‹ Du merveilleux dans la tragédie grequeChapitre 2 sur 22 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

I, Crédulité et superstitions des Grecs. — II. Confusio», dans leur littérature, de l'histoire positive et de l'histoire merveilleuse.

I. Crédulité et superstitions des Grecs. — Dans le principe, l'ignorance des lois physiques engendra la superstition. C'est le propre de l'esprit humain de . chercher une cause à tous les phénomènes, et, s'il ne la trouve pas dans la nature, il la cherche au delà. Aussi Marmontel ne craint pas d'appeler la philosophie la mère du merveilleux (i), et celte qualification s'accorde parfaitement avec ce témoignage de Strabon sur les premiers physiciens, qui furent à la fois, conime il l'observe en commençant (2), les premiers philosophes : 01 xpûroi çuaHcol (AuOoypacpoi (^3). Les savants empruntaient alors à l'imagination po-,

(i) Elém. de lUtérat. Vraisetnblance. (2) Strabon, I. I, chap. i, § i.

(H) Id., 1. 1, rh. II, § \.

pulaire l'explication des phénomènes où n'atteignait pas encore leur science ; et, en l'adoptant, ils la sanctionnaient, ils l'accréditaient par l'autorité de leur nom. D'autres fois aussi, pour ménager les susceptibilités religieuses de leur temps, ils distinguaient dans un phénomène sa cause de sa fin, et, contents d'expliquer l'une selon leurs lumières, ils abandonnaient l'autre aux conjectures aveugles du vulgaire ou aux inductions systématiques des devins. C'était, entre autres, la tactique de Plutarque, dont on a tant vanté la candeur : il se piquait d'expliquer comment des statues pouvaient suer, verser du sang ou des larmes ; mais, prêtre d'Apollon en même temps que philosophe, il ne manquait pas d'ajouter que rien n'empêchait les dieux de se servir de ces apparences comme d'autant de signes de l'avenir : « Or, disait-il, « l'objet du philosophe est de rechercher le principe « des choses et la manière dont elles se font; le but « du devin est de prédire pourquoi elles arrivent, et « ce qu'elles présagent (i). »

Ainsi, d'un consentement unanime, les pluies de sang, les comètes, les éclipses, étaient un témoignage évident de la colère du ciel. Que ces pronostics se réalisassent ou non, la superstition n'avait jamais tort; mais elle s'applaudissait tour à tour de l'infaillibilité de ses conjectures et de la vertu de ses expiations. Du reste, dans ces siècles de barbarie et 'de violence, un météore ne pouvait se montrer, pour ainsi dire, sans être suivi d'une catastrophe

(i) iMularch., /V//V /., vi ; Corin/., xxxvi, xxxvii ; Cainill , vu.

l 9 ) (juelconcjue ; ni la fondre tomber, sans atteindre nn ennemi des dieux ou des hommes; ni le soleil s'éclipser, sans retirer sa lumière à un festin de Tantale ou d'Atrée; et sur la scène du monde, alors si changeante, les révolutions des empires répondaient fidèlement à celles des astres et du globe. Ces coïncidences réitérées et frappantes fondaient l'erreur sur des bases solides en apparence. Cai', aux yeux du vulgaire, c'est toujours assez de la succession de certains faits pour prouver leur génération; et, sous une forme ou sous une autre, ses jugements à cet égard restent éternellement les mêmes: témoin ces vapeurs légères et brillantes, ces feux amis des matelots (i), dont l'apparition sur les vaisseaux est toujours le signe précurseur du calme après l'orage, et dans lesquels les gens de mer ont adoré de tout temps des génies secourables, autrefois sous le nom de Castor et de Pollux , aujourd'hui sous celui de saint Nicolas et de saint Elme. Prenez même l'accident le plus simple, le plus naturel : si, par sa rencontre toute fortuite avec un autre, il amène quelque résultat important ou singulier, la foule crie au miracle. 11 suffit de rappeler ici, entre mille exemples, les grues d'Ibycus (ot), faisant connaître au peuple de Corinthe les assassins du poète ; les oies sauvant le ('apitoie (3), et la neige, le temple de Delphes, des

(i) J.-B. Roiisscan.

(i] Antipat. Sitl., lxxviii. Aiitholoy. Briiiick. Cf. la hallade «!<> Srliillcr (|iii porle ce titrt".

^\ T.-l,iv.,v,/47.

mains des Gaulois (i); la leiripéle repoussanl sur les rivagesdes Locriens les vaisseaux de Pyrrhus, chargés des dépouilles de leur temple (2), etc.

L'authenticité de tous ces faits vrais en eux-mêmes, faciles à constater, et dont l'interprétation seule eût pu paraître erronée, si un hasard malin ne s'était fait souvent un jeu de la confirmer, conduisait le peuple à en admettre une infinité d'autres dont il n'avait et ne pouvait avoir d'exemple. Sa crédulité était encore alimentée par les prestiges surprenants de certains imposteurs, comme cet Alexandre dont Lucien nous a transmis les cuiieux artifices, ou par les contes bleus de quelques plaisants, comme Lucien lui-même (3). Ainsi, tous les jours, de nouveaux prodiges s'ajoutant aux anciens, les défendaient contre l'incrédulité, et les préservaient de l'oubli.

Par conséquent, ces merveilles, dont la tragédie grecque se montre si prodigue , elle n'était pas allée les chercher, sous la conduite et avec le flambeau de l'histoire, dans les ténèbres d'un passé sans vestiges. Elle ne les avait pas exhumées avec ses personnages, comme faisant partie du costume^ ou comme étant propres à égayer ses sujets. En un mot, ce n'étaient point là de ces vieilles superstitions faites pour divertir et instruire le spectateur sans le convaincre. Loin de là, toutes les traditions des âges héroïques étaient encore vivantes dans la Grèce ; toutes v

(i) Pausan., x, a3. Justin., xxiv, 8.

(2) T.-Liv., XXIX, 18.

(ii) De morte Peregr., xxxix sqq.

avaient cours el force de vérité. J'en juge par une foule de récits de l'iiistoire contemporaine, non moins fabuleux assurément, et réputés alors pour constants. Je vais en citer quelques-uns des plus remarquables par leur analogie avec certaines scènes du théâtre grec, et l'on jugera si ces dernières excédaient la créance et la simplicité du temps. Quels doutes, par exemple, l'évocation de Darius pouvaitelle inspirer, quand, devant l'assemblée générale de Sparte et de ses alliés , le Corinthien Sosiclès racontait gravement, et avec les circonstances les plus étranges, l'évocation de Mélissa, femme de Périandre (i)? A la journée de Marathon, les Athéniens avaient vu un personnage mystérieux , armé d'une faux, moissonner l'armée des Perses (2). Étaient-ils en droit , après cela , d'envier à lolas l'assistance d'Hercule (3)? Dix ans plus tard, par un stratagème renouvelé des guerres de Messénie (4), six cents Phocéens, enduits de plâtre, fondent la nuit, comme autant de fantômes, sur le camp de leurs ennemis, et en massacrent quatre mille sans résistance (5). C'étaient, il est vrai, des Thessaliens. Mais dans le

(i) Hérodot., v, 92.

(2) Hérodot., VI, 117. Pausan., i, Ha.

(3) Eurip., Héraclid., v, 849 sqq.

(4) Pausan., IV, 27. Voyage d'Anachar sis, xli.

(5) Hérodor., viii , 27. Pausan., x, 1. Polyaen., Stratag., v, 18. Anachars.^ xli. Les Mémoires de Berwick, cités dans le Siècle de Louis XIV (cil. XXI, éd. de Kehl), nous offrent l'exemple d'une illusion contraire, mais non moins surprenante, chez les habitants de Saragosse , assiégés par le duc d'Orléans, en 1707.

même temps qu'Euripide produisait sur la scène Bacchus faisant reconnaître à Thèbes sa divinité, Lysandre s'occupait de produire dans la Grèce un faux Silène, dont les oracles auraient réformé à son gré les institutions de Lacédémone; el, s'il vit manquer une pièce supérieure, par l'intrigue, à celle du poëte, ce fut uniquement par la timidité d'un des acteurs. Plutarque, qui devait connaître l'esprit de son pays, le dit en propres termes (i); et l'on en jugera comme lui, si l'on n'a pas oublié la rentrée triomphante de Pisistrate à Athènes, sous la bannière d'une fausse Minerve.

Ces amours mortelles des dieux, toujours enjeu dans la tragédie, puisqu'elle leur devait ses personnages, comme la Grèce ses héros, étaien t encore prises au sérieux par un grand nombre de spectateurs. Sans cela, les aurait-on vues se reproduire de temps en temps sur une autre scène que celle de Bacchus? Or la race des Alcmènes n'était pas encore éteinte dans la Grèce (2) : il lui restait même (chose plus surprenante! car, chez les femmes, l'esprit pouvait être souvent la dupe du cœur), il lui restait de ces Amphitryons pieusement débonnaires, dont X Hercule furieux nous offre le parfait modèle , et qui se tenaient fort honorés d'un partage avec Jupiter. Eschine en cite deux ou trois parmi ses contemporains seulement (3). C'est, à vrai dire, dans une

(0 Plula.ch.,Zj.sY//<xï,.x.('^^^YiV -14 1*-] (2) j4nachars.,i.xi. »

{V, Ksch., leltic X.

lettre d'une antlienticité douteuse , et dont le tour badin peut ôter à son témoignage une grande partie de sa valeur.

Quainquam ridentem dicere verum Qiiid vetat ?

Mais, vraie ou fausse, la chose n'est pas incroyable : car elle se répéta sous Tibère , au rapport du grave historien Josèphe (i); et, sous Marc-Aurèle, cet Alexandre dont j'ai déjà parlé plus haut, en se faisant passer, lui, pour un nouvel Endymion , et sa fille, pour le fruit de ses amours avec la Lune, réussit à la marier avec l'un des personnages les plus riches et les plus puissants de la cour de l'empereur (2).

Les songes, les oracles, les présages, sont au nombre des incidents les plus communs de la tragédie, où ils servent , pour ainsi dire, d'assaisonnement aux merveilles d'un plus grand éclat. Mais on en compta bien davantage avant la guerre du Péloponnèse et l'expédition de Sicile (3), et ce ne furent pas les derniers. Car Démosthène faisait encore accroire aux Athéniens que Minerve et Jupiter lui étaient apparus en songe, afin de l'instruire de la mort de Philippe (4). Enfin, à l'exemple des démagogues d'Aristophane (5), les orateurs recouraient toujours,

(i) Hist.jud., xviii, ch. iv.

(2) Luc, Alexand., xxxv.

(3) Thucyd., 11, 8. Plutarch., de Pyth. orac, viii,

(4) jEschin., de Coron., xxix.

(5) Equit., 960 sqq.

( i4 ) en dernier lieu, à l'autorité des oracles, comme à une autorité souveraine et sans appel. El ces fables, auxquelles un peuple si jaloux de sa puissance soumettait ses conseils et ses volontés, l'eussent révolté sur la scène î

Chez les Romains aussi, la politique était fondée sur la religion, disons mieux, sur la superstition. Mais il y avait cette différence importante entre les Romains et les Grecs, que, chez ces derniers, un grand nombre d'hommes éminents et éclairés partageaient sincèrement les préjugés de la multitude. Xénophon réglait sa conduite sur les réponses de Delphes et sur les visions d'un songe (i)- Dans sa dernière rencontre avec les Trente^ Thrasybule, sur la foi d'un devin, crut devoir acheter la victoire parla perte volontaire d'un des siens (a). Les vaines terreurs de Nicias (3) coûtèrent plus de sang à son pays. Alarmé par une éclipse de lune, il se laissa tranquillement enfermer dans son camp, et devint la proie de l'ennemi avec quarante mille soldats (4). La belHqueuse Lacédémone aurait aussi mieux aimé perdre tous ses avantages à la guerre, que de combattre un jour de féte(5j, et elle avait une loi qui

(i) Xenoph., Exped., i. III, ch. i, §§ 4, 11.

(2) Xenoph,, Hellen., 11, 4.

(3) 'Hv yap "^ot J'ai «Y"^ 6siaa[ji.S) xal tw toioutw Tupoffxet'fjievoç. Thucyd., vu, 5o. Cicéron ( de Divin., 11, 24) observe la même chose de Pompée. Mais, pour un Nicias, les fastes de Rome eussent présenté vingt contempteurs des poulets sacrés.

(4) V\u\-diVc\\., de Superst., viii.

(5) Thucyd., i, 7 i .

ne lui permettait pas de se mettre en campagne avant la pleine lune (i). Elevés au milieu de ces préjugés, les esprits les plus distingués et les plus indépendants de la Grèce ne parvenaient jamais à s'en guérir totalement, même par l'étude de la sagesse, et tandis qu'à Rome le grave Caton ne comprenait pas comment deux aruspices pouvaient se regarder sans rire (i), Xénophane et Epicure furent les seuls, de tous les philosophes grecs, qui admiient des dieux sans admettre aussi la divination (3). Arislote attribuait la connaissance de l'avenir à certains genres de folie, et, parmi les diverses espèces de songes, il en reconnaissait de véritables. Et lesquels encore? Cicéron , qui en rapporte un exemple, ne peut croire un homme de ce génie capable d'une telle aberration, et il le soupçonne d'avoir voulu se jouer de la bonne foi de ses lecteurs (4)-

II. Confusion, dans la littérature grecque, de l histoire positive et de C histoire merveilleuse. — Chez une nation dotée, comme la Grèce, d'un théâtre national, empruntant à la tradition et à ses monuments de toutes sortes, ses personnages, ses mœurs, sa religion, il existe nécessairement entre l'histoire et la tragédie des rapports dont la critique doit tenir compte à cette dernière. Si, contre les graves exem-

(i) Herod., vu, 206; ix, 6.

(a) Cicer., de Divin., 11, 24 ; (^^ ^"^' J^j h *^-

(3) De Divin., i, 3.

(4) Aristot., de Divin, per somnurn, 11, et de Insomn. Cic, de Divin., 1, 25,37; A.-Marcell., xxi.

( Iti)

pies de l'histoire, la tragédie se permet quelques fie lions, elle use en cela des privilèges reconnus de la poésie; mais elle peut aussi en abuser, et il y a là matière à examen. Si, au contraire, le merveilleux domine déjà dans l'histoire, alors la tragédie est à couvert ; car, mère de l'illusion, vous ne lui demanderez pas sans doute de contredire l'histoire en faveur de la vérité. Tel était en Grèce l'avantage de sa position : elle eût eu beau, je crois, s'évertuer à mentir, qu'elle seiait toujours restée fort loin de l'histoire sous ce rapport ; et il serait plus aisé, selon Strabon , d'en croire Hésiode , Homère et les poètes sur les aventures des héros, que Ctésias, Hérodote, Hellanicus et les historiens qui leur ressemblent (i). Pourtoutdireen un mot , le chantre de l'Iliade et de l'Odyssée fut le père de l'histoire, et de tous les genres dont la Grèce lui attribuait la naissance, aucun ne témoigne mieux de son origine par sa physionomie consultante. Car elle ne dégénéra pas entre les mains des logographes ; et, en déposant soUvS la plume d'Hérodote les marques extérieures de la poésie, elle en retint le goût du merveilleux. Ses intérêts le voulaient ainsi. Car autrement elle eût cessé d'être populaire; on ne l'aurait plus lue dans des jeux ; l'on n'aurait pas inauguré sous le nom des neuf Muses le premier de ces grands monuments. Mais son devoir ne l'y portait pas moins, ses lecteurs ne

(i) 'PtiSiov àv Tiç 'HffiôStjj xat '0(ji.7]pto TTiaTeuffeiev ^pojoXoyoîiai xod 7toiY)Taî<;, % Kx^iaicf xat 'HpoSoTw xai 'EXXavt'xo) xat àXXotç toiou- Toiç. Slrab., xi.

( '7 ) faisant pas encore de dittéience enhe les tiadilions les plus déraisonnables et les failsles mieux avérés :

Ch'editur olim Velificatus Athos, et quioqiiid Graecia mendax

Aiulft in historia (i).

Or, la tâche de l'historien n'est pas de rapporter seulement ce qu'il croit, mais encore ce que l'on croit autour de lui. «Je ne suis pas obligé de croire à tout, disait Hérodote, mais je suis obligé (oçeiXw) de dire tout ce qui se dit (2).» Il y allait effectivement de l'intégrité de son ouvrage. Aussi le grave Thucydide lui-même a-t-il donné place dans ses écrits aux superstitions de son temps (3), et Tite- Live, à celles de ses pères (4)- D'ailleurs, les prudentes réserves de ces écrivains dans les détails de cette nature, sont une garantie suffisante de la droiture de leur sens et de leur bonne foi, et ne permettent pas de les assimiler, avec Lucien (5), aux Jam-

(i) Juvenal, sat. x, v. 173.

(a) VII, iSi.

(3) Voyez, par exemple, liv. II, ch. viii.

(4) XLiii, i3. Cf. sur l'utilité des mythes^ et la place qu'ils occupaienty et devaient occuper, dans l'histoire et la géographie^ Slraboii, 1. 1, ch. i, § 1 1 1, et ch. II, § III, même livre.

(5) « Les plus tourmentés (dans les enfers) étaient ceux qui avaient menti durant leur vie, et blessé la vérité dans leurs écrits. Parmi ceux-là nous vîmes Ctésias, Hérodote, et beaucoup d'autres. » [Fer. hist., 11, 3 1 ; cf. Phitops, 1.) Cet arrêt de Lucien contre Hérodote est d'autant |)lus surprenant, que lui-même prescrit aux historiens, quand il se présente des fables , de les conter, s.Tns les garantir. Quorn. conscrih. sit hist., Ho.

bulus el aux Ctésias. Ceux-ci roiinaient en Gièce une école nombreuse que nous mentionnons en passant, pour faire voir à quel genre de récils, et, par suite, à quel genre de tragédies les Grecs pouvaient prendre plaisir. Écrivant à dessein sur des pays dont eux-mêmes savaient à peine le nom (i), ils forgeaient dans leur cabinet de ces histoires véritables si gaiement parodiées par le philosophe de Samosate, et justifiaient bien, au njoins pour leur part, cette observation d'AristoJe : « Le merveilleux plaît, et en « voici la preuve : c'est que tous ceux qui racontent «grossissent les objets, afin de faire plus de plaisir « à ceux qui les écoutent (2). »

En résumé, l'histoire porta toujours les traces de sa confusion primitive avec la mythologie. D'abord sacrifiée et réduite, pour ainsi dire, à rien dans le mélange, elle finit sans doute par y dominer. Mais celte révolution ne loucha pas le moins du monde à la tragédie qui, peignant les hommes et les mœurs des temps héroïques, puisait ses matériaux aux sources mêmes de l'histoire. Je dis ses matériaux : en effet, comme nous allons le montrer à l'instant, elle n'y puisa pas l'être. Celte distinction a échappé à Batteux dans son mémoiie sur r épopée comparée à la tragédie et à l'histoire (3) , et on le conçoit aisément. Car, si le drame n'est pas lié à l'épopée par

( I ) KxYidîaç auv£Ypa'|>£ «epi Trjç 'IvSwv j^wpaç... S [xr^xt auTOi; sTSs, fjLï)Te oXXou eiTCo'vTOç Tjxouffev. Ver. /list., i, 3. (a) Poet., XXIV, 6.

(3) Acad., Inscript., xxxix.

( '9) son orii^ine, il vint à temps pour la reiuplacer, et recueillir sa riche succession. Mœurs, religion, histoire, personnages, il trouva dans Homère et le cycle épique, tout réuni, tout apprêté pour son usage, et n'eut qu'à distribuer ce matériel immense entre ses diverses productions. Encore ce partage se fit-il en quelque sorte de soi-même : chaque héros de l'Iliade, appelé à son tour sur la scène, y porta tout ce qui lui revenait dans le grand œuvre encyclopédique après son démembrement. Eschyle avait donc raison d'appeler ses pièces des reliefs des festins d'Homère, et ses successeurs se seraient fait illusion en voyant autre chose dans les leurs. Avec les mêmes acteurs et le même costume, c'étaient, il est vrai, d'autres aventures; mais ces aventures elles-mêmes faisaient suite à celles de l'Iliade, et appartenaient, comme elles, non à l'imagination du poète, mais à l'histoire politique de la Grèce. « Les catastrophes, «des maisons royales, ce sont les histoires locales « de la Grèce ; OEdipe, Thésée, Ménélas, ce sont des « noms de rois qui ont régné sur la Grèce. Démos- « thène rappelait aux Thébains, dans une chaude «proclamation, qu'Athènes avait donné autrefois «l'hospitalité au roi OEdipe. Sophocle trouvait dans « le petit bourg de Colone, où il était né, des tradi- « tions populaires sur la mort mystérieuse de ce roi « enlevé par les dieux dans un orage. L'histoire mer- « veilleuse et l'histoire positive se confondaient en- « semble, et personne n'eût osé les séparer; les his- « toriens étaient crédules pour être populaires. En «Grèce donc, la tragédie n'est que l'histoire reh-

(ao)

« gieu&e el politujue du pays el des huinines du « pays (i). » Or, qu'eût-on pensé de celte histoire, si, par l'abandon du merveilleux, elle se fût mise en opposition avec toutes les autres? En entendant les grands noms de l'Iliade, en eùl-on reconnu les héros dans des mortels ordinaires pour lesquels les dieux n'eussent pas daigné se déranger, ni la nature changer rien à ses lois? Et les Athéniens, dont les orateurs étaient obligés quelquefois de réveiller l'attention en commençant un conte (2), eussent-ils goûté extrêmement cette réforme de leur théâtre par une philosophie maussade el intolérante?

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