CHAPITRE IV
TROISIÈME rÉRIODE. Xix'' SIÈCLE.
Au commencement de ce siècle, après la longue péri ocle de calme que nous avons signalée, le mercure se trouve tout à coup en butte, dans tous les pays de l'Europe, à des attaques violentes et multipliées ; il semble qu'il subisse le contre-coup de la tourmente révolutionnaire ; on le discute comme on discute toutes les traditions léguées par les anciens ; de toutes parts surgissent des novateurs et des réformateurs.
En France, c'est Broussais qui porte les premiers coups : poussant l'esprit de système jusqu'à nier la spécificité de la syphilis, il la traite par les antiplilogistiques comme il traite toutes les phlegmasies; ses élèves vont plus loin : Dubled, Bobillier, Richond des Brus, attribuent en partie au mercure la production des accidents secondaires. En Angleterre, Murpiiy publie, en 1839, un livre (1) dans lequel il prétend démontrer que le mercure est l'unique cause des accidents dits secondaires; il reste isolé; sans doute, dit Kiissmaul, le bon sens des Anglais les préserve de pareilles erreurs. Il n'en est pas de même en Allemagne, où un Viennois, chargé d'un service d'hôpital, Joseph Hermann, vient soutenir la même thèse (1855); il se présente, dit Kiissmaul, avec les allures d'un sectaire prêchant un nouvel évangile; il est plus ignorant de l'histoire et des faits, plus illogique, plus extravagant dans ses divagations, que tous les antimercurialistes des temps passés ; il
(1) Pour cette partie de l'historique, coiisultez Kiissmaul.
semble donc que ses contemporains doivent faire immédiatement justice de ses allégations dénuées de tout fondement, et l'on constate, avec un profond étonnement, qu'il fait école dans son pays !
Son compatriote, Lorixser, chirurgien distingué de l'hôpital de Vienne, lui prête l'appui de son nom et le secours de sa plume ; il soutient que l'on a souvent rattaché les manifestations de l'hydrargyrose chronique à la syphilis, à la goutte et à des maladies du système nerveux ; tous les syphilitiques étant soumis depuis l^lusieurs siècles au traitement mercuriel, il est impossible, dit-il, de décider si les accidents qu'ils présentent sont dus à la maladie ou au médicament ; il considère comme douteuse l'existence de la syphilis secondaire ou tertiaire. Aidé du chimiste Kletzinsky,^ constate, après Melsens, que l'iodure de potassium favorise l'élimination du mercure, et il part delà pour conclure que l'action curative exercée par ce médicament sur les accidents attribués à la syphilis secondaire et tertiaire, n'est due qu'à l'expulsion du médicament. Ces étranges assertions font grand bruit en Allemagne, et Virghoav lui-même se croit obligé de descendre dans l'arène pour démontrer l'existence de la syphilis constitutionnelle.
L'erreur d'Hermann et de Lorinser était cependant trop grossière pour soutenir longtemps la discussion. Dès 1857, quatorze syphilitiques qu'IIermann traitait sans mercure sont évacués , par mesure d'hygiène, dans les salles de son collègue, le professeur Sigmund, et celui-ci constate que tous présentent des accidents secondaires !
Peu de temps après (1861), Kussmaul, dans son beau livre sur le mercurialisme, démontrait, par un grand
nombre de faits bien étudiés, que les accidents du mercurialisme diffèrent essentiellement de ceux de la syphilis : la question était jugée. Il ne faudrait pas croire cependant qu'IIermann se soit tenu pour battu : il a maintenu ses assertions contre toute évidence, et, en 1873, il adressait une requête à l'État pour l'inviter à interdire la vente du mercure. M. Després trouve que ces syphiliographes sont allés trop loin !
Il semble vraiment qu'à de certaines époques les idées fausses se produisent épidémiquement, et c'est bien avec raison que, dans un discours célèbre, M. Thiers les comparait aux maladies pestilentielles. Vers la môme époque où surgissait la petite école des antimercurialistes viennois, un médecin iTançais, que nous croyons pouvoir sans inconvenance qualifier d'excentrique, Auzias Turenne, venait préconiser la syphilisation, et comme tout inventeur d'une nouvelle médication, il combattait les médications anciennes ; il fut donc antimercurialiste (1851) ; ses adhérents en France furent bien peu nombreux, mais il en trouva à l'étranger, et de fort distingués, Sperino, de Turin, Bœck, de Christiania, qui, comme lui, entreprirent une campagne infructueuse contre le mercure. Nous reviendrons ultérieurement sur les statistiques de Bœck ; rappelons seulement que le congrès médical de 18G7, sur les conclusions do son secrétaire général, a jugé et condamné sans appel la détestable méthode d'Auzias Turenne.
A côté des antimercurialistes systématiques qui composent les trois groupes dont nous venons de nous occuper (groupe deBroussais, groupe d'Hermann, groupe d'Auzias Turenne), il en est d'autres qui prétendent s'appuyer, non plus sur une doctrine ou une idée préconçue, mais sur l'observation et l'expérience, et leur
point de départ est juste : il faut, disent-ils, pour apprécier Faction d'un médicament, connaître la marche naturelle de la maladie ; avant d'admettre, comme on le faisait au siècle dernier, que la syphilis ne peut guérir sans mercure, il faut prouver que cette maladie n'est pas susceptible de guérir spontanément, et on ne peut le faire tant que les malades qui en sont atteints seront soumis indiiïéremment au traitement mercuriel. Pour juger la question, il faudra prendre plusieurs séries de malades dans des conditions analogues, laisser les uns sans traitement, appliquer sérieusement chez les autres la médication mercurielle et comparer les résultats ; alors seulement l'on pourra juger dans quelle mesure la maladie est influencée par le médicament.
William Fergusson paraît être entré le premier dans cette voie. Chirurgien de l'armée anglaise qui occupait le Portugal en 1813, il crut remarquer que les sypliilis guérissaient plus vite chez les soldats portugais traités sans mercure que chez les soldats anglais; mais les mauvaises conditions, dans les(|uelles se trouvaient ces derniers, enlèvent toute valeur à ses observations ; Fergusson dit lui-môme que non-seulement la syphilis, mais aussi les blessures, étaient plus graves chez eux (1813).
Néanmoins, la publicalion de son ouvrage exerça une certaine influence sur ses contemporains, et il se forma dès lors une petite école d'antimercurialistes n(m systématiques dont les représentants les plus autorisés furent John Thompson en Angleterre, Friclce et plus tard Bajrensprung en .VUemagne. Les travaux les plus remarquables qui aient été faits dans cette direction appartiennent à M. Diday; ils ont rendu (m réel service en apprenant à connaître la marche naturelle de la maladie, les lois de son évolution et la possibilité de sa
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guérison, mais ils n'ont rien prouvé contre le mercure, et la meilleure preuve en est que M. Diday lui-même le donne dans tous les cas graves.
Nous aurons à discuter plus loin sa doctrine et les faits sur lesquels il l'appuie.
Nous n'avons pas jiarlé, et nous ne parlerons pas, d'un cinquième groupe d'antimercurialistes, cependant fort bruvant. Le dix-neuvième siècle a, comme le seizième, ses charlatans et ses vendeurs d'orviétan ; si l'histoire doit constater le rôle néfaste que ces empiriques ont joué dans les temps passés, la science contemporaine n'a pas à s'occuper, même au point de vue purement bibliographique, de leurs dignes successeurs : elle ne les connaît pas.
]\[algré toutes ces attaques, l'utilité du mercure dans la vérole est presque universellement reconnue aujourd'hui, grâce siu'tout à notre grand Ricord, qui en a nettement précisé les indications, l'a banni du traitement de la blennorrhagieetdu chancre simple, et en a montré la puissance dans lia syphilis ; il est employé par la grande majorité des médecins, et il continue à rendre journellement les plus grands services à l'humanité.