CONCLUSION
On doit être étonné qu’une multitude de faits constatés par tant d’autorités respectables, et qui, jusqu’en l’année 1789, se reproduisaient partout de la même manière et avec le même succès, n’aient pas dissipé, dès cette époque, les doutes qui, prématurément, s’étaient élevés contre la réalité du magnétisme animal 5 mais telle était alors en France la disposition des esprits, que rien ne pouvait arrêter l’effet de leurs fausses conceptions.
Si la doctrine des matérialistes avait déjà séparé les hommes de la divinité, la théorie de l’égoïsme, par Hehétius^ et celle de la tyrannie, par Machiavel, avaient achevé de détruire en eux toute idée, non seulement de leurs devoirs réciproques, mais encore envers toute espèce d’autorité. Et comment, imbus d’aussi perfides et insidieux systèmes, leur eùt-il été possible d’apprécier une découverte dont l’esprit et les résultats ne tendaient qu’à resserrer tous les liens de la société?
Les corps savans eussent pu peut-être empêcher les effets de la dégradation morale; mais par l’insouciance qu’ils avaient mise à en arrêter les progrès, ils s’étaient eux-mêmes ôté le plus beau de leurs droits, celui de diriger et de maîtriser l’opinion publique. Qu’ils jugent cependant de l’ascendant qu’à cette époque encore ils exerçaient sur elle, puisqu’il n’avait fallu qu’une décision de quelques-uns de leurs commissaires pour lui faire rejeter comme une erreur ou une illusion, la plus éclatante de toutes les vérités.
Soyons justes, cependant, et convenons qu’il n’en est pas de la marche des sciences comme de celle du génie. Si celui-ci, par la hauteur et l’étendue de ses conceptions, s’élance dans l’avenir et franchit tous les obstacles qui s’opposent à l’action de sa pensée, les sciences, plus mesurées et plus prudentes, ne préjugeant rien, ne peuvent admettre pour constant que ce qui leur est démontré tel par le calcul, ou prouvé par l’expérience; et nous avons vu que celles qui furent faites du magnétisme animai, n’étaient pas de nature à persuader de sa réalité : je dis plus, quand même quelques savans célèbres eussent isolément obtenu la preuve de ce phénomène (et il y en a certainement
eu), ne pouvant ni s’en rendre raison ni l’expliquer, il était de leur sagesse de n’en pas convenir; car l’ignorance d’une vérité, ainsi que je l’ai déjà observé, est bien moins préjudiciable aux hommes que les interprétations erronées qu’ils en peuvent faire.
Il en est d’ailleurs de la végétation morale de notre esprit, comme de celle physique de tout ce qui a forme ou vie dans la nature; si le travail ou le temps peuvent seuls en amener la perfection ou le développement , de même, pour qu’une vérité nouvelle puisse être adoptée , il faut non seulement des savans pour l’apprécier, mais encore une majestueuse et ferme autorité qui , après l’avoir reconnue ou en avoir été frappé, veuille en faire servir toutes les applications et tous les déi^eloppemens au maintien de sa puissance et à la dui^ée de ses tutélaires insti-^ tutions,
A la fin du dix - septième siècle, lorsque la base des sciences physiques était méconnue ou discutée, et que la chimie était encore au berceau, l’annonce d’un agent universel dans la nature, soumis à l’action de notre volonté, n’eût été reçue ([ue comme une chose magique et tenant encore à tous les prestiges de l’astrologie judiciaire. Pendant tout le dix-huitième, le phi-
losopLislue dont il eut sapé tous les systèmes ^ ne Feùt vu et considéré que comme une absurdité. Pour qu’il pût être reconnu et admis comme une réalité, il fallait donc, d’une part^ que la chimie,. en se perfectionnant, fut devenue une science presqu’exacte , et que, d’autre part, les fruits du philosophisme en eussent fait abhorrer et rejeter tous les principes.
C’est le point lOÙ nous en sommes (i). Que reste* t-il à découvrir à la chimie? quel pas, aujourd'hui, pourrait - elle faire encore? Par ses décompositions. de l’air et de l’eau, qui lui ont démontré que, puisque ces élémens sont composés de parties séparables, chacune de ces parties, et les , parties de ces parties, peuvent et doivent ,rêtre de même, n’est-elle pas arrivée, ainsi que les mathématiques (proprement dites), à un but, au-delà duquel elle n’aperçoit plus que l’infini? Je ne parlerai pas de la terre élément, pure abstraction depuis long-ttemps pour elle,
(i) Ainsi, par suite de beffet spontané' d’un apparent retour aux institutions monarcliiques et chrétiennes, pensaient, en 1807, et s’exprimaient, en se rapprochant les uns des autres, tous les Français qui, e'claire's par la cruelle expe'rience des temps re'volutionnaires , avaient e'te' les auteurs aveugles ou les victimes innocentes de ces temps de'sastreux.
puisqu’aucune de ses manipulations n’a jamais pu la réaliser. Il n’y avait donc plus que le feu sur lequel la chimie avait à prononcer ; et c’est ce qu’elle a fait par l’admission de ce calorique y. agent de cohésion et de désagrégation , qui , se retrouvant partout sans pouvoir être saisi ni contenu, ne se peut reconnaître que par ses effets.
Mais cet aperçu d’un agent universel de toutes les formes et de tous les effets, dans la matière, n’eût pas encore suffi aux chimistes pour le leur faire admettre, si, par une expérience frappante et palpable , il ne leur eût pas été prouvé que, de ce principe de vie dans la nature , dérivent tous les produits auxquels ils avaient, par leur nomenclature, assigné comme une sorte d’existence indépendante. Et c’est cette admirable et satisfaisante manifestation que le galvanisme leur a présentée. Tout est soumis aux lois du galvanisme; disons mieux, tout est pile de Voila dans la nature; dès-lors qu’il y a du mouvement / de Y électricité, parlons chimiquement, du calorique dans tous les corps, et qu’il n’en est aucun qui n’ait un milieu et deux extrémités, il faut bien que ce soit par ces extrémités que ce calorique s’en échappe; de là, nécessairement , deux courans, autrement dit deux pôles opposés, l’un rentrant, l’autre sor-
tant; îe premier, électrique en plus, l’autre en moins; l’un dit résineux, YdLUiveàxivitreux, etc. Ce n’est pas tout encore, ce mouvement, ce calorique des chimistes ne serait pas l’agent universel de tous les produits de la nature, s’il ne les opérait pas tous en se modifiant à travers les filières qu’il pénètre; il faut donc que tous les gaz, quelle que soit leur dénomination, en dérivent. Et c’est encore ce dernier et grand résultat que les piles galvaniques, selon la composition en formation de leurs parties intégrantes, offrent déjà et offriront toujours de la manière la plus victorieuse. Les piles galvaniques métalliques , végétales , végélo - métalliques , animales, etc., la pile galvanique huntaine, l’homme enfin, a donc des effluves électriques; et ce sont les savans qui, les premiers, l’ont démontré, et non les magnétiseurs, qui n’en eussent pu que faire usage, sans jamais pouvoir se l’expliquer.
Ainsi donc , la chimie que Lavoisier avait déjà mise au niveau du calcul et de la géométrie , doit, aux travaux, aux recherches et aux manipulations de ses habiles successeurs, d’étre devenue la science de la vérité, autrement dit la science de la physique. Le galvanisme est la preuve et la démonstration de cette science, cl
îe magnétisme animal n’est que la manifestation du principe et de la source d’où nécessairement elle dérive. Je dis manifestation et non révélation, parce qu’au fait le magnétisme animal ne nous a rien révélé. Tous les sages, disons mieux, tous les philosophes des temps anciens et modernes, le grand Newton lui-méme, n’avaient, certes, point attendu le secours d’une aussi chétive expérience de physique, pour croire à la dignité de leur être et à l’indépendance de leurs morales déterminations.
Quels avantages ne doivent pas résulter de ce ralliement de toutes les sciences secondaires, à la science de toutes les sciences, à la physi « que générale, source de toutes les vérités saisissables à notre intelligence ! Ne pouvant plus adopter ni propager des erreurs, les savans, par l’accord qu’ils entretiendront entre les vérités senties et les chojses explicables (i), redeviendront ce qu’ils ont été et doivent être dans tous les temps , les précepteurs du monde , et par leur sacerdoce sur l’opinion publique , les plus fermes
(i) La ligne de de'marcation entre les sciences psychologiques et. physiologiques, vient d’être trace'e, d’u,ne manière aussi lumineuse que savante, par M. Cuvier, à Touverture de son Cours d’anatomie comparée.
appuis des institulions sociales, et les véritables soutiens des gouvernemens qui les apprécieront et les protégeront.
Toute découverte dans les sciences devant donc, pour être admise, être revêtue de la sanction des savans, c’est à eux seuls qu’il appartient de prononcer tant sur l’existence que sur Futilité du magnétisme animal. Certain de la réalité des faits contenus dans ces Mémoires, autant je mets de prix à les en persuader, autant je leur soumets avec docilité tous les aperçus et toutes les conséquences que mon esprit ou mon sentiment en aurait pu tirer. Quelque sévère que soit leur jugement à mon égard, il ne pourra que satisfaire au désir que j’ai non seulement de n’admettre que des vérités, mais qu’il n^en soit de généralement reconnues qu’autant qu’elles seront sanctionnées par leurs lumières et revêtues de leur autorité. L’utilité des sciences et l’estime que je porte aux hommes qui les professent et les cultivent me feront toujours être flatté des leçons que je recevrai d’eux, et n’être affligé et choqué que de leur indifférence.