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Depuis long-temps on est d'accord sur la décadence qui menace tous nos théâtres ; mais conme la crise qui devait amener leur chute n'arrivait que lentement , personne ne s'est occupé de la prévenir. Ceux qui en auraient eu les moyens , se sont bien gardés de les employer -, ils se complaisaient dans les progrès du mal , et les stimulaient de tout leur pouvoir-, ils aidaient doucement la maladie à tuer le malade. Aussi, en moins de dix ans , ont-ils amené les théâtres à l'état de marasme où nous les voyons en 1829.
Presque tous les établissemens dramatiques de France sont dans un état d'agonie dont les effets sont plus sensibles que les causes. Le mal est apparent , le remède est encore à trouver ; à la vérité , personne ne s'en occupe , et ceux qui y sont le plus intéressés vivent au jour le jour , et luttent contre la contagion , sans chercher les moyens de la combattre.
En effet , que demande-t-on pour les théâtres ? JN'y a-t-il pas au ministère de l'intérieur une division qui leur est spécialement consacrée 5 n'y a-t-il pas pour les théâtres royaux M. le chargé , qui leur distribue les 1, 4oo,ooo fr. de subvention royale ? Que veut-on de plus ! Si les théâtres ne vont pas , c'est qu'à coup-sûr ils y mettent de la mauvaise volonté \ et je suis con-
vaincu que si l'on demande son avis à M. le vicomte de La Rochefoucauld , il dira que jamais les théâtres n'ont été mieux administrés.
Cependant , pour ceux qui voyent les théâtres ailleurs que d'une avant-scène de l'Opéra ou du fond d'une loge grillée des Français , il est malheureusement prouvé que le mal empire chaque jour , et que leur fâcheux état tient à des circonstances qu'il faut étudier , qu'il est difficile d'apprécier , mais qu'il n'est pas impossible de connaître. Par goût , par état et par devoir, j'ai recherché les causes du mal-aise qui les tourmente 9 je me suis convaincu qu'elles sont nombreuses, et qu elles se modifient beaucoup selon les localités , les genres et les positions.
J'ai vu les théâtres de très-près , j'en ai dirigé à Paris et en province ; j'ai fait , depuis trois ans , douze cents lieues en France pour visiter non-seulement ceux des grandes villes , mais encore ceux des arrondissemens ; je connais les charges et les ressources de chacun d'eux, et je puis garantir , qu'à un petit nombre d'exceptions près , tous les théâtres de France sont dans l'état le plus alarmant 5 si l'on veut s'en débarrasser , le moment est des plus favorables ; on n'a qu'à laisser aller les choses , à maintenir le statu qub , et , avant deux ans , je réponds que la moitié des théâtres du royaume sera fermée, et que l'autre moitié sera aux abois ; je n'en excepte pas plus l'Académie royale de musique que le théâtre de Brives-la-Gaillarde ; si , au contraire , on veut les sauver , il est temps de s'y prendre et de ne pas perdre un moment pour en trouver les moyens.
Pour procéder avec méthode dans cette discussion qui n'est pas sans importance , au moins pour les amateur»
('3) <le théâtres , les comédiens et les gens de lettres • il faut suivre les préceptes du médecin de M. de Pourceaugnac , examiner d'abord la maladie dans ses diagnostiques et dans ses prognostiques , établir l'état du malade , étudier les causes du mal , et chercher ensuite les remèdes convenables. Tout cela n'amènera peut-être pas de grands résultats , et mes prescriptions et mes ordonnances dramatiques auront bien de la peine à être approuvées et peut-être connues de ceux qui ont les moyens et le pouvoir de les faire exécuter , il sera bien difficile de faire entendre quelques conseils en faveur des théâtres à travers les protestations du général Saldahna , les discussions de la loi municipale , l'émancipation des catholiques d'Irlande et les coups de canon turcs et russes tirés sur les bords de la mer Noire-, à côté de tant de questions vitales qui s'agitent en Europe, la destinée des petits et même des grands théâtres est d'une bien mince importance -, mais comme il ne faut désespérer de rien avec un ministre homme d'esprit , je vais risquer une consultation sur les théâtres ; Napoléon signait un règlement pour la Comédie Française à la lueur de l'incendie de Moscou , pourquoi M. de Martignac ne s'occuperait-il pas du sort des théâtres dans un moment de bonne humeur , après une séance de la chambre où il aurait obtenu une majorité de cent cinquante voix pour un de ses projets de loi ? À tout prendre , une commission est si vite nommée ! Et quand elle est bien composée , elle peut préparer un travail utile ; mais il faudrait faire en sorte de ne pas demander des renseignemens sur les théâtres à des conseillers à la Cour royale , à des avocats , à des maires de Paris, à des amateurs de peinture, car on court le risque
de n'obtenir que des théories spéculatives sur une matière qui doit être traitée d'après les données certaines de l'expérience et la connaissance approfondie des besoins et des ressources de toutes les administrations dramatiques. Le bon roi Louis XVIII , de spirituelle mémoire , disait qu'il fallait dans toutes les affaires suivre les préceptes de la cuisinière bourgeoise qui , pour faire une fricassée de poulets, commence par prendre des poulets 'y qu'ainsi , pour faire des gentilshommes de la chambre , il faut d'abord prendre des gentilshommes. Cette maxime est pleine de sagesse ; elle n'expose pas à nommer un danseur à une place qui exige un calculateur. Terminant ici ces considérations préliminaires , je vais faire connaitre l'état des théâtres en 1829. Le tableau ne sera pas brillant , leurs misères et leurs infirmités sont le résultat de quinze ans de persécutions de tous les genres , d'atteintes qui leur ont été portées par toutes les inepties de l'époque , depuis le mépris administratif jusques à l'anathême religieux 5 on les verra tout couverts des stigmates que leur ont imprimés les moustiques et les maringouins de la congrégation , et tout meurtris des coups du système déplorable.