CHAPITRE IX
Suite de la même question. — De la machine, au point de vue de l'art ; observations géiu raies sur le silence des poétiques à cet égard , et sur la question considérée en elle-même.
Jusqu'ici nos observations concernaient le merveilleux en général et sous toutes ses formes : le merveilleux en action ou à machine, l'un ne va guère sans l'autre, prête, du côté de l'art, à un reproche sérieux et digne d'un examen particulier : celui de produire la pitié, la terreur ou l'admiration par des moyens grossiers et peu proj)res à la tragédie, s'ils ne lui sont pas complètement étrangers. Ce défaut n'a pas échappé à Aristote; mais, suivant son habitude de s'en tenir pour tout aux observations les plus générales, il n'a pas en cela distingué le merveilleux des autres objets dont la représentation affecte les sens: «On peut, dit-il, produire la terreur et la pitié «par le spectacle, ou le tirer du fond même du « sujet. Cette seconde manière est préférable à la pre- « mière, et marque plus de génie dans le poète; car «il faut (|ue la fable soit tellement composée, qu'en « fermant les yeux, et à en juger seulement par l'o- (f reille, on frissonne, on soit attendri sur ce qui se «fait : c'est ce qu'on éprouve dans OEdipe. Pour
« produire cet effet par le spetlacle, il faut moins «d'art, et c'est en grande partie l'affaire du clio- « rége (i). » Ici Arislote, remarquons-le, en comparant ensemble ces deux sources d'émotions, se contente de mettre l'une au-dessous de l'autre, àTej(^vo- Tepov. Ce passage en corrige heureusement un précédent, où, tout en reconnaissant le pouvoir prodigieux du spectacle sur l'âme, il en déclare les effets complètement dépourvus d'art, et absolument étrangers à l'objet de ses études : « vi ^è o^j/iç tj^uj^^aywyixov (xèv, «âTe)(vwTaTOv ^è, xal rixiGTa oïxeîbv t^ç tuoivitu-Àç. Car, « ajoute-t-il, la tragédie subsiste sans la représentation «et le jeu des acteurs. Ces dcuxcboses sont plus spé- «cialement du ressort des ordonnateurs du théâtre que « de celui des poètes (2). » Mais alors pourquoi compter la représentation parmi les parties de la tragédie ? Comment subsistera-t-elle en entier sans ce qui la dislingue proprement des autres genres? Qui ne sait par expérience combien la pièce la plus aisée à monter perd à la lecture? Si, de votre propre aveu, le spectacle agit si puissamment sur l'âme, vous ne défendrez pas au poëte de s'en aider dans de certaines limites. Ces limites, qui les déterminera? Le machiniste, le chorége, auxquels vous nous renvoyez pour cette partie? ou une bonne poétique, où seraient réglés les rapports de la tragédie avec les arts subsidiaires dont elle ne saurait se passer?
Ce silence d'Âristote est d'autant plus fâcheux,
(i) Poet. XIV, I, (2) Poet, VI, II,
( '«9 ) ijiio, par un excès de modestie, Corneille s'est dél'endii d'en dire plus à ce sujet qu'Aiistole ne lui en avait appris (i). Encore n'en dit-il pas autant: car au moins Aristote, après avoir écarté cette matière, y revient accidentellement, et ses considérations sur les sources de la terreur et de la pitié renferment le conseil implicite de ne s'adresser jamais exclusivemenl aux yeux du spectateur par l'appareil extérieur du spectacle, mais de captiver aussi son oreille par la composition intérieure de la fable. Or, pour combler la lacune dont il nous menaçait dans le principe, il suffit presque d'étendre cette donnée, et d'en déduire toutes les conséquences.
Nous conmiencerons toutefois par y ajouter une réflexion importante. On aurait grand tort de se figurer toujours la machine comme un moyen d'action vulgaire, d'une légitimité douteuse, et tout au plus digne, après avoir fait l'admiration de la multitude, de trouver grâce devant les honnêtes gens. L'idée seule peut en être neuve et grande, le prestige delà situation, effacer celui du spectacle, et le poète, faire oublier le machiniste et ses rouages. Il en est en ceci de la Tragédie comme de l'Épopée. Dans ce dernier genre aussi, la médiocrité s'est souvent emparée du merveilleux, pour produire avec de grands moyens de petits effets, et l'on n'en tiouve pas moins d'originalité ni de mérite aux apparitions delà Patrie à César (2), d'Adamastor à Gama (^), etc. De même
(1) Corn,, 1*"" dise, sur la poésie dramatique.
(2) Pharsal.i, i83.
(3) Disirtd., V.
( M)^ ) la scène cleClylemiiestreariacliant les Fuiies de leur sommeil me semble prouvera elle seule, contre lant d'exemples opposés d'Euripide, que l'emploi de la machine est quelquefois un chef-d'œuvre d'invention et un Irait de génie.
Ces cas sont rares, il est vrai; mais il en est beaucoup d'autres où, s'il n'est pas un coup de l'art, il n'en est pas non plus une violation; où, sans coûter de grands efforts d'imagination à l'auteur, il lui vaut cependant de légitimes applaudissements. En un mot, le poète peut, sans déroger, donner quelque chose au spectacle. Seulement il devra prendre garde que l'appareil extérieur de son merveilleux ne frappe le spectateur à l'exclusion ou au delà de tout le reste. Voilà tout ce que réclament de sa délicatesse, et la dignité de son art, et ce précepte d'Aristote, de donner à la fable un intérêt, un pathétique qui lui soit propre et qui se passe de la vue. Or, il y a un moyen bien simple de s'assurer si l'auteur s'est conformé à cette loi; c'est, comme nous en avertit encore Aristole, de fermer les yeux et de prêter l'oreille. Sommes-nous encore après cela pénétrés de terreur, de pitié ou d'admiration ; alors, n'en doutons pas, le poète a rempli son office. Il a d'abord, il est vrai, fortement ébranlé nos sens par l'aspect d'un prodige nouveau : c'étaient des furies armées de leurs serpents et de leurs brandons, des dieux, des héros d'une majesté inconnue, des ombres lamentables. Les difficultés de ce début étaient loin^ certes, d'en égaler l'éclat; mais, en revanche, il imposait à l'auteur de grandes obligations. Car, après avoir
( '9» ) excité si vivement l'attente du public, il s'agit d'y répondre; ces êtres extraordinaires, dont on lui a fait admirer les formes imposantes, demandent des inlellii^ences, des âmes, des caractères proportionnés; ils ne veulent rien de l'homme, ni les actes, ni le langage, ni les sentiments. Si le poète a su satisfaire à toutes les exigences de ces grandes natures, et animer ces belles images du souffle divin delà muse tragique, il a surmonté les plus hautes difficultés de l'art; il a fait plus que de lui payer sa dette, et on ne peut l'accuser d'avoir substitué à ses ressorts sublilsceux d'un mécanisme grossier. Il aurait pu s'abstenir entièrement de ces derniers, mais je ne sais s'il n'a pas mieux mérité du public en les faisant concourir dans une juste mesure à son divertissement :
Aiterius sic
Altéra poscit opéra res, et conjurât amice (i).
Il est donc du devoir de la critique, avant de condamner ou d'admettre une machine, de constater si le poète a su maintenir constamment l'équilibre entre ses effets et ceux qu'il n'a puisés que dans son génie, comme il est tout ensemble du devoir et de l'intérêt du poète, avant de mettre aucune machine en usage, d'en mesurer la force aux ressources de son esprit, afin d'éviter une comparaison injurieuse. En effet, quoi qu'il présente aux regards du spectateur, il est sûr de produire dans son ame uneim-
(i) Hor. A. P.,\\o.
l 'Q'-* ) pression vive, soudaine et rapide, mais par là même fugitive, et sur laquelle il ne pourrait le laisser sans trahir son impuissance du premier coup. D'un autre côté, après avoir stimulé sa curiosité et irrité sa sensibilité par des plaisirs si piquants, il ne doit plus se flatter de le trouver accessible à des émotions tempérées, ni à des beautés ordinaires. Eschyle ne s'aventurait donc pas médiocrement en représentant ses Furies sous des traits si redoutables. Car, s'il n'avait réussi à entretenir par leurs chants la terreur inouïe que fit naître d'abord leur aspect, il aurait vu certainement, à sa grande confusion, les Athéniens, revenus de leur étonnement, passer de la peur à un rire insultant.
Celte hardiesse ne le servit pas toujours aussi bien, et en s'abandonnant à tous les caprices de son imagination hasardeuse, il aboutit plus d'une fois au monstrueux. Nous en avons déjà rapporté plus haut quelques exemples. Dacier y joint le personnage de la bonne lo (i). Très-bonne en effet, si, comme il le suppose, elle paraissait sur la scène en génisse de la tête aux pieds! Mais le poète faisant seulement mention des cornes de son front , il est à présumer qu'il n'avait pas étendu celte métamor- ])hose grotesque au reste de sa personne. Quant à Euripide, il n'a pas craint de conserver à la postérité dans les chants du chœur l'image de Lyssa sur son char flanqué de mille serpents (2), et
(i) Reinnrq. sur la Poétiq. d'Àristote, (2) Herc. F., v. 880.
( '93 ) l'on peut dire d'elle sûrement, d'après son portrait
Monstrum horrendum, informe, iiigens {i]
Or le monstrueux n'est pas, comme le merveilleux, une manière d'orner, d'agrandir la nature, d'exagérer ses forces, d'étendre son règne, en s'y renfermant; c'est au contraire le renversement de ses lois, de son ordre, de son économie. C'est pourquoi l'art, qui consiste à imiter la nature, ne saurait jamais s'en accommoder, et rebute toutes ses inventions par cette sentence d'Aristote, aussi juste que sévère : «Pour ceux qui, par le spectacle, cherchent à pro- «duire, non pas la terreur, mais seulement l'impres- « sion qui naît de la vue de quelque monstre, ils ne « sont plus du tout dans le genre j car il ne faut pas «demander à la Tragédie toutes sortes d'émotions, «mais seulement celles qui lui sont propres (2 j.»
(1) yErt. III, 658.
(a) Aristot. Poet.^ xiv, i.