‹ Du merveilleux dans la tragédie grequeChapitre 20 sur 22 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Là se bornent nos études sur le Merveilleux ; je n'ose dire, notre sujet : car il est de la nature de tout sujet de s'étendre ou de se rétrécir à proportion des lumières et de l'esprit de celui qui le traite. Comme nous l'avons annoncé, la pratique des tragiques grecs s'est trouvée souvent contredire les préceptes d'Aristole. Mais l'on a pu reconnaître aussi que cette contradiction provenait en grande partie de l'avance considérable que le génie d'Aristote lui donnait sur son siècle et sur son pays. Il ne voulut pas faire une poétique pour le passé, ou pour ce qu'il regardait déjà comme tel; mais il ne prétendait pas non plus, en interdisant aux poètes à venir certaines ressources dont leurs devanciers avaient fait usage, blâmer ceuxci de s'en être servis. Il lui suffisait d'apprendre à la postérité ce qu'elle en devait penser, et ce qu'il en avait pensé lui-même le premier dans son temps, en liomme qui, dans les choses d'art et de goût, n'était d'aucun temps ni d'aucune nation. Les tragiques auraient pu être aussi grands philosophes que lui intérieurement, et craindre de l'être plus dans leurs œuvres que ne l'étaient leurs auditeurs et leurs juges. Ils auraient pu concevoir avant lui un système de tragédie fondé uniquement sur la raison et la nature, et croire que le moment de l'appliquer n'était pas encore venu. Admirons donc la doctrine d'Aristote, et faisons-en notre profit; mais n'oublions pas

( -95 ) les nécessités de leur position , et n'allons pas les juger d'après des règles établies après eux , et pour d'autres que pour eux. Autrement on serait en droit de nous répondre à peu près comme à ceux qui requéraient l'Académie de condamner le Cid au nom d'Aristote : « S'il est vrai que la satisfaction des spec- « tateurs soit la fin que se proposent les spectacles, « et que les maîtres mêmes de l'art aient quelquefois « appelé de César au peuple, le merveilleux des poêles « grecs ayant plu aussi bien que vos pièces les plus « raisonnables, ne serait-il point vrai qu'il a obtenu « la fin de la représentation, et qu'il est arrivé à son « but, encore que ce ne soit pas par le chemin d'A- « ristote, ni par les adresses de sa poétique? Mais « vous dites qu'il a ébloui les yeux du monde, et

a vous l'accusez de charme et d'enchantement

« — Si la magie était une chose permise, ce serait une « chose excellente: ce serait, à vrai dire, une belle chose « de pouvoir faire des prodiges innocemment, de faire « voir le soleil quand il fait nuit, d'apprêter des festins a sans viandes ni officiers, de changer en pistoles les

« feuilles de chêne, et le verre en diamants Ainsi,

a vous l'emportez dans le cabinet, et les poètes grecs « ont gagné au théâtre. S'ils sont coupables, c'est d'un « crime qui a eu récompense; s'ils sont punis, ce « sera après avoir triomphé; s'il faut que Platon les « bannisse de sa république, il faut qu'il les cou- « ronne de fleurs en les bannissant, et ne les traite « point plus mal qu'il n'a traité autrefois Homère. « Si Aristote trouve quelque chose à désirer en leur « conduite, il doit les laisser jouir dç leur bonne

( '96 ) « fortune, et ne pas condamner un dessein que le « succès a justifié ([). »

( i) Extrait de la lettre de Balzac à Scudéri sur le Cid.

Vu et lu ,

A Paris, en Sorbonne, le 25 avril 1846,

Pat le doyen de la Faculté des Lettres de Paris,

.T.-VicT. LE CLERC.

Permis d'imprimer.

L'inspecteur général de l'Université , Vice-Recteur de l'Académie de Paris,

Page 1