CHAPITRE VI
Dans presque toutes les sectes religieuses on attache une grande importance à certains objets matériels que l'on considère comme doués d'unesainteté particulière et qui sont censés procurer à ceux qui les portent sur eux et qui en font usage, divers avantages, tels que la préservation des maladies et d'autres fléaux. Les nègres d'Afrique portent au col des grisgris qui les rendent invulnérables et neutralisent les effets de la morsure des bêtes venimeuses. Les catholiques se distinguent surtout par le nombre et la variété de ces amulettes
dont une partie est consacrée par l'Eglise, tandis que l'autre, bien que se rattachant aux croyances orthodoxes, n'est appuyée que sur des traditions ou des coutumes. Les dévots portent sur eux une foule d'objets bénits ou considérés comme sacrés, des chapelets, scapulaires, bagues, médailles, Agnus- Dei, etc. Il y en a pour toutes les destinations : les médailles de Saint-Hubert préservent de la rage, les débris du bûcher allumé à la Saint-Jean préservent de la foudre, certains talismans procurent aux femmes enceintes une heureuse délivrance, etc. Lors de la dernière guerre de Crimée, un journal pieux a assuré que plusieurs généraux qui portaient la médaille de l'Immaculée Conception, étaient restés sains et saufs au milieu d'une grêle de balles et de boulets qui hachait les bataillons tout autour d'eux; cette médaille, comme les eaux du Styx, confère donc le privilège de l'invulnérabilité. Déjà son efficacité avait été préconisée dans diverses circonstances, notamment lors de la catastrophe arrivée le 8 mai I8/1O sur le chemin de fer de Versailles (rive gauche) : les personnes qui avaient le bonheur de posséder cette médaille, ont échappé miraculeusement aux flammes qui ont atteint tous les autres voyageurs.
Plusieurs fontaines dédiées à des saints en vogue ou consacrées par le souvenir de quelque événement miraculeux, passent pour posséder des vertus merveilleuses. A Pierrefixte au Perche, la fontaine dédiée à saint Jean-Baptiste est l'objet d'une grande vénération : la veille de la fête du saint, une foule de pèlerins y accourent avant le lever du soleil (cette condition est de rigueur); on y plonge de tout petits enfants, dans la persuasion que ce bain glacial les fera aller ou venir, c'est-à-dire amènera promptement la guérison ou la mort, et par conséquent, s'ils ne sont pas destinés à être guéris, les délivrera illico d'une vie souffreteuse et épargnera les frais de médecin et de pharmacien. D'autres personnes vont derrière la haie se dépouiller de leurs vêtements et s'appliquent sur
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le corps nu une chemise trempée dans la fontaine sacrée ; le plus grand nombre se borne à y puiser et à remporter des bouteilles remplies de cette eau précieuse, pour l'employer à l'occasion comme panacée contre tous les maux. Depuis quelques années, la fontaine de la Sallette a acquis une vogue européenne ; son eau est regardée comme un spécifique universel, on en envoie au loin, et chaque bouteille revêtue du cachet du sacristain, qui en atteste l'origine, se vend cinq francs dans le nord de la France, ce qui donne lieu à un commerce considérable.
La magie, rivale des religions établies, imite leurs procédés et prétend même conférer aux siens une efficacité bien supérieure. Les talismans sont un de ses principaux moyens d'action ; elle les compose avec un cérémonial bizarre et des plus compliqués, elle y inscrit des signes cabalistiques, des figures astrologiques ; elle prononce pour les consacrer, des formules solennelles et qui n'appartiennent à aucune langue connue ; elle prescrit à l'adepte qui veut s'en servir, des rites minutieux. Elle a des enchantements pour tous les usages. Les traités de magie donnent la description de pantacles, de tétragrammes et d'une foule d'appareils destinés à produire des effets prodigieux. Rien n'était plus commun, du temps de la chevalerie, que les armes enchantées qui rendaient invulnérables ceux qui en étaient revêtus, et les combattants faisaient serment qu'ils ne se servaient pas de ces moyens de rendre déloy al ement le combat inégal.
Il y a donc, dans les religions et dans la magie, un système commun qui consiste à attacher à certains objets matériels une vertu qui n'a aucun rapport avec leurs propriétés physiques; tel est le résultat, soit delà bénédiction, soit de l'enchantement. Les partisans de ce système ne le discutent point, ne s'appuient sur aucune théorie 5 ils se bornent à affirmer leur pouvoir ainsi que la transformation non perceptible aux sens, qu'ils ont fait subir aux objets qu'ils ont consacrés. On
ne pourrait s'assurer de la réalité de ces transformations, qu'autant que ces objets pourraient à volonté être soumis à des expériences qui constateraient l'existence de leurs propriétés prétendues. Si, par exemple, une médaille bénite ou un talisman rend invulnérable, rien de plus facile que de le vérifier : que celui qui en proclame l'efficacité, se munisse de l'amulette et se place devant la gueule d'un canon : si l'on tire à boulet etque la personne n'en éprouve aucun dommage, la question sera résolue, et il faudra reconnaître l'excellence des procédés employés ; alors il n'y aura pas un seul individu qui ne se couvre d'amulettes, et l'homme pourra impunément braver tous l'es dangers, négliger toutes les précautions, se rire des fléaux, des accidents de toute nature.
Mais on n'accepte jamais d'épreuve semblable, on n'ose même pas prétendre que le talisman produise toujours et immanquablement son effet, on allègue des conditions, des restrictions-, par exemple dans le petit poëme latin qui enveloppe les Agnus-Dei, on énumère tous les fléaux dont ils préservent, puis on ajoute prudemment que cette préservation a toujours lieu, à moins que celui qui s'en sert, n'ait pas une foi suffisante, ou que Dieu, dans sa profonde sagesse, n'ait jugé à propos qu'il en soit autrement; ce qui revient à dire que ça préserve toujours excepté quand ça ne préserve pas : les prétentions ainsi entendues ne sont pas compromettantes.
On fait grand bruit de circonstances où des personnes munies de talismans ont échappé à des dangers ; mais on ne compte pas celles qui, ayant pris de semblables précautions, ontsuccombé, ni celles qui, sans en avoir pris, ont été sauvées. Pour être en droit de tirer des conséquences des faits allégués, il faudrait une statistique en bonne forme. Si parmi un grand nombre de personnes exposées aux mêmes dangers, ou comptait celles qui ont des talismans et celles qui n'en ont pas, si ensuite on comptait les victimes appartenant à
l'une et à l'autre catégorie; si, proportion gardée, il y avait moins de victimes dans la première que dans la seconde ; si, de plus, un grand nombre d'expériences donnaient constamment les mêmes résultats, oh ! alors la vertu des talismans serait établie. Mais comme on n'a l'ait aucun travail semblable, les faits individuels'que l'on cite, n'ont aucune valeur ; ceux qui en concluent à la vertu des amulettes, commettent le sophisme du cum hoc, ergo propter hoc. De ce qu'un militaire ayant une amulette n'a pas été blessé dans un combat, vous ne pouvez conclure qu'il a été sauvé, parce quil avait l'amulette; car le même raisonnement s'appliquerait tout aussi bien au premier objet venu, à son mouchoir ou à sa pipe.
Si la médaille bénite rendait invulnérable, on ne comprendrait pas l'incurie du gouvernement dont le devoir serait d'en faire porter à tous les militaires, et alors une poignée d'hommes serait invincible : mais si l'ennemi adopte aussi ce moyen de salut si commode, les batailles ne seront plus que des jeux d'enfants, la guerre deviendra impossible, la paix régnera enfin sur notre pauvre globe si longtemps arrosé de sang, l'épée se changera en soc de charrue, les prophéties d'Isaïe et de Virgile seront accomplies, l'âge d'or luira sur le monde... Tant de belles choses n'attendent pour se réaliser, que des médailles qui reviennent à un centime la pièce ! Les trafiquants ont bien raison de vanter leur marchandise...
Ici, comme en matière d'action à distance, le magnétisme vient faire concurrence aux religions et à la magie. On magnétise des objets matériels, c'est-à-dire que le magnétiseur, par quelques gestes et surtout par sa volonté, imprègne de sa vertu magnétique des objets matériels qui, au moyen de cette consécration, deviennent les véhicules de sa puissance et peuvent produire tous les effets qu'il obtiendrait par luimême. L'eau magnétisée joue un grand rôle dans la thérapeutique magnétique. Le magnétiseur ne pouvant être constamment auprès du malade, se fait représenter par quelques
bouteilles d'eau qu'il a magnétisées avec une certaine intention, et celui qui en boit éprouve les effets voulus par le magnétiseur. Ainsi celui-ci, à l'aide de son eau, pourra à son gré, endormir le sujet, apaiser la fièvre, calmer l'irritation, réparer les forces, exciter l'appétit, dissiper la migraine, cicatriser les plaies, etc. Cette eau ne sera plus de l'eau, bien qu'elle en ait conservé toutes les propriétés physiques et chimiques ; elle sera métamorphosée, à l'égard du malade, en une substance médicamenteuse quelconque dont elle aura les effets salutaires sans les inconvénients; elle sera devenue de l'émétique, de la sabine, de la rhubarbe, de l'aloës, en un mot tout ce qu'aura voulu le magnétiseur; c'est une transsubstantiation qui rappelle le mystère de l'eucharistie. Plus n'est besoin de pharmacien ni d'herboriste : le magnétiseur, comme le magicien, prend de l'eau et dit mentalement : Que cela, soit tisane ou tout autre médicament, et cela est; c'est le fiât de la création.
L'eau magnétisée sert à toutes sortes d'usages, boissons, lotions, pansements, bains, injections. On magnétise aussi les linges et les vêtements, afin que le malade soit continuellement enveloppé de magnétisme; on magnétise les aliments. Deleuze recommande de faire porter aux malades à nu sur l'estomac une plaque de verre magnétisée. Ce n'est pas seulement en vue d'effets curatifs, que Ton emploie les objets magnétisés : en faisant toucher par une personne un objet magnétisé avec une certaine intention, on produit sur elle les effets les plus variés, la sensation de chaleur ou de froid, l'ivresse, la fureur, l'envie de danser, etc. Des somnambules qui ne peuvent avoir à toute heure du jour leur magnétiseur à leur disposition, ont dans une boîte un objet magnétisé par lui ; il leur suffit de tenir dans leur main cet objet pour s'endormir; quand ils veulent se réveiller, ils tiennent ce même objet d'une autre façon, ou bien ils en prennent un autre magnétisé avec l'invention d'éveiller. Les magnétiseurs, jaloux
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tlo la possession de leurs sujets, leur font porter une bague ou un bracelet magnétisé de façon à repousser et à rendre vaines les tentatives de magnétisation de la part de toute autre personne : on a beau chercher à agir sur ces sujets, on ne produit rien, tant qu'ils ont sur eux. le talisman. Je connais un magnétiseur, membre de la Société philantropico-magnélique, qui consentait à prêter sa somnambule à un confrère : mais peu confiant dans la moralité de ce dernier, il avait mis au doigt de la somnambule une bague magnétisée avec tant d'art que, dans le cas où il aurait été tenté une expérience indécente, la bague aurait sur-le-champ réveillé la somnambule : quant à fixer la limite à partir de laquelle les expériences peuvent être réputées indécentes, le magnétiseur était bien obligé de s'en rapporter à la sagacité... de la bague.
Nous sommes bien loin d'avoir énuméré tous les effets attribués à la vertu des objets magnétisés ; il en est encore un que nous ne pouvons passer sous silence. On peut, par ces objets, moraliser les personnes, détruire les mauvais penchants, inspirer toutes les vertus. En voici un exemple que nous extrayons des Annales de la Société du mesmérisme : M. B..., membre de cette Société, ayant guéri par le magnétisme une jeune personne, la mère de celle-ci lui demanda s'il pouvait aussi traiter les maladies de l'âme, et lui exposa que son mari était ivrogne, libertin, querelleur, en un mot qu'il avait tous les vices ; ce qu'il y avait de pire, c'est qu'on ne pouvait proposer à un tel homme de se soumettre à un traitement quelconque, car il n'aurait pas manqué de répondre, comme les compagnons d'Ulysse, qu'il se trouvait très bien tel qu'il était. On résolut de le guérir malgré lui et à son insu. M. B..., aidé de la mère et de la fille, magnétisa les draps du lit où couchait le mauvais sujet, ses bonnets de nuit et ses chemises, afin que jour et nuit il se trouvât saturé de fluide. L'effet ne se fit pas attendre. Quelques
jours après, le mari annonça à sa femme qu'il éprouvait pour le vin un dégoût insurmontable, qu'il buvait l'eau pure avec délices et qu'il ne savait à quoi attribuer ce changement. Ce n'est pas tout : il devint aussi doux et affectueux envers sa femme, qu'il avait été violent et hargneux. Non-seulement il rompit toute relation avec une femme de mauvaise vie qui l'avait entraîné à la débauche, mais son amour pour elle se changea en haine, et on eut bien de la peine à l'empêcher d'aller la maltraiter. — En entendant un récit aussi édifiant, chacun se demande pourquoi on ne magnétise pas tous les linges, tous les vêlements.
Cette histoire a un air de parenté fort visible avec celle que nous lisons dans la Vie de sainte Philomène (1 vol. in-12, Amiens, Caron-Vitet, 1836), etquiest de dix-huit ans plus ancienne. — Une femme que les désordres de son mari plongeaient dans la plus amère affliction , reçut d'une religieuse une petite feuille de papier contenant des prières à sainte Philomène; elle vit dans ce papier bénit un moyen de salut. Unjourqueson mari l'insultant, lui annonçaitqu'il allait porter des cadeaux à sa maîtresse, la femme glissa adroitement lepapier dans la doublure du pantalon ; le mari s'habille et va pour s'éloigner : mais h peine a-t-il fait quelques pas, que le contact du papier fait son effet, la grâce opère, son cœur s'attendrit, il éprouve des remords, revient fondant en larmes s'agenouiller aux pieds de sa femme, et lui demande pardon de ses égarements. Depuis il a été le modèle des maris. Le narrateur ajoute : a Oh ! combien de ces sortes de feuilles il faudrait qu'il y eût aujourd'hui dans les familles (p. 138)! » — Cette réflexion est parfaitement judicieuse, disons plus : les gouvernements qui ne peuvent ignorer ce moyen si facile et si péremptoire de faire disparaître tous les vices, sont inexcusables de ne pas l'employer et de ne pas imposer aux tailleurs, cordonniers, chapeliers, modistes, couturières, chemisiers, etc., l'obligation d'attacher de petits papiers de
sainte Philomène à tous les objets qu'ils livrent à leurs pratiques. Il n'en faudrait pas davantage pour faire régner la vertu sur la terre et pour obtenir ainsi ce que n'a pu faire même la rédemption !...
Les deux histoires que nous venons de raconter ont, comme on voit, un fond identique, et ce rapprochement met en évidence l'unité de doctrine des bénisseurs et des magnétiseurs; d'autres exemples que nous pourrions citer, nous autoriseraient à ajouter : et des enchanteurs. Cette conformité ne laisse pas que d'être compromettante. Combien de magnétiseurs, esprit forts, glorieux de vivre dans le siècle des lumières, ennemis implacables des viles superstitions, jettent l'ironie et le sarcasme sur les dévotions populaires, tournent en dérision les scapulaires, les Agnus-Dei, les médailles miraculeuses, les bagues de saint Hubert, etc., et préconisent les flanelles magnétisées, les bagues magnétisées, etc. ! Ils se scandalisent de l'eau de la Sallette, et ils prodiguent l'eau magnétisée... On n'est pas plus inconséquent. La question est la même des deux côtés : exalter chez nous ce que nous dénigrons chez nos voisins , c'est faire une rivalité de boutique.
Quelques magnétiseurs échappent du moins à ce défaut de logique et reconnaissent que la bénédiction et l'enchantement ne diffèrent pas de la magnétisation ; ils prétendent que, dans l'origine, les cérémonies sacrées consistaient à magnétiser, que les gestes du rituel en ont conservé des vestiges, mais que les cérémonies réduites à un vain appareil et privées de l'esprit vivificateur, ont perdu leur efficacité. Cette dernière partie de leurs assertions renferme une supposition gratuite : car pour magnétiser il suffit de la volonté, et l'on doit croire qu'en général et sauf exception, le prêtre qui bénit un objet, a la volonté de lui imprimer une vertu bienfaisante et même en beaucoup de cas, une vertu spéciale dont les formules contiennent l'expression. Quant à l'efficacité, il est certain qu'elle est la même des deux côtés.
Les magnétistes appuient leur système concernant les objets magnétisés, sur une foule de cures obtenues journellement pa°r cemoyen. Examinonscommentles choses se passent. Le magnétiseur a d'abord un entretien avec le malade ; il se fait rendre compte de son état, le magnétise directement, lui assure que, dans beaucoup de cas semblables, l'eau magnétisée a produit un très grand bien : il magnétise en sa présence une bouteille d'eau et lui enseigne la manière de s'en servir. 11 arrive quelquefois que le malade, au bout d'un certain temps, éprouve du soulagement ou même se trouve guéri. Mais que peut-on en conclure? S'ensuit-il que le mieux obtenu soit dû à la vertu de cette eau ? Nullement. Car, indépendamment de ce que la nature seule a pu guérir le malade, celui-ci a eu l'imagination frappée; comme il désire vivement la fin de ses maux, il accueille avidement tout ce qu'on lui dit sur l'efficacité du moyen qui lui est proposé ; il est ému du ton d'assurance du magnétiseur ; la vue des gestes employés pour magnétiser l'eau, la bizarrerie du procédé, la confiance avec laquelle on la lui recommande, tout l'impressionne vivement : l'eau acquiert à ses yeux des propriétés surnaturelles et lui inspire une sorte de respect, il la boit avec recueillement; il croit y voir répandu un fluide salutaire, et parfois il y trouve un goût particulier. Il n'est donc pas surprenant que, la prenant avec ces dispositions, il en ressente des effets considérables, et précisément ceux qui lui ont été annoncés : si on lui a prédit une purgation, il aura le corps dérangé ; si l'eau a été administrée comme emménagogue, la circulation du sang sera activée et le flux menstruel ne tardera pas à apparaître-, le malade obtiendra également le calme, le sommeil ou tout autre effet annoncé par le magnétiseur. Il en sera de même du dévot qui boira de l'eau de la Sallette ou toute autre eau donnée comme venant de la Sallette. Tout cela ne prouve autre chose que la puissance de l'imagination.
Présentez au malade comme magnétisée de l'eau qui ne l'aura pas été, les effets seront absolument les mêmes que ceux qu'il a l'habitude de ressentir de l'eau magnétisée. Servez-lui au contraire, sans qu'il s'en doute, de l'eau magnétisée : comme son imagination n'est pas prévenue et qu'il n'y attache aucune valeur, il n'éprouvera rien du tout. Ces deux expériences ont été maintes fois répétées, et le résultat a été invariablement tel que nous venons de le dire (1).
Il en est de même de tous les autres objets magnétisés. Le sujet habitué à subir l'empire de son magnétiseur, et auquel celui-ci assure que le contact de tel objet l'endormira, et que celui de tel autre objet le réveillera, est persuadé que les choses se passeront comme on les lui a annoncées-, et dès qu'il touche ces objets, il s'endort ou s'éveille. En lui affirmant qu'un talisman le rendra insensible à l'action magnétique des étrangers, on lui donne une confiance en lui-même qui le met à l'abri de toute fascination, les charmes sont sans effet contre lui, il devient immagnétisable. S'il n'a plus son talisman, il retombe dans sa faiblesse ordinaire, il se sait désarmé et hors d'état de résister à une action dont il connaît toute la puissance; il suffira de le regarder fixement pour le magnétiser et l'endormir. Il n'y a rien dans tout cela qui ne s'explique par le pouvoir de l'imagination.
Ainsi, dans une autre sphère, qu'un individu mordu par un chien qu'il croit enragé, fasse une neuvaine à saint Hubert
(1) Une fille nommée Marthe Brossier passait pour possédée et était soutenue par des ecclésiastiques qui la donnaient en spectacle et multipliaient les exorcismes. Voici comment Miron, évêque d'Angers, la mit à l'épreuve : il la fit manger à sa table et lui fit boire de l'eau bénite, sans l'en prévenir; elle n'éprouva aucune émotion. Il lui fit verser de l'eau commune qu'il dit être de l'eau bénite ; alors elle entra dans une grande agitation et eut des convulsions extraordinaires. Il demanda tout haut qu'on apportât le rituel des exorcismes. Il se fit apporter un Virgile ; il y lut quelques vers de YÉnéide. La fille, croyant qu'il prononçait les paroles du rituel, parut aussitôt tourmentée par le diable et fit d'horribles contorsions. (Histoire de De Thou, liv. cxxm, édit. de 1734, vol. XXII, p. 392; Dulaure, Histoire de Paris, règne de Henri IV.)
et porte la bague dédiée à ce saint, il est persuadé que ces pratiques le mettent à l'abri de la rage ; son imagination se calme, et s'il n'y a aucun virus inoculé (ce qu'il est très difficile de vérifier), le dévot n'éprouvera aucun accident, et sa guérison sera attribuée au bon saint Hubert. Sans ces précautions, au contraire, son imagination se serait troublée et la frayeur l'aurait peut-être rendu enragé, comme on Ta vu fréquemment.
Pour qu'un fait fût probant, il faudrait qu'un objet magnétisé mis en contact avec le sujet sans que celui-ci s'en doutât, produisît sur lui les effets annoncés par le magnétiseur ; que, par exemple, le sujet ayant à table de l'eau magnétisée qu'il prendrait pour de l'eau ordinaire, ressentît, en la buvant, les impressions que le magnétiseur y aurait attachées. Mais on ne cite en ce genre aucun fait authentique. Et pourtant si les objets magnétisés avaient une vertu réelle, rienne serait plus facile que de faire avec succès l'expérience que je viens d'indiquer, et l'on prouverait parla d'une manière éclatante, nonseulement l'existence d'un agent physique, mais encore la possibilité de le transmettre au moyen des corps intermédiaires. Qui empêche les magnétistes de fournir par des faits positifs, cette preuve qui leur a été si souvent demandée? Leur impuissance n'est-elle pas constatée par leur éloignemen t pour toute expérience sérieuse?... Ils continuent à employer les objets magnétisés avec les personnes sensibles au magnétisme, c'est-à-dire susceptibles d'être fascinées, d'être dominées à l'aide de l'imagination ; ils se ménagent ainsi de faciles triomphes et augmentent chaque jour la masse des guérisons attribuées à l'emploi des corps magnétisés ; le malade guéri ou soulagé ne chicane pas sur la nature do l'agent auquel il doit son salut. Mais toute cette moisson de lauriers laisse sans solution la question des talismans. Et pourtant la vérité ne peut perdre ses droits -, il n'est pas indifférent de savoir si une opinion aussi généralement répandue est erronée. Si la foi
aux talismans produit par-ci par-là quelque bien, il est certain qu'elle a aussi de nombreux inconvénients, qu'elle détourne de l'emploi des moyens rationnels, qu'elle favorise le charlatanisme, qu'elle rétrécit l'intelligence et maintient la superstition, qu'elleconsolide l'influence etle crédit des sycophantes qui appuient leur domination surl'ignorance. Il n'estdoncpas permis à un homme de bien d'éluder la difficulté : chacun doit concourir, suivant ses moyens, à la recherche de la vérité. On ne peut reculer devant des expériences décisives, propres à faire apprécier la vertu des talismans de toute espèce. Et une fois qu'on aura reconnu que ce ne sont que des hochets sans valeur, il faudra le proclamer bien haut, sans pitié pour ceux qui exploitent la crédulité publique.