ÉTUDE CHIMIQUE ET PREPARATIONS PHARMACEUTIQUES
On savait que les propriétés du chanvre indien étaient dues à la partie résineuse, et plusieurs chimistes s'occupèrent de la retirer de la plante. MM. Smith à Edimbourg-, Robertson et O'Shangnesy à Calcutta, Gastinel au Caire, Decourtive en France, ont employé divers procédés pour séparer la résine du cannabis.
(1) MaUria medica, ele , l. il, p. 177.
M. Decourtive (1) traite les feuilles sèches du cannabis indien par l'alcool à 85", à une température de 75° pendant trois heures, puis laisse digérer vingt-quatre heures à l'éiuve ; le produit exprimé et filtré, donne un alcoolé d'une couleur vert pré foncé. La matière restée sur le filtre est épuisée par de nouvelles digestions, jusqu'à ce que l'alcool passe presque incolore. Cette teinture ayant perdu par la distillation les trois quarts environ de l'alcool employé, fournirait par l'évaporation totale l'extrait alcoolique ; mais au lieu de pousser l'évaporation jusqu'à siccité, on traite par l'eau froide, qui s'empare d'une partie de la chlorophylle et de la matière extractive, tandis que la résine proprement dite reste suspendue dans l'eau et se précipite par le repos au bout de quelques jours. On décante, un lave à plusieurs reprises, et la résine ainsi obtenue est le produit qui a reçu le nom de cannabiiw ou hachischine. Elle constitue la moitié de l'extrait alcoolique; celui-ci renferme en effet deux parties d'extraetif et de chlorophylle sur quatre, et pour amener les mêmes effets que la hachischine, doit être employé à une dose double.
M. Decourtive a retiré ainsi neuf à dix pour cent de cannabine.
Le procédé de M. Fiobertson ne fournit que l'extrait alcoolique.
(1) Dit hac/tiseft (thèse de l'École de pharu
- ai -
«Suivant MM. T. et H. Smith, on fait digérer la plante avec de l'eau tiède fréquemment renouvelée jusqu'à ce que celle-ci soit incolore, puis on fait macérer à chaud pendant trois jours dans une solution de carbonate de soude pour éliminer les différentes matières colorantes, enfin on épuise par l'alcool. La chlorophylle est précipitée en ajoutant de la chaux, on décolore par le charbon animal et on obtient après l'évaporation de l'alcool une résine brune très-vénéneuse qui est la cannabine » (1).
M. O'Shangnesy faisait réagir l'alcool sur le chanvre dans la marmite de Papin à la tenipéra^ ture de l'ébullition. Ce mode opératoire fournit un produit altéré par cette élévation de température. La résine ainsi obtenue est plus brune et plus active ; ce procédé est long» et compliqué et ne présente pas d'avantage, seulement la résine renferme moins de chlorophylle.
M. Moreau (de Tours) a constaté que 10 et même 5 centigrammes de <sannabine préparée par le procédé de M. Decourtive amènent les mêmes effets physiologiques que 2 grammes d'extrait gras. M. Personne a vu la cannabine à la dose de 1 gramme occasionner une ivresse dont les symptômes étaient d'une intensité considérable et qui duraient plusieurs jours, mais sans qu'il y eût d'intoxication. Pour ma part, j'ai employé la can-
(I) Gerhatdt, Traité de chimie organ., t. IV, p, 274.
nabine à dose variant de 5 à 20 centigrammes, et r|iielc|iiefois avec la même cannabine 5 centigrammes suffisaient à produire une ivresse plus forte que 20 centigrammes, et cela chez le même sujet. Tl est évident que les prédispositions du moment jouent un rôle dans l'apparition des phénomènes. J'ai eu aussi de la cannabine qui semblait bien préparée et qui était inerte à la dose de oO centigrammes. J'avais remarqué que cette caunabine, peu active, était plus sèche, plus dure, moins onctueuse que d'autres qui avaient réussi. Ce Tait coïncide avec les résultats des expériences chimiques, dont nous parlerons tout à l'heure.
La cannabine ou hachitchine (elle que la fournit le mode opératoire de MM. Decourlivc et Gastinel est une résine molle, d'un vert foncé, presque noire si elle est vue en masse, d'un vert clair en lames minces, d'une saveur acre , d'une odeur forte, nauséeuse, suigener/s, solubleà froid dans I'âl8b8l, l'éther , les huiles essentielles, insoluble dans l'eau.
Elle renferme tout le principe actif de la plante, mais on reconnaît que c'est une substance complexe, et ia Société de pharmacie de Paris ayant mis au concours, en 1854, l'analyse du chanvre indien, le prix fut décerné en 1856 à M. Personne, qui a isolé le premier les principes actifs de la plante. J'emprunte les conclusions du travail de M. Personne au rapport de M. Robiquet (1).
(I) Journal île pharmacie et rie chimie, p. 46, jaavier î857.
Lorsqu'on distille Uh même poids d'eâU sur des ijuahtités de Chanvre considérables, et qu'ott la renouvelle k plusieurs reprises, il surnage une huile essentielle d*UUe odeur étourdissàhte , et possédant uhe action énergique sur* l'économie. L'e&U qui â passé à la distillation présente Une réaction alcaline, et M. Personne crut d'abord qu'il rencontrerait un alcaloïde particulier, mais il k'aésura bientôt qUe l'alcalinité de l*eau est due
à la présence de i'ammoniâque, et il s*oceupa de l'étude de l'huile essentielle. Celle-ci est pius légère que l'eàu, d'apparence huileuse, d'une couleur ambrée, ayant une odeur de ehanvre caractéristique. À 42 ou 18 b , elle se remplit de petits cristaux qui lui donnent uhe consistance butyreusë; Cette huile n'est pas un principe unique ; on parvient avec peine à en retirer deux substances, Tune liquide, l'autre solide II la température ordinaire.
La première est incolore, d*une odeur forte, bouillant entre 23B et â40*, et distillant dans le vide entre 90 et 9B\ La moyenne de bnze analyses a doftné dès chiffres qui conduisent à la formule
C 9 H ! *(t), Cb&trôlée par fexàmen de la densité de vapeur. L'expérience a donné poUr 2 volumes 4,38;
la théorie indique 3,99.
Malheureusement la difficulté d'obtenir des quantités notables de ce carbure n'a pas permis
à l'auteur d'en l'aire une étude approfondie, et de donner boute certitude à la formule de ce corps, C°H 10 , qui en ferait un des rares termes de la série G"rP" " ; celle-ci ne renferme jusqu'à présent ijue le phénylène encore peu connu, et le cinnamène avec ses isomères. Le point d'ébullition ne confirme point cette vue, du reste, car le cinnamène bout à 145% ce qui ferait une différence de priés de 100" pour CH-. Il est difficile de purifier le cannabône (nom que M. Personne a donné au nouvel hydrocarbure); il paraît éprouver des modifications isomériques telles qu'on ne peut obtenir pour les points d'ébullition et la densité de vapeur des nombres rig'ourement constants.
Le rannabène est à peine attaqué par la potasse caustique; il se dissout avec coloration rouge dans l'acide sulfurique, et forme probablement un acide sullbconjug'ué qui n'a pas été isolé; l'acide chromique l'attaque vivement, la réaction est complexe, et l'on constate la formation de l'acide acétique et de l'acide valérianique. En traitant la résine de chanvre par la chaux caustique ou la rliruix sodée, sous l'influence d'une température de 300" c, il y a production de valérianates de soude et de chaux.
La substance solide, séparée de l'essence brute, cristallise dans l'alcool sous forme de petites écailles douées d'un aspect gras, d'une faible odeur de chanvre; elle contient pour cent 84,02 de carbone et 15,98 d'hydrogène : l'auteur représente ces résul-
tats par la formule C 6 H 14 , qui manque évidemment de contrôle; cette formule exige : carbone, 83,83,— hydrogène,17,17. La formule C 7 H 16 , qui exige : carbone, 84,0, hydrogène, 16, s'accorderait aussi bien avec l'analyse, mais elle est aussi contestable que la première.
L'action physiologique du cannabène est trèsmarquée, mais elle est moins énergique que celle de la résine, et ses effets sont plus fugaces. D'après M. Personne, les hallucinations dues au cannabène sont le plus souvent pénibles et il occasionne la stupeur. Pourtant ce principe paraît être le seul qui soit actif dans le chanvre indien , puisque la résine qui en est privée est sans action sur l'économie ; c'est que dans les substances complexes que fournit la nature, il existe des combinaisons d'un ordre particulier, impossibles h saisir, et qui sont douées de propriétés qu'aucun des principes constituants ne possède à lui seul.
J'ai employé dans mes essais, tantôt la cannabine en pilules ou en teinture, tantôt l'extrait gras ou le dawamesk; j'ai aussi fumé des feuilles desséchées, en cigarettes, et le chtirrus dans le narghilé; sous cette dernière forme, et mêlé au tombaki, le hachisch est rapidement absorbé, et c'est vraiment la manière la plus agréable d'arriver à l'ivresse cannabienne. On peut ainsi la modérer, la graduer ; l'action ne se fait pas attendre : à la trentième bouffée, le tuyau du narghilé échappe à la main, et l'ivresse commence. Mais il faut aspirer
la fumée, et elle r.st très-àûre et irrite la gOYS e: , aussi les Turcs oiil-ils l'habitude de piaug-er, en fumant le churrus, une sorte de pâte mqlle renfermant une forte proportion de miel ; j'en ai eu qui venait d' Alexandrie.
Le hachisch, pris à l'intérieur, denwnde que heure à deux pour produire son effet. Cependant, il n'y a rien de fixe à cet ég-ard : le café favorise l'apparitinis. des phénomènes, et, copiine P our l° s alcooliques, le passage d'un appartpmeptau grand air snff(t pour déterminer l'ivresse. Si 1$ substance est prise à ji-un et qu'on mang'e peu après l'ing'es,tion, lus phénomènes se développent plus, rapidement, et souvent en moins d'une demi-heure.
Lorsqu'on veut se livrer à une débauche de lia— chisch, il est bon d'être à jeun, car si la (}ig*estjqri n'est pas accomplie, le hachisch sera sans effet nu, à dose élevée, il pourra amener des nausées et des vomissements. Il faut réunie des. conditions morales essentielles pqurque l'ivresse ne soit pas pénible : ne prenez janiais de haehisch si vous avez une cert-ajne inquiétude c|e ses effets; attendez d'être calme, sans préoccupations directes et actuelles; choisissez des compagnons qui vous soient sympathiques, sinon vos ennuis deviendront des chagrins: les fâcheux vous irriteront par leur présence; ayez toute liberté (Je parole, et d'allures, fuyez un milieu où vous vous croiriez pblig'é de dissimuler certaines de vos sensations; ne craignez pas, comme certains, de perdre à jamais
votre ifltplligeppe quand vous la sentirez envahie par rivyessfy par cette crainte deviendrait terreur et vous seyajt horriblement douloureuse; enfin, préparez à l'^vanpe uup bpisspn acide qui dissipera l'p^cps de vptre ivresse, si^ malgré vqtre volonté, vous aviez peur de cet état et désirie? à tout prix vous ejx débarrasser ; non pas que les acides fasr sent disparaître entièrement les effets dp/1'intoxi^ cqtiqn, mftisil§ pn diminuent Tiptensité*
Ivresse du hachisch. — Action physiologique et psycho- • logique. — Des accidents causés par le hachisch. — Indications thérapeutiques*
Ivresse pu hachisch. — Tantôt le phépomène moral, tantôt le phénomène physique est le premier symptôme de l'ivresse cannabienne. Phénomène moral, c'est une certaine propension à concentre? les idées, $ retenir la raison pour ainsi dire, comme si l'organisme sentait que bientôt l'ivresse lp, lui enlèvera tout entière. Phénomène physique, une chaleur générale envahit le corps; peu après elle devient sensible, surtout aux pommettes, et l'épigastre, les hypochondres semblent entourés d'une plaque brûlante : upe légère douleur, un ppi ntillement se fait sentir au côté droit, à la région du foie. Dès lors, les phénomènes physiques et moraux marchent de pair ; les idées sont de plus en plus ccmcentrées; l'entendement s'isole; il
semble que, entre soi et le monde extérieur, il y ait un nouvel univers, une atmosphère spéciale que les bruits étrangers traversent avec peine,
La région temporale est le siège d'une sensation de pesanteur quelquefois un peu pénible; l'épigastre est oppressé, le larynx resserré, la boucbe sèche, la salive spumeuse; c'est une g£ne, une conslriction remarquable, qui cependant n'est pas une douleur pour t 'organisme. La sécheresse de la bouche et du pharynx augmente de plus en plus, et l'on prend un grand plaisir a boire et h fumer surtout, le tabac favorisant la sécrétion salivaire. J'ai toujours constaté cette sécheresse de la bouche, et chaque fois qu'elle était peu marquée ou qu'elle disparaissait ensuite complètement, l'ivresse n'avait pas lieu, soit que la dose de bacliisob hit insuffisante, soit qu'il fût de mauvaise qualité. La démarche devient vacillante; le pied, en s'appuvant sur le sol, le sent se dérober sous lui ; la sensation est celle qu'aurait un homme qui marcherait sur un corps élastique. Les joues se cavent, la face devient pâle, le regard est vague, indécis, et ne se porte pas sur les objets environnants : il se dirige dans le vide, dans l'espace, vers l'inconnu.
Jusque-là l'intelligence n'a reçu aucune atteinte grave; et l'observateur sent facilement les phénomènes qui se passent en lui. Arrivé à cet ensemble de symptômes, il peut hardiment prédire alors qtlP l'ivresse le prendra avant peu. Quelques éclats
de rire annoncent l'invasion des perturbations intellectuelles. Le besoin de mouvement est h son plus haut degré; les jambes, les bras sont pris de tremblements saccadés, convulsifs, involontaires ; et Ton a remarqué que Faction des muscles fléchisseurs est prédominante (Moreau, dé Tours); le tronc se soulève spasmodiquement, et souvent à cette période une des grandes joies du hachisché est de s'asseoir et de se frotter fortement les chevilles l'une contre l'autre.
Les mouvemeats s'accompagnent d'un rire bruyant, impossible, interminable. Les lazzis les plus insignifiants; les calembours les plus absurdes sont le sujet continuel de ces éclats de rire étranges, heurtés, et l'épanouissement des traits de la face témoigne de la félicité la plus grande. A ce moment, l'intellect ne voit rien, ne s'arrête à rien ; on rit et on est heureux de rire ; tout semble bouffon; et j'ai remarqué des accès de rire, près de se terminer, reprendre avec une nouvelle force chaque fois que je voyais s'envoler la fumée d'une cigarette, ce qui me paraissait grotesque au plus haut point.
Tels sont les premiers phénomènes de l'intoxication cannabienne. Si la dose de hachisch est peu élevée, l'ivresse peut se borner à ces manifestations d'une intensité et d'une durée variables. Les rires sont quelquefois tellement forts que l'individu ne peut arriver à prononcer une phrase. D'un autre côté, il est des sujets chez lesquels ces sym-
ptônies intellectuels manquent entièrement; ils arrivent de suite ,"i|a période extatique, les seusatitms physiques étant les mOmes, raftis plus pressées ot plus rftpidea. L'un de mes amis, avec qui j'ai fumé le phurrus, laissait tomber le tuyau du narghilé, renversait la tête sur le dossier de son fauteuil et rpStait ajnsi, la figure radieuse, les yeux fermés. Au houl de deux à trois heures, il se levait machinalement, se déshabillait et se mettait au lit sans qu'on pût lui arracher une parole-
L,a période du rire et de l'excitation musculaire d,éproH peu à peu ; les mouvements deviennent nioins, fréquents, le rire s'arrête, la eonstriction du larynx et de l'œsophage atteint son maximum ; les extrémités se refroidissent sensiblement, la chaleur se ppqeenlre, les battements du cœur sont plus fréquents, et des bouffées de vapeur brûlante envahissent la tète. C'es.t le moment de la fantasia : Ifls jdées (es plus disparates se pressent en foule et s'épanchent en longs discours interrompus d'attendrissements, de plours même; elles s'entremêlent , s'eqtrecroisent en phrases incompréhensibles, se succèdent sans liens appréciables, et leur association bouffonne dépasse tout ce que l'on pourrait imaginer; fréquemment nous avons constaté qu'une idée dominante se représentait de temps en temps comme le refrain de l'imagination 6|| délire.
La loquacité existe encore, et les idées se traduisent : bienlnl la nmltiplieilé, la rapidité des
sensations exclut tout moyen de les traduire, c'est la période de l'hallucination et de l'extase. Alors la susceptibilité des sens est à son maximum, l'ouïe acquiert une délicatesse exquise, le haohisché est blessa des sons discordants et seberoe de mélodies epchan N'uses s i| entend la plus modeste miw stque.
Les fantasmagories, leg plus bizarres viennent danser devant les yeux, ce sont de fantastiques paysages., des créations de lieux tout nouveaux; passé, présent, avenir, tout se confond, et l'esprit absprbérians la contemplation estbeureiix de tout, même du souvenu' des douleurs passées,' car c'est là l'effetg'énéral du hachisch, il procure des jouissances infinies de l'intellig-ence, et l'on comprend que des esprits faibles, séduits par l'étrange vplupté de ces sensations, ne puissent se délivrer d'une \çl\e habitude, et continuent à rechercher eps joies ipaMpes.
A la fin de la fantasia, on passe tranquillement à un sompieil paisible, profond, égayé de rêves bpnreux , et le lendemain d'une débauche de baehiscli, loin de ressentir |e dég-bùt et ]a fatig'uc qui suivent l'ing-cstion à haute dose des boissniis ajcriftliques, |e mangeur de ebapvre se sent bien dispos^, conservant le souvenir complet d fi tnut ce qui s'est passé la veille et de tout ce ce qu'il a dit, vu, pq enteqd.u-
Ainsi 1'aeliop physipjpgique offre ijwi-ïulvmvnt
irnis pmedes. : d'abord- bruit, mouvements, éclats
de rire, tremblemonls nerveux; puis désordres profonds de J'intellig-ence , discours incohérents; puis hallucinations, extase et enfin sommeil. Il est évident que les périodes souvent ne sontpassinetlement marquées, et que les phénomènes de l'une apparaissent dans l'autre , maïs c'est à peu de chose près l'ordre dans lequel ils se succèdent que nous avons exposé, d'après nos propres observations.
Pour compléter ce tableau, il est essentiel d'étudier l'action spéciale du hachisch sur les divers appareils de l'économie, de marquer les anomalies, d'insister' sur la nature des sensations si variées qu'éprouvent les hachischés. Enfin je dois faire remarquer que dans mes essais les doses de hachisch ont toujours été modérées, et quand je traiterai des accidents occasionnés par le hachisch, je n'aurai , sauf une observation qui m'est personnelle, qu'à rapporter celles que d'autres expérimentateurs ont publiées.
Pendant le cours d'une fantasia, il y a des périodes d'exacerbation et d'autres de calme où la volonté reprend ses droits : la durée d'une fantasia varie, suivant les doses, de trois à vingt-quatre heures, et, chez les uns, dans une ivresse de quatre heures, la raison reparaîtra i ou o fois, pour quelques minutes seulement, tandis que chez d'autres l'ivresse suivra sans rémission sa marche ascendante. Mais la volonté peut suffire à empêcher la manifestation des troubles intelleefuels pendant
un court laps de temps; d'autres ibis elle suffira à changer la direction des idées et le sens de l'ivresse.
Un hachisché put traiter , durant une demiheure, une affaire sérieuse, et il dépensa une volonté énergique à réprimer l'hallucination qu'il sentait lui monter au cerveau. Cette tension de l'esprit fatigue au plus haut degré, et lorsqu'on permet à l'ivresse de reprendre sa marche , elle semble avoir puisé dans le repos une excitation nouvelle.
Lorsqu'un hachisché a pour quelques instants l'exercice de sa raison, s'il cause, il perd bientôt la notion des mots, et, arrivé à la fin d'une phrase, il n'a plus la mémoire de ce qu'il voulait dire ; les syllabes lui offrent une signification inattendue, qui devient le point de départ d'un autre ordre d'idées.
Souvent le mangeur de chanvre n'a pas conscience de son être et tombe dans des erreurs bizarres : l'un d'eux s'imaginait avoir perdu sa jambe droite et la voyait danser dans les rideaux de son lit ; un autre, fléchissant l'avant-bras, de manière à appuyer la main sur l'épaule, se plaignait de la diminution de ses bras, et ne pouvait saisir ce qu'il désirait. Un instant après, il se croyait mort et se félicitait grandement d'en avoir fini avec l'existence, et il entamait un discours larmoyant, terminé en phrases burlesques, qui présentait à son esprit un sens sérieux, et certes il se fût mis en colère si quelqu'un s'était moqué de lui.
Les individus qui sont sotts l'influencé du hachisch croient que tout ce qu'ils disent est admirable ; ils se trouvent supérieurs à l'humanité", et leur 'puissance intellectuelle se trouve décuplée; ils ont des attendrissements profonds, leurs amitiés sont hyperboliques, fet généralement ils rappellent par ce côté les ivrognes dont OU dit qu'ils ont le Vin tendre.
Une aberration Constante, signalée par tous les observateurs, c'est Terreur dans laquelle ort est sur la durée du temps écoulé : unedemi-heUrc paraît une demi-journée aux uns, aux autres une année, à d'autres un siècle. Par sa singularité cette impression frappe tout d'abord l'homme qui est Boub l'influence du hachisch; elle se traduitde diverses façons. M. Théophile Gautier raconte que dans une hallucination il croyait la marche du temps arrêtée: «Il est neur heures, se disait-il; il sera toujours neuf heures. » Cette erreur SUr le temps entraîne des illusions du même genre sur l'espace. Si l'on marche, il semble que les rUes sont devenues d'une longueur telle que jamais on ne pourra arriver au but de promenade que l'oh se propose. Il est facile à ceux qui h'bnl pas pris de hachisch de se rendre Compte de la nature de ces aberrations. Il suffit de se rappeler les rêves pendant lesquels on croit accomplir des actes* assistera des scènes qui demanderaient dans la réalité des jours entiers, et Se dessinent cependant à l'esprit dans quelques minutes à peine. Seulement
nous sommes habitués aux rêves, le fait ne nous étonne pas, et enfln nos sehs sont endormis, notre esprit n'a pas par eUx de comparaison pour apprécier l'étendue de ses illusions; l'état du hachischè" est celui d'un rêveur éveillé , et quand les hallucinations ne le soustraient pas entièrement à la. conscience de lui-môme et à la constatation des objets extérieurs, cette idée qu'il se fait du temps et de l'espace l'étonné au plus liant degré.
Quand l'hallucination domine complètement le sujet, il s'y abandonne, et n'est étonné de la durée du temps qu'alors que lui revient la raison. 11 a vécu d'impressions si diverses, si nombreuses, si accumulées, qu'il lui semble avoir parcouru uUe existence entière; mais tant que, en proie à l'hallucination, le hachischè n'a pas la conscience de lui-même, et la connaissance de ce qui l'entoure, il ne s'occupe pas du temps, il ne vit que pour ses rêves et par ses rêves. Où Pextase le prend, 11 en est l'esclave, et n'existe plus que dans le monde de sa fantasia.
Si les personnes soumises à l'influence du chanvre indien doivent se mettre dans des conditions de milieu telles que rien de désagréable ne vienne les frapper, c'est que les circonstances extérieures modifient singulièrement le cours des idées, et il en est qui peuvent rendre l'ivresse excessivement pénible. Ainsi, au milieu d'une fantasia, Un jeune homme se promenait dans une rue déserte : il faisait un clair de lune magnifique. L'halluciné
était dans une période d'extase, il marchait lentement, la tète renversée en arrière, adressant au ciel les prières les plus ferventes. Il arriva ainsi en continuant sa route dans un endroit où une grande maison projetait une ombre complète. A ce moment la nature de ses hallucinations fut brusquement changée; dans cette nuit, il voyait des monstres horribles qui le menaçaient, il gesticulait violemment comme pour les combattre, il criait de terreur ; le calme commença à revenir à ses esprits, dès qu'on l'eut entraîné dans une par*lie de la rue bien éclairée, mais il resta quelque temps sous une impression de tristesse; on dut lui faire prendre une boisson acide. La raison lui revint quelques instants , puis Fivresse le reprit aussi heureuse qu'auparavant.
II est évident que toutes les circonstances extérieures qui d'habitude vous sont agréables, modifieront 1 ivresse, et lui imprimeront un cachet de bonheur parfait. Tous les écrivains qui ont traité du chanvre ont sigrnalé l'influence de la musique « qui jette le sujet dans des voluptés infinies et indescriptibles. Beaucoup, dans cette surexcitation des sens, croient voir la musique; ils donnent une forme aux notes; M. Théophile Gautier, avec la mairie de sou style, a insisté sur ce phénomène dans un article : le Clui As /frétadkiw* paru dans la Reçue Je? Deux Munies il y a uue viu^rtaine d'années : ceux qui sont curieux de lire les détails psychologiques d uue fantasia les y
trouveront admirablement décrits. La musique amène plus promptement la période d'extase.
Il est impossible de marquer toutes les extravagances de l'imagination qu'amène l'ivresse cannabienne; s'il fallait raconter une fantasia entière, on couvrirait bien des pages avant de dire toutes les aberrations qui se présentent à l'esprit des hachiscbés. Elles varient singulièrement et dépendent du tempérament des individus ou des circonstances extérieures. Quelques-uns sont pris du besoin d'écrire leurs impressions; ils couvrent le papier de leurs bizarres élucubrations, et s'imaginent composer des œuvres dignes de l'admiration de tous. Souvent ce désir vient à ceux qui se trouvent complètement seuls pendant leur ivresse; ils ont de sublimes pensées qu'ils ne peuvent communiquer à personne, et, de peur qu'elles soient perdues pour l'humanité, s'empressent de les consigner.
Reprenons maintenant l'action du hachisch sur les divers appareils de l'économie, nous parlerons bientôt des accidents qu'il occasionne en précisant le sens que l'on doit dans ce cas attribuer au mot accident.
Action sur les divers appareils de t économie. — Ce que nous avons dit jusqu'à présent nous laissera peu de chose à ajouter sur les troubles des organes des sens. Les hallucinations de la vue sont les plus fréquentes, les plus remarquables. Elles ont
été constatées par un trop grand nombre d'observateurs, j'ai été témoin de faits trop significatifs pour qu'elles puissent être mises en doute, mais pour ma part, je n'ai pas eu d'hallucinations proprement dites; je sentais qu'il n'y avait pas devant moi une représentation réelle, matérielle, des oLjets, je comprenais que je les voyais comme en rêve, mais ayant la conscience de ceci, que tout se passait dans mon imagination surexcitée. Je n'étais pas dupe de mes propres illusions, et si un instant il me semblait voir réellement, je ne tardais pas à réagir, à reconnaître la figure vraie des objets. La préoccupation de l'observateur, appelant à son aide les faibles restes de sa raison, est probablement la cause qui enlevait les apparences de réalité aux images formées dans l'esprit. Néanmoins, répétons-le, les hallucinations dont le haehisché est dupe sont trop fréquentes, trop constantes pour que cette exception individuelle puisse en infirmer la vérité. La pupille est lé plus ordinairement dilatée, quelquefois seulement fixe et immobile.
Nous avons signalé la délicatesse acquise par l'ouïe, et l'influence de la musique sur l'individu hachisebé; ajoutons qu'il y a aussi des hallucinations de l'ouïe; il en est qui croient entendre des bruits étranges, et les attribuent à des causes impossibles, qui dépendent de la nature de leurs rêves. Ces bruits, violents pour quelques-uns, sont le plus souvent des sons normaux peu intenses,
grandis par l'esprit. En outre, s'il est parmi les assistants des personnes qui n'ont pas pris de hachisch, leur voix est désagréable à entendre, elle a quelque chose de faux et de discordant.
Rien à noter d'important du côté de l'odorat et du toucher; quant au goût, j'ai vu un individu demander une tasse de café, et avaler tranquillement un verre d'eau, en déclarant que le café était excellent.
Le hachisch n'est pas un aphrodisiaque, comme le pense généralement le vulgaire; cette opinion erronnée vient de ce qu'on emploie en Orient certaines préparations cannabinées pour ranimer les organes affaiblis ; mais il faut se rappeler que, suivant M. Aubert-Roche, on prépare aussi des éleotuaires de hachisch mélangés de cantharides en poudre. L'action sédative du chanvre a été indiquée par les auteurs anciens. Cette opinion avait cours déjà du temps de Pline : « Semen cujus extingwre geiùtwam virorum dicitur ». Rabelais cite exactement Pline au troisième livre du Pantagruel. Néanmoins , il n'y a pas longtemps encore que l'on n'était pas fixé avec certitude sur ce point, et M. Félix Roubaud se livra à une expérience qui ne laisse aucun doute sur l'anaphrodisie causée parle hachisch ft). Plusieurs personnes m'ont confirmé l'exactitude de cette expérimentation, et je n'ai jamais vu aucune excitation du côté de cet appareil ; aussi M. Van-den-Corput a-t-il formulé
(I) Félix lloubaud, Traité île l'impuissance et de la stérilité, t. I, p. 30D; Paris, ISS5.
une potion de cannabine contre les érections douloureuses de la blennorrhagie.
Le chanvre modifie aussi la sensibilité; suivant M. Stanislas Julien, les Chinois en usaient comme anesthésique (1). Chez un sujet qui avait une ivresse bruyante et loquace, j'ai enfoncé vivement, et à plusieurs reprises, une aiguille dans le bras et sur le sternum, sans qu'il parût s'en apercevoir; dans la période extatique, l'anesthésie doit être très-prononcée. Le D r Mong'eri a observé un cas d'anesthésie complète ; majs on ne pourrait évidemment tirer aucun parti de cet agent comme anesthésique; cependant peut-être serait-il bon d'étudier à ce point de vue les propriétés de l'huile essentielle que M. Personne a retirée du cannabis indien. Il faudrait alors la faire absorber par la muqueuse pulmonaire; malheureusemeut, le can- /m&wtfestd'unepréparation longue et dispendieuse, et rien ne porte à croire qu'on trouverait en lui un agent plus efficace que ceux dont la médecine est en possession.
Ld sécrétion salivaire est diminuée, comme dans les empoisonnements par l'opium; nous avons dit plus haut que cette sécheresse de la bouche est un des phénomènes constants de l'ivresse.
Quant à la sécrétion urinaire, elle m'a toujours paru considérablement augmentée.
Les modifications apportées aux fonctions digestives sont de divers ordres. D'après le D r Mon-
(i) Bouisson, Traité de la méthode anesthésique ; Paris,
geri, on verrait dû côté de l'estomac, depuis l'anorexie, les nausées, jusqu'aux vomissements les plus violents ; les sujets qui lui ont présenté des troubles de cette espèce étaient-ils affaiblis pat* l'usage du chanvre depuis de longues années, ou en avaient-ils absorbé des quantités trop considérables? Nous n'avons pas observé de tels symptômes. Gomme M. Aubert-Roche, nous avons toujours vu, à la suite de l'ivresse, survenir la faim, une faim presque canine (Aubert-Roche) qu'il faut absolument satisfaire, tant le besoin en est impérieux.
Du côté de l'appareil circulatoire, les opinions sont différentes : pour M. Aubert-Roche, la circulation n'est pas augmentée; M. Moreau (de Tours) dit : «Les battements du cœur semblent avoir une ampleur et une sonorité inaccoutumées, mais, si on porte la main datis la région précordiale , oïl s'assure facilement que le cœur ne bat ni plus vite, ni plus fort qu'à l'ordinaire. »
D'après M. Berthault (1), au contraire, le pouls s'accélère. M. Judée rapporte qu'il eut avec la hachischine de violentes palpitations de cœur qui précédèrent les troubles intellectuels. Il croit qu'avant d'agir sur le cerveau, le hachisch commence par modifier la circulation (2).
M. Mongeri a trouvé le pouls faible et moins fréquent au début de l'ivresse ; à la période ultérieure le pouls se relevait et diminuait de fréquence.
(1) Thèse citée.
(2) Gazette des hôpit., 1855, p, 279.
M. Aubert-Roche pense que le cannabis exerce une action spéciale sur le poumon, dont U déterminerait l'engouement sanguin ; je n'ai rien à noter du côté de la respiration.
Sur l'appareil locomoteur, influence très-marquée; faiblesse des membres inférieurs, sensation obscureet vague du sol, contractions spasmodiques dans lesquelles prédominent les mouvemens des muscles flécbisseurs.
M. Moreau avait deux coqs qui présentaient une paraplégie partielle après avoir longtemps servi de sujets d'expérimentation, et avoir absorbé des doses assez élevées de préparations cannabiennes. L'agent qui nous occupe a donc une action spéciale sur la moelle.
Enfin, il agit sur le foie; souvent la région bépatique est le siège d'une douleur plus ou moins vive, et il doit y avoir des modifications dans la sécrétion biliaire ; les mangeurs de ebanvre qui en prennent depuis plusieurs années deviennent ictériques (1).
Accidents causés par le hachisch — Les accidents causés par le hachiscb s'observent rarement, aussi M. Moreau (de Tours), qui l'a longtemps expérimenté, croit à son innocuité parfaite. Pour moi, je craindrais de voir le cerveau trop profondément atteint, et la folie devenir continue, comme il w-
(I) Lacoste, De qutlques Usages arabes an point lie vue hrgUni.jtic (llii'se de Montpellier, 1851, n Q SU;,
rive quelquefois à la suite des empoisonnements alcooliques.
Pour ceux qui n'ont pas étudié l'action habituelle du hachisch, les accidents consistent en ces désordres de l'intelligence qui suivent l'ingestion de l'enivrant; c'est là une erreur, et l'on ne doit, à mon avis, considérer comme accidents que les cas où se montrent, soit le narcotisme, soit un délire violent à manifestations inquiétantes. La Guzette des hôpitaux renferme l'observation suivante d'accidents occasionnés par le hachisch .
«M. A , étudiant en médecine, et M. D ,
étudiant en droit, poussés par la curiosité, prirent ■4 grammes d'extrait gras de chanvre. Au bout d'une demi-heure , tous deux éprouvèrent un commencement d'agitation , puis des vertig-es et une sorte de raptus qui semble les emporter vers l'espace. Bientôt un frémissement désagréable qui parcourait tous les membres, un sentiment de pesanteur douloureux vers l'occiput , accompagné de contractions tétaniques et intermittentes des muscles de, la région postérieure du cou, accusèrent une stimulation déjà plus énergique des centres nerveux. M. D ne tarda
point à tomber dans une voluptueuse indolence , interrompue par de profonds soupirs et les exclamations du délire erotique le moins équivoque.
•■M. A , d'une constitution sèche et irritable, était de son côté en proie à une exaltation
bruyante et aux hallucinations les plus étranges Les gambades durèrent de une à cinq
heures presque sans interruption , sans que la peau se couvrît de sueur et que le pouls augmentât de Fréquence ; mais, de même que chez M . D. . . . , la face et les mains étaient fortement cyanosées , les yeux injectés et la respiration entrecoupée par un sentiment subit de constriclion générale tltl thorax. M. A.... avait conservé la conscience parfaîte de son état et de totlt ce qui se passait autour de lui. Vainement cherchait-il à se cramponner h un siège pour mettre lin à ces scènes burlesques. A peine assis, il se sentait de nouveau poussé au mouvement par une force plus puissante que sa résistance; alors recommencèrent les sauts, les chants et la dàhse.
« M. Champouillon, appelé à cinq heures près de ces deux malades, prescrivit des pédiluves sinapisés, des boissons glacées, des compresses vinaigrées sut* le front, et des aspersions d'eau froide lancée avec vigueur contre la face. En quelques minutes M. D.... sortît de sa stupeur, et M. A.... iriilra dans le calme. Mais, vers six heures, ce dernier se sentit défaillir, ses idées se troublèrent, tout mouvement était impossible; les membres étaient dans la résolution la plus complète; aussitôt que les paupières se fermaient, le malade tombait en lypolhymie; il lui semblait rentrer daits le néant; il se prépare à mourir.
« M. le D r Vigla, accouru en l'absencede M. Cham-
fjoUilldtl, Mt Illettré M. A.... dans lin bain frais, et presque aussitôt tous ces accidents, d'une àppà-* rëtidê ai mëhàçarttë, Se dissident l'un après l'autre. Lit ttliit ëfet ertëbrë ëgitéë par des rêvasseries cdtitimiëllëS; pourtant, ters quatre heures du matin, le rtîaladë goûte Utt peu de repos, et le lendemain il ne liii reste plus qu'un léger sentiment de malaisé et d'abattement. Quant ft M. D**..* il dormit quâidriÉe heures d'utt sbtameii calme et profond » (1).
J'ai cité fcëttë observation tout entière afin de pdutbir la discuter, et de montrer c|U'aU fond 11 n'y àVàit £ùère d'abcidents. Ce qui se passait était la Mtë ft&turelle de l'ingestion du poisoh. M. D.,.^ ëh effet , tt'â rien présenté que de fort habituel î il est irrité promptement à l'engourdissement extatique; quant h M» A,.. M il a eu d'abord une
période de mouvements très-intenses. Je reconnais (Jue le hachisch à agi très-vivement sur lui; mais encore ri 'y avait-il là rien d'anormal. Seulement, chez lui, la période d'hallucination a présenté des phénomènes d'abattement qu'on ne rencontre pas ordinairement et qu'on a sagement combattus.
Remarquons avant tout que les individus hachischés pour la première fois sont souvent frappés de leur état* et qu'ils exagèrent volontiers et malgré eux leurs impressions : alors ils s'effrayent,
(I) Gazttte des hôpif., 1847, p. 44.
ils craignent de devenir fous et demandent avec instance qu'on leur rende la raison.
Les accidents, avons-nous dit, sont de deux sortes : ou narcotisme, ou exagération du délire. Je rapporte une observation de narcotisme; le sujet cependant était habitué au hachisch, il en avait déjà usé en Orient et en France , et la dose n'était pas plus élevée qu'à l'ordinaire; chez lui les troubles intellectuels firent presque complètement défaut.
M. B.... prend un soir 0,20 de hacliischine; une heure et demie après l'ingestion, le besoin de mouvement se fait sentir, les idées sont gaies, le rire fréquent; cet état dure une heure sans hallucination; seulement un peu de trouble dans la pensée , qui reprend bientôt sa tranquillité normale. Alors commence à paraître une céphalalgie intense; la poitrine est oppressée, la région précordiale douloureuse , les extrémités se refroidissent, la raison est saine, les mouvements désordonnés.
A M heures, M. B.... se couche, mais le refroidissement gagne les membres et le tronc; le pouls est petit, les mouvements du 'cœur irréguliers ; un sommeil lourd, une sorte de coma pénible s'empare de M. B...,, qui, craignant des accidents ultérieurs, parvient à demander du secours. Il fait allumer du feu, prend une tasse de thé et parvient à se réchauffer un peu. Les accidents se dis-
sipent; cependant l'anxiété précordiale existe encore , le mal de tête n'a pas disparu ; la nuit se passe sans sommeil. Le lendemain, la céphalalgie persiste seule; le malade est faible et très-fatigué. Ce n'est qu'à neuf heures du soir que la céphalalgie disparaît entièrement. 11 y avait vingt-cinq heures que les 20 centigrammes de hachischine avaient été absorbés.
Chez un autre de mes amis, l'ivresse cannabienne, sans amener des accidents aussi marqués , a été excessivement douloureuse. M. G...., une demiheure après avoir ingéré 0,1 5 de résine de chanvre, ressent , outre la céphalalgie peu intense , une violente douleur du côté droit. Sa tête tourne , ses jambes ne peuvent le soutenir, il s'affaisse sur un divan. Il est tourmenté par des cauchemars; il souffre horriblement , dit-il , et jure que jamais il ne reprendra de cette affreuse drogue. Cet état dure quelques heures à peine ; le malade s'endort d'un sommeil tranquille qui dure huit heures. Le lendemain il se trouve comme tous ceux qui ont pris du hachisch. Il se sent fatigué et disposé à la rêverie , et ne peut se livrer à aucun travail sérieux.
Ce fait prouve combien l'ivresse du hachisch est pénible pour certaines personnes , et cela se présente encore assez fréquemment, surtout chez les pléthoriques , et chez ceux qui sont inquiets des effets de la substance qu'ils se préparent à avaler.
J'emprunte îiM. le D ? Mongeri (1) un PûM de délit-e furieux, chez une femmequiavail ruiné l'esrar.
bM w S..„ est une jeune femme de 20 ans, eliétive et d'un tempérament extrêmement nerveux. Hentréechez elle à une heure Fort avancée de 1b nuit, elle se coucha. IJuelques heures après, vers le matin , les domestiques de la maison el les voisins sont mis en émoi par des cris perçants et le bruit des meubles qui volaient en éclats. On y pénétra, et l'on parvint, non sans peine, à contenir M mc X...., qui se débattait affreusement, et l'on s'empressa de Taire appeler T.... (2), dont le nom venait sans cesse dans la bouche de la femme en délire. Nous y arrivons. La patiente était garrottée sur son lit avec du linge. Sa figure est roiig-e, injectée, les yeux fixes, les pupilles dilatées; point d'écume dans la bouche. Le ventre est dur et tendu par des contractions musculaires, la chaleur du corps modérée , presque normale , le pouls ag-ilé, mais faible et peu résistant. En pinçant la malade, elle présenLe l'anesthésie la plus absolue, .le fais ôler les liens qui lui serrent les mains, en maintenant ceux des pieds, et j'ordonne des alfusions froides sur la tête et la poilrinc. Ce simple traitement amène du calme, .le prescris une potion aromatique avec du laudanum , à prendre
(1) Bouc h aidât, Annuaire, etc.;
(2) Celait une personne () ui i naïade,
: Fum
par cuillerées. La malade s'endort profondément, et je la fais débarrasser des entraves qu'elle avait à ses pieds.
«Vers le soir je la revois; le calme était complet, la figure exprimait un état de somnolence et de narcotisme, et elle faisait des efforts pour tenir les yeux ouverts. Le lendemain , M me X.... était bien ; elle ne se rappelait qu'imparfaitement ce qui venait de se passer, et un étourdissement plus ou moins prononcé dura chez elle près d'une semaine. »
M. Mongeri cite aussi un cas de narcotisme chez un mangeur habituel de chanvre, il l'en tira par des affusions froides et par l'administration à l' intérieur de quelques cuillerées d'eau-de-vie.
Le traitement de cette ivresse est formulé dans les signes qui précèdent; est-elle peu violente, on essayera d'abord des boissons acides, puis on emploiera les affusions froides, les grands bains frais. S'il y a narcotisme , on tâchera de réchauffer le malade, de le réveiller ; on lui appliquera le traitement que réclame l'intoxication par l'opium.
Il n'est pas besoin maintenant d'indiquer combien est funeste l'abus d'un tel enivrant ; si les suites immédiates présentent ordinairement peu d'inconvénients , il n'en est pas moins vrai que l'usag'e répété conduit ou à l'idiotisme ou à la folie. Il est aussi blâmable que l'abus des boissons fermentées. Ceux qui, par curiosité ou par eqvie
d'observer, ont pris du hachisch , savent combien on doit être modéré dans l'absorption de cette substance; cependant, peut-être serait-elle utile aux splénétiques , aux hypochondriaques , sans cesse préoccupés des ombres de la vie. Enfin , si le hachisch ne donne pas le génie à ceux qui vainement chercheraient des inspirations dans l'ivresse, à faible dose du moins, il agit comme tous les excitants , comme une lasse de café , ou un verre de vin généreux. Il favorise l'exercice de la pensée, qui, concentrée en elle-même, est alors plus apte à élucider les questions ardues : l'homme voit plus clairement ses plans, en démêle mieux l'ordre véritable ; sous l'influence modérée du hachisch , la réflexion est plus soutenue. Mais si le chanvre indien peut avoir quelque utilité, c'est dans la thérapeutique ; il a été essayé dans beaucoup d'alfections : malheureusement nous n'avons jusqu'à présent que des résultats incertains; et de nouvelles expériences thérapeutiques sont nécessaires.
Essais thérapeutiques. — M. Villemin a employé la teinture de haebischine dans la période algïde du choléra, à des doses représentant de0,09à 0,15 de résine; il dit avoir obtenu quelques résultats heureux. M. xMoreau (de Tours) partage son opinion ; il admet que c'est en surexcitant le système nerveux que ce médicament, administré à des cholériques dans un état de prostration plus ou moins
considérable, détermine chez eux une réaction salutaire. En 1849, on a tenté cette médication à Paris, mais elle n'a donné aucun résultat satisfaisant. M. Gastinel recommande une potion dans laquelle la dose de cannabine est plus élevée :
Potion contre le choléra.
Pr. Infusion de camomille. ... 96 grammes.
Sirop simple 30 —
Teinture de hachischine.. 40 gouttes.
M. Gastinel formulait une teinture dans la proportion de .5 centigrammes de cannabine pour 10 gouttes d'alcool. La teinture qui est le plus usitée est l'alcoolé suivant :
Alcoolè de hachischine (Dorvault).
Cannabine 1 gramme.
Alcool à 90° 10 —
F. dissoudre; laissez quelques heupes eu contact, et filtrez.
D'après le professeur Christison, d'Edimbourg*, les préparations de hachisch jouiraient de la propriété d'activer, d'accélérer les contractions de l'utérus, et, chose remarquable, il n'y aurait alors XLucun de ces phénomènes d'ivresse, d'irritation qui suivent ordinairement l'absorption de ce mér dicament : son mode d'action diffère de celui du seigle ergoté, les contractions sont immédiates, peu nombreuses, plus énergiques que celles qui sont produites par l'ergot de seigle.
Le D r Gregor a répété ces essais. Il a administré le hachisch à 16 femmes. Chez 9 l'action a été nulle. Chez les autres, les contractions utérines devinrent plus fortes et plus fréquentes 4 ou 5 minute» après l'ingestion du hachisch ; la durée du travail paraît diminuée de moitié. Le chanvre doit être administré quand le col commence à se dilater.
M. Debout prescrit des pilules de lupulin et de chanvre dans les aménorrhées accompagnées de migraine ou de douleurs aux époques menstruelles.
Pilules de lupulin et de chanvre:
Extrait alcool, de chanvre indieu.. . 10 ceutigr.
Lupulin 20 —
F. s. a. 100 pilules, 2 ou 3 chaque soir.
Cet agent a été aussi employé comme calmant dans l'ophthalmie rhumatismale ; cette affection s'accompagne de douleurs continues très-intenses, et laisse après elle une grande irritabilité nerveuse. On a employé avec succès la teinture de Cannabis indica à la dose de 8 à 20 gouttes prises le soir. Nous savons que le hachisch dilate la pv^r pille.
Mais c'est surtout dans la thérapeutique des affections nerveuses qu'on peut espérer des résultats heureux de l'emploi de cette substance, et des tentatives ont été faites dans cette voie,
M. Aubert-Koche, considérant la peste comme une névrose du grand sympathique, a administré
la
nnabine anfieç quelque succès. Sur 11 cas,
il a eu 4 morts donl 2 subites, ce qui fit 7 guérisons.
M. O' Shang'nesy a donné le hachisch dans le tétanos trauniatique, et sur 7 cas 4 ont été suivis de guérison,
La Gazette hebdomadaire (21 avril 1854) cite 2 cas de guérison de tétanos obtenus îi l'aide du hnehisch par MM. les D r * Gaillard et Saussure.
M. Hubart, de New-York, a cité deux cas de névralgie faciale et crânienne guéris par cet agent.
« M. Corrigeai! a publié dans le Lmidon médical. Times un ouvrage plein d'intérêt sur l'usage de la teinture de Cannabis dans le traitement de la danse de Saint-Guy. Le premier cas est relatif a une jeune fille de 10 ans, malade depuis six semaines; elle commença par 5 gouttes de teinture, trots fois par jour, et, après onze jours de traitement, il y avait un amendement considérable. La quantité futalors portée graduellement jusqu'à 3 doses de 25 gouttes, et elle sortit guérie de l'hôpital après yêtre restée un peu moins de cinq semaines. La seconde malade était atteinte depuis un mois; il lui fallut quarante jours de traitement; la dose de la teinture était aussi de 25 gouttes, trois fois par jour. Enfin une jeune fille de 16 ans, malade depuis dix années, fut guérie au bnuUl'un mois.u(l).
Malheureusement ces succès n'ont pas élé con-
( I ) Trousseau et Pitlnux , Traité .le ihéru/e
firmes. M. Moreau, de Tours, a trouvé le hachisch impuissant dans la chorée, ainsi que dans l'épilepsïe.
Gel habile observateur, qui a le premier fixé (i) l'altention sur le hachisch, l'a essayé dans le traitement du délire mono-maniaque afin d'y substituer un délire aigui momentané. lia obtenu sept cas de g'uérison.
Chez les démens, le résultat physiologique a été à peu près nul; il en a été de même chez les stupides. Deux mélancoliques ont éprouvé une sensation assez vive, avec tous les caractères de g'fiîd' et de bavardage que procure d'habitude le médicament.
Enfin rappelons que son action sédative sur les organes génitaux a engagé M. Van den Corput à l'employer pour calmer les érections douloureuses delablennorrhagie. Ce praticien a formulé la poudre suivante :
Kulrail de chanv l.iijnilin récent . Sucre
-. s, a, à I doses, heure d'mlervall
10 cemîgr.
.1 prann me
11 deux chaque s
Jusqu'à présent, nous le voyons, tout ceci n'est qu'à l'état d'essai : les expériences ont besoin d'être reprises; maison peut répéter avec MM. Trousseau
(I) Du Hachisch et Je VMiènatiou mriilalc ln-8"; Pai
et Pidoux que : « tôt ou tard cet agent, qui exerce « une influence si considérable sur le système ner- «veux, entrera dans le domaine de la thérapeuti 7 « que et y occupera probablement une place impor- « tante (1).»
(I) Thérapeutique, t. Il, p. 108.
l'uis - A Pir-xt, imprimcMi ilr l.i Faculté <!■• Mwlrrinr. rue Mon<iMir-!f Pilnrr, 3l