CLINIQUE
Au point de vue clinique, comme nous l’a fait remarquer M. le Professeur Leloir, nous avons à considérer deux ordres de cas : 1° Ceux dans lesquels le carcinome a débuté sur la cicatrice, et, 2° ceux où le néoplasme est apparu au milieu du tissu lupeux. De cette classification, il résulte, tout naturellement, une division en deux groupes :
Premier groupe. — Épithélioma ayant débuté sur la cicatrice d’un lupus en voie d’évolution.
Les observations des deux malades que nous avons observés dans le service de M. le Professeur Leloir, doivent être rangées dans ce premier groupe.
OBSERVATION I (communiquée par M. Leloir).
Obs. recueillie par M. Tavernier, aide de clinique de M. le Prof. Leloir.
Moulage de M. Havrez, n° 21 du musée de la Clinique des maladies cutanées et syphilitiques. — N° 215, recueil d’observations. — Service Hommes.
Lupus tuberculeux de la face datant de 20 ans. Cicatrice de toute la région droite de la face et du cou. Destruction du pavillon de l’oreille. Ectropion de la paupière
inférieure. — Énorme placard papillomatcux végétant de
la région inférieure de la joue droite. Épitliêîioma sur
la cicatrice. — Œdème de la glotte. Trachéotomie. Mort.
Autopsie.
VER..., Charles, 66 ans. Entré le 13 janvier 1885.
Antécédents héréditaires. — Rien à noter.
Antécédents personnels. — Signes de strume. Opthalmies. Ni alcoolisme, ni rhumatisme. Pas d’antécédents vénériens ni syphilitiques.
Début des lésions. — La maladie actuelle débuta, il y 20 ans, de la manière suivante : à l’âge de 46 ans, le malade contracta un érysipèle qui disparut en laissant sur la peau de la joue des squames qui disparaissaient lentement et qui envahirent graduellement toute la joue droite. L’affection était prurigineuse, non suintante.
A cette époque, il y eut de l’ectropion de la paupière inférieure, les poils de la barbe tombèrent, et 10 mois après le début du mal, l’oreille fut envahie à son tour, le pavillon disparut.
Il y a trois mois apparut, à la région sous-maxillaire, un placard végétant.
État actuel. — Toute la région inférieure de la face se trouve bordée par une lésion large d’un centimètre, au niveau de laquelle la peau est infiltrée de tubercules de teinte rouge, violacée, légèrement sucre d’orge et étalés en nappe superficielle. A ce niveau, il y a desquamation lamelleuse de l’épiderme et, en quelques points, ulcération de l’infiltration tuberculeuse diffuse.
Le dos du nez, la région zygomatique, la portion correspondant à la lèvre supérieure et les régions avoisinantes sont complètement infiltrées par des nodules lupeux sucre d’orge, en infiltration diffuse et groupés en îlots. Il y a là une infiltration caractéristique de lupus tuberculeux non eæedens.
Le malade a la joue droite complètement envahie : supérieurement par une affection, qui a entamé les téguments superficiels, plus bas, par un énorme placard, d’une masse végétante et suintante. La portion envahie par l’affection, forme presque un quadrilatère longeant le bord externe du sterno-mastoïdien. Elle dépasse le pavillon de l’oreille, rejoint par une ligne un peu tremblée, le sourcil supérieur, longe le bord de l’œil, s’arrête à la moitié droite du nez, envoyant quelques tubercules sur la portion gauche. Elle descend ensuite de ce sillon, fait le tour de la commissure labiale, fend pour ainsi dire la région sous-maxillaire en deux et revient au niveau de la partie moyenne du cou rejoindre le premier lupus. L’oreille est complètement déformée : le pavillon aplati, recroquevillé, n’en a plus que l’apparence.
L’œil est en ectropion très - accentué ; des brides fibreuses retiennent la paupière inférieure à la sclérotique. Le nez est recouvert d’une peau rouge vineuse, squameuse, avec des tubercules enchâssés dans le derme et siégeant surtout dans la moitié droite.
La commissure labiale est atteinte et la muqueuse intacte a pris un aspect semi-fibreux.
A la région sous-maxillaire, on trouve un énorme champignon épithéliomateux, grand comme la paume de la main,papillomateux, laissant suinter un liquide purulent et fétide. Son aspect est framboisé, de couleur rougeâtre. Les bords n'en sont ni calleux, ni indurés : ils sont nets et n’empiètent pas sur le reste de la peau malade. Au cou, ce placard est bordé par un bourrelet rose blanchâtre, non gaufré ; à la région sus-hyoïdienne par une cicatrice lisse sur une étendue de deux centimètres environ ; cette cicatrice lisse, est à son tour, bordée par une bande de quelques millimètres, au niveau de laquelle il y a de l’infiltration lupeuse diffuse et en îlots. Ailleurs, une bordure rouge cerne le placard. L’autre joue présente une teinte presque normale. Les
cheveux du malade ont blanchi rapidement, surtout depuis le début de la maladie.
En somme, l’état général est bon. La lésion lupeuse est très étendue et la portion ulcérée fait hésiter, entre un lupus cal us et un épithélioma.
29 janvier. — Raclage à la curette de l’épithéliome. Pansements avec une solution de résorcine à -g- On trouve de la callosité.
28 mars. — Le champignon épithélioma teux gagne à la partie postérieure en étendue. Par place il est ulcéré et suinte abondamment.
1er avril. — Envahissement des ganglions sus-hyoïdiens et sous-maxillaires.
8 avril. — Ouverture d’un ganglion sous-maxillaire épithéliomateux.
11 avril. — Tous les ganglions sous-maxillaires à gauche et à droite sont hypertrophiés. L’épithélioma est devenu énorme et est couvert à la périphérie de bourgeons épais d’un demi-centimètre et, cela surtout à la partie inférieure, où il existe des cavités profondes saignantes, prenant parfois un aspect gangréneux.
20 mai. — Les ganglions sus-hyoïdiens sont d’une dureté ligneuse.
28 mai. — Le malade étouffe. Il y a du tirage, ce qui indique l’oedème de la glotte. M. Leloir fait la trachéotomie.
17 juin. — Sphacèle des lobules superficiels de l’épithélioma. La lésion présente un aspect grisâtre semblable à de la charpie trempée dans du pus.
23 juin. — Symptômes d’œdème cérébral.
1er juillet. — Les bourgeons superficiels de i’épithélioma s’éliminent. Les ganglions sous-maxillaires se ramollissent et deviennent fluctuants.
2 juillet. — Les ganglions se sont ouverts et ont abondamment suppuré.
21 juillet. — Le malade est abattu : le teint est terreux, il y a du délire.
L’ulcération augmente.
22 juillet. — Mort.
Autopsie. — L’ulcération épithéliomateuse a dénudé le muscle sterno-mastoïdien, a fusé le long des vaisseaux du cou et ouvert quelques-unes de leurs branches. A gauche, les ganglions du cou sont envahis.
Larynx. — La trachéotomie cricoïdienne est bien réussie. L’œdème de la glotte est prononcée.
Foie. — Est gros et légèrement muscade.
Poumons. — Broncho-pneumonie. — On trouve quelques nodules qui, à la coupe, contiennent une substance calcaire. Les bronches sont dilatées et calcifiées. Les ganglions bronchiques sont intacts.
Cœur. — Un peu gros. Athérôme des coronaires et des valvules sigmoïdes.
En somme, pas d’embolies spécifiques.
Mort par résorption septique et broncho-pneumonie.
OBSERVATION II (communiquée par M. Leloir).
N° 499. Recueil d’observations. — Service Hommes.
Obs. recueillie par M. Tavernier, aide de clinique du prof. Leloir.
Aquarelle de M. Murchembled.
Lupus tuberculo-érythémateux de f la face et des régions sus et sous hyoïdienne. — Épithélioma développé sur cicatrice de lupus.
B..., Siméom, 44 ans. Début à 19 ans.
Antécédents héréditaires. — Père mort d’un cancroïde de la lèvre. Mère bien portante. Un frère rhumatisant. Les autres membres de la famille sont bien portants.
Antécédents personnels. — Signes de strume : opthalmies, otorrhées, adénopathies sous-maxillaires.
Variole à 18 ans; à 22 ans, rougeole.
Père de sept enfants, tous bien portants, sauf un, atteint d’une maladie du poumon.
Après la guérison de sa variole, le malade aurait couché avec un domestique atteint de lupus (?) Une des
cicatrices de variole, située à la région malaire, aurait commencé, à l’âge de 19 ans, à suppurer et à se recouvrir de croûtes brunâtres ostracées.
Complications. — Il y a dix ans, il eut deux hémoptysies ; deux autres hémoptysies se produisirent un an après. A l’âge de quarante ans, il eut une bronchite qui guérit, mais l’année suivante, il se remit à tousser et, depuis, il n’a plus cessé.
Etat actuel — C’est un homme de moyenne constitution, cachectisé. L’état général est mauvais, l’appétit presque nul, les digestions difficiles. Les poumons sont pris. Aux deux sommets et en avant, la percussion dénote de la submatité correspondant à des altérations perçues par l’auscultation ; respiration rude, répercussion des bruits du cœur et résonnance de la voix.
En arrière : matité dans les fosses sus et sous-épineuses, avec respiration rude, résonnance de la voix et râles sibilants et sous-crépitants.
Le malade est porteur de deux lésions bien distinctes : L’une, la plus ancienne (lupus) envahit la presque totalité de la région frontale, la paupière supérieure droite, le nez, contourne la commissure labiale, respecté la région mentonnière, pour atteindre la région sushyoïdienne médiane, couvre les deux régions sousmaxilllaire et sous-claviculaires, remonte la région parotidienne, l’oreille, couvre la joue gauche et la région malaire du même côté en suivant la racine des cheveux.
Les sourcils sont disparus, l’oreille déformée, le lobule n’existe plus et la narine gauche est très élargie.
La lésion lupeuse est étalée en nappe sur toute son étendue, de couleur brun clair, surtout sur les contours, parsemée au niveau du nez, du front, des sourcils de fines lamelles micacées et de tubercules lupeux, qui se trouvent à Ja périphérie. Mais au front, au-dessus de l’œil, il existe des espaces blanchâtres lisses, peu profonds, résultant de la cicatrisation superficielle du lupus. Au cou, dans un espace
comprenant la moitié de la région sous-claviculaire et hyoïdienne, la peau est saine et au milieu existe un petit placard de lupus.
L’autre lésion (épithélioma) est de date bien plus récente, son étendue est celle d’un écu de trois francs; elle est surélevée au-dessus du niveau de la peau, mamelonnée, et envahit la moitié de l’épaisseur de la joue en présentant une certaine induration. Elle est le siège d’un suintement assez abondant. Une autre lésion, de la grandeur d’une pièce de un centime et recouverte d’une croûte jaunâtre, est située à deux centimètres au-dessous de la première.
En somme, on se trouve en présence d’un lupus érythémateux en quelques points, à tubercules sucre d’orge en d’autres, et d’un épithélioma greffé sur une cicatrice de lupus ce qui nous permet de classer cette observation dans notre premier groupe.
Il convient de faire remarquer que, dans le premier cas (observ. I), la cicatrice mesure deux centimètres, qu’elle est grande, par conséquent.
C’est une surface lisse, blanche, nacrée, qui s’aperçoit facilement au centre du lupus serpigineux. Or, il n’en est pas toujours de même, et bien souvent la cicatrice a une bien moindre étendue. Il est permis dès lors de supposer que, dans les cas où l’on admet l’apparition d’un épithélioma au beau milieu du tissu lupeux, il est permis, dis-je, de penser que la cicatrice est passée inaperçue.
Dans ces cas, la cicatrice est excessivement petite, partant, difficile à reconnaître, mais, comme elle existe néanmoins, il n’y aurait pas lieu peut-être d’attacher toujours au deuxième groupe l’importance que lui attribuent quelques auteurs. C’est l’avis
de M. le professeur H. Leloir pour qui, dans la majorité des cas, on rencontrerait toujours une cicatrice, si petite qu’elle soit. Il est un fait, en faveur de son dire, c’est que les cas de lupus compliqué d’épithélioma, sans qu’il y ait existence d’une cicatrice, sont d’une rareté excessive et ils seraient peut-être tout à fait introuvables s’il n’y avait pas des circonstances où la cicatrice peut n’être pas vue. Dès lors, il convient peut-être de se demander si, dans le sens absolu du mot, il existe des cas où l’épithéliome se soit développé en plein tissu lupeux.
L’épithélioma ne se développe jamais sur un lupus jeune, or, sur un lupus vieux, il y a toujoui s des cicatrices. La cicatrice peut être spontanée ou être la résultante du traitement. Certains affirment que le lupus exclut l’épithélioma. C’est trop exclusif. Ce qu’on peut dire, c’est que la coexistence des deux est très rare mais elle existe, et la cicatrice provenant de l’évolution du lupus paraît être la cause de l’épithélioma.
Dans l’observation N° I, la spontanéité de la cicatrice est affirmée par la remarque que nous devons faire, à savoir que lors de l’entrée du malade à l’hôpital c’est-à-dire, avant qu’aucun traitement ne fût entrepris, la cicatrice était envahie par le néoplasme épithéliomateux.
Quant au développement de l’épithélioma sur une cicatrice de lupus, il est identique à celui de l’épithélioma vrai.
Bien que dans les deux observations que nous publions, nous ne connaissions pas le
mode d’apparition du néoplasme, puisque les malades ne se sont aperçus de leur mal que lorsque le processus ulcératif était commencé et que c’est à ce . moment seulement que nous les avons observés, néanmoins, nous pouvons admettre, d’après les renseignements donnés par les malades, que l’épithélioma débuta dans ces cas, sous forme d’une petite tumeur qui, d’abord grosse comme un pois, atteignit plus tard la largeur d’un centime, puis d’un écu de 3 francs, dans l’un des cas; tandis que, dans l’autre, sa surface était celle de la paume de la main. Cette tumeur, aplatie en forme de gâteau, avait une surface lisse, brillante, rosée ou violacée sur certains points, traversée par quelques vaisseaux, revêtue d’un épiderme mince, inégalement bosselée, et dépassant de 2 à 6 millimètres le niveau de la peau.
Puis la tumeur s’ulcéra.
L’ulcération se produisit ou bien par mortification de la surface de la tumeur et par la desquamation de la couche épidermique qui mit à nu une surface excoriée, ou bien la tumeur se ramollit, devint fluctuante, la peau devint rouge, violacée, s’amincit et enfin s’ulcéra.
La surface de la plaie diffère d’aspect dans l’une et l’autre de nos observations. Dans la première, la surface est profondément fendillée, d’aspect framboisé, papillomateuse en un mot, et présente une coloration rouge vif, un aspect œdémateux, saigne facilement et secrète un
liquide ichoreux et nauséabond qui se dessèche en croûtes d’un brun jaune ou verdâtre. Les bords sont calleux et indurés, et il est à noter qu’ils sont nets et n’empiètent pas sur le reste de la peau malade.
Dans ces cas, il sort souvent des grumeaux blancs qui ressemblent à des comédons; ce n’est pas ici le cas, mais nous verrons ce fait rapporté dans une observation de Volkmann (Obs. X). Dans notre deuxième cas, la surface de la plaie est, au contraire, d’un rouge brun, inégalé, mamelonnée, finement granulée, dure au toucher, saignant facilement. Elle secrète un liquide visqueux qui se dessèche rapidement et recouvre la surface de la plaie comme d’un vernis léger et transparent, lequel, au bout de quelques jours devient une croûte mince mais solide et sèche comme du parchemin.
Quand l’ulcération a pris un certain développement, la couche cancéreuse, qui formait le fond de l’ulcère, devient parfois, vers la partie moyenne, le siège d’une suppuration plus ou moins abondante, elle disparaît rapidement et complètement sur ce point, où elle est bientôt remplacée par des bourgeons charnus qui donnent naissance à une cicatrice, ou bien encore le tissu cancéreux se rétracte, se ratatine par une sorte de travail de régression et on a un point rétracté comme ombiliqué, analogue à une cicatrice fortement tirée en dedans. Quoique nous ayons cherché inutilement des observations rédi-
gées à ce point de vue et bien que ce ne soit pas non plus le cas dans nos observations, il nous a paru bon de faire ressortir la possibilité d’une cicatrice survenue dans de. telles conditions. (Hébra et Kaposi, trad. Besnier et Doyon, 1881). Il peut donc, sur la surface ulcéreuse, se développer des bourgeons charnus qui donnent naissance à une cicatrice parfaite (Hébra et Kaposi), mais cela n’empêche nullement la maladie de continuer sa marche incessante et rapide.
Pourtant il y a des exceptions et un cas observé à Prague, en 1886, dans le service du professeur Pick, par M. le professeur Leloir et qu’il nous a rapporté, en fait foi. Il s’agissait d’un épithélioma développé sur un lupus. L’épithélioma, situé sur la joue, fut enlevé : On pratiqua une incision circulaire et on réunit les deux lèvres de la plaie. Non-seulement il n’v eut pas de récidive, mais la peau, ainsi étirée, amena l’atrophie consécutive des tubercules lupeux qui existaient à la périphérie.
L’ulcération continuant à faire des progrès, en surface et en profondeur, et, la perte de substance allant toujours grandissant, peut ronger les muscles, les os et les cartilages. Le très beau cas de Ver... (Observation I), que nous rapportons, et qui est un cas type à plusieurs points de vue, est très significatif à cet égard. L’autopsie nous fit voir que l’ulcération épithéliomateuse avait dénudé le sterno-mastoïdien et fusé le long des vaisseaux du cou, en détruisant quelques-unes de leurs branches.
Localement, il y a souvent des douleurs lancinantes, les ganglions voisins s’engorgent et forment des tumeurs dures qui, quelquefois, se ramollissent aussi, s’abcèdent et produisent des ulcères d’aspect cancéreux.
Notre observation n° I est encore bien significative à ce sujet. Il est facile, en la parcourant, de constater les différents stades de transformation subis par les ganglions des régions sus-hyoïdienne et sous-maxillaire (hypertrophie, ramollissement, fluctuation et enfin ulcération) et de suivre, jour par jour, la marche envahissante de l’affection et la rapidité avec laquelle la terminaison fatale arriva, puisque dix mois environ, après le début du néoplasme, le malade succombait, après avoir manifesté les symptômes de l’œdème de la glotte et avoir subi l’opération de la trachéotomie. Comme nous venons de le voir, une semblable tumeur n’évolue pas sans réagir profondément sur les tissus ambiants et leur envahissement se fait par suite de l’accroissement de la tumeur. En même temps qu’il se développe à la périphérie du foyer d’origine, de nouvelles nodosités qui finissent par se réunir aux premières, la maladie gagne en extension en ce sens que, au lieu d’envahir d’autres régions de la peau par la production de nouvelles nodosités, elle pénètre sous forme diffuse les couches profondes du chorion et d’autres couches cutanées. En un mot, l’induration des bords et des parties périphériques de
la tumeur est constituée par les prolongements durs, comme coulés dans les couches profondes de la peau, et qui s’y enfoncent dans toutes les directions à la façon des bras du poulpe. Ces prolongements s’étendent au loin; le toucher seul permet de les reconnaître et ils forment çà et là, dans le voisinage de la tumeur centrale, des nodosités qui en paraissent isolées.
Dans notre premier cas, ce qui primait c’était l’épithélioma ; le lupus était atrophié : il vivait mal.
Nous citerons en troisième lieu une observation que nous rapporte encore M~ Leloir, bien que nous ne puissions pas la reproduire ; c’est l’observation d’un épithélioma développé sur la cicatrice d’un lupus en voie d’évolution et ayant trait à un malade que M. Leloir a vu dans le service de M. E. Viçlal, à St-Louis, en 1883. Ce malade étant mort, M. Leloir a pris des pièces qu’il nous a données et que nous avons préparées, débitées et examinées. Nous en parlerons au chapitre de l’anatomie pathologique.
Quant à l’observation, elle sera publiée dans le Mémoire que prépare, en ce moment, M. Paul Raymond, interne de M. Vidal.
Nous devons encore placer dans ce groupe quelques observations appartenant à des Allemands.
OBSERVATION III (résumée).
(Lang : Annales de dermatologie, 1874.)
Jeune homme de vingt-trois ans, vigoureux, atteint de lupus depuis l’âge de deux ans : la maladie avait débuté par le côté droit de la figure et le bras droit, et avait tellement progressé que l’œil droit était perdu six ans après ; elle gagna plus tard le côté gauche et la jambe gauche. Un an avant son entrée à l’hôpital, le malade vit se développer au-dessous de l’angle interne de l’œil droit des tubercules qu’il prit pour du lupus et qui se multiplièrent très rapidement; ils furent cautérisés trois fois avec la pierre ; la situation s’améliora mais la plaie devint ulcéreuse. A la suite d’un refroidissement (?), en septembre 1872, l’ulcère gagna en profondeur et en étendue; en janvier 1873 les ganglions situés derrière l’oreille s’engorgent et forment un abcès purulent. Entré à l’hôpital le 14 mars 1873.
La figure est couverte d’une cicatrice plate, délicate, un peu rouge, au milieu de laquelle se trouvent encore quelques tubercules recouverts d’un épiderme en voie d’exfoliation ; la paupière supérieure droite est également garnie de quelques tubercules disséminés, qui deviennent très nombreux vers le nez et le front; la paupière inférieure est renversée et immobilisée par une bride cicatricielle, le point lacrymal seul est encore recon naissable; la cornée droite est un peu translucide : le pavillon de l’oreille droite est à moitié détruit et complètement déformé. La partie antérieure des cartilages du nez a été rongée : l’orifice de la narine laisse à peine passer le petit doigt.
Entre la paupière inférieure et la lèvre supérieure, il y une perte de substance grosse comme « une pha-
lange onguéale», un ulcère dont les bords sont taillés à pic et minés et dont le fond est en partie crevassé., en partie lisse ; il n’est induré ni à la base ni sur les bords, et secrète un liquide mince et peu abondant. Les ganglions cervicaux et sous-maxillaires sont engorgés, quelques-uns déjà ramollis.
Ici, la cicatrice n’est plus comme dans les cas cités par nous, venue spontanément, mais la cause en est bien le traumatisme, puisque, aussitôt qu’apparurent des tubercules, le néoplasme fut cautérisé à trois reprises différentes.
Ces deux modes de production de la cicatrice, que nous avons pris soin de faire remarquer, viennent donc confirmer ce que nous avions avancé au sujet des différents modes d’apparition de la cicatrice dans le lupus.
Langenbeck ( Vierteljahresschrift fur dermatologie ùnd syphilis 1875) dit, que sur de nombreux cas de lupus qu’il a observés, il n’en a rencontré que trois dans lesquels, l’épithélioma s’est développé plus tard. Ces trois malades souffraient depuis leur enfance d’une ulcération lupeuse au visage, qui amena la destruction du nez, de l’oreille et de la peau de la figure. Pendant de longues années, les cicatrices persistèrent.
OBSERVATION IV (traduite).
Vierteljahresschrift fur dermatologie ùnd syphilis, 1875.
Ce premier cas concerne une femme de 40 ans, qui, à l’âge de la puberté, vit se développer sur les joues.
le nez et la lèvre supérieure des ulcérations lupeuses qui guérirent, mais incomplètement. La guérison dura 15 ou 20 ans. Au bout de ce temps elle vit se développer au niveau de la cicatrice du nez, une sorte de champignon qui, après s’être ulcéré, envahit le nez et la lèvre supérieure. Ce champignon atteignit le volume du poing : il avait une consistance molle et un aspect de choux-fleur.
Le reste de la figure présentait, en différents endroits, l’aspect caractéristique des cicatrices lupeuses, et, comme le carcinome avait envahi les deux mâchoires, on ne pouvait plus songer à intervenir chirurgicalement.
OBSERVATION V (Traduite).
Vierteljahresschrift für dermatologie ùnd syphilis, 1875.
Il s’agit ici d’un homme de 59 ans, qui, pendant trente ans souffrit d’un lupus. Les ulcérations de la joue droite s’étaient étendues à l’oreille et avaient laissé des cicatrices importantes. En 1874, il se produisit au niveau de la cicatrice de la joue droite une induration qui s ulcéra et envahit peu à peu la joue jusqu’au cou.
Le carcinome fut extirpé et le malade sortit avant que la plaie ne fut complètement cicatrisée.
OBSERVATION VI (Traduite).
Vierteljahresschrift für dermatologie ùnd syphilis, 1875.
Concerne un homme de 59 ans, qui, jusqu’alors était bien portant. 11 était père de trois enfants déjà âgés et bien portants. Ni syphilis, ni alcoolisme.
Le lupus débuta il y a huit ans, sur la joue droite, et envahit peu à peu le nez et la lèvre supérieure de
la joue gauche. Le néoplasme s’ulcéra et laissa ensuite des cicatrices. En 1873, une tumeur grosse comme un petit pois apparut à l’extrémité du nez qui s’ulcéra et l’envahit tout entier. Au mois de février 1875, tout le nez avec les os nasaux et les processus nasaux des deux mâchoires furent extirpés.
OBSERVATION VII (Kaposi)
( Virchow'# Spec. Path. u. Thérapie, Bd III, S 336).
Au milieu de la partie supérieure de la joue droite qui était le siège de la cicatrice d’un vieux lupus et de nodules lupiques à divers stades de développement et, où étaient rangés d’une façon serpigineuse des noyaux lupiques, se voyait un néoplasme épithélial.
OBSERVATIONS VIII et IX.
Enfin, comme transition de passage d’un groupe à l’autre, nous citerons deux cas de Volkmann qui se rapportent à deux cancroïdes développés sur une vieille cicatrice de lupus ou sur un lupus tuméfié :
Volkmann considère cette transformation tardive du lupus en cancroïde comme un hasard, parce qu’il n’en a vu que trois cas.
Le carcinome se développa les deux fois sur la lèvre supérieure et avait la forme d’un gâteau aplati.
Ces deux cas furent opérés : un des malades se rétablit, l’autre mourut d’une récidive et d’une infiltration cancéreuse des glandes de la mâchoire inférieure. Nous nous abstenons de classer les cas de Wenk qui sont ceux d’Esmarch, puisqu’il n’est pas clair dans sa description et qu’il n’est pas suffisamment compréhensible que le lupus était guéri quand l’épithélioma apparut.
Deuxième groupe. — Epithéliome ayant débuté en plein tissu lupeux.
Les cas, que l’on peut faire rentrer dans ce groupe, sont moins nombreux que ceux du groupe précédent, et comme, pour notre part, nous n’en avons jamais observé, nous nous contenterons de rapporter les observations que nous avons trouvées relatées dans les auteurs.
Quant aux caractères cliniques de ce deuxième groupe, nous les passerons sous silence, attendu que les observations que nous avons recueillies ne sont ni assez nombreuses ni assez complètes pour nous permettre de les développer.
OBSERVATION X (traduite de Volkmann).
( Vierteljahresschrîft fur dermatologie ùnd syphilis, 1875).
Concerne un malade de 59 ans.
Au milieu de la joue gauche, il s’était formé une tumeur de la grosseur d’un œuf de poule, parsemée de végétations épaisses et adhérentes. Aux endroits où les végétations s’étaient détachées, on voyait un néoplasme crevassé et fortement végétant qui saignait légèrement et duquel on faisait sortir, par la pression, des bouchons épais ressemblant à des comédons.
L’examen microscopique fît voir que ces comédons étaient formés par une bouillie renfermant de grandes cellules épidermiques, graisseuses, au milieu desquelles on trouvait des amas cornés de cellules épidermiques ressemblant à des oignons.
En outre, la tumeur était dure et ferme, ce qui n’existe jamais dans le lupus.
Il est hors de doute qu’ici un cancroïde s’était développé sur un lupus.
Hébra (Wiener med. Wochenschrift , 1867, n° 3), rapporte cinq cas, à propos desquels il entre dans quelques détails, relativement à la transformation du lupus en épithélioma. Dans un premier cas, celui d’un homme de 66 ans, il trouva, à côté d’un lupus nodulé, une grosse tumeur carcinomateuse. Chez un deuxième, il vit s’opérer, au-dessous de l’œil, la transformation en question. « Pendant que le néoplasme disparaissait, dit-il, par des cautérisations à la pierre infernale, l’épithéliome apparut, soudain, au milieu du tissu lupeux. »
Les trois autres cas sont absolument identiques.
Avant de terminer, nous devons rapporter les deux cas suivants, qui furent cités par le professeur Heine, au congrès de chirurgie de Berlin, du 10 avril 1872. Heine dit qu’il a observé deux fois, chez une femme de 40 ans, le développement d’un épithélioma en plein tissu lupeux. Tout autour de la tumeur, on voyait de petits nodules lupeux sur un tissu cicatriciel.
Heine, dans les deux observations qu’il rapporte, se contredit. D’abord il affirme que l’épithéliome s’est développé au milieu du tissu lupeux, puis il ajoute que, tout autour du néoplasme, on voyait une cicatrice. Dès lors nous ne devons pas hésiter à classer ces observations dans notre premier groupe, car l’évolution de l’épithéliome paraît s’être faite sur une cicatrice antérieure.
Nous réunissons, en terminant notre partie clinique, dans un seul tableau, tous les cas con-
nus, en ayant soin de les répartir d’après la classification que M. Leloir préconise et qu’il nous a indiquée, dans les deux cliniques faites, au sujet des deux malades, dont nous publions les observations :