‹ Du mercureChapitre 9 sur 58 · IG · texte numérisé non relu

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Leur administration était des plus pénibles :

« Les parfums, dit Astruc, se composaient de même avec du mercure éteint avec la salive ou la térébenthine, ou bien avec du cinabre et d'autres choses grasses et huileuses, propres à s'enflammer, à brûler longtemps et à jeter de la fumée : 1° des résines ou des gommes, comme l'encens, le mastich, l'oliban, la myrrhe, le styrax, le benjoin, l'opoponax, la gomme de genièvre, etc. ; 2" des aromates, comme la noix muscade, le macis, etc. ; 3^ des bois résineux, comme ceux d'aloès, de genièvre, de pin, de santal, etc. Ayant pulvérisé ces différentes drogues, on les réduisait en trochisques avec la gomme adragante, ou bien on en faisait un opiat avec la térébenthine. Lorsqu'il fallait s'en servir, on plaçait le malade assis ou debout, et entièrement nu, dans un pavillon ou archet, et on l'obligeait de te^iir la tête dedans, ou on lui permettait de la mettre dehors, suivant ses forces. On mettait à ses pieds un réchaud plein de charbons ardents, sur lesquels on jetait, à diverses reprises, par une fenêtre pratiquée exprès, quelques trochisques ou tablettes de parfum, et on laissait le malade exposé tout entier à la fumée qui s'en exhalait, jusqu'à ce qu'il suât abondamment, à moins qu'il ne fût en danger de tomber en défaillance. Ensuite, on le couchait dans un lit chaud et on le couvrait bien afin de le faire suer encore davantage. Une heure ou deux après, on l'essuyait et on lui donnait de la nourriture. On réitérait cette pratique pendant quelques jours de suite, jusqu'à ce que la salivation parût. »

Fracastor considère cette médication comme des plus dangereuses; il n'a jamais administré que des fumigations partielles, sur un bras, par exemple, ou sur une

jambe, pour guérir des sphacèles, des gourmes de mauvais caractère, des douleurs opiniâtres ou des ulcères rebelles, et il en a obtenu, dans ces conditions, de réels avantages, mais il proscrit formellement les fumigations générales.

De même, Benedictus Victor :

(f Omnes enim cum experientiâ in liane sententiam » veniunt, quod ejus fumus, quum liomini assiduatur, » et aufert sensum et motum, corrumpitque visum et » auditum, nec non epilepsiam et apoplexiam, reliquos- » que cerebri morbos ob ejus offensionem, quam ingerit » cerebro, et nervis ab eo ortis progignit. »

Et plus loin :

« Hic enim suff'umigii pravi, et venenosi fumi, atque » vapores insurgunt, qui per os intrantes, attingentes- » que membra, et spirationis organa, in liisque decum- » bentes, suà vi astrictoriâ spirationem tollunt, et re- » pente patientem strangulant, pariter quoque per nares » ad cerebrum permeant, et organa atque instrumenta » facultatis animalis adeo offendunt, ut in multis pereant » sensus, et motus, atque facillime fiât lapsus in epi- » lepsiam, et apoplexiam, in liemoremque, et paraly- » sim ac spasmum. »

Et Fallope (IcGJi) conclut :

« iNIedicina liœc pro asinis et rusticis servetur atque » a thalamo viventium hominum excludatur. »

On n'emploie pas seulement le mercure métallique et le cinabre; en li»97, Torrella conseille les lotions de sublimé contre les douleurs et les pustules vénériennes;

llAl.LOPEAU. ■ 5i

« Aqusi decoctionis argenti sublimati multum aufert sed post lotionem lavetur cum aquâ ros. » (1).

Jean de Vigo (1518) donne le précipité rouge à l'intérieur, mais seulement dans la colique et dans la peste (?) et non dans la vérole. Matthiole (153G) est, d'après Astruc, le premier qui ait osé prescrire cette poudre à l'intérieur; il la fait prendre en pilules dans la vérole, la peste, la fièvre quarte opiniâtre, la maladie hypochondriaque, la colique et la passion iliaque; en 1537, Pierre de Bayro, médecin de Charles II, duc de Savoie, donne la recette des fameuses pilules que Cheireddin, dit Barberousse, de JMitylène, roi d'Alger, capitan bâcha des Turcs sous le règne de Soliman II, avait envoyées, dit-on, à François I"', son allié contre Charles-Quint ; elles contenaient du mercure métallique, associé à de la rhubarbe, de l'aloès, de l'ambre, du mastic et de la myrrhe. Bientôt l'usage interne du mercure se répand de plus en plus sous la puissante imi^ulsion de Paragelse : versé dans les secrets de l'alchimie, il préconise, dans un langage d'illuminé, une quantité d'arcanes à base de mercure ; c'est de son laJjoratoire que sont sortis, pour la plupart, les remèdes secrets employés depuis lors par les empiriques.

Pendant toute cette période, le mercure est vivement discuté; les médecins l'administrent avec précaution; ils recommandent de ne renouveler les frictions que pendant quatre ou cinq jours (Angelus Bolognixxus. 1 507) ou de les espacer, et ils s'efforcent d'atténuer la salivation : « Talis, dit Almenar, servetur ordo, ut prima et

(1) Citation de Proksch. Die Qaecksilbersuhlimatcuren geyen syphilis (^^'ien 1876).

» secundâ die accipiat syrnpum [alterantcm) patiens; » Tertiâ autem die facias uimi cum unciieiito inrerius » describendo {ciwi uiKjuento mercuriali , do qiio » mox) omnes partes domesticas [hoc est, inferiorus), )) tibiarum et bracliiorum, et plantas pedum et palmas » manum, leniter tamea et parùm appoueiido de un- » guento, et hoc quando vadit patiens dormitum. Et » -de manè accipiat etiam suum syrupum , ita ut in » sextâ die sint accepti sex syrupi, et sint lactœ très » unctiones, et tune dabis medicinam solutivam, et hu- » mores, qui per os expelli deberent, ad inferiora di- » vertentur, et sic evitabitur nocumentuni in ore. In » diebus antem sequentibus simili modo utaris, l'ortifi- » cando tamen aliquantulùm digestivum et etiam un- » guentem, ponendo magis de Theriacâ, et Argento » vivo. » JoHANNES Almenar (1512).

Nicolas ^Massa (1536) fait faire plusieurs séries de frictions et dans l'intervalle il laisse reposer ses malades :

« vSanavi, inquit, multos de marasmo laborantes, de-

» biles, cum œgritudine magna, per plures reiterationes

» unctionum, et ungebam per quatuor dies omni sero,

» deinde dimittebam ipsos per hebdomadam quiescere

» sine unctione..., et postea iterùm ungebam per quin-

» que dies in sero secundùm eorum virtutes, iterùmque

» dimittebam (piiescere, et sic sanitati restituti sunt. »

C'est, en principe, la méthode des traitements successifs dont A. Fournier a de nos jours posé les règles et montré les grands avantages.

On obtenait ainsi de nombreuses guérîsons ; les vieux auteurs en fournissent de nombreux témoignages :

« Unguentum , dit Almenar, est propria medicina hu-

» jus morbi et ultimiim et majus secretum quod esse » possit circa ea, quae exterius applicantur. »

BoLOGNiNUS n'est pas moins enthousiaste :

« Quam mirabilis et excellentis virtutis existât in prœ- » fata... linitione... vere non mihi si h'ncufe centum » sint, oraque centam, ferrea vox, sufficienter narrare » possem ! »

Pour Antonius Musa Brassavola, Ferrariensis, le mercure est un médicament presque divin, car il dit :

« Se rarissimes vidisse qui per inunctiones non sint » sanitati restituti. » Et « Inunctiones ita salutares » esse ut a Diis potius quàm ab hominibus inventœ vi- » deantur. »

Mais il y a bien des ombres au tableau, bien des voix discordantes dans ce concert de louanges. Malgré les précautions employées parles médecins, les frictions réitérées, les emplâtres appliqués sur toute la surface du corps, les fumigations donnent lieu souvent à des accidents, et c'est bien pis encore lorsque la médication est dirigée par les empiriques, « les barbiers, les savetiers » et les charlatans ambulants », qui, dès lors, réussissaient souvent à capter la confiance du public.

Dès 1/497, Conrad Gilini exhorte les malades « ne (( temerè confidant istis imperitis ut barbitonsoribus » sutoribus ac cerdonibus et maxime viatoribus qiU » nostrarum carnium sunt carnifices. »

Le mal de Naples, dit en ISJiO Nicolas Miguel (1), doyen de la Faculté de médecine de Poitiers, « est » traité par gens qui n'ont apris fors vuycler les bour-

(1) De l'administration du Saint Bois.

» ses et opérant sans art, gensincogneuset estrangiers, » recueillant grand profit de ce qu'ils ignorent, et après

» sont en admiration tels monstres Tant d'abuz,

» mes frères, ont été commis en la cure de ce mal qu'on » est injurié estre appelé panseur de grosse vérole... » Pour les abus qu'ont commis tels intoxiquateurs qui » par doux langage envenimaient premier les aureilles, » puis les bourses, finalement le corps. »

Le chevalier Ulrich de Hutten (1519) nous a laissé le lamentable récit des souffrances que lui ont causées la vérole et le traitement mercuriel ; il rapporte qu'il a lutté neuf ans contre la maladie, et que, pendant ces neuf ans, il s'est soumis onze fois au traitement mercuriel : (( Ità ut vix credere liceat quas torturas, quot sup- » plicia suis chirurgicis exhauserit, quas cruces tulerit, » quantum illi virium ex medicorum inscitiâ deperie- » rit. »

La citation suivante, dont nous empruntons la traduction à AsTRuc, montrera jusqu'où l'on poussait alors l'abus du mercure :

« Ils faisaient (1), dit-il, avec un liniment composé » de différentes drogues, des onctions sur les jointures » des bras et des jambes. Quelques-uns en faisaient sur » l'épine du dos et sur le cou, quelques autres sur les » tempes et sur le nombril ; d'autres sur tout le corps... » On tenait les malades pendant vingt ou trente jours, » et quelquefois davantage, enfermés dans une étuve, » où l'on entretenait continuellement une très-grande » chaleur. Après les avoir frottés " d'onguent, on les

(1) De morbi Gallici curatione per administrationem Hgni Guaiaci, cap. h.

mettait au lit, et, les aya:' t bien couverts, on les faisait suer. Pour lui, à pbiue eut-il été frotté deux fois (ju'il tomba dans une langueur extrême. L'onguent opérait avec tant de force, que le mal, qui occupait la surface du corps, était repoussé sur l'estomac, d'où il se portait au cerveau et causait une si abondante salivation, qu'on était en danger de perdre les dents, si l'on n'avait pas attention de prévenir ces accidents. Le gosier, la langue et le palais s'ulcéraient ; les gencives s'enflaient, les dents branlaient; il coulait de la bouche, sans relâche, une bave très-puante, capable d'infecter tout ce cru'elle touchait et qui produisait des ulcères dans le dedans des lèvres et des joues. Toute la maison se ressentait de la mauvaise odeur. Et cette manière de traiter la vérole était si cruelle, que plusieurs aimaient mieux en mourir que de guérir par ce moyen. Ce n'est pas que beaucoup fussent guéris : à peine de cent y en avait-il un ; encore retombait-il le i^lus souvent au bout de quelques jours. . . Ce qu'il y avait de plus déplorable dans l'usage des frictions, continue le même auteur, c'est que ceux qui les employaient ne savaient point la médecine. Ce n'étaient pas sealenient des chirargiens qui s'en mêlaient, mais des gens dont tout le mérite était une effronterie sans borne, et qui employaient sans aucune sorte de science ce qu'ils avaient vu mettre en usage sur d'autres malades, ou ce qu'ils avaient vu employer sur eux-mêmes. Ils se servaient d'un même onguent pour tous les malades et en faisaient, comme on dit, une selle à tous chevaux. S'il survenait quelque accident, ils ne savaient comment y remédier. Le public était assez aveuglé et les médecins assez faibles pour laisser ces scélérats dans la possession d'en-

» treprendre tout ce qu'ils voulaient. Ainsi, n'obser- » vant point d'autre règle que celle de tourmenter » impitoyablement les malades, ils les traitaient tous » indifféremment de la même façon, sans aucun égard » ni à l'âge, ni au tempérament. Ces prétendus gué- » risseurs ne s'embarrassaient pas d'évacuer par les » selles l'humeur vérolique et n'avaient aucun soin » d'assujettir à un régime convenable.

» Les choses en venaient enfin à ce point que les » malades, ayant les dents ébranlées, ne pouvaient plus » s'en servir. Comme leur bouche n'était qu'un ulcère » puant, et que leur estomac était affaibli, ils n'avaient » point d'appétit ; et quoiqu'ils fussent tourmentés » d'une soif intolérable, leur estomac ne pouvait s'ac- » commoder d'aucune sorte de boisson. Plusieurs étaient » attaqués de vertiges, quelques-uns de folie. Ils étaient » saisis d'un tremblement aux mains, aux pieds, et » par tout le corps, et ils étaient exposés à un bégaie- » ment quelquefois incurable. J'en ai vu mourir plu- )) sieurs au milieu du traitement ; et je sais que trois » paysans malades, ayant été enfermés par un de ces » empiriques dans une étuve fort chaude, où ils de- » meurèrent néanmoins patiemment dans l'espérance » d'être guéris, périrent misérablement par la violence » de la chaleur, qui les épuisa peu à peu. J'en ai vu » d'autres suffoqués par le gonflement de la gorge, et » d'autres qui ont péri par une difficulté d'uriner. Très » peu ont recouvré leur santé ; encore ce n'a été c[u'a- » près les dangers, les souffrances et les maux dont » j'ai parlé. »

On ne saurait s'étonner en présence de pareils excès que plusieurs médecins aient formellement condamné

le mercure; et l'on ne doit pas s'étonner de la faveur inouïe avec laquelle les bois sudorifiques, le gaïac, la squine, la salsepareille et le sassafras, récemment importés d'Amérique, ont été accueillis : « C'étaient, d'ailleurs, des remèdes nouveaux , dit Astruc » et la nouveauté a un attrait merveilleux pour la plupart deshommes, qui tous se laissent entraîner par les applaudissements du public. »

Parmi eux le gaïac surtout fut opposé au mercure et ses vertus furent exaltées par une multitude d'admirateurs enthousiastes ; les écrits du temps nous ont conservé riiistoire des luttes homériques qui eurent lieu alors entre les deux médicaments ; nous citerons seulement, pour en donner une idée, le passage suivant de Jacques de Bethencourt : le mercure et le gaïac sont en présence et exposent leurs vertus et leurs prétentions rivales à la guérison du mal vénérien ;

Le Gaïac. — « Avoue donc plutôt que tous les médecins s'accordent à te considérer comme une droc;ue vénéneuse, corrosive et malfaisante... Quant à moi, je vais te dire qui je suis et ce que je vaux...

)) A l'époque où il n'existait encore aucun remède qui pût être efficacement opposé aux terribles ravages du mal vénérien, je suis descendu du ciel pour le salut de l'humanité... Ne m'accuse pas de présomption; je ne dis de moi que ce qu'en dit tout le monde. D'ailleurs, j'ai fait mes preuves, et je suis en honneur chez toutes les nations pour mes vertus divines... Ces vertus ne dérivent ni d'un métal, ni d'un poison ; elles sont conformes et appropriées à la nature de l'homme. Je puise dans ma substance les éléments d'une action puissante sur le mal vénérien. Je divise les humeurs épaisses ; je

déterge les humeurs visqueuses ; j'ouvre les pores , j'évacue les humeurs malignes par leurs émonctoires naturels, et cela sans violence et sans danger; je préserve de toute souillure les parties saines de l'organisme ; j'assure l'intégrité des viscères essentiels à la vie ; je modifie les plaies de mauvais caractère, je les dessèche et je les cicatrise... J'impose seulement à mes malades, pour seconder mes efforts , l'obligation d'une diète sévère ; car dans le mal vénérien l'économie est gorgée d'humeurs malsaines , et , comme le dit Hippocrate, « plus vous fournissez d'aliments à mi corps impur, » plus vous en nourrissez l'impureté... (1). »

Gaspar Torrella accuse le mercure d'avoir causé la mort d'Alphonse et de Jean de Borgia :

« Nostri etiam homicidœ, dit Johannes Vochs de Co- » logne (1507), qui ungunt corpora in morbo Franciaî » in vestuariis calidissimis, sicut carnifices in igne adu- » runt et torquent, infinités occidunt, licet aliqui bene » fortunati ex his tormentis évadant. »

Johannes-Baptista Montanus, Veronensis(1550), est également un antimercurialiste des plus décidés. On peut en juger par cette citation :

« Argentum vivum, quocumque modo adhibeatur, nullam contra morl^um proprietatem liabere; immo » esse pessimum venenum et exterminandum a toto usu » medicinaî, prœcipue in pilulas praîparatum, quod li- )) cet videatur curare, tamen non curât. »

Cet auteur indique ici et développe explicitement

(I) Traduction de A. Fournier (Collection des anciens Syphiliographes. Paris, 1871).

une théorie dont nos antimercurialistes modernes ont fait grand bruit il y a peu de temps et d'après laquelle la syphilis, atténuée momentanément dans ses maniiestations par l'action du mercure, reparaîtrait plus grave après la cessation du traitement: « Redibatpostea dete- » rior affectio priore. » Il accuse d'ailleurs le mercure de produire Tépilepsie, et il s'étonne que tous ceux qui en ont pris n'arrivent pas à l'ulcération des poumons; ceux qui y échappent le doivent à la vigueur de leur tempérament.

Un des plus illustres et des derniers antimercurialistes de cette période est Ferixel, qui enseigne « hy- » drargyrum luis non esse antidotum, sed empirico- » rum inventum neque a viris bonis et Reipublica? stu- )) diosis tam fallacem, incertam atque adeo crudelem » curationem unquam tentari debere. »

Pendant la dernière moitié du seizième siècle, les attaques contre le mercure diminuent de plus en plus; ceux même qui en redoutent le plus les conséquences fâcheuses reconnaissent qu'il peut rendre des services; Fallope (15Gii), après avoir formellement condamné le mercure, dit qu'il y a recours dans les cas rebelles ; Anto- Nius Fracantinius, parlant des onctions mercurielles , dit qu'on les avait abandonnées comme un remède trop violent et trop dangereux, mais que beaucoup de médecins avaient été obligés d'y revenir. « Ceux qui con- » damnent si fort l'usage du mercure, dit ^Vntoine CuAUMETTE (ISG/i), nc l'out jauiais employé ou ne l'ont pas employé comme il faut. » Guillaume Rondelet (1565) n'est pas moins catégorique; pour lui, « le mer- » cure est le véritable antidote et le meilleur remède

J) de la vérole, puisque, de quelque faeon qu'on l'em- » ploie, il guérit cette maladie. »

Citons enfin notre grand Paré (1575) (1) : « Pour le » dire en un mot, on peut voir la vérole compliquée de » toutes espèces et différences de maladies, lesquelles » ne se peuvent guarir sans ablution du virus véroli- )) que, avec son alexipliarmaque, qui est le vif-argent » que l'on peut comparer à un furet, faisant sortir le » connin hors de son terrier. »

Depuis ce temps-là, suivant la remarque d'AsTRuc, tous les médecins de l'Europe ont regardé le mercure et toutes les préparations mercurielles comme des remèdes sûrs pour extirper la vérole ; nous ne mentionnerons que pour mémoire les protestations isolées et quelquefois peut-être intéressées de Bernardinus Tomitanus (1503), de JouANNÈs Crato (1580), de Pierre Paulmier (1596),

d'AuRELIUS MiNADOUS (1590).

Au dix-septième et au dix-huitième siècle, il n'y a plus de résistance ; le mercure est employé par tous les médecins comme le remède héroïque de la vérole .

Les méthodes d'administration varient peu ; c'est toujours aux frictions mieux réglées et employées avec mesure que l'on a surtout recours. Il yen a de deux sortes, les unes fortes qui se donnent en plus grande dose, plus souvent et jusqu'à ce que la salivation paraisse ; les autres légères qui se donnent en moindre dose et plus rarement et qui n'excitent que peu ou point de salivation. « S'il y a » dans quelque endroit particulier du corps des exostoses, » des douleurs, des tum.eurs gommeuses, des nodus, ou » quelque autre mal local, on aura soin de faire sur cet » endroit des frictions particulières tous les jours si le

(1) Edition Malgaigne. Paris, 18A0. Tome II, p. 528.

» flux de la bouche est modéré ». (Astruc, t. III, p. 130). Les frictions légères non suivies de salivation, sont préconisées surtout, au dix-huitième siècle, par Hexri Haguenot (173it), dont le traitement devint célèbre dans toute l'Europe sous le nom de méthode de Montpellier. Il veut qu'on entremêle les frictions avec les bains et qu'on ne fasse frotter le malade que tous les deux ou trois jours. 11 déclare la salivation inutile et dangereuse.

L'usage interne du médicament s'est cependant graduellement étendu. Au temps d' Astruc, on emploie d'assez nombreuses préparations dont le mercure métallique, l'oxyde de mercure (mercure sublimé doux), les sulfures (ethiops, turbith minéral) et le sublimé corrosif forment les bases; un peu plus tard, Samuel Hah- NEMANN recommande son mercure soluble, et Van SwiETEN, frappé des inconvénients des frictions, s'efforce de les remplacer par l'administration à l'intérieur de la solution de sublimé que WisemaNxN avait déjà prescrite cent ans plutôt (1G7G), mais dont l'emploi était néanmoins resté très-restreint.

En 1780, CiRiLLO, redoutant l'action du sublimé sur les voies digestives, l'incorpore dans un onguent et l'emploie en frictions de la manière suivante :

Après avoir préparé ses malades par les bains, les lavements, le petit lait, la décoction de chiendent ou de salsepareille, le médecin n:ipolitain fait commencer les onctions avec un gros de pommade dont on se frictionne, le soir seulement, les plantes des pieds, lieu où l'anatomie nous apprend que naissent un grand nombre de vaisseaux absorbants. Il désigne celte partie de préférence, parce que toutes les autres l'égions de la peau seraient irritées et même excoriées par la force du médicament. Les frictions se renouvellent les deux jours suivants et au même endroit. Le quatrième, on fait baigner le malade pour ne reprendre les frictions que le lendemain, mais à la dose d'un gros et demi. 11 faut poursuivre ainsi jusqu'à guérison complète, en conti-

nuant une boisson délayante quelconque, et en intercalant un bain tous les trois ou quatre jours. Jamais on ne doit porter la quantité de pommade au delà de deux gros.

Le mercure n'était pas employé exclusivement clans la syphilis; ses préparations constituaient des remèdes populaires contre les parasites ; on continuait à s'en servir contre dilîérentes maladies de la peau.

En 1575, ÂMimoiSH Paré prescrit l'onguent contre la teigne, d'après inie recette empruntée à Jean dk Yioo, contre les poux et les cirons. 11 conseille les lotions de sublimé pour les dartres du visage.

En 1735, TuRiVER cite, sous le nom de lèpre des Grecs, un (îas d'iclitliyose traite avec avantage par les préparations mercurielles.

En 17()7, Raymond (de Lausanne) propose les mercuriaux à l'intérieur contre la lèpre ; il emploie l'etliiops minéral avec une petite quantité de sublimé, ou bien le cinabre associé à l'antimoine.

Schilling, en 1778, répudie les mercuriaux dans la lèpre (?).

Lorry, en 1777, signale l'action insecticide du mercure métallique; il coiiseille'd'onguent napolitain dans la phtliiriase et les frictions mercurielles contre la gale; il reconnaît les propriétés vermicides^ du sublimé, et il appli({ue localement le mercure pour les ulcères sanieux Dans le traitement interne des eczémas et autres éruptions chroniques, il donne le mercure métallique, ou le caloinel des Anglais, ou encore le sublimé corrosif dc'Jà préconisé en .Vngleterre par Brisbane.

Jean de Vigo et Matthioli; l'avaient employé dans le traitement de la coli(pie, de la i)assion iliaque et de

la peste ; Baillou , dcans celui de la fièvre (juarte Antoxius Musa Bkassavolus, jMusitanus, et, plus tard, Ploexck, le prescrivent contre les vers intestinaux ; enfin de Haen et Zwingen le donnent dans l'iléus, à l'instar des anciens.

Nous sommes arrivé au terme de la seconde période que nous avons distinguée dans l'histoire du mercure : après avoir régné pendant plus de deux siècles en souverain absolu, notre médicament va subir de terribles assauts, plus redoutables peut-être que ceux auxquels il a résisté déjà; mais, avant d'aborder cette partie de son histoire, nous devons faire un pas en arrière et montrer quelles notions on avait acquises pendant les temps dont nous venons de parler relativement à son action jDhysiologique.

Rhazès (850) connaissait déjà l'action caustique du sublimé.

Un autre Arabe, Albugerig, que cite KiIssmaul, d'après Sérapion, sans indiquer exactement à quelle époque il vivait, considère le mercure comme un rjrand ennemi du système nerveux, et il l'accuse de produire la paralysie du mouvement et du sentiment, ainsi que la perte de la vue et de l'ouïe.

CoNSTANTiNus Africanus si'gualc la fétidité de l'haleine, les sueurs, le tremblement et la paralysie parmi les effets du mercure.

Il est probable qu'Avicenne avait déjà constaté la salivation, car J.-B. Montanus dit textuellement qu'Avicenne, le premier, voulant voiries choses de plus près, s'est convaincu des funestes efîets du mercure; Théodoric parle de la salivation.

Guy de Ciiauliac, cité par Gaspar Torrella, l'indique également dans le passage suivant : « Argentura )) vivum nocetmembris principalibus, dentibus et gen- » civis, operatio istiusunguenti esteducere superiluita- » tes per os bavando et per subascellas resudando. » L'observation est exacte, mais quel latin !

Au seizième siècle quand l'emploi du mercure se généralise, ses effets sur la bouche deviennent de connaissance vulgaire; bien plus, on considère la salivation comme utile, car l'on s'imagine qu'elle amène l'expulsion des humeurs altérées, du principe même du mal. Fracastor expose cette théorie sous une forme saisissante, dans ces vers bien connus :

« ... Liqiiefacta mali excrementa videbis » Assidue sputo immundo fluitai'e per ora » Et largum ante pedes tabi mirabere flumen. » Ora tamen fœda erodent ulcuscula. »

On a pu voir, dans notre citation d'Ulric de Hutten, qu'il signalait, outre la salivation, les ulcérations du gosier, de la langue et du palais, le gonflement des gencives, l'ébranlement des dents, l'horrible fétidité de l'haleine, la perte de l'appétit, les vertiges, le tremblement tantôt local, tantôt général , le bégaiement et même Vanurie, pénétrant ainsi une cause de mort dont la réalité ne devait être démontrée qu'en 1873, par M. Bouchard.

La description de Hutten est d'une exactitude d'autant plus remarquable que cet auteur n'était pas médecin. Il n'attribue au mercure que les effets qu'il peut réellement produire; bien plus, malgré ses rancunes bien légitimes contre ce médicament, il proteste contre ceux qui l'accusent de causer les tumeurs et les nœuds

— as —

syphilitiques, car il a vu ces accidents survenir chez des personnes qui n'avaient jamais été traitées par les frictions et, en particulier, chez son propre père. Ses contemporains sont loin d'être tous aussi clairvoyants; les uns, véritables précurseurs de nos antimercurialistes contemporains, rapportent au mercure des accidents qui ne lui sont pas imputables, tels que la folie et Tépilepsie, ou des lésions syphilitiques (Andréas Mat- THioLus) ; telles que la carie des os (Fallope rapporte les exostoses au traitement; il prétend même avoir recueilli le métal dans leur épaisseur); d'autres, au contraire, dans leur enthousiasme pour le médicament, veulent l'innocenter de tout méfait, et ils soutiennent que les ulcérations des gencives et la fétidité de l'haleine ne doivent pas être imputées au mercure, mais bien aux humeurs corrompues qu'il entraîne.

Les propriétés purgatives des préparations mercurielles sont nettement indiquées par Paracelse.

Au dix-huitième siècle, Astruc étudie la stomatite plus minutieusement et plus complètement qu'on ne l'avait fait jusqu'alors ; sa description peut encore servir de modèle aujourd'hui, et nous aurons à la citer de nouveau ultérieurement.

En résumé, les anciens avaient vu du mercurialisme ce qu'ils pouvaient en voir, les altérations des éléments histologiques et les modifications chimiques des humeurs devant nécessairement leur échapper faute de moyens d'investigation ; leurs descriptions cliniques laissent, en somme, peu à désirer, et Ton chercherait en vain dans leurs écrits des absurdités égales à celles qui ont été éditées, il n'y a pas bien longtemps, par les antimercurialistes allemands .

Quant aux théories relatives au mode d'action du

mercure, elles ont été conformes d'abord aux idées humorales et, plus tard, aux doctrines iatro-mécaniciennes. Jusqu'au dix-huitième siècle, tous les auteurs semblent d'accord pour admettre que le mercure provoque, piincipalement par la salivation, accessoirement par les sueurs et la diarrhée, l'évacuation des humeurs corrompues ; aussi faut-il provoquer ou tout au moins respecter la salivation ; on attribue en outre au médicament des propriétés détersives et liqaéficuites.

La physiologie d'Astruc, évidemment dérivée de celle de Boerliaave, est beaucoup plus compliquée; nous ne pouvons exposer ici dans tous ses détails le rôle complexe qu'il assigne au mercure dans l'expulsion des humeurs et le rétablissement de la circulation ; les citations suivantes suffiront à en donner une idée :

« Les gouttes mercurielles, agitées par la contraction » et la dilatation du cœur et des artères sont tellement )) mêlées et confondues avec le sang, qu'elles se distri- » buent uniformément avec lui jusque dans les plus » petits rameaux artériels et dans toutes les parties où » ces • rameaux vont se répandre, elles sont pous- » sées dans l'aorte avec la même vitesse (pie lui ; » mais comme elles sont quatorze fois plus pesantes )) que les gouttes de sang de même volume, la quan- » tité de leur mouvement est aussi quatorze fois plus )) grande.

» Les gouttes de mercure et de sang, de même vo- )) lume et de même surface, perdent, à mesure qu'elles » circulent, une partie du mouvement qu'elles ont reçu » d'abord, et, comme leur superficie est égale, par la » supposition elles en perdent également. Mais les » quantités de mouvement étant inégales des deux

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» côtés, si l'on ôte de part et d'autre les quantités égales » qu'il s'en perd, il arrivera que la raison de la quan- » tité de mouvement qui restera dans les gouttes mer- » curielles, par rapport à celle qui doit rester dans » les gouttes de sang, augmentera successivement à » chaque instant.

» Ainsi la vitesse des gouttes mercurielles, qui » d'abord était la même que celle des gouttes de sang, » doit augmenter de même à cliacpie instant. Ainsi )) le choc des gouttes de mercure, qui, dans le premier )) instant et dans le tronc de l'aorte, n'était que quatorze )) fois plus grand que calui des gouttes de sang d'un » pareil volume, pendant que leur vitesse était la même, » se trouvera plus de cent fois plus grand dans les der- » niers rameaux des artères capillaires, par la raison » que la vitesse des gouttes mercurielles qui a moins » diminué proportionnellement à chaque instant que » celle des gouttes égales de sang, se trouvera là beau- » coup plus grande que la vitesse de ces gouttes. D'où » il résultera :

» Que les gouttes mercurielles pénétreront aussi dans » les vaisseaux obstrués où le sang ne saurait pénétrer;

» Que les obstacles qui s'opposaient au cours du sang, » étant par ce moyen forcés ou dissipés, tous les vais- » seaux du corps, même les plus petits, laisseront un » passage libre;

» Que le sang, la lymphe, les humeurs récrémenti- » tielles et excrémentitielles, si elles sont trop épaisses » et trop visqueuses, seront brisées et atténuées par » la pesanteur des gouttes de mercure, et par la vi- » tesse avec laquelle elles se meuvent, principalement » dans les vaisseaux capillaires ; et qu'ainsi toutes les li- » queurs recouvreront peu à peu leur fluidité naturelle ;

» Qu'ainsi le virus vénérien, quel qu'il soit, en quel- » que quantité qu'on le suppose dans le corps, et en » quelque endroit qu'il se trouve niché, étant atténué, » divisé et brisé par l'action réitérée des gouttes mer- » curielles, sera déraciné, détruit et chassé au dehors » par tous les conduits excrétoires. »

Et voilà pourquoi le mercure est encore maintes fois qualitié de désobstruant!

Si j'ai cité ces passages, dont l'intérêt est purement historique, c'est pour montrer où peut conduire l'application hâtive à la thérapeutique d'une physiologie qui ne repose pas sur des données rigoureusement exactes. A côté des deux théories que je viens d'exposer, il en est une troisième qui paraît avoir compté beaucoup moins d'adhérents, mais que je ne peux néanmoins m'abstenir de mentionner : c'est celle d'après laquelle le mercure serait le remède spécifique, l'antidote de la vérole. Paracelse dit que le mercure ne guérit cette maladie, ni en provoquant la salivation, ni en causant la diarrhée. Pour Guillaume Rondelet, « argentum vi- » vum est antidotum et maxime accommodatum reme- » dium ad morbum italium, quia, quocumque modo ad- » ministretur, morbum curât. » Le grand pathologiste anglais du dix-huitième siècle, Joun Hunter (1780), déclare que le mercure est le vrai spécifique de la vérole ; (|ue son action sur la constitution n'exj)liquant pas suffisamment ses propriétés curatives, il doit avoir en outre une vertu spécifique; enfin, plus tard, l'on formulera plus nettement cette doctrine en disant : « Le mercure tue la vérole comme le soufre tue la gale. »

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