XXXIV. Maladies dans lesquelles la lactation nous
apparaît comme jouant simplement le rôle de cause.
— Les considérations qui se rapportent à ce genre de maladies au point de vue de la lactation , peuvent se déduire des études auxquelles nous nous sommes déjà livré et qui les renferment implicitement.
En effet , nous avons constaté chez la nourrice un état d’éréthisme nerveux, un mouvement fluxionnaire et l’existence d'une pléthore ayant des caractères particuliers.
Delà, tout autant d’influences qui favorisent, chacune suivant son degré de prédominance relative , la production des maladies.
La suppression intempestive de la fonction peut entraîner à sa suite des conséquences différentes :
Tantôt elle provoque brusquement un changement vicieux dans la direction des mouvements fluxionnaires, et alors on voit survenir, suivant les dispositions individuelles et les circonstances environnantes , des éruptions , des épanchements , des phlegmasies dans divers points du corps. — D’autres fois la direction des mouvements fluxionnaires restant la même, l’arrêt de l’excrétion amène dans la mamelle des inflammations , des suppurations , etc.
— Que si , au contraire , l’état nerveux prédomine et coexiste avec une fluxion humorale médiocre, le trouble de la lactation pourra donner lieu à des névroses, des névralgies, etc.
Ent re ces maladies et le trouble de la sécrétion , il est impossible de saisir autre chose qu'un lien étiologique. Une fois qu’elles sont réalisées, rien n’y révèle l’existence d’un état particulier que l’on puisse appeler laiteux. La dartre , la pleurésie , le rhumatisme , la névralgie , etc. , ne revêtent sous cette influence aucun caractère commun ; quant à leur physionomie individuelle , elle reste la même que lorsque ces maladies surviennent dans des circonstances différentes , et ne reçoit d’autres modifications que celles qui résultent des agents extérieurs ou des dispositions du sujet.
XXXV. Nous venons de reconnaître que le trouble de la lactation est cause de maladies ; mais nous savons déjà que les maladies exercent, à leur tour, une influence funeste sur la lactation , et qu’alors le trouble de cette dernière n’est qu’un effet. Nous pouvons donc avoir à résoudre le problème clinique suivant : Une maladie existe chez une nourrice, en même temps l’on observe la diminution ou la suppression de la lactation : quel est de ces deux ordres de faits celui qui a ouvert la scène morbide? quelle est leur relation étiologique et leur dépendance réciproque?
Ces exigences de la pratique ne peuvent être remplies que par un examen approfondi de l’ordre d’évolution des phénomènes , de leur filiation et des
rapports qu'ils affectent entre eux. Sans doute cette analyse ne donne pas la clef de toutes les difficultés , mais elle aide toujours à les résoudre.
Un stimulus provoquant sur un point éloigné de la glande une fluxion pathologique plus véhémente que la fluxion physiologique , peut révulser cette dernière en appelant tous les mouvements vitaux et organiques vers le point affecté. C’est la démonstration de l’autagonisme judicieusement reconnu par Hippocrate. Ici la suppression de la sécrétion laiteuse se réduit aux simples proportions d’un symptôme ; elle dépend de la maladie, et si l’ébranlement dû à cette dernière ne dépasse pas certaines limites, la sécrétion pourra reparaître dans la glande, lorsque le stimulus morbide, ayant perdu de son intensité , sera dominé par la puissance du stimulus physiologique. Il n’est pas rare d’observer plusieurs oscillations successives qui révèlent un état à’ hésitation dans le système , et qui montrent au médecin l’opportunité et le mode de son intervention.
Lorsque la relation entre la maladie et le trouble de la lactation est inverse , celui-ci remonte au rang de cause et la maladie est du nombre des effets. Alors on remarque , en général , que l’état morbide qui doit suivre la suppression reste plus ou moins long-temps indéterminé : c’est un trouble introduit dans toutes les fonctions de l’économie par l’arrêt
de Lune d’entre elles, et si quelque organe, par ses* prédispositions fâcheuses, par sa faiblesse relative, résiste moins à l'effort morbide , il en devient le centre et le siège principal.
L’établissement de toutes ces distinctions, si désirable dans la pratique , est souvent au-dessus de notre puissance. — Ainsi , la cause déterminant l’apparition d’une phlegmasie viscérale , qui doit consécutivement absorber toute la fluxion mammaire , agit aussi le plus souvent et en même temps sur l’organe sécréteur de manière à troubler directement sa fonction. L’impression d’un froid vif qui amène une pleurésie , par exemple , s’est fait aussi ressentir simultanément sur les organes de la lactation, et c’est par ce concours d’influences, combinées avec les dispositions propres du sujet , que se réalise la maladie de la plèvre.
Le médecin doit toujours établir le traitement d’après l’énergie du mouvement fluxionnaire , la considération de l’organe où il se fixe , la nature de la cause provocatrice , les conditions individuelles , etc. Il essaie , et quelquefois avec succès, de retenir ou de rappeler la fluxion mammaire par des topiques attractifs ; quelquefois il s’efforce de la suppléer, eu dirigeant les mouvements sur des organes dont l’action sécrétoire est ordinairement active, les reins, le tube intestinal , etc. En un mot , il remplit toutes les indications qui se présentent et qui ne peuvent
être ici spécialement désignées, puisqu'elles n’offrent rien qui soit exceptionnellement applicable aux cas qui nous occupent.
XXXYl. De toutes les maladies auxquelles ou a imposé le nom de laiteuses, il n'y en a pas qui semble le mériter davantage que la fièvre puerpérale, véritable type de ce genre de maladies.
La fièvre puerpérale n'est nullement pour nous une maladie locale ; c’est une affection générale , caractérisée par des localisations multiples trèsdiverses, avec tendance à la production du pus.
Le péritoine même peut rester entièrement étranger aux scènes morbides , ainsi qu’aux altérations anatomiques qui en sont la suite, quoique , par des raisons faciles à déduire , la séreuse abdominale soit l’aboutissant le plus ordinaire des mouvements fluxionnaires qu’on remarque dans la fièvre puerpérale (Paul Dubois , Dufresne, Voillemier).
Nous avons constaté l’absence de toute lésion matérielle appréciable à la suite d’une fièvre puerpérale mortelle , et tous les auteurs qui nous ont transmis la relation d’épidémies de cette maladie ont consigné des observations semblables.
La fièvre puerpérale , dit M. Voillemier (1), n’est pas une maladie de tel ou tel organe en particulier;
(I) Hisl. de ta fièvre puerp. épidémiq. dans l’hôp. des ctiniq. , IS-tH. — Journ des coun inéd. chirurg., 7e année, p. %.
ce n'est pas plus une métro-péritonite qu’une phlébite utérine ou une lymphite, mais une affection essentiellement générale avec une tendance pyogénique.
La fièvre puerpérale ne mérite pas non plus à nos yeux le nom de maladie laiteuse , attendu que sa physionomie n’emprunte rien de particulier aux troubles de la lactation , lesquels jouent bien dans certains cas, pour sa production , le rôle de cause occasionnelle, mais ne sauraient suffire à L explication de sa genèse. Aucune des formes diverses que cette fièvre a revêtues , n'a pu être rattachée à un état quelconque de la lactation ; le trouble de celle-ci n’a imprimé aux phénomènes morbides aucun cachet qui ait pu le révéler.
Les seuls rapports qu’il nous soit permis d’établir entre la lactation et la fièvre puerpérale, sont les suivants: la fièvre puerpérale débute quelquefois au milieu même de la fièvre de lait , et alors les phénomènes locaux de cette dernière sont imparfaits , incomplets, écourtés , et nullement en proportion avec les symptômes généraux (1); tantôt la fièvre précède l’établissement de la sécrétion mammaire ; tantôt au contraire, et c’est le cas le plus fréquent, la fièvre est postérieure au développement de la lactation. Mais, dans tous ces cas , la lactation est
(1) P. Dubois, Rép. des so. méd. T. XXVI , p. 3435-.
incompatible avec la fièvre puerpérale, en sorîe qu’elle est empêchée ou supprimée par elle.
Quand la lactation s’établit pendant le cours de la fièvre préexistante ou qu’elle se maintient malgré l’apparition de cette dernière ; c’est une circonstance heureuse, annonçant une moindre gravité dans les désordres généraux et une persistance dans les mouvements synergiques qui se lient à la santé et tendent à s’exécuter normalement. Bans ces cas, le praticien favorise une pareille solution en appelant la fluxion vers les mamelles par des moyens appropriés.
Le trouble de la fonction des mamelles peut donc faire intervenir dans la méthode de traitement une indication particulière; mais ce n’est pas de là que se déduisent les grandes et principales indications. L’origine de ces dernières se tire de l’étude analytique des éléments constitutifs de la maladie, rapprochée de la considération des influences extérieures et surtout des constitutions régnantes.
XXXVII. En démontrant qu’il était impossible d’établir une classe distincte de maladies laiteuses , nous avons implicitement décidé qu’il ne pouvait exister un traitement qui convint, d’une manière constante et uniforme , aux divers états morbides qu’on avait jusqu’à ce jour désignés sous ce titre. En outre, dans le cours de noire travail , et toutes
les fois qu’il a été question de quelque maladie se rattachant à la lactation , nous avons indiqué les bases de la thérapeutique qu’elle réclame au point de vue de ses relations avec la fonction laiteuse ; nous n’avons donc point à présenter ici un ensemble de préceptes thérapeutiques comme complément de nos études sur la lactation.
Rappelons, toutefois, que le praticien doit employer tous les moyens propres à activer ou à ramener la sécrétion laiteuse , lorsque cette fonction supprimée ou diminuée peut être considérée comme étant la source de l’état morbide , ou comme influençant d une manière fâcheuse la marche de ce dernier. Alors le retour de la fonction est la crise la plus heureuse que l’on puisse obtenir. Pour démontrer jusqu’à quel point s’exercent quelquefois de pareilles influences , il me suffira de rapporter le fait suivant.
Une dame se maria à 22 ans , et eut , depuis , quatre enfants, qu’elle nourrit tous, sans qu’il en résultât de phénomène remarquable. A 43 ans, les règles se supprimèrent complètement , après quelques irrégularités. Trois ans plus tard , il se manifesta dans la hanche droite une douleur vive , qui descendit dans la cuisse et s’étendit ensuite jusqu’au talon , en prenant les caractères de la sciatique. Tous les moyens thérapeutiques furent inutiles, et la malade y avait renoncé depuis huit
ans, lorsque, donnant des soins à son petit-fils, il lui vint à l’idée de lui présenter le sein , espérant calmer ainsi ses cris, pendant l’absence de sa mère. Grande fut sa surprise de sentir, après quelques efforts de succion , le lait monter et de voir le nourrisson aspirer, en effet , un fluide d’apparence toutà-fait laiteuse. Cette dame avait alors 5 ï ans, et seize ans s’étaient écoulés depuis sa dernière couche. Toute émue de cet évènement, elle appela M. Fréjacque , qui fut témoin du fai!. Cette sécrétion imprévue mettant le praticien sur la voie d’un effet révulsif possible par rapport à la névralgie sciatique , il engagea la malade à se faire téter par un petit chien. Ce nourrisson mourut au bout d’un mois, dans un grand état de maigreur. M. Fréjacque prescrivit alors des frictions , des purgatifs, des tisanes délayantes et autres moyens usités en pareil cas. Depuis cette époque, la névralgie, qui s’était déjà fort amendée quand commença la succion , a disparu complètement et ne s’est plus reproduite (1).
Dans ce fait remarquable , auprès duquel nous pourrions placer d’autres faits analogues, nous voyons le retour inopiné d’une fonction naturelle faire cesser un état morbide qui n’avait évidemment avec elle aucun lien étiologique. Il serait difficile , quelque tendance que l’on eût vers l’adop-
(I) Journ. de méd. de Toulouse, etJourn. des conn. méd.chir.,
année, p. 252.
tion des doctrines anciennes, de voir chez ce sujet une maladie laiteuse , et pourtant c’est la sécrétion de la mamelle qui a commencé la guérison ; mais ce n’est là qu’un effet d’antagonisme dans lequel le travail de la glande s’est substitué à un acte pathologique d’une autre nature.
Ces sortes d’observations , rapprochées de celles où la suppression laiteuse a été le premier phénomène observé, sont très-propres à en éclairer la théorie.
Une dame de vingt-un ans , bien portante, d'une excellente constitution, nourrissait son enfant avec le plus grand succès. A la suite d’une vive impression morale le lait tarit brusquement et ne reparut pas malgré les efforts de l’art. Survint une aménorrhée qui dura huit ans. Depuis son accident , la dame qui avait un embonpoint convenable , maigrissait sensiblement. A l’âge de 29 ans elle contracta la rougeole ; à peine l’éruption se fut-elle montrée que le lait coula avec abondance. Il fallut avoir recours à de petits chiens pour débarrasser les mamelles de la grande quantité de ce liquide qui y affluait. Après l’exanthème la sécrétion laiteuse alla en diminuant; les menstrues reparurent et revinrent avec régularité ; au bout de trois mois , la dame tout-à-fait guérie devint enceinte et accoucha heureusement (1).
(I) Brière de Roismont , do la Menstruation, pajj. 32i.
( loi )
Ici l’ébranlement occasionné par la suppression de la lactation retentit principalement sur les organes génitaux liés aux mamelles par d’étroites sympathies : de là , l’aménorrhée et ses conséquences pour tout le système. L’éruption qui opéra la métasyncrise excita la sécrétion du sein , et sous cette nouvelle influence sympathique l’utérus reprit son énergie et accomplit les fonctions nécessaires au maintien de la santé.
Le praticien, imitant la nature, agira dans uue semblable direction thérapeutique, lorsque daus la (iliation des phénomènes il pourra trouver les mêmes indications, et surtout lorsque le point de départ de la maladie sera la suppression de la lactation elle-même.
D’autres fois c’est la sécrétion laiteuse dont il faut diminuer l energie ou provoquer la suppression : les dérivatifs de toute sorte , et spécialement les sudorifiques , les diurétiques et les purgatifs , nous aident à obtenir ce résultat, soit en déterminant des évacuations , soit en appelant le mouvement fluxiounaire sur des parties éloignées de la mamelle. Mais la matière médicale nous fournit-elle en outre des agents propres à modifier l’aptitude particulière de l’économie à la fonction laiteuse, et à supprimer la sécrétion qui en est le complément ? Existe-t-il des spécifiques anti-laiteux ?
XXXVIII. Une action constante dans les limites des contingences vitales; an défaut de rapport appréciable entre l’effet thérapeutique et la nature de la maladie qu'il guérit, et enfin la propriété d’attaquer directement un état du système que le raisonnement ne peut déterminer : tels sont les caractères auxquels nous reconnaissons un médicament spécifique. Peut-on les retrouver dans les anti-laiteux considérés en dehors des hypothèses qui en avaient multiplié le nombre et exagéré l’importance ?
Les anciennes pharmacopées nous offrent , en effet , de longues listes de médicaments décorés de ce titre; mais cette richesse trompeuse n’a pas tenu devant les données d’une rigoureuse observation. Dans ceux qui sont restés à la pratique et dont le camphre est le plus usité , nous retrouvons sans doute des caractères de spécificité , mais nous n’oserions les assimiler complètement, sous ce rapport , au quinquina et au mercure qui en sont les véritables types. Nous admettons des degrés, et dans beaucoup de cas nous serions disposé à réserver , dans l’effet anti-laiteux , une part aux divers mouvements curatifs , parmi lesquels les évacuations semblent tenir le premier rang.
Nous n’aurions que l’embarras du choix pour placer à côté du camphre dont la vertu anti-laiteuse est incontestable et généralement reconnue, les
médicaments qui paraissent jouir aussi à un certain degré d’une propriété semblable. Sans parler de la menthe, de la canne de Provence, du souci (1) et autres que l’on a long-temps rangés gratuitement dans cette classe, nous devons signaler certaines substances telles que des sels purgatifs auxquels des praticiens accordent , en outre , une propriété anti-laiteuse toute particulière. On sait que le sulfate de magnésie et les follicules de séné font la base du petit-lait de Weisse encore aujourd’hui si renommé. L’acétate de potasse est administré à petites doses et dans le même but avec la plus grande confiance par des médecins expérimentés.
Nous le répétons, le camphre paraît jusqu’à ce jour être le seul médicament dont la vertu anti-laiteuse soit à l’abri d’un doute. Et si quelquefois il détermine des sueurs plus ou moins apparentes ou d’autres évacuations, il n’en est pas moins vrai que, lé plus généralement , son action à peu près constante ne peut être déterminée et lui mérite le titre de spécifique. On l’administre à l’extérieur et à l’intérieur, ordinairement associé aux évacuants et surtout aux diurétiques. Le camphre et le nitre sont les éléments de la plupart des remèdes anti-laiteux.
Avant de clore cet article qu’on me permette une réflexion.
(I) DesboU de Rochefort, Matière méd. T. II, pag. 520.
J’ai ou déjà l’occasion de signaler les rapports que l’on peut établir entre le lait et le iluide spermatique. Ne pourrait-on pas ici faire un nouveau
rapprochement entre leseffets thérapeutiques du camphre , envisagés d’une part comme sédatifs du système génito-urinaire , et de l’autre comme anti-laiteux ? On retrouverait, en effet, dans ce rapprochement et à un autre point de vue, cette solidarité qui relie, dans l’état morbide comme dans la santé, toutes les fonctions qui concourent à l’acte générateur.
XXXIX. La nature de notre travail exige maintenant que nous arrêtions notre attention sur un sujet dont l’importance égale les difficultés : nous voulons parler des faits morbides connus sous le nom de métastases laiteuses .
Les métastases forment un des chapitres les plus importants de l’histoire de l’humorisme an dixhuitième siècle. Toutes les maladies , à l’exception des maladies nerveuses appelées pour cette raison maladies sans matière , étant produites et entretetenues par la présence d’humeurs plus ou moins viciées , le déplacement de ces humeurs devait tiare} le ment jouer un rôle éminent dans la pathologie.
Les idées de Ituysch , de Bordeu et de Fouquet sur la structure et la disposition du tissu cellulaire facilitaient singulièrement la compréhension des
métastases , en indiquant la voie organique à travers laquelle pouvait cheminer l’humeur déplacée» par suite d’une détermination vicieuse de la nature ou de l’art.
Il va sans dire que les maladies laiteuses avaient aussi leurs métastases.
Toutes les fois que la fluxion qui s’opère sur les mamelles pendant la lactation venait à être plus ou moins brusquement supprimée , le lait rentrant dans la masse des humeurs donnait lieu aux ravages les plus multiples et les plus divers» soit qu’il se portât dans le tissu cellulaire extérieur et y produisit des abcès ou dépôts laiteux , soit qu’il s’épanchât en nature dans les cavités splanchniques , à moins que le système vivant ne parvînt à s’en débarrasser par la voie des selles » des urines » de la sueur» etc. Il suffit d’ouvrir les auteurs du dernier siècle, et même encore plusieurs auteurs des premières années du siècle actuel , pour trouver à chaque page des observations de dépôts laiteux, d’épanchements laiteux , d’urines laiteuses. Pujol, par exemple , ce praticien si remarquable à tant de titres, se montre très-peu exigeant dans ses théories des dépôts laiteux ; sou esprit judicieux ne pouvait méconnaître dans une métro-péritonite puerpérale un caractère inflammatoire , mais c’était la masse laiteuse qui faisait le matériel de V inflammation. Et si le déplacement de la fluxion qui aurait
dù se diriger vers les mamelles ne suffisait pas à l'explication , il n’hésitait pas à admettre que , dans une nouvelle accouchée où lous les systèmes de V abdomen regorgent de lait , il y avait une véritable rupture de quelques vaisseaux lactés qui produisait l’épauchement laiteux (1).
XL. Or, la science moderne est-elle parvenue à constater, à l’aide du microscope ou de l’analyse chimique , la présence du lait en nature dans les divers liquides physiologiques ou morbides où les anciens radmettaient constamment ?
Nous n’hésitons pas à répondre négativement , non que quelques faits affirmatifs ne puissent être produits; mais ces faits sont douteux, incomplets , et d’ailleurs si rares , tandis qu’ils devraient être vulgaires, qu’à nos yeux cette considération suffit pour trancher la question et pour reléguer ces quelques faits , fussent-ils aussi probants qu’ils le sont peu , au rang des cas exceptionnels qui ne sauraient servir de base à une doctrine aussi générale que celle des métastases laiteuses.
Prenons le fait le plus accrédité , celui de la présence du lait dans les urines, et voyons quelles sont les notions que la science actuelle nous fournit à ce sujet. Bùrdach (2) l’admet sans restriction , mais il n’appuie son opinion que sur des obser-
(1) Ptjol , OEuvres diverses , T. IV, p. 307 , 1802.
(2) Loc. cit. T. VIII, p. 244.
vations de Peu, Tissot , Berend et autres , dont les assertions exigent une révision. Berzélius, Canubio, Mayer , Oswald , etc. , ne fournissent point de faits qui soient plus probants dans leur ensemble.
Voici comment s’exprime M. Donné qui a spécialement étudié cette question :
«Existe-t-il des urines réellement laiteuses? A en croire les observations rapportées par les auteurs, non-seulement il existerait des urines de cette espèce, mais les exemples seraient loin d’être rares. Certes, si on entend par urine laiteuse des urines de couleur blanche rappelant la nuance du lait , rien n’est plus commun; si même il suffit de la présence d’une matière grasse en excès , donnant par sa condensation un aspect blanchâtre et laiteux au liquide, pour établir le fait d’une urine laiteuse , on en rencontrera encore assez facilement des exemples. Mais si par urine laiteuse on veut désigner , comme on doit le faire , une urine contenant les éléments essentiels du lait , c’est-à-dire la matière grasse , la matière caséeuse et le sucre de lait , non-seulement les cas d’urine laiteuse deviennent très-rares , mais il est même douteux qu’il en existe. Quant à moi , je n’en ai jamais rencontré que par suite de supercheries de malades qui ont été découvertes , et M. Rayer est dans le même cas. Nous avons cru , l’un et l’autre, avoir un jour trouvé une véritable urine laiteuse chez une jeune femme qui rendait effecti-
vcment une urine blanche, dans laquelle l'examen microscopique faisait découvrir des globules butyreux, et qui précipitait du caséum par l’acide acétique; mais la circonstance des globules gras , absolument semblables à ceux du lait, calibrés comme eux , fut précisément ce qui me donna des soupçons. Nous crûmes donc devoir redoubler de précaution auprès de la malade qui rendait l’urine en question, quoique cette femme n’eût, en apparence , aucun intérêt à nous tromper, qu’on l’eût soumise à une grande surveillance et même à quelques épreuves assez rudes; nous nous décidâmes à la sonder , et nous obtînmes une urine parfaitement claire et normale.
Nous étions donc dupes de l’une de ces inexplicables supercheries que l’on rencontre assez souvent dans les hôpitaux , par lesquelles certains malades simulent des affections rares , sans autre hut que de tromper ou d’occuper d’eux. La femme dont nous parlons convint qu’elle avait eu l’adresse, chaque fois qu’on lui avait demandé de son urine , d’y introduire quelques gouttes de lait , à l’aide d’un petit flacon qu’elle tenait caché dans son lit.
On ne saurait donc se tenir trop en garde à l’égard des urines laiteuses, puisqu’on n’en rencontre plus depuis que l’on y regarde de près, tandis qu’autrefois on les disait si communes (1). »
(1) Donné, loc. cit pag. 2C8.
M. Rayer, dont T autorité est imposante en pareille matière, a discuté d’une manière logique et approfondie, tous les faits d’urine laiteuse consignés dans la science (1). Nous pourrions, nous aussi , ranger toutes les observations connues en quatre séries principales: 1° les cas d’urine dans lesquels on assure, sans en donner des preuves convaincantes , avoir trouvé tous les éléments du lait ou au moins le caséum ; 2° les cas d’urine, d’apparence laiteuse , coagulable par la chaleur ou par les acides, mais dans lesquels l’existence du caséum ou des globules graisseux n’a pas été constatée; 3° les cas d’urines évidemment purulentes et désignées sous le nom de laiteuses , seulement d’après leur appa reuce ; 4° enfin, les cas d’urine contenant des phosphates ou des urates qui, eu restant en suspension, donnent à l’urine une apparence jumenteuse ou laiteuse.
La plupart des auteurs qui ont admis le caséum ou le lait en nature dans les urines, n’ont tenu compte que des apparences et se sont contentés d’un à peu près : telle est , par exemple, l’observation si connue et souvent répétée d’Alibert et de Caballe. Ces auteurs n'hésitent pas à attribuer l’aspect laiteux des urines au caséum ; mais , ainsi que l'observe M. Rayer, il est reconnu aujourd’hui que
(1) Rajcr, Traité des maladies des icius, T. I r, pag. 1 50- 167-
l'opacité du lait est due uniquement à la matière grasse , et que la caséiue , pas plus que l’albumine à l’état de dissolution , ne peut donner à l’urine l’apparence laiteuse. Tout ce qu’on peut présumer de cette apparence, c’est donc que l’urine en question renfermait une matière grasse , et ce n’est que dans le cas où cette matière aurait été mélangée à d’autres éléments du lait , que l’on aurait pu croire à la nature laiteuse de l’urine. Or, les essais mentionnés n’ont point amené de résultats concluants.
Dans le journal de médecine pratique de Hufeland, M. Oswald fait mention d’urine laiteuse, déposant un sédiment analogue à du fromage et appartenant à des femmes atteintes de fièvre puerpérale. Mais aucune expérience chimique ou microscopique ne sert de base à ces assertions. On ne peut donc que ranger ces faits à côté de ceux de Smellie , de Puzos , de Peu , de Van-der-Viel , etc.
Welscli avait évidemment confondu le pus avec le lait dans les urines laiteuses qu’il a décrites Bonnet, Schenck et Baillou ont commis la même erreur.
Les archives allemandes de la médecine physiologique rapportent l’histoire d’une femme à laquelle le professeur Itothmund de Munich (1) amputa une mamelle au moment même où la lactation était
(l) Premier cahier, 1 B 47 .
( ni )
très-active. Quelques heures après, la sécrétion urinaire présenta des caractères nouveaux , le liquide devint épais et sédimenteux ; mais ni l’analyse chimique, ni le microscope n’y découvrirent aucun élément du lait. Les urines ne renfermaient que les matériaux en excès qu’elles charrient si souvent après la manifestation de quelque trouble notable dans l’organisme.
On peut donc, en résumant avec M. Rayer l’examen de toutes les observations connues d’urines réputées laiteuses, considérer comme seules admissibles jusqu’à ce jour, les conclusions suivantes :
1° L’existence d’urines naturellement laiteuses, quoique généralement admises par les physiologistes et les pathologistes, n’est démontrée par aucune expérience rigoureuse. Quel que soit le mérite des observateurs , un tel fait ne peut rester dans la science sur de simples témoignages , isolés de preuves expérimentales.
2° Tout ce qu’on peut conclure des faits publiés, c’est que la présence d’une quantité notable de matière grasse dans l’urine lui donne une apparence laiteuse.
3° La caséine et les globules du lait n’ont encore été vus que dans les urines rendues laiteuses par artitice.
4° De semblables urines ou des urines naturellement laiteuses, s’il en existe, peuvent être facilement
distinguées aujourd’hui des urines albumino-graisseuses ou purulentes, par l’inspection microscopique, aidée des réactifs.
5a Une urine laiteuse doit contenir de la caséine coagulable par l’acide acétique, et présenter des globules laiteux au microscope.
Ce que nous venons de dire des urines laiteuses , nous pourrions le répéter à l’occasion des autres sécrétions naturelles ou morbides que l’on a trop souvent , d’une manière irréfléchie , douées des mêmes propriétés.
XLI. Toutefois, ce serait mal comprendre notre pensée, si l’on voulait induire des considérations précédentes , qu’à nos yeux, tout ce qui a été écrit jusqu’ici sur les métastases laiteuses ne renferme aucune observation pathologique, aucune indication pratique , dignes de rester dans la science moderne.
Si le dix-neuvième siècle a été amené à restreindre singulièrement le champ des métastases humorales, en revanche il a élargi d’autant celui des métastases purement dynamiques , s’ii est permis de parler ainsi ; et là où nos prédécesseurs ont cru trop souvent voir des déplacements d’humeurs, fidèle à l’observation, nous ne voyons, nous , qu’un trouble plus ou moius profond des efforts synergiques de l’économie , trouble par suite duquel des actes pathologiques se succèdent rapidement dans des points différents, ou bien un travail morbide se
déplace. Aussi , à côté des métastases goutteuses ou rhumatismales , par exemple , pourrait-on peutêtre, saus trop forcer l’analogie, ranger ces états nerveux décrits par Tissot , et qui , localisés dans certaines parties du corps, se déplacent et reprennent leur premier siège avec tous les caractères des véritables métastases.
La métastase, envisagée à son point de vue le plus élevé, n’est donc autre chose que le déplacement d’un travail ou d’un acte morbide, et son transport plus ou moins prompt sur une partie plus ou moins éloignée de son siège primitif. Maintenant que la disposition particulière de l’économie , que la qualité des matériaux dont elle est en quelque sorte saturée pour alimenter la lactation , que Y exsudât puerpéral , suivant l’expression de M. Puchelt , aient leur part d’influence dans les mouvements fluxionnaires qui s’opèrent dans les maladies, cela doit être accepté ; mais autre chose est d’admettre le lait en nature dans les sécrétions les plus diverses, ou dans les épanchements qui s’observent lors des phlegmasies puerpérales localisées; autre chose est de reconnaître l’influence de la pléthore blanche, de la plasticité particulière des humeurs qui se lient à l’état puerpéral , état qui compte la fonction laiteuse au nombre de ses éléments.
L’interprétation purement humorale est surtout difficilement acceptable à l’égard de ces maladies chroniques si diverses , qui n’étaient aux yeux des anciens que des maladies dues à la fixation du lait dans un point de l’économie. Les faits qu’ils invoquaient ne peuvent lui être rattachés qu’en les torturant au gré d’une théorie préconçue. Le système vivant peut sans doute, pendant un temps plus ou moins long , manifester par divers symptômes l’impression qu’il éprouve de la suppression prématurée d’une fonction utile, incomplètement opérée. C’est là une loi de la nature humaine que Van-Helmont , dans son langage métaphorique , appelait la substitution d’une idée morbide à une autre. Mais alléguer la présence du lait comme entretenant sourdement et sans jamais apparaître aux sens les maladies les plus disparates , ne seraitce pas se contenter d’une supposition gratuite?
Toutes les suppressions d’une évacuation quelconque , naturelle ou éventuelle , périodique ou continue , peuvent produire les mêmes maladies ; la suppression de la transpiration , des menstrues , des lochies, du lait, des hémorrhoïdes, donne également lieu aux phlegmasies , aux hydropisies , aux rhumatismes, aux diarrhées, aux dépôts, etc. ; et toutes ces maladies, quelle qu’eu soit la cause, présentent la même marche et indiquent en général les mêmes méthodes de traitement. Si elles offrent
quelques différences dans leurs symptômes et leurs résultats, c’est moins à la cause apparente qu’on doit les rapporter qu’à l’état particulier dans lequel se trouve l’économie au moment où la cause agit. On peut donc dire avec Petit : La cessation subite d’une évacuation quelconque est une véritable cause de maladie, non parce que l’humeur de cette évacuation se porte sur une partie ou sur une autre, erre vagabonde, produit des désordres, mais parce que , dans l’état actuel de la constitution , cette évacuation est nécessaire à la santé, qu’elle est un résultat indispensable du concours harmonique de toutes les fonctions , et qu’en arrêtant ce résultat subitement, et sans provoquer une autre sécrétion qui puisse le suppléer , on trouble nécessairement ce concours harmonique et l’on fait naître des maladies plus ou moins graves.
L’admission du lait en nature dans un point quelconque de l’économie est, d’ailleurs, tout-à-fait contraire aux notions physiologiques les plus vulgaires. Comment pourrait-il en être autrement , puisque la cause première alléguée dans la pathogénie de ces états morbides est précisément la suppression de la sécrétion, c’est-à-dire de la fonction de la glande qui , seule , devait soumettre les matériaux répandus dans l’économie à cette combinaison dernière sans laquelle le lait ne peut exister ? Une théorie plus large et plus libérale est
celle qui tient compte de l'état particulier des liquides , dû à la modification physiologique imprimée par la puerpéralité, en même temps que du trouble amené dans les actes du système par la cessation intempestive d’une fonction.
XL1I. Les considérations qui précédent renferment , ce nous semble, l’interprétation la plus naturelle de la grande majorité des faits publiés sous le nom de métastases laiteuses. Et si ces considérations ne suffisaient pas pour légitimer notre manière de voir, nous pourrions invoquer à son appui l exiguité delà place qu’occupe aujourd’hui , dans l’observation et dans la pratique de tous les médecins, l’influence pathogénique du fluide laiteux lui-même. Autrefois vulgaires , les accidents qu’on lui rapportait ont de plus en plus diminué de nombre ou reçu d’autres noms , dès que les progrès de la science et une saine critique ont permis de leur donner leur signification véritable; du reste, il suffirait en quelque sorte pour juger la question qui nous occupe , de mettre la pratique des anciens médecins en regard de leurs théories. Nous avons montré comment agissaient Puzos et ses contemporains; il nous serait facile de mentionner la conduite de médecins plus modernes qui , à l’exemple de Boerhaave , oubliaient au lit du malade leurs doctrines hypothétiques. Sous ce rapport , Pujol,
Chambon et Gastellier méritent d’ètre signalés. Dans l’ouvrage de ce dernier spécialement , sur les maladies aiguës des femmes en couches , le tableau d’une saine pratique est placé presque toujours à côté de spéculations hasardées.
En sorte que , par une heureuse contradiction plus commune, au reste, qu’on ne pense dans l’histoire de l’art médical , la voix de l’observation a triomphé des suggestions les plus impérieuses de la théorie.
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