‹ Du mécanisme physiologique des accidents et de la mort par le chloroformeChapitre 1 sur 6 · INTRODUCTION EXPÉRIMENTALE · texte numérisé non relu

INTRODUCTION EXPÉRIMENTALE

En revenant aujourd’hui sur la question des, anesthésiques en général et du chloroforme en particulier, je n’ai nullement l’intention de raviver une discussion qui, sans être épuisée, sommeille pour le moment du moins, en attendant qu’elle soit réveillée, à nouveau, selon une certaine périodicité presque fatale.

Je veux simplement lui apporter une petite contribution rétrospective en envisageant — d’après mon humble compétence — la question par son côt & physiologique ; ce point de vue constituant, du reste, à mon sens, la véritable base de toute appréciation autorisée, démontrable, et démontrée du mode d’action du chloroforme sur l’organisme, du mécanisme des accidents plus ou moins graves, parfois, trop souvent encore mortels, qu’il est capable de déterminer et, par suite, des moyens préventifs ou curatifs qu’il convient d’instituer rationnellement contre ces accidents.

Obligé de m’absenter durant la dernière discussion sur ce sujet, je n’avais pu y prendre mon tour

de parole, et je l’aurais certainement laissé dans l’oubli, où il méritait peut-être de rester, sans la sollicitude et la vigilance à toute épreuve, comme vous le voyez, de notre honorable bureau, pour les ordres du jour en souffrance. J’avais bien aussi, je dois l’avouer, sur le cœur, sur mon cœur académique, le dédain, quelque peu systématisé, de plusieurs de mes collègues de la section de chirurgie, pour les enseignements de la physiologie, sans lesquels cependant la pratique de l’anesthésie chirurgicale, comme toute pratique d’ordre préventif ou curatif, est exposée et vouée aux plus dangereuses incertitudes d’un empirisme aveugle.

J’entendais raisonner à mes oreilles comme un écho importun, obsédant, l’écho lointain, mais toujours renaissant des paroles suivantes prononcées à cette tribune, au cours d’une de ces discussions périodiques sur le chloroforme, par le plus aimable des maîtres, et que j’aime trop personnellement pour ne pas éprouver une certaine gêne, quelque peine même à être obligé de mettre sur son nom et sur son compte la paternité de ces assertions; mais M. Verneuil a trop d’indulgence pour les autres, et il voudra bien en avoir, en cette circonstance, suffisamment à l’égard de lui-même, pour me pardonner cette évocation troublante ;

« Qu’on fasse dans le laboratoire, a-t-il dit, toutes les hypothèses que l’on voudra ; mais qu’on se garde de les transporter au lit du malade... »

Et ailleurs :

« Un mot sur les expériences du laboratoire : A mon avis elles ne prouvent pas grand’chose dans la question ; elles sont tout à fait incapables d’élucider les causes de la mort chez l’homme.

« A l’appui de cette négation, je puis invoquer

ce fait, que beaucoup de sujets chloroformisés meurent de syncope , c’est-à-dire d’un accident qu’on essaiera vainement de reproduire expérimentalement chez les animaux par les inhalations anesthésiques (1). »

Non, je ne puis me résigner à entendre ou à relire ces paroles fixées, dans nos Bulletins, sans protester de suite et énergiquement, au nom de tous les lapins de laboratoire; car il n’en est pas un qui, s’il lui était donné de relever l’injure faite par ce déni de justice, à sa capacité et à son efficacité expérimentales, ne se levât pour venger et pour faire éclater la vérité dans une démonstration immédiate et irrécusable.

Eh bien, ce lapin, interprète de ses semblables outragés, le voici : écoutez-le, ou plutôt regardezle bien, et vous allez voir comment, à volonté, avec le chloroforme, il fabrique instantanément une syncope, soit cardiaque, soit respiratoire, soit l’une et l’autre à la fois, ce qui est plus démons tratif encore.

Cette expérience est des plus simples, elle est vulgaire dans nos laboratoires d'expérimentation, et pour la rendre objectivement constatable de tous les points de cette salle, j’ai adapté à un lapin un appareil enregistreur des mouvements respiratoires et des battements du cœur (pneumo-cardiographe), qui se traduisent par un levier vertical surmonté d’un petit drapeau, dont les oscillations rythmées se montrent à tous les yeux.

Les choses étant ainsi disposées sur un premier lapin normal, dans l’état physiologique, je fais passer sous les narines de l’animal, sans le toucher, en un seul mouvement de translation d’une

(1) Bulletin de l’Académie de médecine, mars 1882.

à deux secondes, soit une petite éponge légèrement imbibée de chloroforme, soit, comme vous le voyez, le bouchon même du flacon trempé dans le liquide, et tout aussitôt le levier à drapeau s’arrête, pour reprendre un instant après, et peu à peu, les oscillations rythmiques traduisant les mouvements respiratoires et cardiaques.

Après un repos de courte durée, l’expérience peut être recommencée, comme je le fais, et l’on voit se reproduire le même résultat, c’est-à-dire l’arrêt momentané, ou bien — si la provocation n’est pas suffisante — un ralentissement plus ou moins marqué des mouvements imprimés au levier révélateur.

Il est facile de donner à l’effet produit plus d’intensité et de durée en réalisant l’attouchement même de la muqueuse nasale, à l’aide d’un petit pinceau trempé dans le.chloroforme : mais on provoque alors des mouvements réactionnels de l’ani- ) mal qui masquent, pour ainsi dire, la pureté objec¬

tive du phénomène donnée par le premier, et tout simple dispositif.

Que s ? est-il passé, en ce cas, et comment interpréter le phénomène ? Rien de plus facile : il s’agit évidemment d’une de ce"s actions d’arrêt que nous connaissons si bien aujourd’hui, succédant à une excitation périphérique. Cette action se passe ici, en l’espèce, dans la sphère du fonctionnement soit respiratoire, soit cardiaque, soit à la fois de l’un et de l’autre, et elle a pour point de départ une excitation portant sur la surface de la muqueuse nasale ou de la muqueuse pharyngo-laryngée. En un mot, le mécanisme prochain et complet du phénomène est le suivant :

Les expansions périphériques du nerf nasal et du

nerf laryngé supérieur impressionnées (isolément ou simultanément) par les vapeurs de chloroforme transmettent l’excitation reçue au centre bulbaire, lequel réagit sur le cœur par le noyau cardiaque et les fibres motrices du pneumogastrique, et sur la mécanique respiratoire, par le centre respiratoire et les agents sensitivo-moteurs ( fibres sensitives du pneumogastrique ou du laryngé supérieur et nerfs moteurs respiratoires) : dans l’un comme dans l’autre cas, la résultante est une action modératrice ou une action d’arrêt; et, en raison de la dissociation organique et fonctionnelle du système cardiaque et du système respiratoire, elle peut affecter isolément le premier et le second, c’est-à-dire que la syncope cardiaque — arrêt momentané du cœur — peut être indépendante de la syncope respiratoire — arrêt momentané de la respiration, et réciproquement; de même qu’elles peuvent être simultanées.

Si j’insiste quelque peu sur ce mécanisme physiologique, ce n’est pas que je fasse à mes honorables collègues de l’Académie l’injure de croire qu’il ne l’aient pas saisi, et qu’ils ne le connaissent, pas dans tous ses détails : ce sont là des notions vulgaires dans les laboratoires d’expérimentation, depuis les mémorables expériences de Traube et de 01. Bernard, et depuis les intéressantes recherches de notre collègue, mon ami M. François Franck,qui en a fait une application particulière à l’étude de l’action physiologique du chloroforme. Mais ce fait expérimental, tel que je viens d’en donner la démonstration, est tellement fondamental dans cette question de l’action et des accidents chloroformiques, qu’il ne saurait être assez mis en relief et hors de toute contestation.

Il constitue, en effet, à lui seul, l’explication in*

téjjrale, la représentation exacte, et, pour le dire d’un seul mot consacré, le déterminisme des accidents essentiels, soit primitifs, soit consécutifs ou secondaires (abstraction uniquement faite des effets toxiques proprement dits et extrêmes) de la chloroformisation : accidents primitifs, c’est-à-dire la syncope primitive, soit cardiaque, soit respiratoire, plus souvent cardiaque, se produisant tout au début, à la présentation, pour ainsi dire, du chloroforme, comme je viens de la réaliser, à l’instant, sur ce lapin : c’est l’accident extra-anesthésique, il ne dépend pas du chloroforme en tant qu’anesthésique, mais en tant que substance volatile produisant une impression particulière sur les expansions périphériques des nerfs sensibles, au moindre contact.

C’est là, je ne saurais trop le répéter, le fait fondamental d’ordre physiologique auquel peuvent et doivent se rattacher les contingences pathologiques et prédisposantes du sujet, et duquel se déduisent les moyens et les procédés rationnels de préventions ou de curation de l’accident.

La démonstration expérimentale peut, d’ailleurs, être renforcée par une variante de l’expérience qui constitue la preuve négative, et qui est réalisée sur ce second lapin : il a subi la section intracrânienne du nerf trijumeau, et l’une des conséquences de cette section, celle qui nous intéresse en ce moment, est d’avoir rendu complètement insensiblé la muqueuse nasale du côté opéré, qui est ici le côté gauche. Or, l’animal étant placé dans les mêmes conditions de démontration objective que le précédent, si je touche légèrement, à l’aide de ce petit pinceau imbibé de chloroforme, l’ouverture de la narine gauche (insensible), il ne se produit aucune modification appréciable du côté des oscil-

lations du levier traducteur des mouvements cardiaques et respiratoires ; tandis que l’arrêt est immédiat aussitôt que je touche, avec le même pinceau, l’entrée de la narine droite (normale). Donc, supprimer la possibilité, le substratum de l’excitation, c’est supprimer, du même coup, le phénomène, et, partant, le départ ou la cause de l’accident.

La démonstration par la preuve négative pourrait être donnée plus complètement encore par la section simultanée des nerfs trijumeaux et laryngés supérieurs: j’ai réalisé,autrefois, cette expérience, avec le résultat prévu et constant.

Je m’arrête aujourd’hui, et je m’en tiens à ces prémisses tout expérimentales et de démonstration. Je me propose d’en tirer ultérieurement, devant l’Académie, si elle veut bien me le permettre, les conséquences d’application qu’elles appellent et qui y sont contenues.

Je me contenterai, en vue de ces applications, de vous faire constater sur ces animaux que, comparativement au chloroforme, l’éther, tout en provoquant, d’une manière évidente, ainsi que vous pouvez vous en convaincre, le phénomène de ralentissement cardio-respiratoire, est sensiblement moins efficace, à cet égard, que son congénère, et que s’il donne lieu, dans ces conditions, à un arrêt complet, celui-ci est très rapide, très passager, et inconstant. Il n’est pas sans intérêt de constater, à ce même point de vue, que le bichlorure de méthylène , celui-là même qu’emploie de préférence, pour l’anesthésie chirurgicale, notre collègue, M. Lefort, est impuissant, toujours dans les mêmes conditions expérimentales, à produire cette action d’arrêt : c’est à peine si, avec de l’insistance, on arrive à quelques effets modérateurs.

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