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CHAPITRE V

Lorsque la croyance à la sorcellerie était généralement admise, il y avait surtout un pouvoir qu'on attribuait aux sorciers, c'était celui d'agir à distance sur les personnes qu'ils voulaient atteindre, et cela sans employer aucun moyen visible, mais uniquement par la vertu de certaines pratiques dont le secret se transmettait aux initiés. Cette action, presque toujours malfaisante, consistait à frapper les hommes ou les bestiaux, soit de mort, soit de maladies de langueur, à inspirer à quelques individus des passions frénétiques, à rendre les femmes follement éprises des hommes favorisés des sorciers, à rendre les maris impuissants, à répandre dans les champs la stérilité, à faire évanouir les récoltes, de sorte que les épis desséchés ne contenaient plus aucun grain, à semer toutes sortes de fléaux, tels que la peste, la grêle, etc. V envoûtement consistait à maléficier à distance une personne; on indiquait par ce mot que la personne envoûtée était comme enveloppée d'une voûte funeste qui devenait son tombeau.

Un des procédés d'envoûtement les plus célèbres consistait à fabriquer une figure de cire à l'effigie de son ennemi, à la baptiser de son nom, puis à lui enfoncer des aiguilles dans diverses parties du corps, et l'on croyait que l'envoûté recevait en même temps des blessures aux parties correspondantes. Cette opération, réputée diabolique, était considérée comme tentative d'assassinat et punie comme telle. Les annales judiciaires nous ont conservé une foule de procès d'envoûtement, et les coupables ont été punis du dernier supplice.

Depuis longtemps, enEurope.les classes éclairées ne croient plus à la sorcellerie-, nos lois ne rangent plus l'envoûtement parmi les crimes, les faits de sorcellerie ne donnent lieu à des

poursuites que quand il y a divination, et môme alors les juges ne prononcent que des peines de simple police. Mais dans les classes ignorantes, surtout dans les provinces où. se conservent les vieilles traditions, on croit encore à la sorcellerie. Quand un individu est atteint d'une maladie rebelle aux secours de la médecine, quand ses bestiaux succombent frappés par une cause inconnue, quand il lui arrive quelque malheur qu'il juge inexplicable, quand une sorte de fatalité semble le poursuivre en faisant fondre sur lui coup sur coup des désastres multipliés, il n'hésite pas à déclarer qu'on lui a jeté un sort; et alors il s'ingénie à chercher quel est l'auteur de ses maux. S'il a un ennemi qui ait tenu sur lui des propos menaçants, qui lui ait lancé un regard sinistre, ou s'il y a dans le pays quelque berger mal famé, quelque vieille femme renommée pour posséder des secrets étranges, il voit en eux des coupables, et à force de se les représenter comme des artisans de malheur, il s'affermit dans sa croyance, nu besoin 1 y est entretenu par quelque docteur de village. Il ne s'agit plus alors que de combiner une vengeance et des moyens de réparation.

Quelquefois il prend le parti de recourir à un sorcier plus puissant qui détruise l'œuvre du premier. Une manque jamais d'en trouver; il s'adresse à quelque charlatan qui, exploitant sa crédulité, commence par lui extorquer une bonne récompense du secours qu'il lui promet, et ensuite lui prescrit des cérémonies puériles, des pratiques bizarres dont l'étrange t'é même fait le mérite. Alors de deux choses l'une : ou il arrive, par une cause quelconque, que les malheurs de l'ensorcelé ont un terme, sa santé se rétablit, il ne meurt plus aucun de ses bestiaux, la mauvaise veine semble avoir pris lin; on fait honneur au bon sorcier de ces résultats, la cause de la sorcellerie a remporté une victoire. Ou bien le guignon continue, la situation reste aussi mauvaise ; on déblatère contre l'impuissance du nouveau sorcier, on regrette l'argent qu'on lui

a donné, mais on n'en croit pas moins à la puissance de la sorcellerie, on n'en est pas moins persuadé que lout le mal vient du jeteur de sorts.

L'autre voie est plus tragique. Souvent on se figure que le mal ne peut être enlevé que par celui qui l'a produit. On tâche, par violence ou par ruse, de s'emparer de la personne du jeteur de sort présumé, et on le contraint par les menaces à enlever le sort. Il est facile de concevoir l'embarras de celui qui reçoit de pareilles injonctions. 11 a beau protester de son innocence, jurer ses grands dieux qu'il n'est pas sorcier le moins du monde ; il faut que sur-le-champ il enlève le sort ou qu'il meure. La position est des plus terribles. Il y a quelques années, en Bretagne, une vieille femme ne pouvant satisfaire à la sommation de lever un sort, ni convaincre ses bourreaux de son innocence, fut par eux accablée de mauvais traitements, puis jetée dans un four et condamnée à être cuite. Heureusement ses cris attirèrent des voisins, et l'on put retirer du four l'infortunée encore vivante, mais elle éprouvait des souffrances atroces et elle demeura horriblement blessée.

Dans certains cantons de l'Ecosse, avant de procéder en pareil cas à l'exécution capitale, on soumet l'accusé à une épreuve qui est une sorte de jugement de Dieu, empruntée aux usages du moyen âge. On lui lie solidement avec des cordes les pieds et les mains et on le jette à l'eau : il est bien entendu que s'il surnage, ce ne peut être que par la vertu des démons, et alors sa qualité de sorcier étant bien constatée, on le tue sans remords. Si au contraire il va au fond de l'eau, son innocence est reconnue, et il est absous et noyé. L'alternative est peu rassurante.

On voit que les croyances superstitieuses n'ont pas seulement l'inconvénient d'obscurcir la raison, elles entraînent des conséquences affreuses : l'erreur est mère du crime.

Quel est le fondement de la croyance au pouvoir attribué

aux Sorciers? Peut-on citer des faits authentiques pour prouver que certains hommes jouissent de pareilles prérogatives? Non, sans doute. Les gens ignorants et imbus de préjugés qu'ils ont sucés avec le lait, n'ont pas besoin de preuves. 11 leur suffit, d'une part, qu'il leur arrive des malheurs dont ils ne puissent s'expliquer la cause ; d'une autre part, qu'une rumeur vague ou même un sentiment aveugle d'animosité leur désigne une certaine personne comme les ayant causés. Malheureusement les croyances religieuses mal dirigées ou honteusement exploitées, servent à entretenir ces déplorables superstitions qui ne pourront disparaître que devant les progrès de la civilisation. Tout événement un peu étonnant et qui semble inexplicable, est aux yeux d'une secte théologique, l'œuvre des puissances infernales ; et ces mêmes docteurs ne font pas difficulté d'admettre que les mauvais esprits se mettent à la disposition de quelques hommes pour faire le mal. Ce sont donc les guides qui conduisent à l'abîme ; ceux qui devraient être les précepteurs des classes inférieures, et user de leur influence pour les éclairer et les moraliser, travaillent à épaissir le bandeau sur leurs yeux.

Si nous quittons le terrain de la théologie pour celui de la logique, le bon sens nous dit que pour admettre-la réalité de la sorcellerie, il faudrait qu'il fût bien établi qu'un homme peut à son gré produire des effets sans employer aucun moyen physique. Cette preuve n'a jamais été faite. Voyons dans quels cas on a cru pouvoir constater la puissance dont il s'agit.

Malgré l'horreur qu'inspirent les sorciers et les dangers attachés à celte profession, il se trouve des gens qui par gloriole, pour le plaisir d'être un objet d'effroi, par cupidité ou par une sorte de manie, osent se dire sorciers 5 d'autres, sans le déclarer explicitement, sont bien aises d'en avoir la réputation, ne démentent pas les hauts faits qu'on leur attribue en ce genre, et en tirent parti à l'occasion. Enfin il v en

a auxquels, sans qu'ils s'en cloutent, leur entourage confère la qualité de sorcier.

Qu'un de ces hommes redoutés et maudits fasse une menace à un individu naïf et crédule, lui annonce par exemple que tel jour il tombera malade : le pauvre paysan glacé de peur attend avec anxiété le moment fatal, il est fermement persuadé que le sorcier a des moyens infaillibles d'exécuter sa menace, son esprit est troublé de cette idée fixe, il tombe réellement makde; il peut même se faire qu'il meure de peur. Tout cela s'explique parfaitement par la puissance de l'imagination. On ne manquera pas de dire dans le pays que le sorcier a le pouvoir de lancer des maléfices, et l'on citera comme une preuve palpable, que tout ce qu'il avait annoncé s'est réalisé à l'heure dite. Il est évident que cette conséquence est fausse, du moment où il est constant que l'imagination seule à pu produire les effets dont il s'agit. Pour qu'on fût en droit de les attribuer à une autre cause, il faudrait qu'on nous montrât son action dans des cas où l'imagination ne peut jouer aucun rôle; que, par exemple, un prétendu sorcier annonçât d'avance l'effet qu'il veut produire, que l'individu à atteindre n'en eût aucune connaissance etquel'efïet annoncé se réalisât. Mais c'est ce qui n'a jamais eu lieu. Le sorcier trouve toujours des prétextes pour échapper aux épreuves qui pourraient mettre sa science en défaut; il sait que les épreuves ne réussiraient pas vis-à-vis des gens qui réfléchissent et qu'il n'a pas besoin d'épreuves pour conserver son crédit auprès des gens qui ne réfléchissent pas.

11 y a quelques années, on a beaucoup parlé de certains faits que les partisans des vieilles croyances ont invoqués en faveur de la sorcellerie : nous allons en mentionner deux, pour en faire ressortir l'insuffisance et montrer avec quelle facilité les événements les plus simples sont travestis en prodiges effrayants.

Le célèbre docteur Récamier voyageant en poste, il arriva

qu'un de ses chevaux se déferra en route. On s'arrêta au premier [village, à la porte d'un maréchal. Pendant qu'un ouvrier remettait les fers en état, Récamier entra dans la maison; il vit assis près du feu le maréchal, et il fut frappé à la vue de sa figure livide qui annonçait la langueur et l'épuisement. Il le questionna affectueusement sur son état, s'annonça comme médecin et offrit obligeamment de ehcscherà le soulager. Il eut beaucoup de peine à obtenir de lui quelques réponses ; enfin le malade vaincu par son insistance et séduit par son ton bienveillant, finit par lui faire avec une répugnance sensible l'aveu de sa position. Il déclara que son mal avait une cause surnaturelle et que toute la science des médecins n'y pourrait rien. « J'ai, dit-il, pour ennemi un chaudronnier qui demeure à une demi-lieue d'ici, et qui, depuis plusieurs années, chaque soir bat ses chaudrons, et par un art infernal m'en transmet le bruit. Je suis le seul qui l'enlende, et ce bruit abominable m'empêche de dormir et me met dans une agitation extrêmement douloureuse. Depuis que ce maudit sorcier a commencé ce manège, je n'ai ni repos ni sommeil, je dépéris et je sens que bientôt je vais succomber victime de ce scélérat. » Récamier étonné s'informa auprès des voisins qui lui confirmèrent cet étrange récit. Sans s'arrêter à l'invraisemblance, il se rendit chez le chaudronnier, lui parla avec autorité, lui reprocha sa mauvaise action et le menaça de l'intervention des magistrats. Le chaudronnier effrayé promit de cesser ses manœuvres et tint parole. Le maréchal n'entendant plus les bruits, retrouva le sommeil et la sérénité d'esprit, ses forces revinrent peu à peu, et enfin sa santé se rétablit. — Nous devons d'abord faire toutes nos réserves quant à l'authenticité de cette aventure qui a été répétée par plusieurs journaux, sans qu'on ait cité ni la déclaration de Récamier, ni aucune attestation; on n'a même précisé ni le temps ni le lieu où les faits se seraient passés. Mais supposons-les exacts : quelle cou-

5/j DU MAGNÉTISME.

ségueppe peut-on en tirer? Le maréchal qui croit aux sorciers, sait que le chaudronnier, qui se vante de l'être, emploie le battement de ses chaudrons pour le maléficier : il n'en faut pas davantage pour qu'il se croie frappé par une puissance surhumaine, et la frayeur suffit pour le rendre malade. Dès qu'il a l'assurance que son ennemi renonce à l'emploi des sortilèges, il est tout à coup tranquillisé, son imagination est calmée, et la guérison en résulte naturellement.

Si, indépendamment de sa guérison, on eût tenu à s'éclairer sur la nature de ce qui se passait, voici comment on aurait dù procéder. Une fois qu'on aurait obtenu l'aveu du chaudronnier, on l'aurait engagé, avant de renoncer à ses pratiques malfaisantes, à frapper ses chaudrons d'après sa méthode habituelle, mais à une heure différente, au moment où on lui en donnerait le commandement. Au même instant, une personne de confiance se serait tenue auprès du maréchal pour observer si le battement des chaudrons fait à une heure inattendue produisait sur lui les effets accoutumés. Puis on aurait fait l'opération inverse, c'est-à-dire que le soir, à l'heure où le sorcier avait l'habitude de battre ses chaudrons, il se serait tenu tranquille, et l'on aurait remarqué si le maréchal qui n'aurait pas été prévenu de la cessation des manœuvres, aurait, ou non, entendu du bruit. Mais on ne cite pas un seul fait de magie maléficiante, dans lequel on ait employé des précautions analogues à celles que nous venons d'indiquer.

M. de Mirville, dans son livre des Esprits, où il tient surtout à démontrer l'existence de la sorcellerie, s'étend très longuement sur ce qui s'est passé au presbytère de Cideville, en Normandie. Nous ne discuterons pas ici la réalité de tous ces faits merveilleux. Nous n'avons à nous occuper pour le moment que du pouvoir attribué aux sorciers. Or, il résulte bien de l'enquête qui a eu lieu devant le juge de paix, qu'un paysan nommé Thorel, qui passait pour sorcier et qui en

ACTION MAGNÉTIQUE A I.ISTANCK ® JETEURS DE SORT. Ù& acceptaiLle lïLro, so vantait de posséder un pouvoir surnaturel, se reconnaissait pour l'auteur des scènes étranges du presbytère, annonçait qu'il en produirait de plus terribles, et déclarait que pour exercer son action sur les personnes qu'il voulait maléficier, il avait besoin au préalable de les toucher au moins une fois. Mais il est avéré également qu'il n'a jamais annoncé d'une manière spéciale ce qui se passerait au presbytère, et rien ne prouve qu'il en ait eu connaissance autre- f ment que par la nouvelle qui s'en répandait après coup. Rien n'autorise donc à admettre qu'il soit l'auteur de ces faits ni qu'il ait contribué pour quoi que ce soit à les produire. Son affirmation à cet égard est sans aucune valeur. C'est un homme qui se complaît dans sa renommée de sorcier, et qui, loin de démentir les prodiges qu'on lui attribue, les accepte comme son œuvre et se vante d'en faire de plus étonnants. On le sait ennemi du curé : celui-ci, nourri des croyances aux démons, épouvanté de choses étranges qu'il ne sait comment expliquer, fait comme ses paroissiens ; il voit dans les désagréments qui lui arrivent, l'intervention des démons et n'hésite pas à signaler pour leur agent le méchant berger. Tout le village ajoute foi à la parole du curé, et voilà le berger dûment reconnu pour sorcier. C'est tout ce que demande ce dernier : il jouit de l'effroi qu'il inspire, il savoure le plaisir de la vengeance en songeant que le curé se croira tourmenté par lui. Il fait des menaces effrayantes, mais vagues : la continuation du vacarme au presbytère est regardée comme l'exécution ponctuelle des menaces. Mais c'est sans aucun fondement qu'on établit une relation entre la personne du berger et les événements du presbytère. En lisant les dépositions des témoins, on voit clairement que la peur a troublé leur raison et faussé leur jugement.

Il n'y a, dans cette affaire de Cideville, qu'un cas où le sorcier ait indiqué à l'avance ce qui devait être produit par son prétendu pouvoir. Un jour, le maire de la commune se

promenant dans les champs avec quelques amis, rencontra Thorel, le plaisanta sur sa réputation de sorcier, et le pria de lui donner un échantillon de son savoir-faire. Le sorcier proposa l'expérience suivante : Une des personnes qui se trouvaient là devait se mettre en marche, et chaque fois qu'il frapperait du poing sur sa cabane mobile, la personne tomberait à terre. L'expérience eut lieu, et tout réussit commele sorcier l'avait annoncé. La personne déclara qu'à chaque coup de poing sur la cahane, elle sentait comme une corde tendue qui lui barrait les jambes et causait sa chute. Ce fait peut très bien s'expliquer sans recourir à la magie. La personne qui se mettait en marche, était prévenue de ce qui devait lui arriver, elle entendait les coups dont chacun était annoncé comme le signal de sa chute; elle n'était donc pas à l'abri de l'influence de l'imagination. Que cette personne, tout en professant peut-être l'incrédulité vis-à-vis delà sorcellerie, ait été cependant ébranlée par l'opinion unanime de la population qui attribuait au berger un pouvoir extraordinaire, qu'elle ait frissonné au récit des scènes diaboliques du presbytère , qu'elle ait été frappée de l'aplomb avec lequel le sorcier annonçait ce qui allait lui arriver ; on conçoit qu'en entendant le bruit de chaque coup de poing, elle ait éprouvé une émotion subite, se soit crue dominée par une force surnaturelle et se soit laissée tomber. Quant à l'idée d'une corde tendue, elle a pu se présenter à l'esprit de la personne par suite du souvenir de chutes causées par ce moyen ; on s'explique, sans recourir à l'art magique, que la personne ait fait d'elle-même un rapprochement entre des faits semblables.

Quelque opinion que l'on adopte sur la fameuse aventure de Cideville et sur la nature des causes qui y ont agi, il est impossible d'y voir l'action de forces dépendant d'une volonté humaine ; on ne peut invoquer ces faits pour prouver la réalité de la puissance des sorciers.

Les lecteurs trouveront peut-être que nous sommes un peu

loin du magnétisme, et pourtant nous ne l'avons pas quitté un seul instant. Les magnétistes, comme nous l'avons déjà vu, prétendent agir à distance sur l'homme et produire ainsi à leur volonté les divers effets magnétiques, par exemple endormir un individu, l'attirer et le contraindre de venir les trouver, lui paralyser les membres, lui ôter l'usage de la voix, de l'ouïe, le rendre insensible, le mettre en catalepsie ; ils admettent également qu'on peut abuser de ce pouvoir et s'en servir pour torturer le sujet. Les ouvrages sur le magnétisme contiennent une foule de relations où l'on voit des sujets atteints par l'action magnétique dirigée de distances fort considérables (jusqu'à trois cents lieues). Dans les romans et les pièces de théâtre où l'on met en jeu le magnétisme, les auteurs, en admettant cette puissance, se sont conformés à un dogme reconnu sans contestation dans l'école magnétique. Ainsi le Balsamo d'Alexandre Dumas exerce sa puissance sur des individus qui ne s'en doutent pas, les endort et les attire; dans Urbain Grandier, drame du même auteur, Urbain, sommé par son juge de produire un témoin, agit sur l'abbesse qui se trouve alors à l'extrémité de la ville, et la contraint par sa puissance magnétique à comparaître à l'audience ; elle arrive somnambulisée ; et dominée par la force irrésistible de son magnétiseur, elle est obligée de faire publiquement l'aveu de ses crimes. La plupart des magnétistes proclament que l'auteur, dans la peinture d'aventures fictives, a présenté les choses telles qu'elles se passent dans la réalité, et n'a pas exagéré le pouvoir du magnétisme.

Il ne faut donc pas s'étonner si des individus se sont crus victimes de ce pouvoir dont ils entendaient célébrer les effrayants résultats, et ont accusé le magnétisme des maux qu'ils enduraient. Ainsi un M. Emile Roy, docteur en médecine, ancien chirurgien-major, a publié en 18ZiO une brochure intitulée Observation de magnétisme occulte, dans laquelle il raconte que trois magnétiseurs ambulants ayant entrepris de le tor-

turer, n'ont que trop bien réussi à troubler son repos, à altérer sa santé et à égarer sa raison ; il décrit minutieusement ses souffrances physiques et morales du moment où il est tombé sous l'influence de ces trois bourreaux invisibles dont l'action s'exerçait à distance. Un de ces tourments consistait à entendre des voix qui l'insultaient ou le calomniaient (1). Il y a bien des exemples de semblables obsessions : les individus obsédés désignaient quelquefois les magnétiseurs qui s'acharnaient à les persécuter, ils voyaient leur fluide percer les murs et venir les atteindre.

Il est évident qu'entre cette action magnétique exercée à distance et l'action des sorciers, il y a parfaite identité. Il est certainement fâcheux pour le magnétisme d'hériter de la sorcellerie, de continuer une œuvre aussi réprouvée, aussi justement méprisée, une œuvre dont la raison avait fait justice et que le ridicule avait achevé d'écraser. Les magnétistes voudraient en vain décliner cette solidarité compromettante. Il faut aller au fond des choses, sans être dupe des mots. S'il s'agit de paysans, on prendra en pitié ces misérables rustres, assez niais pour se figurer qu'on leur jette des sorts, pour croire qu'un homme puisse à distance et sans agent visible, Jeur envoyer des maladies : et ceux-là même qui déplorent que de pareilles superstitions régnent encore chez les classes ignorantes, ne feront aucune difficulté d'admettre qu'un magnétiseur, d'une distance de vingt lieues, puisse les endormir et les paralyser ! Il y a là une inconséquence choquante. J'ai souvent interpellé à cet égard les principaux représentants du magnétisme, les sommant d'admettre ou de rejeter l'une et l'autre doctrine. Si l'action à distance existe telle qu'ils l'enseignent, cessons de nous moquer des croyances des paysans, réhabilitons la sorcellerie et les jeteurs de sorts, ne rions plus du vieux berger au regard sinistre dont le feu malfaisant ira

(1) Voyez Y Union magnétique, n°* de mai et juin 1855.

atteindre et consumer son ennemi. Si au contraire cette action est chimérique, ayons le courage et la bonne foi de le reconnaître, ne restons pas plus longtemps complices d'une erreur funeste... Mais la voix de la logique est-elle écoutée? On a continué à railler les sorciers et à vanter les magnétiseurs agissant à distance.

En examinant attentivementles prétentions de ces derniers, voici ce qu'elles contiennent de réalité. Qu'un magnétiseur avertisse son sujet que tel jour, à telle heure, d'un lieu plus ou moins éloigné, il l'endormira : le sujet se tient docilement prêt au moment indiqué, et s'endort... quand même une circonstance fortuite empêcherait le magnétiseur de s'occuper de lui. Ce résultat, loin de prouver la réalité de l'action à distance, ne fait que confirmer ce que nous avons dit du pouvoir de l'imagination. Ou bien une personne habituée à être magnétisée, s'endort spontanément sans même que son magnétiseur ait songé à agir sur elle ; et l'on se figure que la puissancedu magnétiseur, rayonnant à son insu, est allée atteindre le sujet : celui-ci n'a éprouvé en réalité que des effets dus à l'imagination et à l'empire de l'habitude. Rien dans tout cela ne prouve l'existence de ce pouvoir magique s'exerçant à la volonté du magnétiseur et à l'insu du magnétisé. On ne peut invoquer aucun fait authentique et convenablement observé, où ce prétendu pouvoir se soit manifesté : nous avons fait voir, dans le chapitre précédent, l'insuffisance des preuves alléguées par l'école magnétique.

Quant aux personnes qui se disent obsédées par le magnétisme, leur mal consiste dans une manie qui approche plus ou moins de l'aliénation mentale. On sait que les gens à esprit faible sont malheureusement disposés à se croire atteints de tous les maux dont ils entendent parler. Comme le magnétisme est très répandu et quebeaucoup de ses partisans en célèbrent la puissance de la façon la plus hyperbolique, s'attribuent les exploits les plus merveilleux, et se vantent notamment de

magnétiser à distance, il n'est pas étonnant que des individus crédules accueillent avec avidité toutes ces hâbleries, en fassent l'objet habituel de leurs réflexions, puis, raisonnant comme en matière de sorcellerie, mettent sur le compte du magnétisme le malaise, l'anxiété qu'ils éprouvent, et même les maladies dont ils peuvent souffrir. S'ils avaient été élevés à la campagne et nourris des croyances aux jeteurs de sort, ils se seraient dits ensorcelés : ayant eu une éducation différente, habitués à dédaigner les sorciers, à vénérer et à craindre les magnétiseurs, c'est au magnétisme qu'ils ont dû. s'en prendre. Leurs assertions sur la prétendue cause de leurs souffrances est purement gratuite, ils n'allèguent aucun fait précis de magnétisation tentée contre eux, ne cherchent pas même à s'enquérir par des moyens quelconques, de la légitimité de leurs imputations, ne se rendent à aucune explication, n'écoutent pas les personnes sensées qui cherchent à leur démontrer l'inanité de leurs plaintes. Ce sont des fous qui ne méritent que la compassion, et peut-être parviendra-t-on à en guérir quelques-uns par les moyens usités envers les aliénés, c'est-à-dire en feignant d'entrer dans leurs idées et en leur faisant croire qu'un magnétisme bienfaisant et d'une vertu supérieure, doit réussir à anéantir Faction des magnétiseurs malfaisants. Mais l'existence de semblables manies ne prouve aucunement la réalité de l'action magnétique : elle prouve une fois de plus combien il est dangereux de propager de fausses doctrines, et l'école magnétique doit être responsable des malheurs causés par ses prédications imprudentes.

Si le système que nous combattons était vrai, le magnétisme, nous ne craignons pas de le dire, serait un épouvantable fléau contre lequel devraient se coaliser les efforts de tous les honnêtes gens, et que devraient proscrire toutes les sociétés bien organisées. Qu'on suppose pour un instant la réalité de l'action magnétique à distance, et que l'on songe à

tout ce qu'un pareil pouvoir aurait d'immoral. Les êtres faibles, impressionnables, seraient cà la merci du premier scélérat qui, doué d'une organisation vigoureuse, pourrait à son gré les torturer, les soumettre à tous ses caprices ; aucune barrière, aucune distance ne pourrait les protéger contre l'invasion de cette action terrible; le magnétiseur, enfermé dans son cabinet, n'aurait besoin que d'un effort de volonté pour lancer au loin ses traits invisibles et pour atteindre sa victime jusqu'aux antipodes ; il pourrait l'endormir ou la priver de sommeil, la tourmenter, lui ôler l'exercice de ses facultés, violer sa pudeur, la priver de son libre arbitre, la faire aller où il voudrait, en faire son esclave, sa chose propre. Et ce serait impunément qu'il commettrait toutes ces infamies, car son action ne laisse aucune trace; aucun appareil n'en révèle l'existence, aucun témoin ne peut surprendre ses secrets, nul ne peut saisir le fil de ses machinations infernales. Le sorcier pouvait encore être dévoilé par les cérémonies auxquelles il s'était livré, par la possession du grimoire ou des autres instruments de ses maléfices ; le magnétiseur est tout par lui-même et peut satisfaire les plus détestables passions sans encourir ni les foudres de la justice, ni même la réprobation de l'opinion, puisque son action échappe à tous les regards, à tous les moyens d'investigation. La sorcellerie, du moins, ne pouvait être exercée que par un petit nombre d'adeptes, ses secrets étaient d'un accès difficile, et le mal se trouvait ainsi restreint dans d'étroites limites. Le magnétisme, au contraire, n'exigeant ni étude, ni initiation, ni travaux préliminaires, pouvant être exercé par des procédés quelconques et étant à la portée de quiconque a une volonté forte, tous les hommes pervers s'empresseraient de saisir cette arme redoutable, et l'humanité serait affligée d'un débordement de crimes, comme si une nouvelle boîte de Pandore eût été ouverte pour le malheur du monde.

Certes, s'il en était ainsi, le magnétisme mériterait d'être

abhorré, on devrait le proscrire sans hésiter, et les bienfaits qu'il peut répandre par la guérison des maladies, ne pourraient entrer en compensation avec les maux qu'il entraînerait à sa suite. Mais que pourraient les lois contre un tel fléau, par quelles mesures empêcher la propagation d'une doctrine qui ne consiste que dans ces mots : Veuillez, et vous ferez de vos semblables tout ce que vous voudrez?...

Heureusement cette supposition est chimérique, etles nouveaux sorciers sont tout aussi impuissants que leurs devanciers. Mais qu'on cesse donc d'entretenir le public dans une erreur aussi déplorable; que l'école magnétique comprenne tout ce que renferme virtuellement d'infamie le système de magnétisation à distance, en fasse définitivement le sacrifice et renonce à des prétentions aussi ridicules qu'odieuses 5 que les sectateurs, se bornant aux effets salutaires que peut produire le magnétisme bien dirigé et employé sur ceux qui consentent à y recourir, ne se donnent plus comme des magiciens et se renferment dans l'étude sérieuse des faits positifs.

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