L.LePileur. Paris
Ce n'est pas à dire pour cela, nous ne saunons trop le répéter, que le mercure guérisse toujours la vérole. Il y a des cas réfractaires, et ils ne sont pas rares ; trop fréquemment l'on voit, longtemps après un traitement mercuriel méthodiquement dirigé, reparaître des accidents graves. Mais quel remède ne manque jamais ses effets ?'Dira-t-on que le quinquina ne guérit pas la fièvre intermittente parce qu'il se montre parfois impuissant à la guérir? Ces faits négatifs ne prouvent rien en présence des faits positifs que j'ai indiqués et du consentement presque unanime des médecins.
Il n'y plus guère, en effet, d'antimercurialistes ; la petite insurrection, dont Hermann, Auzias-Turenne et Bœck avaient été les fauteurs, est à peu près éteinte ; on ne discute plus les antimercurialistes de Vienne, ceux de Londres (Drysdale) ont fait défection, et quant à ceux de Lyon. . . ils donnent du mercure : nous pouvons donc dire : l'antimercurialisme a vécu ! l'antimercurialismeestmort !
Mode d'administration du mercure dans la syphilis. — Si, comme nous le pensons, le mercure agit sur la maladie, et non pas seulement sur ses manifestations, il faut le donner aussitôt qu'on a posé le diagnostic syphilis, c'est-à-dire dès que l'on a pu constater l'induration ou les symptômes qui marquent le début de la période secondaire. Il faut le donner à dose modérée, mais suffisante pour obtenir un effet utile, ou plutôt il faut le donner aux doses qui sont tolérées par le malade, et cette tolérance varie beaucoup d'un sujet à l'autre. On peut prendre pour règle de diminuer la dose dès qu'il y a commencement de stomatite et de suspendre immédiatement le traitement si cette affection menace d'être sérieuse.
On doit soumettre, pendant longtemps, le malade à l'influence du mercure. Souvent le médicament <îchoue, parce que l'on s'imagine qu'il suffit d'en faire ingérer une dose déterminée pour mettre à l'abri des accidents ultérieurs de la maladie. La règle est de continuer le traitement tant qu'il y a des accidents secondaires et au début de la période tertiaire; et dans les cas même où les manifestations cessent rapidement, il est prudent de persévérer pendant un certain temps.
Une autre règle non moins importante, et qui a été nettement définie par M. A. Fournier, c'est de ne pas donner le mercure d'une manière continue, de laisser, à des intervalles réguliers, reposer le malade, de procéder, en un mot, par traitements successifs.
Nous avons vu, en effet, que, si on prolongeait outre mesure l'usage du médicament, il se produisait, même en l'absence de la stomatite, des phénomènes analogues à ceux de la chlorose. Nous avons vu que, d'après M. Willbouchewitch, le mercurialisme thérapeutique, trop longtemps prolongé, amène la déglobulisation ; il faut donc, de temps en temps, laisser reposer le malade; M. Fournier expose, dans les termes suivants, la méthode qu'il a instituée :
(( Voici un malade qui, ces derniers jours, est venu réclamer mes soins pour une syphilide papuleuse typix^ue, accompagnée de quelques autres accidents inutiles à spécifier. Je lui ai prescrit un traitement mercuriel ( 5 à 10 centigrammes de protoiodure, quotidiennement). Dans trois à quatre semaines environ, la syphilide aura disparu, suivant toute vraisemblance. Le traitement néanmoins, sera continué'. Nous comptons le prolonger deux mois environ.
Mais au delà, que ferai-je? — Au delà, quoi quil
arrive (remarquez bien cela), je cesserai le traitement, bien certain par expérience, que mon malade aura déjà commencé à prendre l'accoutumance du mercure, et que de nouvelles doses du remède n'exerceraient plus sur lui qu'une influence relativement moindre, peu active. Je le laisserai donc sans médication plusieurs semaines, mettons, pour fixer une mesure, un mois au minimum.
Ce mois passé, je reprendrai le traitement, et je le reprendrai (notez encore ceci) quoi qu'il soit advenu, que le malade ait eu ou n'ait pas eu de nouveaux accidents. Car, n'aurait-il éprouvé rien autre, il n'en serait pas moins syphilitique, ni moins exposé à des manifestations que j'ai à cœur de prévenir. — Donc, nouveau traitement avec le même remède ; nouveau traitement de six semaines à deux mois .
Cela fait, trois mois de répit en moyenne pourront être accordés, sans grande crainte, d'une part de manifestations sérieuses pouvant se jeter à la traverse, et avec tout bénéfice d'autre part d'une désaccoutTimance favorable à Faction ultérieure du remède.
Au delà, j'administrerai de nouveau le mercure pour six, sept ou huit semaines; puis, je le suspendrai pour, quelques mois; — puis, je le prescrirai derechef; — et, ainsi de suite, toujours avec la précaution de faire succéder à chaque stade de traitement actif un stade intercalaire de repos Ou de dèsaccoutumance . »
A quelle préparation mercurielle iuut-il s'adresser ? C'est là un point d'importance secondaire ! L'essentiel est qu'il pénètre dans l'organisme une certaine quantité de mercure, peu importe sous quelle forme et par quelle voie.
Le plus habituellement, on donne le mercure à Tinté-
vieiir, sous la forme de protoiodureou de sublimé. Ces préparation s sont efficaces, maisàune condition, c'est qu'on les donne à dose suffisante, et cette dose suffisante est pour M. A. Fournier de 0,10 centigr., pour le protoiodure, et de O.OA centigr. pour le sublimé. Le mercure luétallique, sous la forme de pilules de Sedillot, est également prescrit avec avantage. Il faut avoir soin d'éviter, dans la mesure dupossible, l'action irritante du médicament sur les voies digestives ; dans ce but, on l'associera à l'extrait thébaïque et on le fera prendre avec les aliments.
Il n'est pas rare cependant de rencontrer des sujets chez lesquels les moindres doses provoquent des troubles digestifs; c'est même là une des causes qui font fréquemment échouer le traitement ; le médicament parvient dans l'intestin, à l'état de sulfure insoluble, et il est éliminé avec les fèces. En pareil cas, il faut renoncer à l'usage interne, et prescrire soit les frictions, soit les injections sous-cutanées, soit les bains de sublimé.
Chez les enfants, en particulier, il est de toute importance de respecter les voies digestives. S'ils doivent guérir, c'est à la condition que leurs fonctions digestives s'accomplissent normalement : « Qu'il s'agisse de prescrire un traitement, de déterminer l'issue probable de la maladie, dit M. le professeur Parrot, c'est sur le tube digestif que le médecin doit tenir son regard fixé. » On doit donc traiter la syphilis infantile exclusivement par les méthodes externes, et en particulier par les bains de sublimé et les frictions.
L'emploi des frictions constitue, dans tous les cas, une méthode extrêmement sûre. C'est celle qui a été • presque exclusivement employée pendant quatre siècles; mais elle a ses dangers; c'est ainsi que nous l'avons vu,
dans un des faits que nous avons cités, provoquer au bout de peu de jours, à doses modérées, des accidents qui ont été mortels. Il est peut-être préférable de n'y recourir que dans les cas où il est urgent d'agir immédiatement et énergiquement sur la maladie, et dans ceux où il y a de l'intolérance digestive. Nous voyons cependant un certain nombre de médecins, et nous ne saurions affirmei' qu'ils ont tort, recourir aux frictions comme méthode générale ; telle est, croyons-nous, la pratique de M. Panas; telle est également celle de M. Schutzenbereer.
Dans le but d'éviter les troubles digestifs et de doser le médicament avec une exactitude rigoureuse , un grand nombre de médecins ont expérimenté, dans ces dernières années , les injections hypodermiques de solutions mercurielles ; nous essayerons de résumer complètement l'état de la science sur cette question tout à fait à l'ordre du jour. Hébra et Hunter en Allemagne, Scarenzio en Italie, ont, à peu près en même temjDS, inauguré la méthode. Scarenzio, craignant l'action corrosive du bichlorure , se servit du calomel à la vapeur suspendu dans l'eau ou la glycérine. Les excellents résultats obtenus par Scarenzio déterminèrent les recherches dans le même sens d'Ambrosoli, puis de Monteforte et de Riccordi. Mais tous ces auteurs, et surtout van Mons, eurent à signaler au passif de cette méthode, à côté d'une puissance thérapeutique incontestable, la production d'accidents locaux plus ou moins graves, tels qu'abcès et gangrènes limitées. Le calomel fut donc universellement abandonné, bien que la guérison s'obtienne sous son influence plus rapidement qu'avec le sublimé corrosif.
En Angleterre, c'est Berkeley Hill qui fut le promo-
teur de la nouvelle méthode, mais en substituant le chlorure mercurique au sel mercureux. Dans les onze cas par lui rapportés, la guérison fut rapide, et cela sans sérieuse réaction locale. Dans le même pays, Walker et Th. James (Brit. med. Journ. 1869), puis Call Anderson (Glascow med. Journ. 1B70) eurent également à se louer de la méthode hypodermique.
En même temps que. Berkeley Hill (1865), Lewin, à Berlin, commençait cà expérimenter la méthode qu'd applique encore 'aujourd'hui, et dont il publia pour la première fois les résultats en 1867. Sur 700 syphilitiques, 107 furent soumis aux injections de sublhné dissous dans l'eau distillée. Le nombre des injections faites sur chaque malade fut de seize en moyenne, et la quantité de sublimé administré de 15 centigrammes ; quinze à vingt jours suffirent pour amener la guérison, sans accidents locaux graves. Ainsi, les abcès ne se produisirent que dans la proportion de deux à trois pour cent en moyenne; la salivation fut beaucoup moins fréquente qu'avec tous les autres procédés; le seul inconvénient . de l'injection était une vive douleur au niveau de la piqûre. D'après Lewin, le nombre des récidives s'abaissa considérablement ; de 81 0/0, chiffre habituel chez les syphilitiques traités par les autres méthodes, il tomba à 0/0.
Ce travail considérable , appuyé sur un si grand "nombre d'observations, eut en Allemagne un grand retentissement, et, de 1867 cà 1870, donna lieu cà des recherches entreprises de toutes parts et à de vives controverses.
Pcarmi les partisans plus ou moins exclusifs ^ de la . nouvelle méthode, bornons-nous cà citer ici Richter, élève de Lewin, Bœse, Derblich, Wiederhoffer,
Klemm; il faut ajouter à ces noms celui d'Hébra et celui d'Eulenbourg qui dans son grand travail sur la méthode hypodermique se prononça dans le même sens- Mais les idées de Lewin trouvèrent d'autre part des adversaires convaincus. Merscheim, sans nier la rapidité des effets thérapeutiques obtenus par cette méthode, la condamna en raison de la production de douleurs vives, d'abcès, et même de troubles digestifs. Grunfeld, s'appuyant sur 50 observations recueillies à la clinique de Sigmund, et par les mêmes raisons conclut contre les injections, et en faveur des frictions, sauf des cas exceptionnels. Plus sévère encore fut Stohr, qui réunit 90' observations dans le service de Bamberger. La supériorité de la méthode hypodermique sur la méthode endémique au point de vue de la durée du traitement, est, d'après lui, insignifiante (23 jours au lieu de 25) Aussi comme à côté des accidents locaux signalés par les autres adversaires de Lewin, il a observé des phénomènes généraux sérieux, tels que de l'affaiblissement, des accès fébriles et enfin parfois de la diarrhée, il conclut en disant que les injections constituent la méthode de traitement la plus surfaite et la moin s praticable.
Enfin, en'l869, nous avons à signaler les articles de Uhlemann, de Rosenthal et de Koelner, qui vinrént corroborer les affirmations de Grunfeld et de Stohr.
Pendant ce temps, la nouvelle méthode s'implantait en France, à la suite- des travaux de Liégeois. C'est à la suggestion de Lewin que ce regretté médecin entreprit ses recherches à Lourcine en 1867, et les continua au Midi jusqu'en 1870. Voici la formule dont il se servit :
Eau distillée 90 grammes
Sublime 0,20 centigrammes
Chlorhydrate do morphine 0,10 »
Ses recherches furent entreprises avec \m esprit plus rigoureusement scientifique que celles de ses prédécesseurs ; car au lieu de varier comme eux les doses, il faisait tous les jours deux injections d'un gramme contenant un peu plus de deux milligrammes de sublimé. Grâce aux précautions sur lesquelles nous aurons à revenir, il n'eut à enregistrer que peu d'accidents locaux: douleur tolérable, formation d'un bourrelet disparaissant au bout de deux à trois heures au plus, salivation rare et toujours peu abondante.
Liégeois a recueilli deux cent dix-huit obsen^ations 'personnelles de syphilis secondaire qu'il divise en deux catégories. Cent vingt-sept malades furent guéris après 68,5^ injections en moyenne et ne présentèrent que 9,jl5 0/0 de récidives. Soixante-neuf sortirent améliorés après 50 injections : chez ces derniers le chiffre des récidives s'éleva à 20,3 0/0.
Mêmes heureux résultats dans la première période de la syphilis. Sur onze malades chez qui l'accident primitif remontait de deux à quatre semaines, cinq n'eurent pas d'accidents secondaires ; chez les six autres, au contraire, l'action préventive fut moins complète, mais les manifestations secondaires furent toujours bénignes.
Quant à la syphilis tertiaire, les faits recueillis par Liégeois, sans être assez nombreux pour emporter la conviction, n'en sont pas moins encourageants. Car il donne quatre observations où la lésion, rebelle aux autres médications, s'amenda après trente ou quarante injections.
Mais c'est surtout dans la syphilis secondaire que la méthode donne d'excellents résultats. Dès la dixième injection, il se produit une notable amélioration; les
éruptions commencent à s'effacer du quinzième au trentième jour. La durée moyenne du traitement est detrente- sept jours.
Ce dernier chiffre est, on le voit, supérieur à celui que donnent Lewin et d'autres auteurs allemands ; mais celui des récidives est beaucoup moindre et c'est là, comme le fait remarquer Liégeois, le point essentiel. Aussi préfère-t-il les petites doses aux doses plus élevées préconisées par l'auteur allemand (de G à 25 milligrammes par jour), et considére-t-il comme un bénéfice seulement apparent hx guérison plus rapide encore obtenue avec les doses massives de calomel.
Dans la dernière partie de son travail, le chirurgien du Midi s'attacha à montrer les heureux effets de sa méthode sur la nutrition des syphilitiques. Chez presque tous, les pesées démontrèrent une augmentation de l'embonpoint, en même temps que le tube digestif conservait son fonctionnement normal. Pour Liégeois, en effet, le mercure est un agent puissant de rénovation moléculaire, facilitant l'apport et le départ des matériaux dfe nutrition et de dénutrition .
Ces conclusions si favorables aux injections hypodermiques furent contrôlées par un grand nombre de de cliniciens français et la plupart d'entre eux s'y rallièrent.' Citons M. le professeur Gubler, ainsi que MM. Léon Labbé, Spillmann, Marc Sée et Simonet, parmi ceux qui ont le mieux étudie la question.
Déjà, du reste, en 1868, A. Martin préconisait l'emploi des injections hydrargyriques, mais sous la forme d'iodure double de mercure et de potassium. P^n 1869, Brichoteau proposait l'iodure de mercure et de sodium.
Ajoutons enfin que M. Diday, et M Dron, à Lyon, se servent avec succès de la formule suivante :
Eau distillée 'i.') grammes
Sublimé 0,10 centigrammes
Glycérine.... iO grammes
Nous devons dire cependant que M. le professeur Hardy dut, d'après M. Doyon (Ann. dermat.), suspendre ses expériences, en raison des accidents locaux que les injections produisaient.
Le travail le plus complet que nous ayons sur cette question dans ces derniers temps, en France, est la thèse de Staub, qui commença ses recherches cliniques dans le service de M. Schûtzenberger, à Strasbourg. Allant plus loin encore que Lewin et Liégeois , il conclut que la méthode hypodermique peut et doit être transformée en méthode générale, et qu'applicable à toutes les périodes de la syphilis, elle est indiquée dans toutes les affections dues à une perturbation dans les actes nutritifs où le traitement mercuriel peut être utile.
Rapidité et sûreté de l'action théraiDeutique, sans désordres locaux, telles sont les raisons de cette conclusion absolue. Cette bénignité des injections au «niveau de la piqûre est due pour lui à la formule nouvelle qu'il propose, en s'appuyant sur des considérations que nous aurons plus tard à discuter.
Voici la composition de cette solution chloro-albumineuse :
Sublimé lgr.25
Chlorure ammonique 1 25
Chlorure sodique 1 15
Blanc d'œuf N° 1
Eau distillée 250 grammes
En France, la solution de Staub est rarement employée. MM. LeMoaligou et M. Sée, lui préfèrent la so-
lution de sublimé dans la §lycérine, et affirment que la première produit plus facilement des abcès et même de petites escarres.
Il n'en est pas de même en Allemagne, car Bamberger, puis Neumann, ont récemment préconisé les injections de sublimé dissous, soit dans l'albumine, soit dn.ns la potasse, et Ludwig a constaté le passage du métal dans les urines après deux injections, contenant chacune 9 milligrammes de bichlorure.
Grûnfeld cependant conclut dans le même sens que LeMoaligou.
Nous devons enfin citer le travail récent de Levsdn, qui apporte quatorze mille observations à l'appui de sa méthode. Il signale quelques faits ' remarquables : c'est ainsi que la durée de séjour des prostituées à l'hôpital de la Charité qui était autrefois de dix semaines, est tombée à quatre semaines ; le chiffre des récidives s'est abaissé de 80 à hO pour 100, et elles présentent beaucoup moins de gravité. Du reste, pour obtenir ces résultats, il faut pratiquer les injections au moins pendant un an, non d'une manière continue, mais à intervalles périodiques : c'est, on le voit, la méthode . de Fournier. (V. page SU)
Signalons les travaux de Cullingworth et de Sigmund, qui tous deux ont proposé de substituer le bicvanure au sublimé : mais tandis que le premier se loue des injections, le second au contraire, tout en préférant le bicyanure au bichlorure au point de vue des accidents locaux, accorde la supériorité à la méthode endermique.
Nous est-il possible, en présence d'opinions aussi contradictoires, d'arriver à une conclusion?
Les partisans de la méthode hypodermique ne hii trouvent que des avantages : point ou peu de salivation,
point d'irritation stomacale et intestinale, dosage précis, exiguïté de la dose nécessaire, absorption rapide et complète, enfin et surtout, promptitude d'action, précieuse dans certains cas.
Nous avons vu que presque tous les auteurs s'accordent sur ces points Cependant quelques-uns ont signalé des troubles digestifs plus ou moins sérieux, et surtout de la diarrhée et des accidents fébriles (Storck); d'ailleurs au dire de cet auteur, les injections n'agissent guère plus vite que les frictions.
Cependant, à priori, il semble que cette méthode doive, abstraction faite des effets locaux de l'injection, donner les meilleurs résultats, et cela sans qu'on ait à redouter ces désordres gastro-intestinaux qui se produisent surtout alors que le médicament est administré par la voie stomacale, et qui peuvent en entraver l'absorption.
Quant à la méthode endermique, tout est obscur encore dans son mode d'action ; il est impossible de déterminer la quantité de mercure absorbée, comme de savoir sous quelle forme le métal a passé dans le sang.
En épargnant la susceptibilité du tube digestif, les injections conduiraient à la guéi'ison progressivement, sans accidents buccaux ni digestifs. Lewin, Liégeois et Staub se louent également de l'influence qu'elles exercent sur la santé générale. « Le visage se colore, » l'appétit est vif, la digestion régulière, les selles » et les urines normales : ii y a, à la fin du traite- » ment, augmentation générale du corps. »
Les injections sont-elles utiles cà toutes les périodes de la syphilis? Les auteurs sont unanimes à reconnaître qu'elles sont surtout efficaces contre les accidents secondaires, squameuses, érythémateuses ou
pustuleuses. Liégeois avait reconnu que ck\jà les éruptions ulcéreuses sont plus rebelles. Quant à l'iritis, Staub nous fournit cinq observations suivies de succès.
Pour ce qui est des accidents tertiaires, Lewin, Staub et enfin Liégeois (ce dernier avec plus de réserves, en raison du petit nombre de faits par lui recueillis) se montrent disposés à les traiter par la même médication.
Ajoutons que WieclerhoflPer obtint de bons résultats avec des injections à la dose de 2 milligrammes, chez des enfants atteints de syphilis congénitale. Dans ces conditions, Monti, au contraire , n'a pas eu à s'en louer.
Peut-on dire quelle est la quantité totale de mercure nécessaire pour obtenir la guérison? Sur ce point, il existe trop de divergences entre les auteurs pour que l'on puisse donner un chiffre précis. C'est ainsi que 15 centigrammes suffisent, au dire de Lewin, tandis que Boese dut aller jusqu'à 60 centigrammes en moyenne . Entons cas, la méthode hypodermique est, de toutes, celle qui donne des résultats avec les plus faibles doses.
En ce qui concerne les poussées secondaires, elles seraient beaucoup moins fréquentes et moins graves à la suite des injections. Mais nous ne pouvons nous prononcer sur ce point, car nous ne pouvons guère utiliser que les chiffres de Lewin, et il faudrait les contrôler.
De ces considérations, nous conclurons que la méthode hypodermique présente en principe de grands, d'incontestables avantages, et il est possible qu'elle prenne le premier rang, le jour où on sera parvenu à éviter les accidents locaux auxquels elle donne lieu.
Là est, en effet, son écueil : les résultats deLevsan et de Liégeois ne peuvent nous faire perdre de vue les
HALLOPEAU. M r
affirmations contraires. D'éminents cliniciens ont dû Ibandonner les injections, à cause des abcès parfois volumineux, de la gangrène, des escarres limitées qui se montrent au niveau de la piqûre; tous les auteurs, même Lewin, sont forcés de convenir que la douleur est assez forte pour que certains malades se refusent à continuer le traitement; enfin, les précautions nécessaires pour empêcher Finflammation locale, rendent évidemment fort difficile l'emploi des injections en dehors de la clinique hospitalière, malgré les affirmations contraires de Liégeois et de Lewin. ^
Cependant, comme la méthode hypodermique peut rendre de grands services, dans certaines conditions, alors surtout que le mercure ne peut être administre m par la voie stomacale, ni par la peau, nous devons nous attacher à montrer comment l'injection doit être faite et à quelle solution il faut donner la préférence
Sur la première question, le moclus agendi, tous les auteurs sont d'accord. En raison des altérations par le sublimé du métal de la seringue ordinaire, il vaut mieux se servir d'un instrument en gomme ou en caoutchouc vulcanisé. Une précaution essentielle consiste à faire pénétrer l'aiguille jusque dans le tissu cellulaire sous- Lané ; sinon, la production d'un abcès est, presque
inévitable. . ^ : ^ „^
Le choix de la région où l'on fait la piqûre n est pas sans importance. D'une manière générale en raison des propriétés corrosives du sublimé, il faut choisir les régions riches en tissu cellulaire. M. Gubler recommande de faire les injections dans le dos et surtout dans la fesse, non-seulement à cause de l'abondance du tissu cellulaire, mais parce que. pauvres en vaisseaux et en nerfs, ces régions ont une température moms élevée que
le reste du corps et prêtent moins au travail inflammatoire. On a aussi recommandé le côté externe du bras (Liégeois), les parties latérales du thorax, enfin le dos près de l'omoplate (Lewin, Neumann). C'est sur cette région que les expérimentateurs font généralement porter l'injection.
Il faut aussi avoir grand soin de séparer une piqûre de l'autre par un intervalle de S ou 3 centimètres au moins.
Dans ces conditions, l'injection ne présente d'ordinaire que deux inconvénients : la formation d'un nodule qui disparaît généralement au bout d'une heure et surtout la douleur. Celle-ci assez vive, mais tolérable, ressemble à celle que détermine une forte pression et ne s'irradie pas dans les régions voisines (Liégeois). On voit quelquefois les malades pusillanimes se refuser à continuer le traitement.
Reste la seconde question, celle-ci plus contestée, et encore indécise. Quelle préparation mercurielle faut-il employer et quelle formule adopter?
Nous avons vu qu'on a successivement préconisé le calomel, le sublimé, les biiodures et enfin le bicyanure de mercure.
Le chlorure mercureux est aujourd'hui universellement abandonné. Van Mons a vu les injections de calomel occasionner la formation d'abcès du volume d'un œuf de poule, et aucun des auteurs qui se sont servis de ce sel n'a pu éviter des accidents du même ordre.
En ce qui concerne les biiodures, les expériences de Martin et de Bricheteau sont restées isolées ; on sait que ce sel détermine une action locale des plus vives.
Pour le bicyanure , il n'a été employé que par Sigmund, adversaire de la méthode hypodermique dans le
toitement de la syphilis, et par Callingword. qui ea a retiré de bons effets. Ces recherches ne nous édifient pas sur la valeur de cet agent médicamenteux.
Reste donc le sublimé, qui, malgré son action corrosive, est presque universellement employé. Mais à quel titre doit être la solution ?
11 estinconteitable que la solution de Lewin, renfermant 6 à 13 milligrammes de substance par gramme d'eau est trop concentrée. Mieux vaut évidemment se W d'une solution pins faible; celle de Liégeois, pa exemple, qui contient un peu plus de 2 milligrammes
'^'IfXnde la douleur, ce grave inconvénieiit des iniections, on peut considérer comme très avantageux rildition d'une petite quantité de morphine.
' Maifne peut-on pas empêcher la désorganisation d^ tissus en employant les formules préconisées pai fetaub. Bamberaer etNeumann?
On s Jt que tous les liquides acides ou coagulants du blanc d'œuf produisent, administrés sous la peai^ une ':^i^ZlÀ locale. Il en est ainsi du sublimé. S ^b a eu l'idée d'employer en injections ^^ ->^^^
r. "Pn/^rpncjnrnnii Drescnvait a imteiicui. mineuse cfue Ijaerenspi uu-^
raublei' du reste, considère la préparation a bmm- Luse comme avantageuse, car, « -ns la 'orme d albu- » minate, le métal cesse d'être un irritant oca .
D'une manière générale, le mercure ne passe da s e sam- qu'après s'êta emprisonné dans un coagulum al- Dineux'tenu en dissolution parles chlorures alca-
lins de l'économie (Voit).
! Ainsi, une solution albumineuse maintem^ d a- „ vance liquide par les chlorures alcalins, <a - son ef ,< fet général le plus rapide, parce quelle pa.=eia de
» plaiii-pied dans l'écoiiomie et agira sans transforma-
» tion préalable. » (Staub.) , . .
Ce sont ces vues théoriques, confirmées par 1 expérimentation, qui ont décidé Staub cà adopter la formule que nous avons donnée plus haut.
Les auteurs allemands sont arrivés à des conclusions analogues. En effet, Bamberger s'est servi fréquemment d'une solution albumineuse sans avoir d'accidents locaux. D'autre part, Kratschmer recommande l'addition d'une petite quantité de chlorure de sodium qui «mpêche la précipitation de l'albumine des tissus par le sublimé.
Ainsi l'emploi de solutions chloro-albummeuses paraît avoir deux avantages : d'une part, une action plus rapide de la substance active, d'autre part une désorganisation moins profonde des tissus qu'elle imprègne.
Si Le Moaligou prétend que cette solution estxiussi irritante que les autres, Neumann vient, dans un travail tout récent, de formuler l'opinion contraire. La question est donc encore indécise et demande de nouvelles études. ^ ...
On a, tout récemment, recommandé l'association du sublimé à lapeptone, produit facile à préparer. et à conserver, qui lui a donné d'excellents résultats.
Les mesures d'hygiène rigoureuses auxquelles les anciens soumettaient les malades pendant la cure mercurielle ne sont plus guère d'usage aujourd'hui ; pourtant, M. Schutzenberger y a encore recours, et„paraît-il, avec succès; il ne se contente pas de donner des médicaments mercuriels, il institue une véritable cure. Persuadé que le médicament agit mieux chez les sujets dont la nutrition est abaissée, il condamne les malades à garder la chambre, il les met à la diète, il provoque d'abondantes
sudations, il leur donne des bains prolongés, il les purge à plusieurs reprises; la cachexie syphilitique môme n'est pas une contre-indication absolue.
Cette cure préparatoire dure de quelques jours à deux semaines ; puis on commence les frictions, et on les renouvelle tous les deux jours ; on les fait d'abord avec 2 grammes, puis avec h et 5 grammes d'onguent ; s'il survient de la salivation, on s'abstient d'augmenter la dose, et l'on donne le chlorate de potasse ; le linge de corps et les draps ne sont changés que dans les cas de salivation intense. Généralement de 12 à Ih frictions suffisent pour amener la disparition des accidents.. On donne alors des bains savonneux; on change le linge et l'on procède â la cure de reconstitution.
Pendant celle-ci les malades sont soumis à un régime fortifiant ; on leur permet de sortir au bout de deux ou trois semaines en été, de deux ou trois mois en hiver; ils sont ensuite soumis, pendant trois ou quatre semaines, à un traitement par l'iodure de potassium; ce sont, on le voit, avec quelques modifications, les pratiques auxquelles recouraient les médecins du seizième siècle.
En présence des excellents résultats qu'obtient M. Schutzenberger, n'y aurait-il pas lieu de les expérimenter de nouveau ?
Nous devons dire cependant que l'on obtient de bons résultats par un système tout opposé : au lieu d'affaiblir les malades pendant la cure mercurielle, on s'efforce par tous les moyens de les tonifier ; au lieu de la diète, on leur prescrit un régime substantiel; au lieu de la chambre, le séjour au bord de la mer ou dans les montagnes, et l'on s'en trouve merveilleusement.
Les eaux sulfureuses sont aussi un adjuvant puissant du traitement mercuriel. M. le professeur Dupré en
a souvent constaté, à Cauterets, les utiles effets; elles produisent surtout une remarquable tolérance pour le mercure et permettent ainsi d'attaquer plus vigoureusement la maladie. D'après notre ami M. le docteur Léon Blanc, qui a eu souvent l'occasion de fan^e les mêmes remarques à Aix-les-Bains , les sulfureux agiraient surtout en transformant le mercure, non pas, comme on l'a dit, en sulfure insoluble, ce qui annihilerait l'mlluence du traitement, mais en hyposulfite soluble et surtout en excitant les fonctions de la peau et en favorisant ainsi l'élimination du médicament.
Arrivé au terme de cette étude, jetons un regard en arrière, et nous pourrons constater que, si les travaux contemporains ont éclairé d'une vive lumière l'action physiologique du mercure, c'est surtout aux siècles passés que nous devons la connaissance de son action ihérapeiitiqiie, et l'histoire de ce grand médicament nous donne ainsi la preuve que Vunion de la science contemporaine et de la tradition est la première condition du progrès.
Il nous a paru nécessaire d'ajouter à notre travail un formulaire et un index bibliographique. Pour l'un comme pour l'autre nous avons dû nous restreindre, car s'il nous avait fallu donner la liste complète de toutes les préparations dans lesquelles on a fait entrer le mercure et de tous les ouvrages où il en a été parlé, un gros volume nous "eût à peine suffi.
Dans notre formulaire, nous nous sommes efforcé d'indiquer les prescriptions les plus usitées et les plus rationnelles, en laissant de côté toutes les recettes polypharmaques des temps passés.
Dans notre index bibliof|,raphique, nous avons essayé seulement de réunir tous les ouvrages spécialement consacrés au mercure, et nous avons éliminé de parti pris ceux dans lesquels il n'en est parlé qu'accessoirement ; nous n'avons fait d'exception que pour les vieux syphiliographes du quinzième et du seizième siècle, si intéressants au point de vue historique.
Même dans ces limites, le travail a encore été considéralûle, et nous ne pouvons nous dissimuler que, fait aussi liâtivement, il ne peut être complet. Le temps nous a également fait défaut pour classer, comme nous avions d'abord voulu le faire, les ouvrages par catégories, suivant qu'ils ont trait plus particulièrement à l'action physiologique ou aux différentes applications thérapeutiques du médicament.
Malgré ces desiderata, nous avons la confiance que notre index aura une réelle utilité et pourra servir de point de départ à l'auteur qui entreprendra de faire une bibliographie complète du mercure":
Nous devons', en terminant, adresser tous nos remercîments à M. A. Fournier, qui, après nous avoir aidé de son érudition et nous avoir donné la primeur de ses observations nouvelles sur l'action du mercure dans la syphilis, a mis généreusement à notre disposition les nombreuses indications bibliographiques, françaises et anglaises, que depuis quinze ans il s'est occupé à réunir.