TRAITEMENT
Le lipome, étant une affection qui ne guérit point par les seuls efforts de la nature, devenant, à une certaine époque, une tumeur incommodante, doit être soumis à un traitement. Quelques humoristes cependant, tels que Hecquet, ont pensé que le lipome se charge de l’excédant du suc nourricier, et que par cela même il doit être respecté, dans la crainte des métastases; nous nous contentons de citer cette opinion, sans chercher à la réfuter.
Tous les médicaments internes ou externes qui ont été employés n’ont donné aucun résultat; les pommades iodurées, les emplâtres de ciguë, de Vigo, ont toujours été inefficaces, et si quelques onguents ont pu jouir d’une certaine réputation pour la guérison des lipomes , c’est qu’il recelaient quelques principes caustiques.
Nous nous occuperons (Jonc uniquement des moyens chirurgicaux employés pour guérir cette affection.
Caustiques. Les cas d’abcès dans l’intérieur des lipomes ont permis â quelques chirurgiens de se demander s’il ne serait pas rationnel de provoquer un travail inflammatoire, destiné à amener la des-
traction du tissu. C’est dans ce but que Choparl conseille les caus-
tiques, l'acide nitrique, le deutochlorure de mercure, le chlorure d’antimoine, la potasse caustique; il renouvelle les applications jusqu’à ce que la masse graisseuse tombe en mortification ; la suppuration s’établit, les eschares se détachent, et la cicatrisation s’opère. M. Morel-Lavallée fit lui-mème l’application de cette méthode, en traitant par la potasse un lipome développé au-dessus de la fourchette sternale , envoyant des prolongements dans le rnédiaslin antérieur.
Ligature. Ce procédé ne peut guère s’appliquer qu’à un petit nombre de cas, et notamment aux cas où le lipome présente un pédicule de faible dimension.
La ligature peut être faite de deux manières : on embrasse avec un seul fil la base du pédicule, et l’on serre fortement; ou bien on traverse la base du pédicule par une aiguille entraînant avec elle un fil double; l’aiguille retirée, on a deux anses de fil, que l’on noue séparément et avec vigueur. On a reproché à ces procédés de causer de vives douleurs, et alors on a conseillé de couper la peau circulairement, et de placer une ligature dans le fond du sillon; mais cette incision elle-même parut trop douloureuse , et Boyer conseilla alors d entourer la base de la tumeur avec un fil de coton enduit préalablement d’une dissolution concentrée de potasse, ou bien de cerner la base de la tumeur avec une bande de diachylon creusée en gouttière et contenant de la potasse. Sabatier trempait un lien dans l'acide nitrique et l’appliquait sur la peau.
Nous ne discuterons point la valeur de ces procédés, qui tous concourent au même but, c’est-à-dire à empêcher l’abord du sang dans la tumeur et à amener sa mortification. Mais, si d une part on songe aux douleurs causées par ces différentes ligatures , au temps que la tumeur mettra pour se gangrener, et d’autre part à la facilité de l ablation à l aide de l’instrument tranchant . on sera tout dis- , posé à rejeter la ligature, et à ne la réserver que pour les cas où on aurait affaire à des malades pusillanimes et redoutant le bistouri.
Extirpation cl amputation. Ces deux procédés diffèrent l’un de l’autre en ce que dans le premier cas, on enlève la tumeur seule, et on dissèque la peau; dans le second cas, on enlève la peau en même temps que la tumeur. L’amputation ne sera pratiquée que quand la peau sera extrêmement amincie ou qu’il y aura à son niveau une partie ulcérée. Pour l’extirpation , on pratiquera à la peau une incision rectiligne en T, en V, ou en L. Quand la tumeur sera mise à découvert, on la séparera des tissus voisins par une sorte d’énucléation exécutée soit avec les doigts ou le manche du bistouri; si cependant les adhérences avec le tissu cellulaire étaient trop fortes, il faudrait les détacher avec la lame de l’instrument. Cette sorte d’énucléation a surtout, comme grand avantage, de rompre par traction les vaisseaux sanguins qui se rendent à la tumeur, et de prévenir par cela même toute hémorrhagie; quand les vaisseaux pénètrent par un seul point de la surface , leur volume est souvent considérable: aussi , dans ce cas , sera-t-il prudent de lier le paquet vasculaire , pour éviter toute perte de sang.
M. Gensoul a pensé être plus expéditif et se mettre plus sûrement à l’abri de f hémorrhagie , en opérant de la manière suivante : il divise la tumeur en deux parties par une section faite perpendiculairement à celle-ci et suivant son grand axe ; puis, introduisant les doigts derrière chaque moitié, entre la tumeur et la peau , il énuclée chacune d’elle.
Nous rapprocherons de ce procédé celui de M. Jobert de Lambale, auquel il a donné le nom de procédé par embrochcment . Armé d’un bistouri, il traverse la tumeur d’outre en outre à sa base, puis il l’incise complètement de dedans en dehors ; saisissant alors chaque moilié par son sommet, à l’aide d’une pince, il énuclée les deux portions.
Quand on songe au volume qu’un lipome peut acquérir, aux transformations qu’il peut subir, aux adhérences qu’il peut contracter, on est tout disposé à proposer l’opération quand la tumeur n’a encore qu’un petit volume. Il est rare que l’extirpation des li-
pomes superficiels présente des difficultés; cependant, comme pour toutes les tumeurs en général , il convient de peser toutes les circonstances. 11 faut avoir égard au siège de la tumeur, à ses rapports avec les gros vaisseaux, à l’état de santé du sujet ; mais, si le chirurgien a pu diagnostiquer que la tumeur siégeait dans les parties profondes, il faut qu’il s’arme du plus grand sang-froid, car il pourra se trouver dans la nécessité d’isoler par la dissection les éléments de toute une région. Après l’opération, il ne faudra guère s’attendre à une réunion immédiate; nous avons vu en effet que le tissu cellulaire qui entoure le lipome revêt, quand celui-ci a un certain volume , la forme condensée ; c’est une sorte de kyste dont les parois auront plus de tendance à suppurer qu’à s’agglutiner.
Essayer même la réunion serait s’exposer à des accidents redoutables ; car les deux lèvres fie la plaie seulement pourraient contracter adhérence, tandis que la suppuration se ferait au-dessous: le pus, ne pouvant alors s’écouler à l’extérieur, fusera dans le tissu cellulaire ambiant, et provoquera la formation de phlegmons. 11 est donc préférable de mettre seulement les deux bords de la plaie en contact sans les réunir , et de panser simplement soit avec un linge fenêtré enduit de cérat et un tampon de charpie, soit avec une compresse imbibée d’eau froide, moyen que nous regardons comme supérieur, quand il s’agit du traitement des plaies.
Quand le lipome est pédiculé, on n’a qu’à circonscrire la base du pédicule par une incision circulaire ou elliptique, et détacher la tumeur de son point d’implantation. 11 peut se faire que l’art n’ait qu’à aider la nature, comme dans le cas suivant, rapporté par Lisfranc. Une malade porte, sur la partie moyenne et interne du bras gauche, une tumeur du volume des deux poings réunis; soumise à son propre poids, celte tumeur s’isola peu à peu des vaisseaux et des nerfs sur lesquels elle reposait. Lisfranc fit exercer sur elle^des tractions lentes, graduées, continues, à plusieurs reprises et pendant une demiheure environ ; bientôt le sujet se chargea de ce soin et exécuta, une 1857. — Perrotie. 5
partie de la journée, la manœuvre indiquée; pendant la nuit, un bandage destiné au même but était convenablement appliqué. Dans Fespace de vingt-cinq jours , le pédicule du lipome acquit une longueur de 4 centimètres, uniquement constitué par la peau et le tissu cellulaire sous-cutané ; il fut facile de l’exciser, et l’opération fut insignifiante.
Procédé de M, Bonnet, Ce procédé diffère essentiellement des autres. M. Bonnet porte un ténaculum sous la peau au niveau de la tumeur, dirige le tranchant vers la face profonde et incise la tumeur dans tous les sens; il porte même le ténaculum sous la peau au delà de la tumeur, afin d’augmenter la surface d’absorption ; puis il retire l’instrument et malaxe la partie morcelée de manière à rompre les cellules adipeuses le plus exactement possible. Cette opération est répétée deux ou trois fois, de quinze jours en quinze jours; généralement il n’y a ni suppuration ni douleur, et il ne reste de la tumeur qu’un noyau fibreux peu volumineux.