DES MALADIES QUI SE RAPPORTENT A LA
XXI. Une fonction devient la source d'actes pathologiques , lorsque , par une imperfection quelconque, elle dérange l’équilibre établi dans le système vivant et qui constitue la santé. Les résultats fâcheux dépendant du trouble d’une fonction sont en raison combinée, d’une part , de son énergie, de sa sphère d’action , de l’importance de son rôle , en même temps que du mode particulier de son dérangement, et d’autre part, des dispositions du sujet et tïëS^ciTüOTrstances au milieu desquelles il se trouve placé. La lactation entretient avec tout le reste du système des rapports trop étroits et trop multipliés pour que les phénomènes qui la composent puissent impunément dévier d’une manière notable. Par les mêmes motifs , elle est éminemment susceptible de refléter les désordres qui ont ailleurs leur origine, et de subir l’influence des modifications morbides qui se produisent dans les autres fonctions de l’économie.
Parmi les maladies que comprend la pathologie de la lactation, il faut tout d’abord établir des catégories.
1° Quelques maladies sont particulièrement liées
à la sécrétion glandulaire et à l'excrétion du lait , et les actes qui les constituent restent confinés dans l'appareil mammaire lui-même, ou, suivant l’expression de Bordeu , dans son département. Ici , les causes ont une action circonscrite , l’effet est principalement local. Si le système entier participe à la souffrance , c'est par suite d’une réaction symptomatique analogue à celle que provoquent les phlegmasies locales développées en toute autre occasion. Cette explication étant donnée , qu'il nous soit permis, uniquement pour la clarté de notre division, de les ranger sous le titre de maladies locales. Tels sont les engorgements, les phlegmasies de la glande mammaire , les lésions des mamelons , etc. , dont la lactation est devenue cause
Un second groupe de maladies se rattache à la sécrétion laiteuse considérée dans ses éléments essentiels et fondamentaux , savoir : la modification physiologique de tout le système , le mouvement fluxionnaire , et la présence au milieu des humeurs des matériaux destinés à la formation du lait.
Or, il s’agit de rechercher la nature des relations que ces maladies entretiennent avec le triple élément de la lactation , les caractères qu'elles lui empruntent, et les influences pathogéniques qu'elles en reçoivent. Cette classe comprend les maladies générales , et leur étude doit se résoudre dans l’exacte détermination de ce qui constitue les maladies lai te uses.
XXII. A. Maladies locales . — Les maladies de cette espèce dont nous devons nous occuper ici , sont susceptibles d’être envisagées d’une manière générale dans leurs rapports avec la lactation.
Ces rapports sont de trois ordres :
Tantôt , en appelant sur le sein une fluxion plus active , la lactation constitue un état de prédisposition morbide évidente. Alors, qu’une cause extérieure passagère ( froid , choc , frottement , etc. ) vienne à s’exercer sur un appareil dont la vitalité est exaltée et à troubler l’ordre de ses mouvements, et un état morbide ne tarde point à se réaliser.
Tantôt, au contraire, la lactation ne joue d’autre rôle que cIHufr idfc'fcairse occasionnelle , en facilitant, par suite des modifications anatomiques et physiologiques qu’elle entraîne, le développement de dispositions internes dialhésiques et idiosyncrasiques antérieures à l’établissement de cette fonction (cancer).
D’autres fois enfin , agissant par ses conditions mécaniques, la lactation devient cause vraiment déterminante ou efficiente de certaines altérations , telles que l’inflammation du mamelon, ses excoriations et ses crevasses.
Les phlegmasies sont généralement aiguës et rapides dans leur évolution ; elles ont une plus grande tendance à la terminaison suppurative. En
même temps que ces phlegmasies acquièrent une grande intensité, la sécrétion laiteuse diminue ou s’arrête. Lorsque celle-ci reparaît , c’est une preuve que la maladie perd de son acuité ; quelquefois même l’exagération de la fonction sert de crise à la fluxion inflammatoire.
Le traitement dérive de l’appréciation du rôle joué par chacun des éléments de la maladie , de la période à laquelle celle-ci est arrivée, et de la partie qui en est le siège principal. Ainsi , un excès de douleur demande les sédatifs ; la fluxion indique les évacuations sanguines en rapport avec son énergie et l’état générai du sujet ; les abcès superficiels sous cutanés, peu considérables , peuvent être livrés à la nature; les abcès profonds exigent promptement des ouvertures largement pratiquées , etc.
L’allaitement doit être supprimé dans les abcès glandulaires, spécialement dans l’intérêt du nourrisson auquel il ne fournirait qu’un lait altéré par du pus (Donné , Velpeau). Il doit l’être encore le plus souvent dans l’intérêt de la mère ; car il est d’observation que la sécrétion du lait prolonge la pblegmasie et sollicite la sécrétion du pus. A son tour, l’inflammation , arrivée à la période de sécrétion purulente , entretient et active même la production du lait , contrairement à ce qui a lieu au début et dans l’accroissement de l’état inflamma^ toire. Ce sont , dit M. Velpeau, deux fonctions ;
l’une physiologique , l'autre pathologique , qui se fortifient et s’excitent mutuellement. Ainsi s'expliquent la ténacité de certains abcès de la mamelle et la difficulté que l’on éprouve si souvent à les tarir (1).
Ces états morbides locaux peuvent avoir pour conséquence une réaction générale , la fièvre provoquée par une violente phlegmasie de la mamelle; d’autres fois l’ensemble de l’économie paraît rester étranger à l’acte pathologique.
Enfin , les lésions chroniques de toute nature dont la mamelle est le siège , peuvent avoir des relations plus ou moins manifestes avec une lactation antérieure.
Cette indication sommaire suffit à mon sujet en ce qui touche les maladies locales, qui ne tiennent à la lactation que par un lien étiologique plus ou moins facile à saisir, et qui, d’ailleurs, envisagées en elles-mêmes , mériteraient une étude spéciale étrangère à ma question. Tels sont certains engorgements , les inflammations , les suppurations , les dégénérescences de la glande mammaire et des tissus contigus. Mais il est quelques états morbides particuliers dignes d’être mentionnés séparément : je veux parler de ceux qui permettent de rattacher leurs phénomènes constitutifs à la présence dans l’intérieur de l’organe de la matière qu’il a sécrétée.
(1) Répeii. génér. des sc. médic. T. XIX, p. 43.
XXIII. Engorgement laiteux de la mamelle, — Cet état, connu vulgairement sous le nom de poil , consiste dans un gonflement, un endolorissement de la mamelle, un sentiment de tension et de pesanteur coïucidant avec l’absence de toute coloration inflammatoire, quelquefois même avec une pâleur plus apparente des téguments. Le sein est endurci, noueux et bosselé. On observe cet accident vers la fin de la grossesse ou dans les premiers jours qui suivent raccouchement. La cause prochaine de cette maladie est une véritable rétention , une stagnation du lait ou du colostrum dans les conduits de la mamelle. Ce liquide accumulé dans les canaux les dilate , les distend, et si cette influence dépasse certaines limites , elle peut amener une véritable phlegmasie de la glande avec réaction fébrile. Toute circonstance propre à mettre obstacle à l’excrétion , ou à susciter une activité plus grande de la sécrétion , sans une augmentation proportionnelle du mouvement excrétoire , peut amener l’engorgement laiteux. L’énergie de la fluxion laiteuse aux époques voisines de l’accouchement , et sans doute aussi l’état plus visqueux , moins ténu du liquide , expliquent la fréquence de cet accident à cette période de l’état puerpéral. Parmi ses causes occasionnelles, la plus fréquente et la plus manifeste est l’impression brusque d’un air froid sur le sein.
Le lait , ainsi retenu dans les canaux excréteurs t se présente sous des aspects très-variables , suivant le degré et l’ancienneté de l’accident, depuis l’état liquide ordinaire jusqu’à un état concret trèsavancé. La distension du sein peut donner à cet organe un volume prodigieux ; on a vu la collection laiteuse se porter à dix livres, en conservant toutes ses qualités physiques et chimiques (1).
L'allaitement ou la soustraction artificielle du produit sécrété sont les moyens les plus favorables à la solution naturelle de la maladie et au dégorgement. La succion opère une soustraction mécanique du fluide, et, de plus, elle provoque ou réveille l’action propre et expulsive des canaux excréteurs.
Mais, en outre de ces procédés qui n’ont pour résultat définitif que de compléter la fonction mammaire en rendant l’excrétion suffisante , on doit employer les agents susceptibles d’agir sur la sécrétion elle-même , et de tarir ainsi dans sa source la collection laiteuse. Ces agents sont peu nombreux ; mais l’expérience a démontré pour quelques-uns une propriété anti-laiteuse que l’on utilisera : nous en parlerons dans la suite.
Les agents qui déplacent le mouvement fluxionnaire porté sur les seins, ou qui déterminent une évacuation quelconque , s’opposent à l’engorgement laiteux et favorisent sa résolution : tels sont les
(!) Carpenlier-Méricourt , loc. cil., p. 12à
diurétiques, tes purgatifs et les sudorifiques , si souvent mis en usage contre une sécrétion laiteuse inopportune. Les sédatifs , les astringents et les répercussifs appliqués sur la mamelle aident encore à modérer la fluxion , mais leur emploi mérite une attention toute particulière. S’ils sont utiles dans les cas où le sein , par la surexcitation qui lui est propre , appelle et suscite une fluxion considérable , ils deviennent nuisibles lorsque l'effort sécrétoire part de tout le système. Alors , en effet , ces sortes de topiques ne font qu’accroître le défaut d’harmonie qui existe déjà entre l’action de l’organe glandulaire et les tendances générales de l’économie. Ils aident la fixation des humeurs dans la mamelle, et contribuent ainsi au développement de phlegmasies ou de toute autre lésion (1). Les médecins qui ne font pas ces distinctions, en voyant dans certains cas les accidents que je viens de signaler,
(1) L’action des topiques répercussifs , dans ces circonstances , obtient quelquefois l’effet désiré sans que la mamelle en soit particulièrement affectée. Ils empêchent alors réellement la fluxion d’aboutir à l’appareil glanduleux; mais il est aisé de prévoir que ce ne peut être sans danger pour l’économie. Voici un exemple des résultats fâcheux amenés par l’usage d’un moyen dont l’action est analogue , la compression sur une mamelle saine, dans le but d’empêcher la lactation. Baudelocque raconte qu’une femme ayant voulu s’opposer, le troisième jour des couches , au développement des seins en les comprimant, il survint des suffocations , de violentes céphalalgies et des convulsions, qui cessèrent dès que la fluxion laiteuse put se porter librement sur les mamelles.
ne savent qu’accuser, avec Gardien, la trop grande énergie du remède. Ces réflexions suffisent pour fournir les bases d’un traitement méthodique.
Quelques médecins ont doué certains médicaments topiques de propriétés spéciales pour diminuer la consistance du lait et favoriser son excrétion (A. Cooper, Velpeau , Couty). Les liniments ammoniacaux sont, entre autres, vantés non-seulement comme utiles au dégorgement des parties , mais encore comme exerçant sur le lait une véritable action chimique qui en augmente la fluidité.
La plupart des considérations thérapeutiques qui précèdent sont afférentes à l’étude de toutes les maladies qui se rapportent à la lactation.
XXIV. Tumeurs caséeuses ou butyreuses, — Depuis long-temps on a reconnu l’existence de ces tumeurs. <( Plusieurs auteurs , dit Mauriceau (1) parlent d'une maladie qu’ils appellent casealio , et dans laquelle le lait se convertit en fromage , ce qui arrive par le moyen de la chaleur, qui , faisant résolution de la partie la plus subtile du lait, celle qui est la plus grossière, vient à s'endurcir dans les glandes des mamelles. » Sauvages avait déjà donné à cette maladie le nom de mastodynia butyrosa.
C’est principalement à M. Velpeau que nous
(I) Loc. cit.T. !«’, p. 438, G* édit. 17 21.
devons quelques notions précises sur ce genre de maladies. A part l’engorgement laiteux déjà signalé et les kystes formés par la rétention du lait dans les conduits lactifères, dont Dupuytren fit publier quelques observations, M. Velpeau a rencontré des tumeurs solides formées par le lait lui-même (l).Sur le sein d’une femme de quarante ans qui avait nourri plusieurs enfants, il a observé une tumeur du volume des deux poings à bosselures très-saillantes, dure , d’une consistance qui tenait le milieu entre celle des tumeurs fibreuses et celle des tumeurs encépkaloïdes non ramollies, mobile, sans rougeur et qui était survenue à la suite d’une lactation et d’un léger engorgement du sein. L’extirpation permit de constater, au milieu d’une trame formée par des lames fibro-cellulaires entre-croisées de lobules glandulaires aplatis et dénaturés, une masse concrète, d’un jaune homogène ferme, ayant absolument l’aspect de fromage ou de beurre en grande partie desséché. — M. Donné , chargé de l’examen de ce produit, y trouva une multitude de globules ayant la forme et les propriétés chimiques des globules laiteux. Ils étaient mélangés avec des globules muqueux et des corpuscules granuleux caractéristiques du colostrum. L’eau agitée avec cette matière devenait blanche comme du lait et contenait les
(I; Rép. génér. des sc. raéd. t. XIX , p. 81 , 2* édit.
mêmes globules. Une chose digne de remarque, c’est qu’après l’extirpation et la cicatrisation de la plaie la tumeur se reproduisit , offrant chaque fois aux yeux de M. Donné la même composition. Le sein fut envahi par l’ulcération , ayant les caractères d’une ulcération d’encéphaîoïde , mais sécrétant toujours une matière butyreuse très-reconnaissable et facile à extraire. Tel était l’état de la malade lorsque M. Velpeau en a publié l’observation.
Ce fait est concluant ; il est surtout remarquable par les récidives qu’a présentées la lésion et par la ressemblance de son développement avec celui des cancers. La dégénérescence et la malignité peuvent donc, sous l’influence de causes diathésiques, devenir le caractère de ces tumeurs butyreuses. Cette notion doit dominer l’emploi des moyens thérapeutiques , et l’on pourrait tracer à ce sujet toutes les règles relatives au traitement du cancer. Nous devons ajouter , cependant, que le traitement préventif qui se rapportera à la lactation comme à une cause occasionnelle peut être ici plus efficace , et qu’il consistera dans l’usage de tous les moyeus propres à rendre la lactation régulière dans sa marche et dans ses terminaisons.
XXV. Infiltration laiteuse — L’engorgement des canaux lactifères peut amener, parleur rupture, l’infiltration de lait dans les mailles du tissu cellulaire
voisin et dans la mamelle. Ce qui a été écrit jusqu’à présent , me semble êlre une conception à priori , une vue de l’esprit plutôt que le résultat de l’observation. Cependant M. Velpeau (1) assure avoir observé l’infiltration laiteuse sur une femme de 38 ans , et avoir constaté , après une ponction exploratrice , la sortie du fluide laiteux à travers les mailles du tissu cellulaire. Les caractères que ce chirurgien assigne à cette maladie, sont uu gonflement de la mamelle, une diminution de consistance dans son tissu qui donne au toucher la sensation d’une masse spongieuse. Les diverses irritations mammaires sont les seules causes que l’on peut invoquer , et c’est d’abord contre elles qu’est dirigé le traitement. Si l’infiltration laiteuse est considérable et qu’il n’y ait pas en même temps lieu d’espérer l’absorption et la résolution , on devra imiter M. Velpeau, pratiquer des ponctions ou des incisions suivant les préceptes donnés à l’occasion des infiltrations sanguines.
XXVI. On rencontre quelquefois dans les mamelles des masses concrètes, dures , pierreuses, que l’on nomme calculs laiteux . Il parait rationnel de les rattacher aux modifications subies par quelque caillot laiteux , provenant d’une rétention ou d’un épanchement, et dont l’absorption a emporté tous
(I) Loc. cit.
les principes organiques en ne laissant que les matériaux terreux. Mais il faut avouer que les faits rares et imparfaitement observés où l’on a signalé ces concrétions, ne permettent pas encore d'en tracer une histoire complète.
XXV1Ï. Maladies du mamelon. — Avant de clore cet article relatif aux maladies locales , nous devons rappeler en quelques mots des lésions que l’allaitement fait naître dans le mamelon. L’accroissement de la sensibilité du mamelon, et la fluxion dont il est le siège pendant la lactation , le disposent aux maladies ; l’action mécanique de la bouche de l’enfant est une cause continuelle d’irritation , et de là , les inflammations , les excoriations , les gerçures de cet organe. La douleur qui naît de ces états peut devenir excessive pendant la succion , et se montre hors de proportion avec la lésion locale; elle triomphe parfois du courage le plus stoïque et du dévouement maternel le plus absolu ; alors ces lésions rentrent dans la catégorie des causes qui f troublant ou arrêtant la fonction de la mamelle , amènent les différentes maladies locales ou générales qui se rattachent à la lactation.
On n’ajoute pas généralement une importance majeure à ces lésions du mamelon , et on ne les considère que comme rendant la succion pénible et douloureuse pour la mère. Cependant, si l’on ob-
serve avec attention les femmes chez lesquelles se manifestent de semblables maladies, on s’aperçoit que ces dernières sont presque toujours liées à une mauvaise condition de la sécrétion lactée dont les enfants n’ont pas moins à souffrir que la nourrice elle- même, fi a été constaté que lorsque les crevasses ou les gerçures du seinr se montrent au début de l’allaitement , le lait est en même temps plus pauvre , moins abondant et chargé de matières muqueuses (1). Une telle coïncidence suppose une relation entre la cause des gerçures et celle du mauvais état du lait , qui, par sa petite quantité et par la difficulté avec laquelle il arrive dans la bouche de l’enfant, exige une succion plus énergique et plus irritante. A cela il faut ajouter que l’enfant étant mal nourri , sa salive peut contracter une sorte d àcreté qui contribue elle-même à corroder la peau (Donné). Aussi, parmi les motifs qui font supprimer l’allaitement , doit-on ranger le dépérissement du nourrisson aussi bien que les souffrances de la mère.
En outre , par sympathie et par continuité de tissu , l’irritation peut se propager jusqu’à la mamelle , et enfin , le mamelon peut être complètement détruit ou séparé par l’ulcération. Des moyens internes et externes combattent ces diffé-
(l) Annales d’obstétrique, mars 1842, p. 162.
rents états et sont variés suivant leur nature. Mais le moyen le plus efficace est ordinairement lasoustraction de la cause irritante , ou la suppression de l'allaitement. 11 reste toujours à combattre les états morbides généraux que l’on a pu découvrir, et suivant les idées déjà exposées , à remédier aux elFets du trouble ou de l’empêchement apporté dans la fonction laiteuse.
XXVIII. B. Maladies générales. — Avant d’exposer la manière dont nous croyons devoir euvisager les maladies générales qui se rapportent à la lactation , il nous parait utile de jeter un coup-d’œii rétrospectif sur l’état de la science aux époques qui nous ont précédé. Des changements si profonds, si radicaux ont été introduits à ce sujet dans les théories, que la plupart des enseignements et des ouvrages modernes n’ofTrent généralement aucune trace des doctrines de nos devanciers. Une distance immense les sépare, et cet hiatus est trop grand pour ne pas faire soupçonner le besoin d’une révision et d’une interprétation nouvelle des faits observés de part et d’autre. On s’aperçoit, du reste, que les déceptions laissées par un soiidisme exclusif ont produit déjà un commencement de réaction en faveur des doctrines humorales. Heureux si , dans celte voie, les médecins éclairés par l’expérience du passé n’accepteiit que les données réelles de l’observation , et,
loin de mettre leurs hypothèses et leurs explications à la place des faits , savent se conformer à cette parole de Slahl : Débet ante omnia medica palholo gia occupari circa res veras quæ vere sunt et existant.
Or , les résultats réels de l’observation n’autorisent pas l’exclusivisme des systèmes qui ont tour-àtour dominé la médecine. Dans l’étude des maladies comme dans celle de la vie, c’est embrasser une erreur que de n’envisager dans l’organisme qu’un seul des éléments qui le composent. On doit , au contraire, considérer à la fois les solides qui entrent daus la constitution du corps humain, les liquides dont il est pourvu , et les forces qui le régissent.
XXIX. L’humorisme a joué un grand rôle dans l’interprétation des maladies qui se rattachent à la lactation. C’est principalement dans le dix-huitième siècle qu’a dominé cette tendance. Notre projet n’est pas d’en tracer ici l’histoire méthodique, nous voulons seulement emprunter à cette époque quelques tableaux qui suffiront pour en déterminer le caractère.
Telle était alors la conviction de l’influence souveraine qu’exerce le lait, soit par ses altérations, soit par ses métastases, soit enfin par sa seule surabondance, qu’à priori toutes les maladies sur-
vernies pendant la grossesse et l'allaitement étaient déclarées maladies laiteuses. Ainsi , Puzos (I), passant en revue toutes les affections qu’il avait observées dans ces circonstances , les attribue à l’action matérielle du lait et se borne pour en établir Vétiologie à constater l’existence de la grossesse ou de la lactation. Sous le nom de dépôts laiteux , on trouve successivement désignés dans les trois mémoires qu il a joints à son traité d’accouchement (2) : des engorgements, des inflammations , des hydropisies, des dartres, des apoplexies , des paralysies, des aliénations mentales, etc. Suivant lui, les dépôts laiteux ou laits répandus sont (3) une maladie formée par le transport ou le séjour du lait dans une partie. Il n’est pas nécessaire que celte maladie soit annoncée par une tumeur sensible ou par un abcès pour mériter le nom de dépôts laiteux ; le lait peut se répandre , se fixer dans tous les viscères, dans la tête, dans la poitrine, dans le ventre et surtout dans les feuillets du péritoine. Il assigue pour caractère particulier à ces dépôts , leur terminaison suppurative et leur bénignité s’ils se fixent sur la mamelle ; leur indolence , leur mobilité , la facilité de leur déplacement et leur marche descendante s’ils s’établissent dans les membres inférieurs.
(1) OEuvres complètes, édit de 1759, iu-4°, des dépôts laiteux*
(2) Ibid. , p. 34 t.
(3) Ibid., p. 344.
Dans i’hypogastre , le lait s’arrête sur les membranes, les viscères étant plus exposes aux dépôts des autres humeurs. Le lait répandu peut constituer une fièvre intermittente , une fièvre maligne , la gangrène , ou enfin des maladies chroniques de toute nature. Le lait occasionne tous ces accidents par sa seule présence ou par sa viciation. Dans le premier cas , les chances de guérison sont nombreuses ; il y a plus de gravité dans le second ; « le lait dégénéré ne connaît ni remèdes, ni bornes. » Le lait répandu se coagule dans le corps de la femme , toutes les fois qu’il trouve un acide qui se mêle avec lui ; si sa coagulation n’a point lieu , il peut être évacué par un émonctoire naturel , et l’on a la sueur , la salive ou l’urine laiteuse , etc. Dans cette théorie, le lait se porte à la matrice pour y servir à la nourriture de l’enfant, et de là, après l’accouchement, il se dirige vers les seins; mais quelquefois le fœtus, pas plus que l’enfant nouveauné , ne peut consommer tout le lait que forme la mère , et son superflu s’échappe au-dehors ou va produire quelque part des accidents. Les lochies sont un lait surabondant que le nourrisson ne pourrait pas encore consommer.
Telles sont les bases de cette doctrine. Mais ce qui frappe quand on médite les écrits qu’elle a inspirés , c’est l'oubli complet que faisaient les médecins de leurs hypothèses quand ils ordonnaient la
thérapeutique. Puzos, par exemple, qui nous a laissé les preuves d’une sagacité et d’une habileté pratiques remarquables, semble ne plus songer au uom qu’il a donné à la maladie , et la combat par des moyens qu’avoue une méthode analytique rationnelle. Au début, et dans l’acuité, il attaque l’élément inflammatoire par la diète , la saignée et les adoucissants ; il oppose les bains au spasme, à la tension; il dérive la fluxion sur l’intestin et la peau par des purgatifs et des sudorifiques ; il combat les complications gastriques par les vomitifs , etc. Mais , nulle part , l’on ne voit une indication établie sur la spécialité de la cause supposée. 11 faut obtenir des évacuations , c’est là le précepte capital ; la saignée est le moyen le plus efficace ; elle débarrasse la masse du sang de la quantité de lait qui le surcharge (I). Celle conclusion logiquement déduite des prémisses ajoute une nouvelle hypothèse à la doctrine, en appelant anti-laiteux des effets thérapeutiques qui se rattacheraient plus naturellement au traitement des maladies franchement inflammatoires.
Une analyse rigoureuse des écrits de la même époque nous donne la conviction que Puzos et ses contemporains étaient trop préoccupés de la spoliation laiteuse, qu’ils attribuaient aux émissions san-
(Ij Ibid, y p. 36G*
guines. Delà, un abus des saignées contre lequel Puzos avait été vainement prévenu par Clément , son maître; de là, des insuccès dont ce médecin fait l'aveu naïf, dans des termes qui démontrent la funeste influence des idées préconçues, et les explications illusoires dont se contentent parfois les meilleurs esprits.
«J'ai eu le malheur, dit-il (1), de perdre plus d’une malade , malgré toutes les saignées que j'avais pu faire ; non que les saignées eussent été contraires , mais elles avaient été insuffisantes à cause de la puissance du mal auquel on ne pouvait opposer d'autre remède. »
XXX. On aura une idée complète de la doctrine des maladies laiteuses , si , à côté de l’analyse que nous venons d’en présenter, on place celle qu’a donnée lui-méme Sauvages dans sa Nosologie méthodique.
Ce fragment , véritable modèle d'une description nosologique et dont aucune traduction ne pourrait rendre la concision , présente d'une manière si parfaite l’ensemble des idées qui se rattachaient alors à ces affections, que l’on me pardonnera sans doute de le reproduire ici dans sa totalité :
Morbi lactei. — Chylus in puerperis et nutricibus re -
(I) Ibid., p. 355.
dundans , in sano corpore élaborât us , partim in mammis secretus abit in lac mammare , et in colo uterino lac uterinum prœbet qnod partim cum lochiis foras post partum emittitur . Utrumque lac, si foras non emittatur, et in massant sanguinis redeat , diversa producit incommoda et morbis lacleis mater ion suppeditat.
Lac aillent , cùm ad acidam fermenlationem sponte vergai et ad coagulant , excitai in mammis tumores inœquales, dolorificos, inflammalorios , inde abscessus scirrhosi , can cri; idem lac in glandulis axillarum , inguinum hœrens » in textti celluloso aggestuni , œdemala, phlegmatias, obstructiones inducit; ast acore suo diversos dolores , exanthe mata, acidam odorent inducit.
In aluntno eliam lac acescens , corruptum , coagulatum , vomitus , cardialgias , diarrhœas , aiiaquc généra morbo-
rum producit . Alia in nulricibus vero et puerperis
oriuntur à lacté suppresso .
Indicationes adimplendœ sunt ut lac alumnis suisprœbeant matres , adeoque cxcernatur per vias à Sapientissimo Numine stubilitas; sic enim omnes morbi laclei prœvertunlur, atque sijam suppressum lac in alias partes deviaverit suciu assiduo vel aluni ni vel catelli vel suctricis in mammas ejus , fluxus est revocandus : si vero lardiùs ad hoc remédium et frustra confugiat puerpera , nec mnltùm fluxerinl lochia , ptisanis diureticis et catharlicis est insistendum , modo nul la uteri phlogosis impediat , in quo casu phlebotomiœ prœmiltendœ sunt diœlaque tenuis imper anda.
In morbis laden liuni 1° cavendum ne lacté copiosiori ingurgilenlur; 2° ne nuit ices palhemalis, ebrietati indulgeant ; ne lac fluxilius , acre suppeditent ; 5° lenia purgantia in vo mit u lacleo , diarrhœa ladea adhibentur, ut syrupus de cichorio , manna ; 4° dein ad absorbentia terrea deveniendum est , ut crelam , oculos cancrorum , corallia quœ ad scru-
puîos duos sumenda cum syrupo stomachico vel conservd adslringente , nonacidâ (t).
XXXI. Les principaux écrivains du 18e siècle admirent la doctrine des maladies laiteuses avec ses exagérations, sans soupçonner qu’elle pût être l’objet d’une critique. EÜc devint la source la plus féconde des maladies du sexe (2). Parmi tous ceux qui s’en déclarèrent les soutiens , il faut distinguer Bordeu qui , héritier des antipathies de Sydenham pour l’iatro-chimisme, maintenait les humeurs sous l’empire exclusif du principe de la vie , et leur faisait jouer un rôle immense dans les phénomènes pathologiques.
A une époque plus rapprochée de nous apparut un commencement de transition vers de nouvelles idées. Grimaud peut être considéré comme l’un des représentants de cette période. Son analyse des conditions de la puerpéralité est déjà remarquable, et elle doit rester dans la science. Il reconnaît la pléthore, la surabondance des sucs blancs, mais en même temps la débilité de tout le système des solides , proportionnée à l’état de travail du système nutritif, débilité des solides qui exalte, pervertit la sensibilité et établit une cause très-puissante d’af-
(I) Sauvages, Nosologia methodica , 1768, T. Iï, p. 67 1.
(-2) Lorry, De morborum conversionibus , 1784, p. 128.
fections (1). Il ne repousse point d’une manière exclusive les théories reçues, mais il en restreint judicieusement les applications.
«Les maladies puerpérales, dit-il , ne dépendent pas toujours du reflux du lait dans le sang. C’est encore une erreur d’attribuer au défaut d’allaitement tous les maux auxquels les femmes peuvent être exposées à la suite des couches , comme on le fait généralement aujourd’hui que cette matière est traitée plutôt par des littérateurs que par des médecins (2). a Avec Leake , il suspecte la nature laiteuse des épanchements ; « le plus souvent c’est du pus qui suinte des organes. La suppression des lochies est ordinairement un effet secondaire de la fièvre puerpérale et ne la précède presque jamais (3). » L'ébranlement et les lésions de l’utérus interviennent dans la pathogénie de cette lièvre , ainsi que dans la direction des épanchements vers les tissus placés dans la sphère d’action de cet organe.
« La fièvre puerpérale peut exister solitairement et indépendamment du concours de toute cause humorale. Lorsque celle-ci intervient , comme il arrive pendant les épidémies, on doit redouter les dépôts laiteux qui deviennent la base fondamentale de l’indication thérapeutique (4). »
(1) Grimauù, Cours de fièvres, 2° édit., T. III, p. 194.
(2) Ibid., p. 196.
(3) Ibid., p. 198.
(4) Ibid. y p. 195.
Comme on le voit , malgré l’empreinte laissée par les doctrines anciennes sur ce tableau pathologique, on y découvre avec satisfaction un immense progrès. L’analyse expérimentale a déjà débrouillé le chaos des maladies laiteuses , et l’hypothèse a été remplacée par l’induction.
XXXII. Si maintenant nous arrivons à notre époque, et si nous interrogeons certaines écoles , nous ne voyons aucun lien qui les unisse à celles du siècle passé ; les maladies laiteuses sont reléguées parmi les erreurs populaires (1), et des traités complets de pathologie n’en renferment pas meme la mention. Singulier contraste ! fâcheuses oscillations dans le développement des sciences humaines , qui feraient désespérer du progrès , si l’on ne savait qu’il est de la nature des systèmes exclusifs de disparaître lour-à-lour, laissant après eux les vérités qu’ils n’ont pu détruire et l’enseignement des déceptions qu’ils ont fait naître !
XXXIII. Nous allons essayer de préciser la manière dont nous comprenons la doctrine des maladies laiteuses. Obligé de prendre un parti entra des opinions suranuées , dont l’expression est à peine intelligible pour notre époque, et des théories diamétralement
(I) Guersent, Diclioun. médic. T. XXX , p. 288.
opposées, nous n’avons eu pour guide que le contrôle des faits et les données delà physiologie pathologique. Ces matériaux sont excessivement nombreux et variés. Heureux si , dans notre synthèse inductive , nous avons conservé la portion de vérité qui découle de chacun d’eux, et si l’on veut bien accueillir avec quelque indulgence une appréciation hérissée de difficultés.
Dans le cadre nosologique , nous trouvons des maladies qui peuvent être rapprochées et groupées de manière à former des familles naturelles. Ces maladies présentent des points de contact nombreux dans leurs causes, leurs symptômes, leur marche, les altérations organiques qui en résultent et leur traitement. Elles ont des caractères communs qui, réunis à l’aide de l’abstraction, servent de hase à leur classification. Un même nom les rappelle toutes à la fois , et chacune individuellement est contenue dans l’appellation générique : ainsi, les phlegmasies, les fièvres et les névroses.
A côté de ces familles naturelles de maladies,
doit-on placer au même titre une nouvelle famille , celle des maladies laiteuses? Evidemment , non. Le
dénombrement que nous aurions à faire des états morbides désignés sous ce titre, démontre l’impossibilité d’une pareille assimilation ; nous verrions paraître successivement la plupart des maladies
connues , des maladies aiguës et chroniques , des lésions de tissus différents , des dartres et des pleurésies , des hydropisies et des névroses , des inflammations , des vices locaux et généraux ♦ etc. , en sorte que la pathologie presque tout entière serait comprise dans cette agglomération. Ainsi donc , employés pour désigner un groupe de maladies susceptibles d’une étude nosographique commune , et présentant un développement , une manifestation et un ensemble d’indications analogues, les mots de maladies laiteuses ne peuvent pas être acceptés, car ils n’auraient pas d’application légitime , et leur place ne se trouverait point dans une classification nosologique. Mais il n’en est pas de même au point de vue de la pathogénie , et nous allons voir que, sous ce rapport, ils expriment une série de faits qui conservent encore une importance réelle.
Existe-t-il des maladies qui se rattachent à la lactation par un lien de causalité? Oui, l’observation clinique en fournit tous les jours des preuves nouvelles. Mais il faut encore examiner s’il existe , comme l’ont cru certains médecins , une classe de maladies qui non - seulement se rattachent à la lactation comme cause , mais encore lui empruntent un caractère spécial.