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Du merveilleux dans la tragédie greque

Le merveilleux, presque inconnu à la tragédie moderne, était au contraire la base de la tragédie grecque. Pour s'en convaincre, il n'est pas nécessaire de s'en rapporter au titre d'un grand nombre de pièces perdues : les minces débris de son immense répertoire l'attestent suffisamment. Sur trente et une tragédies dont il se compose encore, trois appartiennent au merveilleux par le fond même du sujet, vingt-trois par les incidents, le prologue ou le dénoùment; et si les autres n'en dépendent par aucune circonstance importante, elles en ont emprunté du moins une foule de détails. Dans toutes, enfin, au-dessus des événements humains ou surnaturels, au-dessus des mortels et des dieux, plane la Fatalité, cet agent universel et mystérieux du drame antique, dont on ne saurait parler subsidiairement selon son importance, et que nous laisserons par conséquent de côté, pour nous occuper exclusivement du mer-

veilleux accidenlei. Le rôle illimité de ce derniei-, et son intervention continuelle dans l'action, ne doivent pas nous étonner, et il serait bors de propos de demander aux maîtres de la scène attique de quel droit ils l'ont remplie de prodiges. Savaient-ils seulement que ce fussent des prodiges? Ce que nous appelons merveilleux dans leurs œuvres, l'eussent-ils appelé de même? Ne le prenaient-ils pas, ne le donnaient-ils pas au moins pour de l'histoire? Ce que . l'on a dit de la littérature en général , est surtout vrai du drame : il est V expression de la société. Écho fidèle de ses sentiments, et surtout de ses illusions et de ses préjugés, si le merveilleux règne partout au dehors de la scène, il l'envahira nécessairement. Que dis-je, envahir? Si ce merveilleux est consacré par la religion , et que le drame soit sorti du sanctuaire, il fera partie de son essence, et, dans des siècles moins crédules, la critique sera libre d'y voir une beauté ou un vice originel, mais non un alliage répréhensible. Il n'y aurait pas moins d'injustice de sa part à y voir un germe funeste et subreptice, que la tragédie aurait dû rejeter de son sein en grandissant. Que serait-ce, en effet, qu'un théâtre national d'où l'on exclurait les croyances, je ne dirai pas du peuple, mais de la nation entière? La première chose à se demander, c'est donc si l'état de la société au milieu de laquelle la tragédie grecque prit naissance, et son origine même, ne la plaçaient pas dans la dépendance du merveilleux. Car alors les poètes n'auraient plus à répondre sur le fait de son admission, mais seulement sur son emploi. Le trouvant

en possession de la scène, et en faveur auprès du public, il ne leur serait resté qu'à s'en servira leur avantage. De là suit naturellement la division de notre sujet en deux parties : l'une historique , où nous chercherons, dans les annales de la Grèce et de son théâtre, le fondement et les racines du merveilleux tragique; l'autre critique, où nous examinerons si les tragiques ont su tourner au profit de leur art une de ses plus fortes servitudes.

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