeais pas à exécuter ce mauvais dessein ; mais je craignais que l'idée ne m'en vint; au fond de cette crainte je sentais déjà comme une impulsion naissante, et j'ai l'intime conviction que j'y aurais cédé, avec un degré d'excitation de plus.
Comme on sait, l'action du hachisch n'est pas parfaitement continue. Durant la courte période de rémiltence, la môme pensée était encore présente à mon esprit, mais non plus la crainte de céder à l'absurde envie de me jeter par la fenêtre. J'avaispeine, même, à m'expliquer comment pareille crainte
avait pu me venir. Et néanmoins cette même crainte ne tardait pas à reparaître avec l'excitation.
Maintenant, prenant pour guides les faits que nous venons d'exposer, si nous étudions les impressions morbides chez les aliénés, nous verrons que les choses se passent exactement de la même manière.
Une variété du délire qui , dans ces derniers temps, a été un sujet d'étude particulière et de discussions médico-légales du plus haut intérêt, c'est celle où les malades paraissent entraînés par des impulsions irrésistibles, sans que leur entendement soit aucunement lésé.
Tous les auteurs ont répété après Pinel et Esquirol qu'il était des cas de folie où la volonté, les instincts étaient exclusivement lésés ; qu'un individu pouvait être entraîné aux actes les plus extravagants, les plus monstrueux, les plus antipathiques à notre constitution morale, sans que son entendement, à aucune époque, à aucun égard, présentât d'altération.
Ici, comme dans beaucoup d'autres cas, l'observation a été superficielle, et, parlant, incomplète. On s'est arrêté, pour juger de l'altération dont on soupçonnait l'existence, à des signes extérieurs qui ne pouvaient la révéler qu'imparfaitement. Et si les malades parfois ont parlé, on n'a pas assez fait compte de ce qu'ils ont dit, on ne s'est occupé que des symptômes les plus saillants et les plus exté^ rieurs.
La lésion de la volonté, l'irrésistibilité des déterminations instinctives sans une lésion de l'intellect est une chimère.
Tous les philosophes, et non pas seulement Locke, ont admis cette vérité à priori; nous l'avons confirmée par l'observation intime qui nous a appris que les impulsions ne devenaient irrésistibles, que la volonté n'était entraînée qu'autant qu'il survenait de l'excitation dans l'entendement, c'est-àdire que les éléments mêmes de notre nature morale étaient bouleversés, que le principe de toute action régulière , l'unité du moi, était anéantie. Tant que cette unité est conservée, tant que la conscience intime n'est pas éteinte, on se sent parfaitement maître des mouvements instinctifs, quels qu'ils soient. Et s'il arrive que l'on soit entraîné, ce n'est jamais que dans un moment où toute conscience était, sinon éteinte, du moins pervertie, quelque court qu'ait été ce moment, quelque faibles que soient les traces de son passage dans notre esprit. Ecoutons les malades qu'Esquirol interrogeait à ce sujet : «Ces malades déploraient les déterminations vers lesquelles ils étaient fortement entraînés, mais tous avouaient qu'ils sentaient quelque chose à l'intérieur dont ils ne pouvaient se rendre compte, que leur cerveau était embarrassé, qu'ils éprouvaient un trouble inexprimable dans l'exercice de leur raison... » Les déterminations d'un aliéné ne sont pas toujours irrésistibles, bien qu'en aucun cas on ne puisse l'en rendre responsable.
Elles ne sont souvent que la conséquence par — faitemenl logique de ses fausses convictions. D'au très fois, et c'est le cas dont il s'agit, elles tiennent à une disposition particulière de son intelligence , qui le livre, sans moyens de résistance possible, à toutes ses impulsions, qui le fait agir sans savoir ce qu'il fait, sans qu'il lui soit possible de s'en rendre compte, machinalement, comme si, enfin, il obéissait à un rêve, selon l'expression généralement usitée parmi les malades.
Ce dernier fait a une importance que tout le monde comprendra, surtout si on l'examine au point de vue de la responsabilité morale que la société fait peser sur chacun de ses membres. Sans entrer dans la question médico-légale, qui nécessiterait des développements ici hors de propos , nous croyons devoir insister sur le fait lui-même.
Répétons donc que ni la volonté, ni les déterminations instinctives ne deviennent irrésistibles en vertu d'une lésion qui leur serait propre. Il existe une lésion primitive de l'entendement, lésion profonde, mais qui, dans certains cas, est tellement passagère que les malades eux-mêmes se 1 expliquent à peine et n'en rendent que difficilement c mpte. Et pourtant cette lésion est essentiellement la même que celle d'où découlent tous les phénomènes de l'aliénation mentale la plus évidente et la mieux caractérisée; c'est le fait primordial de la folie, c'est l'excitation. Des individus peuvent se rencontrer qui, après avoir lutté longtemps et
avec succès contre certaines impulsions, y cèdent tout-à-coup et y cèdent irrésistiblement. Et pourtant , ni avant , ni après, aucune altération sensible des facultés ne s'est manifestée! Mais en la traversant avec la rapidité de l'éclair, et sans laisser de traces après elle , l'excitation a violemment ébranlé leur intelligence, anéanti momentanément tout libre arbitre. Sous beaucoup de rapports, ce fait pathologique est comparable aux fixités des épilepliques; moins étonnant peut-être , car, n'ayant qu'une durée bien plus passagère, les fixités désorganisent plus profondément encore les facultés que ne le fait l'excitation.
Je n'ai pas besoin de passer en revue les mille et une causes qui peuvent amener cette excitation ; ce serait entrer dans des détails étiologiques que tout le monde connaît. Mais je parlerai, à cette occasion, d'un fait parfaitement analogue à celui dont nous nous occupons, qui se passe chaque jour sous nos yeux, et dont on n'a jamais songé à tirer aucune conséquence relativement aux impulsions maladives. Un des effets les plus ordinaires de l'ivresse, n'est-ce pas de nous faire céder, avec une extrême facilité, avec un entraînement souvent irrésistible, aux impulsions que jusqu'alors on avait dominées, et auxquelles on avait résisté? La justice n'a-t-elle pus , trop souvent, occasion de sévir contre des individus qui, ne se sentant pas la force de commettre quelque mauvaise action de sang-froid, de perpétrer lecrime auquel les pousse \o»r cupidité ou leur
vengeance, veulent puiser dans les boissons alcooliques l'énergie qui leur manque? En Orient , l'extrait de chanvre, l'opium, la pomme épineuse et d'autres substances encore, capables de produire l'excitation intellectuelle, sont employées dans un but semblable.
Cette excitation, que nous pouvons produire à volonté, à l'aide d'agents extérieurs, l'expérience la plus vulgaire a prouvé, depuis bien longtemps , que des causes morbides, développées au sein même et dans les profondeurs de l'organisme, peuvent la produire également, avec une intensité bien plus grande et avec des modifications dont la nature a seule le secret.
Il résulte de ceci que le fait de pathologie mentale qui a rencontré le plus d'incrédules, l'irrésistibililé des impulsions , sans lésion intellectuelle (apparente), est aussi simple, j'allais dire aussi normal, que tout autre fait d'aliénation ; car il a le même point de départ, la même origine, c'est-àdire l'excitation. Présentée ainsi, avec les caractères qui lui sont propres, et, pour ainsi dire, sous son véritable jour, l'affection mentale dite vionomanie raisonnante perd tous ses caractères d'étrangeté, tranchons le mot, d'absurdité, qui révoltaient jusqu'à ceux-là mêmes qui en avaient tous les jours des exemples sous les yeux, et rentre dans la classe des vésanics ordinaires et les mieux connues.
Citons quelques fails à l'appui de ce que nous venons de dire :
Un honnête ouvrier cordonnier, père de famille, se présente de lui-même à l'hospice de Bicêtre. Il vient réclamer les secours de la médecine contre une maladie dont il fait remonter l'origine à plus de vingt années.
Il ne saurait l'attribuer à aucune cause probable. Il n'a pas d'aliénés dans sa famille; aucun de ses parents n'est adonné à la boisson ou atteint d'aflection nerveuse quelconque. Il est père de deux enfants qui, tous deux, jouissent de la meilleure santé ; il ne se rappelle pas avoir jamais été sérieusement malade. Sa stature est petite, grêle, mais bien prise ; son visage frais et légèrement animé, sa physionomie franche et ouverte, sont loin de trahir le caractère des idées terribles auxquelles il est en proie depuis si longtemps.
— Puisque c'est de votre plein gré que vous venez à l'hospice , vous devez connaître votre maladie. De quoi vous plaignez-vous?
— J'ai de mauvaises idées. J'ai entendu dire qu'il y avait des maisons où l'on en guérissait; voilà pourquoi je suis venu ici.
— Quelles sont donc ces idées?
— Oh! c'est bien simple : je suis cordonnier de mon état ; je travaille dur quelquefois, parce qu'il faut que je fasse vivre tout mon monde. Dans ces moments-là, quand j'ai la tête penchée sur mon ouvrage, il m' arrive de penser à tuer ma femme, à tuer mes enfants ; souvent même cette envie me tient si fort que j'ai peur d'y succomber ; alors je
jette loin de moi mon tranchet, mon marteau, et je sors de la chambre.
— N'êtes-vous averti par rien , par aucune sensation particulière , de l'arrivée de ces mauvaises idées ?
— Mon Dieu , non ! ça me vient comme ça , tout seul , sans que je m'y attende.
— Dans ces moments-là , vous êtes donc tout-àfait comme à votre ordinaire, vous ne ressentez rien à la tête?
— Ah ! si ; je sens quelque chose là, sur le creux de l'estomac ; et puis j'étouffe , je ne peux plus respirer , j'ai chaud à la tète, j'ai comme la chair de poule, je suis tout étourdi, mes idées s'embrouillent , je n'y vois plus ; mais tout cela ne dure pas longtemps. Quelquefois aussi j'ai des fourmillements dans les mains, dans les bras... J'ai toujours dit que c'était le sang qui me tourmentait.
— Et vos idées, combien durent-elles?
— C'est selon : quelquefois , quand je me suis levé de dessus ma chaise et que j'ai pris un peu le frais à la croisée, c'est tout de suite fini ; mais d'autres fois aussi elles ne s'en vont pas si vite.
— Est-ce toujours ainsi, quand vos idées vous prennent?
Oui , mais ce n'est pas toujours aussi fort.
Depuis environ six mois, j'ai été de fièvre en chaud mal ; je suis très tourmenté, je voudrais bien en être débarrassé.
— N'entendez - vous aucun bruit dans vos oreilles ?
— Non, pas à présent. Mais, il y a bien une dizaine d'années, je me rappelle avoir senti comme un vent, un froid de ce côté de la tête (à droite ), c'est comme cela que ça a commencé. J'étais à faire la moisson, la tête nue, par une forte chaleur; étant baissé , j'ai senti comme un fort coup de venl de ce côté-là.
— Ne pourriez-vous pas comparer ce que vous avez éprouvé à autre chose qu'à un coup de vent? ceci ne me paraît pas très clair; souffriez-vous?
— Non , mais j'étais tout je ne sais comment.
— Avez-vous été forcé de laisser là votre ouvrage ?
— Ah! bien oui! je me suis secoué, et puis il n'y paraissait plus.
— Avoz-vous pensé alors à tuer vos enfants?
— Non , c'est quand je suis rentré à la maison ; mais ce n'était presque rien dans ce temps-là, et cela ne m'inquiétait guère.
— Vous êtes beaucoup plus tourmenté aujourd'hui ; en connaissez-vous le motif?
— Non.
Voici un autre fait non moins curieux que le précédent, non moins concluant. Il a été communiqué, par M. Ségalas, à la Société de médecine du Temple, dans sa séance du 2 avril i844 :
Le nommé N... avait éprouvé, plusieurs fois déjà, le désir de se donner la mort. Le travail ma-
— l/ll -
nuel auquel il était obligé de se livrer pour vivre (il était ouvrier gantier) lui était à charge. Il se trouvait malheureux dans la condition où le sort et sa naissance l'avaient placé. Il avait pris peu à peu l'existence en dégoût, et, s'il n'en avait pas encore fini avec la vie , c'est parce qu'il voulait trouver un moyen de s'en débarrasser sans passer par de trop vives souffrances. Il tenta une fois de se noyer, mais il fut sauvé malgré lui et rappelé à la vie.
Cet homme, du reste, a toujours été d'une conduite irréprochable, et n'a jamais passé pour ex-
travagant.
Voici comment il raconte sa dernière tentative de suicide ; je copie textuellement son manuscrit : « Ayant enfin résolu de m'asphyxier, je fermai les portes de la chambre où j'étais, et je me mis en devoir de clore toutes les ouvertures avec du papier. Pendant que je collais mon papier, ce qui était le premier acte de mon suicide, je me surpris à chantonner; ce n'était point par bravade ni par insouciance, mais cela prenait du temps, et il m'a toujours été impossible de penser longtemps à la môme chose, sans être distrait. II y avait des instants où j'oubliais ce que je faisais, et pourquoi je le faisais... Ceci est une chose étrange et particulière à mon caractère , etc.. »
Ainsi, c'est au moment même où ses funestes impulsions le dominent et l'entraînent, où il s'occupe froidement des préparatifs nécessaires pour
se donner la mort , c'est à ce moment, dis-je, que N... se surprend (cette locution est d'une merveilleuse énergie) à chantonner sans savoir pourquoi, qu'il est distrait, qu'il pense à toute autre chose. Bien qu'habituel , cet état, néanmoins, a quelque chose de si étrange qu'il ne peut s'empêcher d'en faire la remarque et de s'en étonner.
N'est-ce pas là de l'excitation? n'est-ce pas ce fait de désassocialion des idées, d'ébranlement intellectuel qui , éphémère ou durable , nous prive de tout empire sur nous-mêmes, nous livre, pour ainsi dire, pieds et poings liés, à toutes nos impulsions?
Comme on l'a vu , N... est quelque peu surpris de cet état si grave à nos yeux , et qui , aux siens , est chose presque indifférente. Il est loin de le redouter comme un symptôme de folie ; d'autant que cela ne l'empêche pas d'agir d'après sa volonté bien sentie, et la résolution qu'il a prise de se donner la mort.
Nous avons dit que N... avait éprouvé plusieurs fois déjà le désir de se suicider ; que même il avait fait une tentative. Mais remarquons aussi qu'il dit expressément que cet état de distraction (comme il l'appelle) était particulier à son caractère, qu'il lui avait toujours été impossible de penser longtemps à ]a même chose, etc. (1).
(I) Qu'il nous soit permis, a l'occasion de l'observation qu'on vient de lire, de dire deux mots relativement à une question long-
§ IX. — Huitième phénomène: Illusions; hallucinations.
J'en demande pardon au lecteur, que je devrais craindre de fatiguer en ramenant si souvent son attention sur le même sujet; mais, en abordant l'importante question des illusions et des halluci-
temps débattue, et dont jusqu'ici on n'a pu donner aucune solution satisfaisante.
Voici cette question , que nous aurons soin de préciser de la manière la plus rigoureuse :
Le suicide n'est-il pas , dans la plupart des cas , le résultat du délire , un acte de folie pure et simple , que rien ne distingue , au moins quant à son origine et à sa nature, des actes extravagants auxquels se livrent les aliénés en général? M. Esquirol était pour l'affirmative , et il se fondait sur une multitude de faits dont sa longue expérience l'avait rendu témoin 11 en tirait des inductions relativement aux autres faits que certaines apparences tendaient à faire interpréter autrement ; il avait vu tant d'individus faire des tentatives de suicide , dans un véritable état de folie qui jusque là n'avait pas même été soupçonné I... Et par folie M. Esquirol entendait parler de folie bien dessinée, le plus souvent à forme lypémaniaque. Il est plus explicite encore lorsque , en parlant du suicide aigu , il déclare que toute passion arrivée à un certain degré constituant à ses yeux un véritable délire , les actes qui en émanent ne sauraient être d'une nature différente. « Le délire des passions permet-il de réfléchir ? Toutes les lois n'acquittent-elles pas celui qui a commis , dans le premier emportement d'une passion véhémente, une action qui eût été criminelle sans cette circonstance? Les actions d'un homme emporté par une passion vive sont regardées comme faites sans liberté morale, et sont jugées comme l'effet d'un délire passager. »
La vérité est au fond de ces paroles, qui, au reste, expriment
nations , je no puis me défendre de répéter ce que j'ai déjà dit dans le cours de ce travail.
Je ne fais point ici de la théorie à la manière des observateurs qui , placés à un point de vue extérieur, n'ont pu examiner les phénomènes de l'aliénation mentale que d'une façon superticiellc , ne doivent qu'à une induction toujours plus ou
l'idée que l'on se fait généralement de ce que l'on appelle le délire des passions; mais ces mêmes paroles, quelque haute quo soit l'autorité dont elles émanent, sont encore loin d'avoir reçu l'assentiment commun, d'avoir levé tous les scrupules que fait naître l'opinion qu'elles mettent en avant. L'exaltation des passions n'est pas toujours un brevet de folie et une raison suffisante pour déclarer irresponsables de leurs actions ceux qu'elles ont entraînés.
Cela nous paraît tenir à deux causes :
1° Elles prouvent le fait par le fait même; elles exposent en principe (avec raison, sans doute; mais cependant cela demandait s être prouvé d'abord) ce qui justement fait l'objet de la contestation , à savoir : que les passions, quand elles ont une certaine intensité, et la folie, sont une seule et même chose.
Il ne suffit assurément pas de dire que « l'âme est fortement ébranlée par une affection violente et imprévue , que les fonctions organiques sont bouleversées , que la raison est troublée , que l'homme perd la conviction du moi, qu'il est dans un vrai délire, etc. » 11 n'y a rien de si absolu dans ce fait, rien qui soit d'une évidence si parfaite, que l'on soit forcé de l'admettre sur son simple énoncé : les exigences de la précision scientifique vont plus loin. Elles ne sauraient être satisfaites qu'autant que l'on aura préalablement établi, expérimentalement prouvé la modification psychologique en vertu de laquelle ce fait a lieu ; c'est-à-dire qu'il faut disséquer le mal, mettre a nu la plaie, avant d'affirmer que ce mal existe.
2" H faut bien avouer qu'une masse de faits, entre autres celui que nous avons cité, ne sauraient entrer dans la catégorie de ceux
moins fautive ce qu'ils ont appris de l'origine, de la filiation , de l'enchaînement de ces phénomènes. Je dis tout simplement ce que j'ai observé sur moi-même, et je le dis avec la môme assurance, la même certitude de ne pas me tromper que chacun de nous peut avoir en affirmant qu'il pense, qu'il raisonne, qu'il imagine, se souvient, etc.
qui se rattachent d'une manière plus ou moins évidente au surexcitement des passions.
Combien ne voit-on pas de suicides que rien n'autorise à mettre sur le compte de passions exaltées? Je ne parle pas seulement des suicides qui ont des idées fixes pour point de départ , mais encore de ceux accomplis par des individus chez lesquels, ni après, ni avant la tentative, à aucune époque, les facultés mentales n'avaient été altérées ; qui de leur vie ne s'étaient passionnés pour rien , pas même pour l'objet qui paraît avoir été l'occasion , je ne veux pas dire la cause de leur funeste détermination.
Revenons à notre première proposition.
La plupart des suicides, sans excepter 'ceux exécutés par des individus jusque là réputés parfaitement sains d'esprit, ceux même qui étaient la conséquence logique d'une situation critique, difficile, et, si l'on veut, désespérée, paraissaient le plus naturels, sont de véritables actes de folie.
La vérité de cette proposition , si on l'envisage au point de vue de la thèse que nous avons soutenue sur les impulsions irrésistibles, nous étayant principalement de documents fournis par l'observation intime, cette vérité, dis-je, trouvera peu de contradicteurs.
En effet, que faut-il pour que le simple désir, moins que cela, la pensée pure et simple de chercher dans la mort la lin de ses maux , soient tout-à-coup convertis en impulsion irrésistible , et celle-ci en acte?
Nous venons de le voir, rien qu'un peu d'excitation, c'est-à-dire
A ceux qui, après m'avoir lu, conserveraient quelques doutes, je ne puis que répéter : Je comprends vos doutes parce que , en fait de choses psychologiques, je sens l'impossibilité de vous faire bien comprendre ce que vous-mêmes n'avez pas éprouvé. Pour les illusions et les hallucinations, comme pour les phénomènes dont nous nous sommes occupés précédemment, je ne puis vous donner qu'un conseil, et vous serez convaincus si vous le suivez ; faites comme moi, prenez du hachisch) expérimentez sur vous-mêmes, voyez par vous-mêmes.
Or, le phénomène qui nous reste à étudier n'échappe point à la loi commune qui rattache tous les
de cette modification intellectuelle si grave en réalité, et en apparence si minime, que ceux qui l'éprouvent croient avoir simplement ries distractions; phénomène dont les caractères extérieurs sont si peu tranchés, et dont l'apparition est le plus souvent si brusque et si rapide, qu'il peut échapper à l'observateur le plus scrupuleux.
Maintenant, quand on songe à la multitude de causes qui peuvent produire l'excitation; quand on connaît bien toute l'importance et pour ainsi dire l'immense valeur étiologique des prédispositions héréditaires ou acquises; quand on sait que chez les individus prédisposés il suffit d'une préoccupation un peu vive , d'une impression brusque et inattendue , d'une léyère émotion, d'un dérangement quelconque des fonctions , d'un peu de retard dans une évacuation habituelle (il est impossible, dans la plupart des cas, d'assigner d'autres causes que celles-ci à la folie la mieux déclarée), etc., pour développer l'excitation;
N'est-il pas évident que le nombre de cas où l'on pourra affirmer sans crainte d'erreur que tel individu, en se donnant la mort, n'était pas aliéné, c'est-à-dire a agi dans toute la plénitude de sa conscience et de son libre arbitre, sera excessivement restreint?
phénomènes principaux du délire à l'excitation, cette modification mentale primilive , fait primordial et générateur de toute aliénation qui y est contenue comme dans son germe , comme le tronc de l'arbre , ses branches , ses feuilles , ses fleurs , dans la graine.
Avant Esquirol, les illusions et les hallucinations avaient été confondues dans un même phénomène. La distinction établie par le maître a été adoptée par tous les médecins d'aliénés; ayant à parler des unes et des autres , nous étudierons séparément les illusions d'abord , ensuiic les hallucinations.
Section première. — Des illusions.
Au fur et à mesure que croît l'excitation , que notre esprit se ferme aux impressions venues du dehors pour se concentrer de plus en plus sur ses impressions intérieures , en un mot que s'opère cette espèce de métamorphose qui nous arrache à ia vie réelle pour nous jeter dans un monde où il n'y a de réel que les êtres créés par nos souvenirs et notre imagination, au fur et à mesure aussi , on se prend à être le jouet d'abord de simples illusions, puis bientôt de véritables hallucinations qui sont comme les bruits lointains, les premières lueurs qui nous arrivent du monde imaginaire et fantastique.
Un objet quelconque , vivant ou inanimé , vient-
il à frapper notre vue; un bruit, un son, quels qu'ils soient , tels que le chant des oiseaux , l'explosion d'une arme à feu, le tintement des cloches, viennent-ils à frapper notre oreille, alors que l'excitation est encore peu intense;
On sent très positivement que deux phénomènes distincts se passent clans noire entendement :
r On a vu , on a entendu , nettement et distinctement, comme cela arrive dans l'étal ordinaire ; 2" Puis tout aussitôt , par suite de certains points d'analogie qui nous sont connus ou qui nous échappent, l'image d'un autre objet, la sensation d'un autre bruit ou d'un autre son se trouvent éveillés en nous ; c'est à ces impressions intrà-cérébrales, dues à l'action delà mémoire ou de l'imagination, que l'esprit s'arrête, confondant bientôt les deux sensations en une seule, couvrant, pour ainsi dire, la sensation réelle de la sensation imaginaire, et projetant celle-ci sur l'objet extérieur.
Ainsi donc, i u impression sensoriale , i° immédiatement après, et à son occasion, sensation purement cérébrale due à la seule action de l'imagination ; ce sont là les deux éléments constitutifs de l'illusion , c'est là sa nature psychique , essentielle. Quant à ses caractères extérieurs , aux formes excessivement variées qu'elle est susceptible de revêtir, elle les empruntera nécessairement à la nature particulière des choses qui font l'objet de la préoccupation et des pensées habituelles de l'individu.
On conçoit, en effet , que les images ou les idées qui ont laissé dans l'esprit une plus profonde empreinte soient les premières à s'éveiller, ou, comme l'aurait dit Bonnet, que les fibres cérébrales qui sont le plus souvent mises en vibration soient, plus facilement ébranlées que toutes les autres (i ).
Aidons-nous, pour nous faire bien comprendre, de quelques exemples.
Commençons par les Illusions de la vue.
Le visage d'une personne qui nous est complètement inconnue vient à attirer nos regards: pour peu, et cela naturellement doit arriver fréquemment, que ce visage ait quelque point de ressemblance avec celui d'une autre personne dont les traits nous sont familiers , cette ressemblance, quelque minime qu'elle soit, suffit pour réveiller tout aussitôt le souvenir de cette personne , et ce souvenir, c'est-à-dire l'image qui en est inséparable, a toute la vivacité de l'impression sensoriale, car l'àme la perçoit do la môme manière qu'elle perçoit en état de rêve.
Dès lors, ce que nous avons vu avec les yeux de
^1) Les auteurs ont généralement confondu ces deux conditions essentielles, mais parfaitement distinctes des illusions; ils ont vu l'origine de l'illusion dans la nature même des sensations morbides sous lesquelles elle se présente. Les caractères de l'illusion sont variables, infinis comme nos souvenirs et les créations de notre imagination ; sa cause première, qui est celle de tous les désordres intellectuels, est essentiellement invariable.
Nous reviendrons plus tard sur ce sujet.
l'esprit , est mis à la place de ce que nous avons vu avec les yeux du corps. Les créations de notre imagination ont pris la place de la réalité; et si toute réflexion nous est interdite par la violence de l'excitation, les deux sensations sont fondues en une seule, et l'erreur est invincible, nécessaire.
C'est ainsi que, traversant un soir le passage de l'Opéra, jecrus reconnaître, parmi les promeneurs, cinq ou six personnes de ma connaissance, une entre autres qui est absente depuis bien des années, mais dont j'avais à cette époque souvent occasion de m'entretenir.
L'illusion était complète, car je me retournais vivement , sans songer le moins du monde que je pusse être dans l'erreur ; mais j'avais à peine arrêté mon attention sur la personne que je croyais reconnaître, que l'image fantastique s'évanouissait aussitôt.
J'ai encore éprouvé des illusions qui différaient des précédentes à beaucoup d'égards. 11 m'est arrivé plusieurs fois, étant dans un état d'excitation assez vive, et considérant avec une attention soutenue le portrait de quelque personnage , de voir ce portrait s'animer tout-à-coup : la tête s'agitait légèrement et semblait vouloir se détacher de la toile; toute la physionomie prenait une expression que la vie seule peut donner; les yeux surtout étaient parlants, je les voyais rouler dans leur orbite pour suivre tous mes mouvements Lorsque ce phénomène s'offrit à moi pour la première fois , sans que
je m'y attendisse et d'une manière tout-à-fait imprévue, jo ne pus retenir un cri d'effroi , je reculai de quelques pas en m'écriant : Mais cela tient du prodige ! ce portrait est animé ! c'est de la magie!. ,.
J'ai renouvelé l'épreuve deux ou trois fois, afin de bien me rendre compte du phénomène et de l'analyser de sang-froid.
Alors je sentais que je cessais peu à peu de voir l'image que j'avais sous les yeux ; insensiblement je ne la voyais plus que comme flottant dans les nuages d'un rêve indécis. Bientôt enfin , c'était la personne même dont celte image était la représentation que je voyais en rêve el qui , comme toutes les créations de l'imagination , m'impressionnait plus vivement que n'eût fait la réalité.
Voici l'étrange illusion que j'éprouvai dans une fantasia dontj'ai déjà rapporté quelques incidents. Avant que l'action du hachisch se fit sentir , j'avais beaucoup considéré une fort belle gravure représentant . autant que je puis me rappeler , un combat de cavalerie. Nous allions nous mettre à table ; en prenant place je me trouvai précisément avoir le dos tourné à cette gravure. Après avoir comprimé quelque temps l'excitation qui peu à peu s'emparait de moi , je me levai toul-à-coup, et portant la main au derrière de ma tête, je m'écriai : «Je n'aime pas les chevaux qui ruent, même en peinture ; il m'a semblé que celui-ci (en indiquant du doigt l'un des chevaux du tableau ) m'avait lancé
un coup de pied. » Ces paroles , comme on le pense bien , furent accueillies par un grand éclat de rire, je ris comme les autres ; puis, faisant un retour sur moi-même , je retrouvai au dedans de moi l'image d'un cheval fougueux et bondissant, mais pâle et effacée comme les impressions d'un rêve au moment du réveil. Mon illusion n'était donc autre chose qu'un rêve , mais ce rêve avait été rapide comme la pensée, et une cause extérieure, une impression sensoriale l'avait provoqué; dernière circonstance qui , sans le différencier essentiellement des rêves ordinaires, en fait un acte véritable d'aliénation mentale.
Je pourrais multiplier ces citations relatives aux illusions de la vue; elles offriraient toutes le même caractère. Toujours nous retrouverons l'excitation pour fait primitif et générateur de l'illusion dont la nature sera ensuite modifiée par le caractère particulier et, pour ainsi dire, la couleur des idées habituelles ou dominantes. J'insiste sur ce fait pour qu'il soit bien compris. Quelle que soit la situation de notre esprit, de quelques émotions que nous soyons agités, tant qu'il ne surviendra pas d'excitation, nous ne saurions avoir d'illusions d'aucune espèce; mais l'excitation venant à se développer, les illusions qui en naîtront refléteront inévitablement, au moins dès le début, la nature des idées et des passions qui , pour le moment, exerceront sur nous le plus d'enfpire. On voit, du reste, que c'est à tort que, soit au point de vue éliologique,
soil au point de vue thérapeutique , on attacherait une grande importance à la nature des illusions qui peut, tout au plus, mettre sur la voie de la cause réelle du mal.
Lorsque, sous les traits d'une vieille femme, je voyais le plus frais et le plus charmant visage, je sentais parfaitement qu'une image intérieure, création fantastique que mon imagination exaltée m'avait fait voir en rêve, venait se substituer à l'image réelle. Je m'expliquais de deux manières la nature de cette illusion: i° En prenant du hachisch, j'avais la pensée que toutes mes sensations devaient être agréables, que je devais tout voir en beau ; i° l'image d'une jolie femme, par l'admiration qu'elle fait naître, l'émotion qu'elle nous cause, se grave d'elle-même et profondément dans notre esprit, et par conséquent doit pouvoir se reproduire avec une grande facilité.
Lorsque, plus tard , je crus voir à mes côtés un petit homme contrefait, je nie rappelai qu'à cette époque, j'étais depuis quelque temps en relation habituelle avec une personne de ma connaissance dont les formes physiques, sans être absolument irrégulières , sont loin de répondre cependant aux excellentes qualités de cœur et d'esprit dont elle est douée. C'était son image, assez imparfaite du reste, que semblaient évoquer les vêtements placés près de moi (1 ).
(I) Cette illusion (qu'on me permette de faire, dès à présent,
.l'ai rapporté, plus haut , comme exemple de cou viclion délirante, l'illusion de cet individu qui se voyait pendu à la muraille de sa chambre. Le caractère de celte illusion s'explique par la crainte qu'on lui avait imprudemment inspirée de mourir empoisonné. Je dis le caractère, et non pas le fait lui-même de l'illusion, qui est si complètement indépendant des idées et des affections dominantes, que pour en changer totalement la nalure, et faire voir au hachisé , dans son traversin, toute autre chose que son propre corps, un immense polichinelle par exemple , il eût sufli de chasser les idées de mort qui l'assiégeaient et de porter ses pensées ailleurs.
Plusieurs jeunes gens européens regagnaient, un soir, leur demeure, à l'issue d'une fantasia qui avait eu lieu chez l'un d'eux. L'action du hachisch durait encore. La rue longue et tortueuse qu'ils suivaient était , comme toutes les rues du Caire, lorsque la nuit est venue , déserte et très mal éclairée. Cependant nos mangeurs de hachisch crurent assister à
une remarque qui sera développée ultérieurement) tenait, à beaucoup d'égards, de l'hallucination, car l'image disparaissait presque aussitôt que mon attention s'arrêtait, bien que très passagèrement, sur l'objet extérieur; elle était vive, au contraire , parfaitemennt nette, quand elle s'offrait seule à mon esprit, alors que mes yeux étaient tournés d'un autre côté. Ainsi donc cette image avait , par moments, une existence tout-à-fait isolée et indépendante de la cause qui l'avait tracée d'abord dans le cerveau. El dès lors l'illusion ne devenait-elle pas une véritable hallucination?
une splendide fête nocturne et voir une magnifique illumination. Des lumières brillaient à travers le grillage en bois des balcons , une foule d'individus en habit de gala allaient et venaient, faisant un bruit affreux.
Quelle était la source de cette fantasmagorie, de toutes ces illusions?.... De mauvais fanous ou lanternes de papier de couleur, appendus aux boutiques, ou que tenaient à la main quelques Arabes attardés qui regagnaient lentement et silencieusement leur demeure.
Mais aussi , la fantasia avait été joyeuse; elle avait été égayée surtout par les souvenirs de la patrie, de ses fêtes si brillantes où règne une gaieté inconnue partout ailleurs!
Ces souvenirs, modifiés par les impressions extérieures , avaient revêtu une couleur locale.
Comme tous les autres phénomènes morbides intellectuels (convictions délirantes, impulsions irrésistibles, etc., etc ) , les illusions sont , pour ainsi dire, à l'état latent dans un cerveau excité. Elles y sont toutes virtuellement, et les causes les plus variées peuvent les en faire sortir.
Livré à lui-même, le hachisé subira l'influence de tout ce qui frappera ses yeux, ses oreilles, l'impressionnera d'une manière, quelconque. Un mot, un geste, un regard , un son, le moindre bruit, en appelant son attention vers un but déterminé , imprimera à toutes ses illusions un cachet particulier.
J'ai déjà dit que quelques paroles avaient suffi
pour me faire passer de la joie , du bonheur le plus exalté, à la plus sombre tristesse; et cette tristesse défigurait, en se reflétant sur eux, tous les objets qui m'environnaient. C'est un béret écossais qui m'offre les traits d'une figure ensanglantée; c'est un réchaud plein de charbons ardents que je vois dans un verre de limonade que me présente un de mes amis. C'est le visage de tous ceux qui sont auprès de moi , dans lequel je lis la compassion et le plus noir chagrin ; c'est, enfin, une lumière qui se multiplie en dix ou douze autres , lesquelles se trouvent rangées autour d'une bière dans laquelle je m'imagine être couché!
— Une jeune daine, après un ou deux accès de l'on rire, examine attentivement la figure d'un monsieur placé à côté d'elle. « Tiens, tiens, s'écrie-t-cllc , je n'avais pas encore fait cette remarque; vos yeux sont fendus en amande et relevés en dehors comme ceux des Chinois. » — Elle rit de la remarque qu'elle vient de faire ; puis lout-à-coup : — « Oh ! mon Dieu ! dit-elle, qu'est-ce que cela? Votre nez est démesurément gros. Mais c'est monstrueux! Je vois dessus de petites pagodes. » — Quelques instants après, madame paraissait très disposée à chanter. L'excitation allant toujours croissant, je voulus reporter ses idées sur un sujet propre à la calmer. Je lui rappelai les premiers mots d'une romance pastorale qu'elle connaissait. Elle continua avec une expression et un sentiment qu'il est impossible de rendre; mais bientôt, s'arrêlant brusquement , elle
s'écria , dans un véritable transport d'admiration : — « Des petits moulons, des petits moulons ! Ne les voyez-vous pas là, devant moi?. ...Oh! mais non! il n'y a que moi qui puisse les voir ; ne m'avez-vous pas rendue folle ?» — M' nc "* montrait du doigt une natte de jonc à carreaux rouges et blancs , étendue devant le divan sur lequel elle était assise.
Les Illusions de l'ouïe sont peu fréquentes dans le hachisch. Rarement les sons se trouvent défigurés ou transformés en d'autres sons qui en diffèrent d'une manière notable. Les hallucinations du même sens sont, au contraire , nombreuses , mais elles ne se développent qu'à un degré très élevé d'excitation.
Nous avons déjà dit que le sens de l'ouïe acquérait une sensibilité extrême, au point que le moindre bruit paraissait quelquefois assourdissant et causait une impression desagréable. Un jour, désirant m'assurer jusqu'à quel point on peut rester maître de soi , alors même que les facultés sont fortement ébranlées, je me rendis dans un salon où , il est vrai , j'avais, comme on dit, mes coudées franches, mais où cependant, pour plusieurs motifs, je devais me tenir convenablement. J'y fus, tout d'abord , assiégé par de nombreuses illusions de la vue ; je m'en inquiétai fort peu ; mais je trouvai que tout le monde parlait ou plutôt criait à tue-tête. J'en étais agacé horriblement : après une demi-heure ou trois quarts d'heure environ , qui me parurent un siècle (ce n'est point ici une mé-
taphore j, je trouvai un prétexte el je me relirai.
Quelquefois les sons ne sont pas seulement exagérés ; ils se multiplient comme s'ils étaient répétés par un écho qui aurait la propriété de les grossir. Étant dans un jardin, par une chaude soirée d'été de l'année 1842, il me semblait entendre, ou plutôt j'entendais très distinctement les chants d'une foule innombrable d'oiseaux. Le jardin était petit, un seul oiseau s'y trouvait ; c'était un rossignol dont les chants ne se faisaient entendre que par intervalles. Crpendant j'entendais un gazouillement continuel. Je me bouchai les oreilles; je continuai à l'entendre, mais moins distinctement.
Ce même soir, j'entendis comme une vive fusillade à laquelle succédèrent des bruits confus el le bourdonnement particulier aux grandes réunions d'individus. Momentanément dominé par cette illusion, je m'écriai : « Kcoutez! on tire ries coups de fusil , il y a une émeute dans la rue. » Mais reconnaissant bientôt mon erreur, je cherchai à en savoir la cause, el j'appiis qu'un domestique avait laissé tomber quelque chose en rangeant dans une chambre dont la croisée donnait sur le jardin où nous étions.
Un autre jour, entendant sonner les cloches d'une église voisine, je demande ce que cela peut être ; on me répond : « II y a sans doute quelqu'un de mort « Et, tout aussitôt, ce dernier mol retentit cinq ou six fois à mes oreilles , comme si toutes les personnes qui étaient dans la même chambre que
moi l'eussent répété chacune à leur tour , et avec une intonation de plus en plus lugubre. A cette époque, je n'étais pas encore parfaitement rassuré sur l'innocuité du hachisch. Je craignais d'en avoir pris une trop forte dose ; cela explique la nature de l'illusion dont je viens de parler. Cette illusion, toute illusion qu'elle était , me fut excessivement pénible ; et je dois donner ici , en passant , le conseil à ceux qui voudront expérimenter le hachisch de bien prendre toutes leurs mesures pour ne pas en éprouver de semblables.
Ce que nous venons de dire concernant les illusions de l'ouïe nous montre le phénomène psychique dans sa plus grande simplicité, .le n'ai jamais éprouvé par moi-même, ni observé chez les autres, de ces illusions comparables à celles que présentent parfois, quoique très rarement, les aliénés. Il faudrait, pour cela, pousser l'excilaiion h un degré d'intensité capable d'anéantir toute espèce de conscience, et j'avoue que je n'ai pas encore osé aller jusque là.
Quoi qu'il en soit, dans le phénomène tel que nous l'avons éprouvé et décrit, on trouve, en l'analysant, les mémos éléments que pour les illusions visuelles :
i" Impression sensoriale, ou sensation proprement dite ;
2° Une seconde sensation qui suit immédiatement la première , sensation toute de tête et purement intérieure;
3° Erreur passagère de l'esprit, qui confond les deux sensations, ou plutôt oublie la première pour ne s'attacher qu'à la seconde , d'où résulte la perception délirante.
Ces trois phases , pour ainsi dire, de l'illusion , quelle que soit la rapidité avec laquelle elles se succèdent, l'esprit les perçoit distinctement et sans confusion, non pas au moment même ou le phénomène se produit, mais immédiatement après; et alors c'est l'impression d'un rêve qui lui reste, qui vient se retracer à lui , et, si nous voulions rendre fidèlement celle impression , nous ne saurions mieux nous exprimer qu'en disant : j'ai rêvé entendre. . . locution vraie qu'un fou convertit en celleci : j'ai entendu; parce qu'étant privé de conscience ( tout simplement, ne l'oublions pas, parce qu'une excitation plus vive aura anéanti chez lui toute réflexion) , il confondra nécessairement l'état de rêve et l'étal de veille , ou plutôt les phénomènes appartenant exclusivement à l'un et à l'autre.
Illusions de la sensibilité générale. — J'en ai rapporté quelques exemples dans mon mémoire sur le traitement des hallucinations. J'ai parlé d'un individu qui se croyait transformé en un piston de machine à vapeur; d'un jeune arlistequi senlaitson corps d'une élasticité telle, qu'il s'imaginait pouvoir entrer dans une bouteille et y tenir fort à l'aise. Moi-même, ayant pris une dose très légère de dawamesc, je me sentis léger au point d'effleurer à peine le sol en marchant. Une autre fois, sous lin-
lluence d'une dose beaucoup plus considérable , il me sembla que tout mon corps s'enflait comme un ballon , que je m'épanouissais dans l'air. Je me comparais à ces images fantasmagoriques que l'on voit, très petites d'abord, grandir, grandir avec rapidité, et puis s'évanouir brusquement. J'ai parlé précédemment d'un élève de mon service à Bicètre, aujourd'hui docteur en médecine, qui sentait el. disait voir le fluide nerveux circuler dans sa poitrine à travers les ramifications du plexus solaire; qui , examinant ses mains avec attention, en voyait la peau sillonnée par des rides profondes, et desséchée comme celle de certains cadavres.
Les illusions dites nE la sensibilité générale semblent se refuser à l'examen analytique auquel nous avons soumis les phénomènes analogues ayant rapport aux sens de la vue el de l'ouïe. L'espèce de mécanisme, ou , si l'on veut, la raison psychologique sur laquelle reposent si manifestement ces derniers phénomènes (l'éveil simultané de deux sensations, l'une extérieure, l'autre tout intérieure; l'une vraie et appartenant au monde réel , l'autre imaginaire et née dans un état de rêve), nous rie nous croyons pas suffisamment autorisés à l'admettre pour les illusions de la sensibilité générale.
Lorsque je sentais mon corps augmenter de volume, se gonfler comme une outre que l'on insuffle (i), cette sensation, quelque extraordinaire
(1) J'ai omis dp faire connaître quel avait été le point de dépari
qu'elle fût , n'avait rien absolument qui la distinguât des sensations ordinaires. Impossible de la décomposer, de faire, comme pour les illusions des sens , la part de la sensibilité proprement dite et de l'imagination. Il y a donc lieu de croire que les illusions dites de la sensibilité générale sont le résultat de modifications particulières, ou, si l'on veut, d'altérations spéciales de la sensibilité, tout aussi réelles que celles qui ont lieu dans les sensations les plus normales. L'origine seule de ces modifications diffère.
Cependant hàlons-nous de signaler un phénomène psychique des plus intéressants à étudier, et qui détruit, en partie , le caractère exceptionnel sous lequel les illusions de la sensibilité générale viennent de se montrer.
Contrairement à ce qui se passe dans la sensation ordinaire ou normale, ce n'est pas à la périphérie des organes ou aux extrémités des cordons nerveux, en quelque partie du corps qu'ils se rendent, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, que l'on
de celle illusion. Etant convalescent d'une fièvre typhoïde grave (en .1825), il me survint un gonflement œdémateux de la jambe droite, qui ne se dissipa qu'avec une extrême lenteur, malgré les soins éclairés de mon digne maître, M. Bretonneau. Depuis, le membre n'est jamais revenu complètement à son état normal, et il a conservé un volume qui excède, quoique d'une manière peu sensible, celui du memûre opposé.
Ressentant des espèces de crampes justement dans le mollet du côté droit, j'y portai la main, et c'est alors que survint mon illusion .
est porté, tout d'abord et instinctivement, à placer le siège de la sensation anormale qui constitue l'illusion. Cette sensation paraît s'être concentrée tout entière dans le cerveau. C'est dans les centres nerveux qu'elle s'est développée pour s'irradier ensuite dans les organes.
Ainsi , lorsque je senlais mon corps se gonfler, mes mains, que je portais rapidement sur moi , dans toutes les directions , ne confirmaient que d'une manière très incertaine la vérité de cette sensation; elles me disaient que mon corps avait conservé son volume ordinaire, au moment même où je sentais ce volume s'accroître démesurément. De cette opposition du toucher avec la perception intérieure , de ces deux témoignages contradictoires résultait une sensation mixte des plus étranges, et que l'on ne saurait exprimer sans être absurde dans les termes dont on se servirait.
Lorsque je me sentais léger au point d'effleurer à peine le sol en marchant, par un contraste qui ne pouvait manquer d'éveiller mon attention J'entendais retentir dans ma tète d'une manière distincte, pénible même . le bruit de mes pas sur la terre, comme autant de coups sonores De plus, j'éprouvais, mais à un faible degré, une sensation bien connue de la plupart de ceux qui ont pris du hachisch : des bouffées d'une douce chaleur me montaient à la tète; mon cerveau semblait s'élargir, et je croyais quitter la terre. Il n'est pas rare, au reste,
— mk —
de voir des individus sujets , pendant leurs songes, à des sensations analogues à celle dont je viens de rendre compte.
Telle est l'idée que je me suis faite des illusions de la sensibilité générale, d'après le témoignage de mes propres impressions.
Si elles se présentent , chez les aliénés , avec des formes différentes et en quelque sorte plus complètes, ce n'est pas que leur nature diffère; cela tient uniquement à des circonstances psychologiques secondaires que, du reste , il eût dépendu de moi de faire naître en augmentant la dose du hachisch.
En effet, en supposant un degré de perturbation intellectuelle assez intense pour anéantir en moi toute conscience, ainsi que cela a lieu chez les aliénés, on conçoit sans peine que mes illusions fussent devenues le point de départ de convictions délirantes, semblables à celles qui s'observent chez les fous les plus dignes de ce nom. J'aurais pu me croire métamorphosé en oiseau, en ballon, en proie à la crainte d'être emporté par un coup de vent, ou crevé par le moindre choc, incendié par une étincelle; m'attribuer le pouvoir de m'élever dans les airs, de franchir l'espace à tire d'ailes, etc., etc. -, en un mot, m'abandonner à toutes les idées extravagantes se rattachant, médiatement ou immédiatement, de près ou de loin à l'illusion dominante.
— LC5 —
C'est là précisément ce qui arriva au jeune homme qui se croyait transformé en piston de machine à vapeur. Une sensation morbide et la conséquence naturelle, bien qu'extravagante, qu'il en lirait, tels sont les deux termes élémentaires de son illusion.
J'ai entendu dire à plusieurs personnes qui avaient pris du hachisch , qu'il leur semblait que leur cerveau entrait en ébullition et que la calotte de leur crâne s'élevait et s'abaissait alternativement, comme soulevée par des jets de vapeur. Moi-même j'ai éprouvé quelque chose d'analogue. C'est, au reste , une des sensations qui effraient le plus ceux qui n'ont pas encore l'habitude du hachisch.
Un jeune médecin, saisi de terreur , comprimait sa tête avec les deux mains, comme pour l'empêcher d'éclater, en s'écriant : « Je suis perdu; ma tête s'en va, je deviens fou!... » Heureusement que ses craintes firent promptement place à la plus folle gaieté.
On ne saurait donc confondre les idées fixes ou convictions erronées avec la sensation anormale qui constitue, à proprement parler, le fait même de l'illusion. Les unes ne sont que la conséquence de l'autre, conséquence, du reste, si peu nécessaire, qu'elles peuvent se rencontrer liées à des sensations parfaitement anormales. C'était le cas, par exemple, pour en citer un entre mille, de cette femme qui, en proie aux douleurs que lui occasionnait un cancer de l'estomac, s'était per-
suadé qu'elle avait enfermé en elle je ne sais plus quel animal qui lui déchirait les entrailles.
C'est bien à tort, évidemment, que de pareils faits ont été rangés parmi les illusions de la sensibilité générale. Ce sont des convictions délirantes; ce ne sont pas des illusions.
On ne peut apporter une trop grande sévérité d'analyse dans l'examen d'un fait psychique quelconque. Les faits de cet ordre sont si faciles à confondre entre eux! leurs caractères dislinctifs sont si peu tranchés!
En fait d'illusions de la sensibilité, il ne faut pas sortir de l'ordre des sensations; car elles no sont que des sensations anormales et rien plus.
Maintenant, que ces sensations puissent donner lieu aux idées, aux croyances les plus absurdes, entre autres et pour les comprendre toutes en quelques unes, à celles relatives aux sorciers, aux incubes et aux succubes, etc., cela n'arrive qu'occasionnellement; ces idées, ces croyances dépondent essentiellement de l'état général du cerveau que nous avons appelé excitation, ainsi que nous l'avons suffisamment démontré dès le début de ce travail.
Nous bornerons ici nos remarques concernant les illusions.
Dans le chapitre suivant, où nous traiterons des hallucinations, nous aurons de nouveau occasion d'apprécier la nature de ce phénomène pathologique. Nous le distinguerons mieux du point de vue
où nous serons placé ; une lumière plus vive l'éclairera.
Nous verrons qu'en résumé, les illusions peuvent être considérées comme de véritables hallucinations, plus l'action des objets extérieurs sur nos sens ; des hallucinations qui ne se développent qu'à l'occasion d'une impression sensoriale.
Dans l'illusion (nous prenons ici ce mot dans le sens abstrait), lame n'est, pour ainsi dire, encore que sur les confins de l'état de rêve; l'imagination n'a pas encore secoué toute dépendance des objets extérieurs; elle a encore besoin de leur concours pour agir avec l'énergie qui lui est propre , lorsque l'état de rêve domine exclusivement.
Cet état est complet dans l'hallucination. L'àrne est entrée d'emblée, pour ainsi dire , dans la vie intérieure. L'hallucination n'est qu'un phénomène, un accident de cette vie nouvelle, comme les idées fixes et les autres phénomènes dont il a été question précédemment.
Il existe encore entre les illusions et les hallucinations une différence que nous devons signaler avant d'entrer clans les détails relatifs à ce dernier phénomène.
L'illusion est nécessairement limitée, comme l'action des sens auxquels elle se rapporte. On voit , on entend en rôve, à l'occasion d'impressions faites sur les sens de la vue , de l'ouïe; l'imagination agit dans les limites de l'activité sensoriale; là se borne le phénomène.
L'hallucination, sui\anL l'idée que nous nous en faisons du moins, et comme nous le verrons tout-à-1'heure, comprend toutes les facultés de l'âme, elle n'a d'autres limites que celles que la nature a mises à l'activité de ces facultés ; en d'autres termes , toutes les puissances intellectuelles peuvent être hallucinées , et non pas seulement telle ou telle de ces puissances, celles, par exemple,' relatives à la perception des sons, des images, etc,
Aussi n'existe- t-il pour nous, à proprement parler, qu'un élut hallucinatoire , et non pas des hallucinations. Nous nous servirons de cette dernière expression, néanmoins, comme l'ont fait tous les auteurs ; mais elle n'indiquera rien autre chose que des phénomènes purement accidentels d'une modification générale des facultés intellectuelles.
L'état hallucinatoire découle du fait primordial qui est la source commune de toutes les anomalies de l'esprit. C'est un phénomène d'existence intérieure , de vie intrà-cérébrale, ou , ce qui revient au même , d'état de rêve.
L'halluciné entend ses propres pensées, comme il voit, entend les créations de son imagination, comme il s'émeut sous les impressions qu'il retrouve dans sa mémoire.
Nous ne voulons pas dire par là que les pensées, les souvenirs de l'halluciné sont transformés en sensations. Ces expressions, dans le sens où le savant auteur auquel nous les empruntons les employait.
— 161) — signifient que, toules nos facultés inorales étant d'ailleurs dans leur éiat ordinaire, dans leur état normal , il arrive que nos pensées résonnent dans notre cerveau de manière que nous les entendons comme si nos oreilles étaient réellement impressionnées par des sons.
Pour nous, il n'y a d'autre transformation que celle de la vie extérieure ou réelle en la vie intérieure ou imaginaire, de l'état de veille en l'état de rêve C'est là essentiellement une modification générale, enveloppant toutes les facultés; et celte espèce de transformation seulement explique tous les phénomènes de l'état hallucinatoire.
Nous ne comprenons pas et nous ne saurions admettre un état particulier de l'organe de la pensée, en vertu duquel on ne saurait dire ni pourquoi ni comment tel ou tel acte de l'entendement, des souvenirs, des réminiscences et même, ce qui est hien plus extraordinaire, des combinaisons, de purs actes de l'intellect , des pensées , en un mol , se transformeraient en impressions sensorielles, c'està-dire seraient doués de la propriété toute physique d'agir sur nos sens à la manière des objets extérieurs.
Et sur quoi se fonde-l-on pour admettre une telle modification cérébrale, un tel bouleversement de toutes les lois constitutives de notre être moral et physique?... Sur la manière dont s'expriment les malades lorsqu'ils rendent compte de leurs haï-
lucinations ; sur ce qu'ils disent :j'ai vu, j'ai entendu , senti , etc.
C'est, selon nous, s'appuyer ou bien sur une fausse interprétation donnée à ces paroles, ou bien (ce qui est le plus souvent) sur l'erreur des malades eux-mêmes, qui disent et croient, en effet, avoir vu , senti , etc. , tandis qu'en réalité ils n'ont vu qu ' par les yeux de l'imagination, mais comme on voit en rêve; c'est-à-dire tout aussi réellement, à certains égards du moins, qu'en état de veille. Méconnaissant leur état , incapables de bien comprendre et d'analyser leur situation mentale, ils transportent dans la vie réelle ce qui est de la vie imaginaire, croient avoir éprouvé en parfait état de veille ce qu'ils n'ont éprouvé qu'en état de rêve, et s'expriment conformément à cette fausse conviction.
Section deuxième. — Des hallucinations.
Esquirol le premier a fait des hallucinations une étude sérieuse et approfondie et a jeté à profusion la lumière sur ce phénomène, le plus intéressant, peut-être, de tous ceux que présente l'aliénation mentale.
Entrant dans la voie que ce maître leur avait tracée , quelques médecins , la plupart ses élèves , ont dirigé leur attention vers le même but. Le champ des hallucinations a été remué dans tous les
sens. J'ai été du nombre des travailleurs, et déjà en i84o j'ai abordé la question du traitement de la lésion mentale qui nous occupe.
Présentement, nous nous proposons d'étudier les hallucinations à un point de vue qui n'a été, ajoutons , qui n'a pu être celui d'aucun de ceux qui nous ont précédé. Cela ne préjuge rien assurément contre le talent et l'habileté dont la plupart ont donné des preuves éclatantes . dans les ouvrages qu'ils ont publiés, mais ils étaient dépourvus des moyens d'investigation nécessaires.
Ce point de vue qui , du reste , est le même que celui sous lequel nous avons envisagé précédemment les principaux phénomènes du délire, c'est la pathogénie des hallucinations , c'est-à-dire les conditions psycho cérébrales, le mécanisme en vertu duquel ce phénomène se produit.
Dans ce temps d'observation pure, on s'est contenté du fait extérieur, apparent, et pour ainsi dire du fait pathologique matériel, sans remonter audelà, sans s'inquiéter du fait pathogénique , sans doute parce qu'on le croyait inaccessible (comme il l'était, en effet) à toute espèce d'observation directe, positive. A peine hasardait-on quelques conjectures, auxquelles, du reste, on se gardait bien d'attacher la moindre importance.
En regard du phénomène, on a placé les circonstances physiques ou morales dans lesquelles ou avec lesquelles il s'est développé , ou du moins s'est montré pour la première fois. On a fait de ces cir-
constances la source variée des hallucinations, dont les causes se sont trouvées ainsi multipliées à l'infini comme les mille incidents dont le hasard seul, le plus souvent, les a rapprochées.
L'origine première, la cause essentielle des hallucinations est une, invariable, toujours identique à elle-même. Elle réside dans un état particulier de l'organe intellectuel ; c'est en développant col étal qu'une foule d'agents intérieurs et extérieurs, physiques et moraux, peuvent devenir la cause, mais la cause purement fortuite, indirecte des hallucinations ; sans cela , ces agents, quels qu'ils soient , sont radicalement frappés d'impuissance.
Cette cause essentielle, est-il besoin que nous la nommions? C'est celle de tout phénomène morbide de l'entendement, c'est l'excitation.
Examinons d'abord les hallucinations d'après les données que nous fournit l'observation intime.
Au fur et à mesure que l'action du hachisch se l'ait plus vivement sentir, on passe insensiblement du monde réel dans un monde fictif, imaginaire, sans perdre , toutefois, la conscience de soi-même ; en sorte qu'on peut dire qu'il s'opère une sorte de fusion entre l'état de rêve et l'état de veille; un rêve tout éveillé. Nous prenons ces mots dans leur acception la plus rigoureuse, car ils sont calqués, pour ainsi dire, sur le fait môme qu'ils expriment.
Nous avons déjà, et même à diverses reprises, parlé de cette fusion de deux états qui semblent s'exclure l'un l'autre. Nous avons eu soin de dire
comment il fallait l'entendre, cl ce qu'elle était en réalité, suivant ce que nous en apprend le sens intime; c'est-à-dire, plutôt apparente que réelle, mais telle cependant, qu'à moins, souvent, d'une extrême sagacité développée par l'habitude, d'une attention forte et intelligente, on ne peut éviter de la croire complète, absolue, et confondre entre eux les phénomènes propres de la vie réelle et ceux de la vie imaginaire.
Nous ne craignons pas de revenir avec trop d'insistance sur ce phénomène psychologique, parce que, véritablement, toute la question est là, parce qu'il est le fait dominant de toute la pathologie mentale, parce qu'il résume toutes les nuances, toutes les variétés du délire, entre autres celle dont nous devons nous occuper.
Au reste, il ne serait pas difficile de trouver de nombreuses traces de ce phénomène dans l'état physiologique. Ne se décèle-t-il pas, par exemple, et même d'une manière assez claire, dans cet état de rêve incomplet où nous conservons assez la conscience de nous-mêmes pour savoir que nous rêvons, où nous subissons l'influence des créations de notre imagination , bien que nous ne nous méprenions point sur leur nature réelle, absolument comme ces fous qui ont une conscience parfaite de leur délire, alors qu'ils cèdent à ses entraînements les plus fantasques et les plus capricieux?
II y a quelques jours, j'ai dû , sans doute , à mes préoccupations habituelles, l'occasion d'étudier sur
moi-même un phénomène de ce genre. J'avais travaillé fort avant dans la nuit Après quelques heures d'un sommeil calme et profond , je me réveillai en éprouvant un peu de fatigue. M'étant assuré de l'heure qu'il était , je me disposai à dormir de nou • veau. Mes pensées, alors, se portèrent d'ellesmêmes, c'est-à-dire , par des liens d'association dont je n'avais pas conscience, sur un de mes amis dont j'avais reçu la visite dans la journée. Je ne pouvais me défendre d'une foule de préventions ahsurdes qui me venaient sur son compte, de soupçons qui n'avaient aucune espèce de fondement. Je cherchai à les combattre: impossible. Je me plongeais de plus en plus dans mes prévenions. Je me demandai si j'étais bien éveillé, si je no rêvais pas Pour m'en assurer, je me mis sur mon séant, je me frottai les yeux , je prononçai quelques paroles à haute voix. Tout cela fut inutile , je ne pus me débarrasser complètement, et cela pendant près d'une heure, des idées extravagantes dont j'étais le jouet. Lorsque le jour vint, et après avoir dormi encore une ou deux heures, je ne pouvais concevoir comment j'avais pu prendre ainsi au sérieux ce qui, présentement, me semblait si clairement un jeu de
mon imagination.
Une dame de ma connaissance me disait qu'il iui arrive fréquemment de se trouver dans un état particulier qui tient tout à la fois du sommeil et de la veille. Un malin, elle est surprise au milieu d'un rêve par l'entrée de deux bonnes dans sa
chambre; son rêve lui plaisait, et elle tenait à ne pas l'interrompre. Elle eut la pensée de renvoyer ses domestiques ; mais elle ne le fit pas, persuadée que, si elle parlait, son rêve cesserait aussitôt. Elle acheva donc son rêve, bien qu'elle entendît parfaitement ce que disaient les domestiques, et malgré le bruit qu'elles faisaient en ouvrant les volets et en rangeant les meubles.
Les causes auxquelles sont dus les phénomènes dont nous venons de citer deux exemples sont peu persistantes de leur nature ; car bien peu de chose, comme on sait, suffit pour en détruire l'effet. La plus légère impression venue de {'extérieur suffit pour faire cesser l'état de demi-sommeil, et mettre en fuite tous les vains fantômes engendrés par lui.
Mais admettons que ces mêmes causes soient plus énergiques, qu'elles soient douées d'une action plus durable et plus inaccessible aux influences extérieures; n'est-il pas évident que les phénomènes qui en résultent auront également une plus longue durée , et que les deux états de rêve et de veille se trouveront ainsi exister simultanément?
C'est ce qui arrive dans le hachisch , et , au plus éminent degré , par l'action des causes ordinaires de la folie.
Un soir , j'étais dans un salon , au milieu d'une réunion d'amis intimes. On avait fait de la musique, ce qui avait contribué puissamment à exaller toutes mes facultés. II vint un moment où , je ne sais trop pourquoi, toutes mes idées, tous mes souvenirs
me reportèrent vers l'Orient. Je parlais avec enthousiasme des contrées que j'avais parcourues ; je racontais avec une incroyable volubilité de paroles quelques épisodes du voyage qui avaient fait sur moi le plus d'impression. Rendant compte de mon départ du Caire pour la Haule-Égypie.. .. je m'arrête tout-à-coup, et je m'écrie: — « Tenez, tenez, voilà que j'entends encore la chanson des matelots ramant sur le Nil : Al béclaoui , al bédaoiïi! » Puis je répétais ce refrain , ainsi que je te faisais autrefois.
C'était une hallucination dans toute l'acception du mot , car j'entendais réellement et distinctement ( 1) les chants qui, naguère, avaient si souvent frappé mon oreille.
C'était la première fois que j'éprouvais ce phénomène d'une manière aussi nette, aussi tranchée ; et, malgré le trouble de mes idées qui semblaient tourbillonner dans ma tète, je m'appliquai à l'étudier avec le plus d'exactitude que je pourrais.
Je voulus d'abord provoquer de nouvelles hallucinations en portant mon attention sur d'autres idées, en évoquant d'autres souvenirs. Cela me fut impossible ; j'étais ramené constamment, et comme malgré moi, vers le même sujet; mais l'hallucination
(I) Je ne me sers de ces expressions , qu'on le remarque bien , que pour rendre ma pensée dans le sens de l'opinion généralement admise , et dans un langage familier ;iux hallucinés; conformément à mon opinion particulière , c'est : « Je croyais entendre , je rêvai» enlendre. » que je devrais dire.
avait cessé, bien que la chaîne des souvenirs auxquels elle se rattachait eût été renouée.
Elle n'avait laissé dans mon esprit que la réminiscence fugitive d'un rêve; et, entre celte réminiscence et l'impression elle-même, je ne percevais de différence que dans le degré d'intensité. — J'ai rêvé en tend re ; j'ai rêvé que j'entendais ; j 'ai cru que j'entendais, mais de cette conviction pleine et entière que l'on a en rêvant... — Telle est l'invariable réponse que je me faisais à moi-même , lorsque, scrutant le fond de ma pensée, je cherchais à me rendre compte de ce que j'avais éprouvé.
Je rêvais donc : cela résulte du témoignage le plus clair, le plus précis de ma conscience intime; mais en même temps, — c'est là encore un fait garanti par la même autorité , — je conservais mes rapports naturels avec tout ce qui m'entourait; la meilleure preuve, c'est que je répondais avec la présence d'esprit la plus entière aux questions que l'on m'adressait au sujet même des chants que je disais entendre.
J'ai eu plusieurs fois occasion de m'assurer que c'étaient bien des impressions de celte nature qu'éprouvaient d'autres hallucinés, soit à cause du sentiment de leur état qui ne les abandonnait jamais, ou du moins jamais assez complètement pour qu'on pût le réveiller tout aussitôt, soit d'après la manière dont ils rendent invariablement compte de ces mêmes impressions : « Je rêvais que je voyais ; je rêvais que j'entendais ; et , cepen-
dant, je savais parfaitement où j'étais, qui était auprès de moi , etc.. C'est incroyable ; c'est incompréhensible! »
L'idée que je me suis faite de la pathogénie des hallucinations ne s'est pas présentée à moi, de prime abord, aussi nette et aussi précise que je viens de l'exprimer tout-à-1'heure. De nombreuses expériences ont été nécessaires pour faire cesser des incertitudes et dissiper des erreurs semblables à celles où tombent les aliénés qui ont perdu toute conscience de leur situation ou qui sont incapables d'analyser leur état mental.
Plusieurs fois, alors que l'excitation n'était pas très vive, le bruit, les voix que j'avais entendues m'avaient semblé retentir dans ma tête; mais ce n'était là qu'une impression extrêmement vague. D'autres fois, je me persuadais, ou plutôt j'étais porté à croire que c'était moi-même qui parlais et que j'entendais parler; cette erreur se dissipait aussitôt, lorsque je me mettais à parler réellement. C'est bien ainsi, il est vrai, que les choses se passent dans l'état de rêve : ce sont nos propres pensées que nous exprimons et auxquelles nous répondons, lorsque dans nos rêves nous lions conversation avec d'autres personnes ; ce sont diverses impressions reçues antérieurement qui se reproduisent, que nous associons , que nous combinons de toutes les manières; mais tous ces phénomènes dérivent essentiellement de l'état de rêve, et on ne saurait les confondre avec celui qui consisterait à entendre
des voix , un bruit quelconque sans que les facultés intellectuelles aient subi aucune espèce de modification, sinon identique, du moins tout-à-fait analogue à celle qui engendre les rêves. Il y a entre ces deux espèces de phénomènes toute la distance de la veille au sommeil.
Un jour, j'avais passé neuf ou dix heures dans un état d'excitation assez vive. Les illusions et les hallucinations avaient été nombreuses; mais j'étais hors d'état de les bien apprécier à cause de secrètes terreurs (c'était la deuxième ou troisième fois que j'expérimentais) qui m'étaient en partie la liberté de momjugement. L'accès tirait à sa fin , et j'étais arrivé à cette période de demi-excitation, de calme accompagné de lassitude qui suit toute excitation un peu in tense. J'étais tranquille et n'éprouvais plus, comme auparavant, le besoin d'épancher en un flux de paroles les idées qui bouillonnaient dans mon cerveau. J'étais, du reste, parfaitement éveillé, et rien de ce qui se faisait dans la chambre où j'étais ne m'échappait. Un moment, je me surpris à écouter comme un bruit confus de voix qui parlaient toutes à la fois et sur le môme ton. Je crus d'abord que ce bruit provenait de la chambre voisine ; m'étant assuré que cela n'était pas, et que j'étais bien seul en ce moment , je m'étendis de nouveau sur mon divan. Le bruit recommença presque aussitôt. Cette fois je ne fus plus aussi complètement dupe , et j'acquis la conviction que j'avais rêvé, mais rêvé tout éveillé.
Au reste, c'est là un phénomène qui se présente assez fréquemment dans l'état ordinaire. N'arrive- -il pas , en effet, que nous soyons éveillés tout-àcoup par des voix que nous entendions en rêve ? Et ces voix ne nous ont-elles pas impressionnés tout aussi vivement que si elles eussent été réelles, au point que nous sommes obligés d'y réfléchir quelques instants pour bien nous assurer que nous rêvions ?
Supposons maintenant que ce phénomène se renouvelle à des intervalles plus ou moins rapprochés, et que nous jouissions pendant ces intervalles d'une parfaite lucidité; nous aurons idée de ce qui arrive dans le hachisch et dans les autres troubles intellectuels où se montrent les hallucinations.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que des hallucinations relatives au sens de l'ouïe ; nos réflexions s'appliquent également à celle de la vue. Ce sont deux phénomènes de nature identique , c'est-à-dire de simples accidents d'un état de rêve.
Un jeune Français, entré depuis peu de temps au service du pacha d'Egypte , regrettait vivement son pays et manifestait certaine tendance à la nostalgie. Il prit du hachisch , qu'on lui avait dit être un remède tout-puissant contre l'ennui qui le dominait. Ce fut le contraire qui arriva : il eut des hallucinations plutôt faites pour accroître que pour diminuer ses regrets. Les yeux fixés sur la muraille blanche et parfaitement nue de sa chambre, il
voyait la maison qu'il habitait à la campagne, les cours , les jardins; sa mère , sa sœur, s'y promenaient, l'invitaient à venir les rejoindre et lui reprochaient son absence, etc.. (Fait communiqué par Aubert-Roche.)
A côté de ce fait se place naturellement celui que nous avons rapporté, page i5. Les hallucinations de la vue n'ont jamais un caractère plus tranché.